DE LA MULTIPLICITÉ DES PRIERES VOCALES
Lorsque vous priez, dit Jésus-Christ, ne parlez pas beaucoup, comme font les païens : car ils s'imaginent qu'ils seront exaucés en multipliant les paroles. Ne leur ressemblez donc point; d'autant que votre Père sait ce dont vous avez besoin, avant que vous le lui demandiez ' .
C'est donc un défaut de tant multiplier les discours dans la prière, et un défaut considérable, puisque Jésus- Cinist prend tant de soin de nous en garantir, jusqu'à comparer aux païens ceux qui prient de la sorte. Assurément il ne pouvait rien dire de plus fort. Nous ne croirions jamais que la chose fût ainsi, si l'Évangile ne s'en expliquait pas aussi formellement.
Ce passage contient donc une instruction bien intéressante pour nous, si nous savons en pénétrer le sens.
Les païens qui avaient des idées aussi basses que fausses de la divinité, et qui la ravalaient presque à la condition humaine, pensaient que leurs dieux n'avaient par eux-mêmes aucune connaissance des besoins de ceux qui les invoquaient; et ils employaient de longs discours pour les en instruire. Ils se figuraient de plus que, susceptibles de passions et de préventions comme les hommes, ils n'étaient pas toujours disposés à leur faire du bien; et ils épuisaient toute leur éloquence pour les fléchir et changer leurs dispositions.
Quoique les chrétiens soient très-éloigncs d'avoir de
* Mattii., VI, 7, 8.
semblables idées du vrai Dieu, dont la science s'étend à tout, et dont la bonté est infinie, ils ne laissent pas quelquefois, par ignorance et par simplicité, de traiter avec lui comme ils feraient avec un homme. Dans leurs demandes, ils lui exposent au long leur situation, comme s'il ne la connaissait pas; ils lui expliquent avec la dernière précision leur intention, craignant apparemment qu'il ne s'y méprenne ; ils se reprochent d'avoir oublié de faire mention d'une personne ou d'une circonstance, comme si Dieu, qui lit dans les cœurs, ne suppléait pas au défaut de leur mémoire; ils lui exposent leurs raisons, et s'étendent sur les motifs les plus capables de le toucher, comme s'il n'en trouvait point d'assez forts dans sa bonté; et ils se retirent bien contents d'eux-mêmes, quand ils ont beaucoup parlé, beaucoup insisté, et qu'ils sont revenus plusieurs fois sur la même chose. Il semble qu'à l'exemple des païens, ils se défient de Dieu, qu'ils ne l'ont jamais suffisamment informé de leurs besoins, et qu'ils n'en font jamais assez pour le bien disposer en leur faveur.
Ce n'est pas la foi, ce n'est pas même la raison qui préside à de telles prières, mais ce sont les sens et l'imagination Aussi les personnes grossières, et les femmes en général, sont-elles les plus sujettes à ce défaut.
Jésus-Christ n'a rien négligé pour en préserver, ou pour en guérir ses disciples ; et il ne pouvait employer une raison plus efficace, que de leur dire que ce serait ressembler aux païens. Il leur défend donc d'user de beaucoup de paroles dans leurs prières ; cela ne leur étant pas nécessaire pour être exaucés, parce que Dieu sait, avant qu'ils ouvrent la bouche, ce qu'ils ont à lui dire; et que ce ne sont pas leurs discours qu'il exauce, mais la pureté de leurs intentions, et la disposition de leur cœur.
TREÎNiTE-CINQUIEME LEÇON. 59
Un enfant tant soit peu raisonnable qui demande quelque chose à son père, dont il se sait tendrement aimé, ne se contente-t-il pas de lui témoigner son désir, el, après l'avoir fait, ne s'en repose-t-il pas sur sa bonté? Croit-il n'en pouvoir rien obtenir à moins qu'il ne l'importune, et ne revienne sans cesse à la charge? Il serait digne de blâme, s'il se comportait ainsi; on lui reprocherait avec raison de manquer à son père.
Nous, chrétiens, nous enfants de Dieu, conduisonsnous du moins à l'égard de notre Père céleste comme nous faisons à l'égard d'un père et d'une mère. L'enfant songe à peine à ses besoins; ses parents le préviennent et pensent à tout pour lui. La prévoyance et la tendresse de Dieu sont-elles moins grandes? Et convient-il qu'ayant affaire à un tel père, nous soyons si inquiets sur le soin qu'il prend de nous? Les pères de la terre ne s'offenseraient-ils pas d'une pareille inquiétude de la part de leurs enfants? Pourquoi Dieu s'en tiendrait-il moins offensé?
De ce qu'il ne faut pas parler beaucoup en priant, n'allez pas en conclure que vous ne deviez faire que de courtes prières. Rien n'est plus éloigné de l'intention de Jésus-Christ, lui qui nous ordonne ailleurs de prier tou^ jours, et de ne jamais cesser. Ce sont les prières vocales qu'il ne veut pas qu'on multiplie trop, spécialement sur le même objet; mais pour la prière du cœur, qui est la véritable, elle ne saurait durer trop longtemps, et Dieu ne s'en lasse jamais.
Si nous y prenons garde, et si nous raisonnons juste, l'avertissement que nous donne ici le Sauveur est une invitation à la prière de silence. Après avoir exposé simplement nos besoins de bouche, si nous l'aimons mieux,
ii nous engage à nous taire, et à laisser agir le cœur qui parlera d'une manière plus éloquente.
Ne me dites pas que vous ne priez de cœur qu'autant que vous priez de la bouche, et que du moment qu'elle se tait, vous êtes oisif et distrait. Si cela était, vous ne prieriez même pas de cœur en priant de la bouche, et vous ne donneriez à vos paroles qu'une simple attention d'esprit, où le sentiment n'aurait aucune part. Le cœur qui prie, invite et force même souvent la bouche au silence; et, si ce silence devant Dieu vous est inconnu, il est en droit de vous appliquer ces paroles de son Prophète : Ce peuple m'honore des lèvres, mais son cœur est loin de moi '.
La raison qu'apporte le Sauveur, pour nous détourner de la multiplicité des paroles en priant, est décisive pour nous porter à la prière de silence : Voù^e Père, dit-il, sait ce dont vous avez besoin, avatit que vous le lui demandiez. Il n'a donc que faire de vos paroles, qui ne lui apprennent rien. Mais il vous fait d'ailleurs un devoir de le prier,et même continuellement. C'est donc une prière muette, une prière tout intérieure qu'il attend habituellement de vous, et il n'agrée l'autre qu'en faveur de celle-là.
Que vous êtes à plaindre, si vous ne savez pas ce que c'est que cette prière intérieure, et si vous n'en avez aucun usage !
Il ne suit pas de la raison alléguée par Jésus-Christ, qu'il ne faudrait pas môme parler du tout à Dieu, puisqu'il connaît d'avance l'objet de nos demandes; il s'ensuit seulement que nous ne l'instruisons pas en lui parlant, et que c'est pour d'autres raisons qu'il exige nos prières, soit vocales, soit mentales.
* ISAIE, XIX, 13. MaTTII., XV, 8.
Les longues prières vocales semblent être le propre de ceux qui n'ont qu'une dévotion extérieure. Aussi Jésus-Glirist en fait-il un reproche particulier aux pharisiens, les accusant d'en abuser pour séduire les veuves par leur piété apparente, et pour s'attirer leurs largesses ' .
A Dieu ne plaise que j'attribue de pareilles intentions à tous ceux qui récitent de longues prières; mais, à l'exception des âmes simples et droites qui prient ainsi parce qu'on ne leur a point appris à prier autrement, je pense qu'il entre beaucoup d'amour-propre dans les prières des autres, et que, pour peu qu'on y remarque d'affectation, on est fondé à y soupçonner des vues orgueilleuses ou intéressées.
Qu'on ne m'objecte point que ces sortes de prières sont autorisées par l'exemple même du Sauveur; qu'au jardin des Oliviers, dans cette longue oraison qu'il reprit par trois fois, il ne fît autre chose que répéter le même discours : Mon Père! s'il est possible, que ce calice passe loin de moi! Cependant, qu'il nen soit pas comme je veux, mais comme vous voulez *. On se tromperait beaucoup, si l'on pensait que l'évangéliste a voulu dire que la prière de Jésus-Christ en celte occasion fut toute vocale, et qu'elle ne consista que dans la répétition des mêmes paroles. Son intention a été de nous faire entendre quel fut le fond de cette prière, que Jésus-Christ ne proféra de vive voix peut-être qu'une seule fois, ou même point du tout, mais qui l'occupa intérieurement tout le temps de celte cruelle agonie.
1 M*TTri., xxin, 14.
* Matth., XXVI, 44,
Vous condamnez donc, me dira-t-on encore, le rosaire et le chapelet, qui ne sont qu'une répétition des mêmes prières vocales.
Non, assurément; mais observez que l'institution du rosaire eutlieu dans un siècle de profonde ignorance, où les fidèlesneconnaissaient point, la plupart, l'oraisonmentale, et ne savaient guère d'autre prière que le Pater et ÏÀve; que l'intention de saint Dominique était qu'en le récitant, on y joignît la méditation des principaux mystères de la religion; qu'enfin ceux qui disent le chapelet ne pensent nullement à contrevenir à la défense de Jésus- Christ, ni à multiplier les Pater et les Ave, pour obtenir plus sûrement l'effet de leurs demandes ; mais que leur dessein est de consacrer un certain temps à invoquer Dieu et à honorer Marie, d'une manière que l'Église approuve et qui est très-propre à ranimer la foi et la piété dans toutes les âmes.
Le grand avantage de la prière vocale, qui, pour être bonne, suppose celle du cœur, est de fixer l'attention des esprits grossiers et ignorants, des imaginations vives et légères, des personnes dissipées ou trop occupées de leurs affaires, ou même attaquées par des tentations. De ces dispositions, il en est quelques-unes plus ou moins volontaires, dont il faut travailler à se corriger, et la prière vocale y aide efficacement, quand elle est bien faite et de cœur. Mais, hors ces cas, il est bon de diminuer peu à peu la prière vocale, et de s'appliquer à la mentale, soit qu'on médite, soit qu'on fasse oraison. On ne saurait trop donner lieu à l'action du Saint-Esprit sur le cœur; et cette' action, qui tend à nous tirer au dedans, qui est toute de paix, de recueillement et de silence, ne veut point être distraite par aucune prière extérieure, qui partage l'attention de l'âme.
TREISTE-CINQUIÈME LEÇON. C3
Disons un mot des enfants.
Jusqu'à un certain âge, ils ne sont point capables d'autres prières que la vocale. Mais, lorsque la raison et surtout le sentiment commencent à se développer en eux, ne serait-il pas à propos qu'on leur apprît qu'il est un autre genre de prière plus agréable à Dieu et plus utile à l'âme ; qu'on les y introduisît tout doucement, les accoutumant à commencer leurs prières par un acte d'adoration intérieure, à les finir de même, et à faire par intervalles depetitespausesenles récitant? Gettepratique serait très-avantageuse aux filles surtout, qui savent de meiileureheure faire usage deleurcœur, etqui, étantbien élevées, pourraient à dix ans, au plus tard, faire cliaque jour un quart d'heure d'oraison mentale. Il ne serait pas difficile de disposer aussi par là les garçons à la première communion, et d'engager les uns et les autres à en conserver rhal)itude. L'Esprit-Saint agirait d'une manière très-sensible sur ces cœurs innocents, et leur ferait goûter des douceurs dont ils ne perdraient jamais le souvenir. S'ils quittaient dans la suite l'oraison mentale, ce souvenir les y rappellerait, et, dans un moment de grâce, les engagerait à la reprendre. En tout cas, lorsqu'un confesseur leur en parlerait, où qu'ils liraient quelque chose sur cette matière, elle ne leur serait pas nouvelle, et ils l'entendraient plus aisément.
Ce qui fait qu'on s'attache si fort à la prière vocale, et qu'on ne goûte point l'autre manière de prier, c'est, en premier lieu, qu'on tient trop au sensible; en second lieu, que l'on veut s'assurer qu'on prie, assurance qu'où ne croirait pas avoir également si la prière était toute spirituelle; en troisième lieu, qu'on appréhende les distractions, et qu'on espère en avoir moins en fixant
l'imagination et les sens sur un livre. C'est aussi pour cela que quelques personnes récitent leurs prières assez haut pour s'entendre elles-mêmes, sans se mettre en peine de savoir si elles gênent et troublent les autres. Que de misères et de petitesses! Il faut sans doute les souffrir; mais trouvons bon du moins qu'on nous en avertisse et qu'on travaille à nous en guérir.
Mon dessein n'est nullement d'inquiéter ici et d'alarmer les âmes sur leur manière de prier. Ce que je désire seulement est qu'on se persuade qu'il y en a une plus excellente que celle de vive voix; c'est qu'on s'adresse au Saint-Esprit pour qu'il nous l'enseigne; qu'on essaya à plusieurs reprises de se tenir quelques moments et silence devant Dieu; qu'on ne se rebute point, si la chose ne réussit pis tout de suite, comme on le souhaiterait; qu'on soit en garde contre l'imagination qui s'effarouche d'un genre de prière dont elle ne s'accommode point, et qu'on l'apprivoise insensiblement. J'ose répondre qu'en y procédant ainsi avec discrétion, on s'en trouvera bien, et qu'on se saura gré de s'être fait un peu de violence pour renoncer à ses anciennes pratiques.
Je ne prétends pas néanmoins pour cela que l'on quitte tout à fait la prière vocale, encore moins qu'on la méprise, comme ne convenant qu'aux âmes du plus bas degré. Il y a un orgueil insupportable à croire qu'on puisse s'en passer; et l'on tomberait infailliblement par là dans les illusions de la fausse spiritualité. Les âmes les plus intérieures, les plus avancées dans l'oraison, ont leurs prières vocales réglées, le matin, le soir, et dans le cours de la journée, sans parler de celles qui sont d'obligation, ou qui se font en commun. Le Saint- Esprit, quelque fort quesoitson attrait, n'apporte presque
jamais d'obstacle à ces sortes de prières, il les laisse faire avec une entière liberté; ou, s'il invite à les suspendre, ce n'est que pour quelques moments. Je ne pense donc pas que, sous quelque prétexte que ce soit, à moins de certains cas très-rares et très-extraordinaires, on doive passer un seul jour sans en proférer ou en réciter quelqu'une.
Pourquoi donc, me demandera-t-on, l'Église n'uset-elle que de prières vocales? La réponse est aisée. C'est que la liturgie de l'Église est un office public, et que les prêtres même qui récitent le bréviaire en particulier, le récitent au nom et à Tintention de l'Église; c'est que le sacrifice de nos autels est offert en commun par le ministre et par les fidèles qui y assistent et qui sont censés s'unir aux prières du célébrant, et y répondre : Amen, comme on fait encore aux messes chantées; c'est enfin que l'administration de tous les sacrements a sa formule prescrite par les canons, et qu'il n'est permis à aucun ministre d'y rien changer. La prière vocale est la prière publique; l'oraison est une prière particulière et personnelle.
Seigneur! je reconnais que jusqu'ici, soit pour me satisfaire, soit par habitude, soit par précaution, j'ai tout donné à la prière vocale; et j'ai négligé ou même rejeté la simple prière du cœur qui favorise moins l'amour-propre, qui nous détache du sensible et nous rend plus spirituels. Je suis résolu de m'y appliquer désormais et d'y consacrer, chaque jour, un certain temps. Bénissez cette résolution, et faites que j'y sois fidèle. Je me meis pour cela sous la direclion de votre Esprit, et je n'aurai point d'autre maître que lui, et ceux par l'organe desquels il m'enseignera. Dans toutes mes II '.
demandes encore, je veux apprendre à parler peu, à vous faire une simple exposition de mes besoins, dans la vue de m'iiumilier et de recourir à vous comme à l'auteur de tous les biens ; à me taire ensuite et à attendre avec confiance l'effet de mes prières. Donnezmoi la simplicité, donnez-moi la foi, donnez-moi l'amour ; et, quel que soit le genre de ma prière, elle vous sera toujours agréable, elle me sera toujours utile. Ainsi soit- il!
DE l'efficacité DE LA PRIERE.
S'il estunpointsur lequel Notre-Seigneur se soit expliqué souvent, et avec autant de force que de clarté, c'est r>efficacité de la prière. Il a dit en un endroit : Toutes les choses, quelles qu'elles soient, que vous demanderez avec foi dans la prière, vous les obtiendrez '; ailleurs : E?i vérité, en vérité, je vous le dis, si vous demandez quelque chose en mon nom à mon Père, il vous le donnera ^ ; ailleurs encore : Quiconque demande, reçoit; quiconque cherche, trouve; et l'on ouvrira à celai qui frappe^', et, pour animer davantage la confiance de ses disciples, après avoir dit qu'un père ne donne pas à son enfant un scorpion lorsqu'il demande un œuf, ni une pierre pour du pain, il a ajouté : Si vous, tout mauvais que vous êtes, savez donner de bonnes choses à vos enfants, combien plus votre Père,
' MvrTH., XXI, 22. 2 Jeapi, XVI. 23.
* Matth., VII, 8.
qui est aux deux, en donnera-t-il de bonnes à ceux (lui tes lui demandent ' /
Je m'en tiens à ces passages : il s'en trouve beaucoup d'autres, qui ne sont pas moins forts; mais ceux-ci suffisent.
Il est à propos d'observer ici la généralité des expressions. Jésus-Christ ne fait aucune exception, ni pour les personnes, ni pour les choses, ni pour les temps, ni pour les lieux. Il confirme sa promesse par un serment, jurant par la vérité, c'est-à-dire par Lui-même. Qui doutera après cela de l'efficacité de la prière? Et ne semble-t-il pas qu'il n'y ait qu'à demander pour obtenir, Dieu s'étant si formellement engagé à ne rien refuser?
Gomment donc arrive-t-il si souvent que nos prières ne soient pas exaucées? Les promesses sont expresses de la part de Dieu ; elles sont immanquables, et ce serait un blasphème manifeste que de penser qu'il ne veuille pas, ou qu'il ne puisse pas les tenir. Il est clair, par conséquent, que nous ne devons nous en prendre qu'à nous-mêmes.
Pour le dire en un mot, c'est nous qui de notre côté manquons aux conditions sous lesquelles Dieu s'est engagé. Quand il déclare si absolument qu'il accordera ce qu'on lui demandera, il suppose qu'on lui demandera ce qu'il faut, qu'on le lui demandera comme il faut, qu'on le lui demandera enfin par des motifs et des vues propres à le déterminer. Sans cela, la prière, quoique faite par un chrétien, n'est pas chrétienne, et, dès qu'elle n'est pas chrétienne, Dieu n'est pas tenu de l'exaucer, il ne le peut même pas.:
' Matth., V, 11,
Ainsi, lorsqu'on se propose de faire à Dieu quelque demande, la première chose qu'on devrait examiner, c'est s'il faut la faire, si l'on a de bonnes raisons, si l'on peut justement présumer que Dieu y aura ég^ard.
Mais il est visible que pour faire un tel examen, on ne doit point consulter les idées humaines, et qu'il ne faut prendre conseil que de celles de Dieu, bien différentes des nôtres. Dans une affaire aussi capitale, ce n'est point à Dieu de suivre nos idées, c'est à nous de nous conformer aux siennes. Que de demandes supprimées si l'on consultait ainsi Dieu sur ce qu'il faut lui demander! Je ne puis vivre, si je n'ai les choses nécessaires à la vie; quand elles me manquent, et que je ne puis les gagner par mon travail, je suis donc autorisé à les demander à Dieu, et à compter que sa providence paternelle me les procurera par la voie de l'aumône ou autrement. Mais il n'est pas besoin que je sois riche, que je ne souffre point dans mes biens une perte, qui, en diminuant mon luxe et en me privant de certaines commodités, me laissera pourtant le nécessaire honnête. Il n'est pas besoin que mon commerce, que mes entreprises réussissent au gré de mes insatiables désirs ; que je m'élève à un état audessus de celui dans lequel je suis né ; que je fasse pour moi, ou pour mes enfants, cet établissement, que je n'envisage que du côté de la fortune; que je parvienne à ce poste honorable qui flatte mon ambition, et que je ne suis peut-être pas en état de remplir; que je gagne ce procès, où mon droit est peut-être douteux; et ainsi du reste : car ce détail est inépuisable.
Lors donc que je fais à Dieu des demandes sur de pareils objets, soit pour moi, soit pour ceux auxquels je prends intérêt, je ne lui demande pas ce qu'il faut. Ce 8ont là autant de prières païennes, suggérées par l'ava-
rice ou par l'ambition, et je ne dois pas m'attendre à ce qu'il les exauce en vertu de ses promesses.
J'ai des embarras, des contradictions, des humiliations, des afflictions, des tentations, des croix de toute espèce; si je prie Dieu de venir à mon secours et de me donner la force de les porter, je lui demande ce qu'il faut, et, à ce titre, j'ai tout lieu d'espérer qu'il me l'accordera. Mais si je le prie de me délivrer de mes peines temporelles et spirituelles, parce que je répugne à les souffrir; si, dans mon impatience, je lui demande de me retirer de la vie, il est évident qu'une telle prière n'est pas chrétienne, qu'elle est contraire aux desseins de la Providence sur moi, et à l'Évangile qui m'ordonne de porter ma croix tous les jours, si je veux marcher à la suite de Jésus-Christ; je ne demande donc pas ce qu'il faut, et je m'abuserais étrangement, si je croyais que Dieu dût m'écouter.
Mais, dira-t-on, c'est la vue des fautes auxquelles je suis journellement exposé, c'est la crainte de succomber qui me fait demander la fin de ces croix et de ces tentations. Dieu ne devrait-il pas m'exaucer? — Non; il vous offre dans sa grâce un moyen sûr d'éviter ces fautes, et de résister à la tentation; tenez-vous-en à ce moyen, et ne l'importunez pas pour qu'il vous délivre de ce qui sert à vous humilier et à vous mortifier.
Lorsqu'on doit présenter une requête à l'un des maîtres de la terre, on considère auparavant, avec le plus grand soin, si l'objet est digne de son attention, s'il est de nature à mériter qu'on Taccorde, et si de justes raisons ne s'y opposent pas. La majesté de Dieu, sa sainteté, sa bonté même, n'exigent-elies pas qu'on prenne de semblables précautions à son égard, et qu'on ne lui adresse point, à la légère et sans choix, toutes
sortes de suppliques? Gomme si nos intérêts, nos fantaisies, nos passions étaient la seule règle que nous eussions à suivre dans nos demandes, et que Dieu dût passer par tous nos désirs, quelque déraisonnables qu'ils fussent. Nous ne ressemblons que trop à la mère des enfants de Zébédée, et nous méritons autant, et plus qu'eux, que Jésus-Christ nous réponde : Vous ne savez ce que vous demandez ' ; vous vous seriez désisté de votre poursuite, si vous y eussiez tant soit peu réfléchi, et vous auriez compris que telle et telle chose ne sont pas de celles qu'on doive demander à Dieu.
Non-seulement on ne demande pas ce qu'il faut, mais on ne demande pas comme il faut, et l'un est ordinairement la suite de l'autre.
Pour demander comme il faut, il est nécessaire que le Saint-Esprit demande pour nous avec des gémissements ineffables. Et quels sont les chrétiens dont TEsprit-Saint inspire, dicte, anime les prières? Sont -ils nombreux? Prier en état de grâce ne suffit pas pour cela; il faut que ce soit la grâce même qui nous fasse prier, et que notre action ne soit qu'une simple coopération à ses mouvements. Mais savons-nous, la plupart, ce que sont ces gémissements intérieurs produits par l'Esprit, nous qui sommes habituellement si froids, si languissants, si distraits? Si des intérêts temporels, ou même spirituels, nous font quelquefois prier avec ardeur, n'est-ce pas une imagination échauffée, ne sont-ce pas des désirs naturels, ou du moins excités par l'amour-propre, qui en sont le principe? Les gémissements du Saint-Esprit sont aussi tranquilles que profonds; les nôtres sont
» Matth., XX, 22.
inquiets, turbulents, et ne partent pas du fond du cœur. Les gémissements du Saint-Esprit naissent d'euxmêmes, et nous sentons qu'ils ne sont pas en notre disposition; les nôtres sont commandés, ou poussés avec effort. Les gémissements du Saint-Esprit sont ardents, mais soumis; les nôtres ne sont que l'expression de la propre volonté, et nous nous irritons, s'ils ne sont pas exaucés. Après avoir exposé notre désir, nous ne finissons pas, comme Jésus-Christ, par dire : Cependant, que votre volonté se fasse, et non pas La mienne. Celui qui sonde les cœurs connaît la nature de nos gémissements, il en distingue la source, et, si ce n'est pas l'Esprit qui les produit, il y est insensible.
Notre-Seigneur nous promet que tout ce que nous demanderons avec foi nous sera accordé ; et la foi nous manque, et nous portons à la prière des défiances, des craintes, des hésitations qui sont l'effet de nos pensées timides, et de nos prévoyances incertaines. A la vérité, nous ne doutons pas du pouvoir absolu de Dieu, mais, ce qui ne lui est pas moins injurieux, nous doutons de sa bonne volonté. La confiance qui vient du Saint-Esprit est si ferme, qu'elle exclut toute hésitation; si patiente, qu'elle ne se rebute jamais; si courageuse, qu'elle augmente avec les difficultés, et que plus les apparences sont contraires, plus elle espère. Mettons la main sur la conscience : Oserions-nous dire que nos prières sont animées d'une foi aussi vive? Pourquoi se découraget-on si aisément, si ce n'est par. le défaut de foi? Pourquoi, si Dieu se fait un peu attendre, lui reproche-t-on d'être sourd à nos vœux? Pourquoi est-on ahaltu, consterné, désespéré, lorsque l'orage, au lieu de se dissiper, paraît grossir, etquele péril devient plus grand? Qu'estce qu'une foi qui n'est pas à l'épreuve du moindre
exercice et qui se déconcerte au premier obstacle? Et nous nous étonnons de n'être pas exaucés! Il serait bien plus étonnant qu'avec une foi si faible nous le fussions.
Enfin, nous ne demandons point avec des vues et par des motifs propres à toucher Dieu.
On se dissimule à soi-même, le mieux qu'on peut, le vice de ses intentions et de ses motifs, mais il n'échappe pas à la vue infiniment pénétrante de Dieu; et, loin d'agréer les prières qui en sont souillées, il les rejette et les condamne. Tout autre motif qui ne serait point, finalement au moins, celui de sa gloire et de notre salut, ne peut rien sur lui. Mais où sont les prières pures, qui n'ont pour objet que la gloire de Dieu? Quelles sont les âmes qui sachent le prendre par son plus cher intérêt, et qui ne le prient que pour lui-même? Que peut-il refuser, quand on lui représente qu'il y va de sa gloire, et quand en effet on n'a point d'autre intention en le priant? Quelle abnégation, quelle mort à soi-même, quel amour, quelle élévation de sentiments ne suppose pas une intention si noble, mais par malheur si peu commune, même parmi les plus fervents chrétiens! Saint Paul veut que nous fassions nos actions les plus ordinaires pour la gloire de Dieu; à combien plus forte raison la plus sainte de nos actions, qui est la prière! Intéressons Dieu par ce motif, qui est le sien en toutes ses œuvres, et nous n'aurons jamais sujet de nous plaindre qu'il ne nous écoute pas. Nous avons la parole expresse de Jésus- Christ, que ce que nous demanderons en son nom au Pèie céleste, il nous le donnera. Mais, comme le remarque saint Augustin, ce qui est demandé contre Tordre du salut ne peut être demandé au nojn de
l'Auteur du salut. J'ajoute que, dans le salut même, c'est par-dessus tout la gloire de Dieu et sa sainte volonté qu'il faut envisager; et, quand ces deux motifs concourent à inspirer nos prières, elles sont véritablement faites au nom de Jésus-Christ, et ce ne sera jamais en vain que nous invoquerons ce nom adorable.
Toutes nos demandes se rapportent-elles au salut, et le salut lui-même, le voulons-nous principalement par le désir de glorifier Dieu? Beaucoup d'âmes le demandent, mais par la crainte de se perdre et pour éviter l'enfer; d'autres, dans la vue d'être heureuses et de n'avoir plus rien à souffrir. Je ne condamne pas ces demandes; mais si l'Esprit en inspire le fond, inspiret-il de même la crainte basse et les désirs intéressés qui les rendent imparfaites? Dans tant de prières si empressées, qui ont pour objet la correction de nos défauts, l'acquisition des vertus, la possession de certaines grâces, n'entre-t-il point presque toujours des vues d'amour-propre? Je ne dis rien des demandes ou opposées au salut, ou périlleuses pour le salut. Nous devons plutôt remercier Dieu que nous plaindre de ce qu'il n'exauce pas celles-là. Pour les autres, qui sont bonnes en elles-mêmes, mais imparfaites dans leurs motifs, ne soyons pas surpris que souvent il diffère de les exaucer, jusqu'à ce qu'elles soient faites avec plus de pureté et de désintéressement.
Je suppose donc un chrétien qui, dans ses prières, mette la gloire de Dieu et son salut avant tout; qui soit indifférent pour le reste, et déterminé à accepter sans balancer ce qui contribuera le plus à l'un et à l'autre; qui prie par l'Esprit-Saint, et qui prie avec une foi inébranlable ; je dis qu'il est impossible que la prière de ce
chrétien ne soit pas exaucée, demandàt-il un miracle. La chose est évidente, parce que sa prière a toutes les conditions que Dieu exige, et qu'ayant engagé sa promesse, Dieu ne peut se manquer à lui-même. Ce n'est plus alors l'homme qui prie, c'est Dieu qui se prie pour ainsi dire lui-même, et qui, voulant accorder une chose, presse l'homme de la lui demander.
N'accusons donc plus Dieu, et n'accusons que nousmêmes du peu de succès de nos prières. Vous demandez, dit saint Jacques, et. vous ne recevez pas, parce que vous demandez maL\ Et vous êtes encore assez orgueilleux pour croire que vous demandez bien, assez injustes pour rejeter la faute sur Dieu. Commençons par apprendre à prier, ce que la plupart nous ne savons pas laire; et, quand nous l'aurons appris, quand nous demanderons ce qu'il faut, et comme il faut, les actions de grâces suivront de près nos prières.
Mais, direz-vous, on n'est jamais assuré de bien remplir toutes les conditions de la prière. Gela est vrai; et que deviendrait l'humilité, si l'on pouvait être assuré de bien prier? Que deviendrait la simpliciié, si l'on jetait un regard réfléchi sur st s prières pour en porter un jugement? Quel est le fidèle assez téméraire pour oser dire à Dieu : Vous m'exaucerez, paice que je prie bien? Mais cette incertitude sur la bonté de votre prière est justement ce qui vous interdit toute plainte, et vous force à ne vous en prendre qu'à vous. En tout état de cause, Dieu aura toujours raison, et nous aurons toujours tort; Dieu sera toujours saint, toujours irrépréhensible; et nous serons toujours mauvais, toujours coupables. Notre orgueil voudrait le contraire; il s'applique en tout
J\CQ., IV, 3.
à nous justifier, même aux dépens de Dieu, de sa justice, de sa bonté, de l'infaillibilité de ses promesses, et c'est en quoi il est le plus détestable.
0 mon Sauveur ! puisque la prière est ma grande, et même mon unique ressource, qu'il ne m'arrive jamais de me la rendre inutile, et peut-être funeste!
Ne m'exaucez jamais, quand votre gloire et mon salut ne seront pas leprincipal objet, etlafin de mesdemandes. Ne m'exaucez jamais, quand, par ignorance, par amourpropre, par un motif humain, je vous demanderai quelque chose qui pourra vous déplaire, ou nuire à mon âme. Mais ayez pitié de ma misère et de ma faiblesse; nulle part elles ne se montrent mieux que dans mes prières : Thomme s'y retrouve toujours. Ah! divin Esprit, quand seront-elles toutes de vous? Quand la grâce priera-t-elle seule en moi; et priera-t-elle pour la destruction de la nature, si remplie de malignité et de corruption?
Prière! source de gloire pour Dieu, canal de toutes les grâces, germe de toutes les vertus, principe de tous les mérites, unique consolation de l'homme dans cette vallée de larmes, soyez désormais le plus précieux emploi de ma vie! Que de temps j'ai perdu, que j'aurais pu employer si utilement et si délicieusement à la prière! Que de prières j'ai aussi perdues en m'en acquittant mal! Si j'en ai retiré si peu de profit, c'est ma faute; je le confesse, je m'en repens, et je vous supplie, ô mon Dieu! de m'aider à réparer de si grandes pertes. Ainsi soit-il !
î6 L'ÉCOLE DE JÉSUS-CHRIST.