‹ L'école de la médisance: comédie en cinq actesChapitre 12 sur 43 · ACTE II · texte numérisé non relu

ACTE II

SCÈNZ I

Un appartement chez SIR PETER TEAZLE.

Entrent LAD Y TEAZLE et SIR PETER.

Sir Peter. — Ladj Teazle, lady Teazle, je ne le souffrirai pas î

Lady Teazle. — Sir Peter, sir Peter, vous pouvez le souffrir ou non, comme il vous plaira ; mais j'ai le droit d'agir en tout à ma guise et, qui plus est, j'en ai la volonté. Oui ! quoique j'aie été élevée à la campagne, je sais très-bien que les femmes du monde, à Londres, n'ont de comptes à rendre à personne, une fois mariées.

Sir Peter. — Fort bien, madame, fort bien !

Ainsi, un mari ne doit avoir aucune influence, aucune autorité ?

Lady Teazle. — De l'autorité? Certainement

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non... Si vous désiriez avoir de l'autorité sur moi, il fallait m'adopter, et non m'épouser: vous étiez bien assez vieux pour le faire.

Sir Peter. — Assez vieux!... Oui... c'est cela. Allez, allez, lady Teazle, quoique vous puissiez me rendre la vie malheureuse avec votre caractère, je ne me laisserai pas ruiner par vos extravagances.

Lady Teazle. — Mes extravagances I Je ne suis certainement pas plus extravagante qu'il ne convient à une femme du monde.

Sir Peter. — Non, non, madame, vous ne gaspillerez plus des sommes folles pour l'entretien d'un luxe insensé. Vive Dieu! vous dépensez autant d'argent pour garnir votre boudoir de fleurs en hiver qu'il en faudrait pour changer le Panthéon en serre, et donner une fête champêtre i à Noël.

Lady Teazle. — Mon Dieu, sir Peter, est-ce ma faute si les fleurs sont chères dans la froide saison? Prenez-vous-en au climat, et non pas à moi. Pour mon compte, je vçudrais que le printemps durât toute l'année, faisant pousser des roses sous nos pas!

Sir Peter. — Palsambleu! madame... si vous aviez été élevée à cela, je ne m'étonnerais pas de vous entendre parler ainsi ; mais vous oubliez quelle était votre position quand je vous épousai.

LÀDY Teazl^. — Non, non, je ne l'oublie pas : elle était fort désagréable ; sans cela, je ne vous eusse jamais accepté pour mari.

i. En français dans le texte. i . #-^,j

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Sir Peter. — Oui, oui, madame, vous étiez alors d'un style quelque peu plus humble : la fille d*un simple gentilhomme campagnard. Rappelez-vous, lady Teazle, quand je vous vis pour la première fois assise à votre métier, en jolie robe d'indienne, avec un trousseau de clefs au côté ; vos cheveux roulés en bandeaux unis, et votre appartement tout tendu de fruits en tapisserie, ouvrage de vos mains.

Lady Teazle. — Oh! oui, je m'en souviens très-bien. . . Singulière existence que je menais ! . .. Mes occupations journalières étaient d'inspecter la laiterie, surveiller la basse-cour, tenir le livre de ménage, — et peigner le bichon de ma tante Déborah,

SiR Peter. — Oui, oui, madame, c'était bien cela.

Lady Teazle. — Et puis, vous savez, mes amusements du soir? Dessiner des patrons de manchettes, que je n'avais pas de quoi broder; jouer au nain jaune ^ avec le vicaire; lire un roman à matante, ou bien rester clouée à tapoter sur une vieille épinette, pour endormir mon père, après une chasse au renard. [Elle passe de C autre côté.)

Sir Pei;er. — • Je suis enchanté que vous ayez si bonne mémoire. Oui, madame, tels étaient les plaisirs auxquels je vous enlevai. Mais, maintenant, il vous faut votre carrosse à six places et trois laquais poudrés devant votre chaise à porteurs; et, en été, une paire de poneys blancs

1. Le texte porte ; jouer à la papesse Jeanne, C*est Téqui- V aient de notre nain jaune.

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pour vous mener à Kensington-Gardens*. Vous ne vous souvenez plus du tout, je suppose, du temps où vous étiez heureuse de monter en croupe, derrière le sommelier, sur un cheval de trait à queue écourtée.

Lady Tjbazle. — Non... j'affirme que je ne l'ai jamais fait : je nie le sommelier et le cheval de trait.

Sir Peter. — Voilà, madame, quelle était votre position; et qu'ai-je fait de vous? Une dame élégante, riche, titrée; en un mot, je vous ai faite ma femme.

Lady Teazle. — Eh bien, alors, il ne vous reste plus qu'une chose à faire pour mettre le comble à ce que je vous dois, et c'est de me faire...

Sir Peter. — Ma veuve, je suppose?

Lady Teazle. — Hem î hem t

Sir Peter. — Je vous remercie, madame...

Mais ne vous flattez pas trop ; car, bien que vos méchants procédés puissent troubler la paix de mon âme, ils n'iront pas jusqu'à me faire mourir de chagrin, je vous le promets. Toutefois, je ne vous en suis pas moins obligé du compliment.

[Il passe de Vautre côté,)

Lady Teazle. — Aussi, pourquoi prenez-vous à tâche de m'ôtre à ce point désagréable, et de me contrarier dans toutes mes petites dépenses élégantes?

Sir Peter. — Vive Dieu ! madame, je le répète,

1 . Jardin public très- fréquenté. Avec Hyde-Park,Regent'8- Park et Victoria-Park, un des rendez-vous de la haute société et du monde élégant à Londres.

faisiez-vous quelques-unes de ces petites dépenses élégantes avant de m'épouser?

Lady Teazlb. — Mon Dieu, sir Peter, voudriez-vous que votre femme ne suivît pas la mode?

Sir Peter. — La mode, en vérité! Qu'aviezvoas à faire avec la mode avant notre mariage?

Lady Teazle. — Et moi, j'aurais cru que vous eussiez été bien aise de voir votre femme réputée une femme de goût.

SiR Peter. — Bon... nous y revoilà... le goût... Sacrebleu I madame, vous n'aviez pas de goût en m'épousantl

Lady Teazle. — C'est bien vrai, par exemple, Sir Peter; et, après vous avoir donné ma main, certes je ne devrais jamais plus y prétendre! ... Mais à présent, Sir Peter, puisque nous avons terminé notre dispute quotidienne, je présume que je puis me rendre à mon rendez-vous chez Lady Sneerwell?

Sir Peter . — Ah ! oui, autre précieux détail... une charmante collection d'amis que vous avez recrutés là.

Lady Teazle. — Gomment! Sir Peter, ce sont tous gens de qualité et de fortune, et singulièrement jaloux de réputation.

Sir Peter. — Oui, parbleu, ils sont furieusement jaloux de-réputation, car, en dehors d'euxmêmes, ils n'en souffrent à personne!... Quelle engeance! Ahl plus d'un misérable a été traîné sur la claie qui le méritait moins que ces propagateurs de faux bruits, ces inventeurs de médisances et ces tondeurs de réputations!

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Lady Teazle. — Eh quoi! voudriez-vous restreindre la liberté de la parole?

Sir Peter, — Ah l ils vous ont rendue tout aussi méchante que n'importe qui de leur société.

Lady Tbazle. . — Mais, je crois que j'y tiens mon rang avec assez de grâce.

Sir Peter. — De la grâce, en vérité I

Lady Teazle. — Seulement, je proteste que je ne mets aucune méchanceté dans mes attaques... Quand je dis une malice, ce n'est que par pure plaisanterie; et je tiens pour de bonne guerre qu'on me rende exactement la pareille... Mais, Sir Peter, vous savez que vous avez promis aussi d'aller chez Lady Sneerwell?

Sir Peter. — Bien, bien, j'y passerai, ne fûtce que pour veiller sur ma réputation.

Lady Teazle. — S'il en est ainsi, hâtez- vous de me suivre, ou vous arriverez trop ta«d. Adieu donc! {Elle sort)

Sir Peter. — Voilà... j'ai bien réussi avec mes remontrances soigneusement préparées!... Cependant, de quel air charmant elle me contredit sans cesse, et qu'elle est séduisante dans le mépris qu'elle montre pour mon autorité ! Oui, quoique je ne puisse faire qu'elle m'aime, ce m'est une grande satisfaction de me quereller avec elle ; et je crois qu'elle ne paraît jamais si pleine d'attraits que lorsqu'elle fait tout son possible pour me tourmenter. {Il sort)

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