‹ L'école de la médisance: comédie en cinq actesChapitre 35 sur 43 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

Un salon chez le même.

Entrent MoSES et Sir Oliver Surface.

MosES. — Eh bien, monsieur, je crois, comme air Peter le disait, que vous avez vu M. Charleà dans toute sa gloire ; c'est grand dommage qu'il soit si fou.

Sir Oliver. — Mais il n'a pas voulu vendre mon portrait*

MoSeS. *— Et il aime à l'excès le vin et les femmes.

SiR Oliver. — Mais il n'a pas voulu vendre mon portrait.

MosBS. — Et il joue un jeu d'enfer.

Sir Oliver. — Mais il n'a pas vorlu vendre mon portrait... Ah! voici Rowley.

110 l'école de la médisance. [acte IV

Entre Rowley.

Rowley. — Eh bien, sip Oliver, je vois que TOUS avez fait une emplette...

Sir Oliver. ^ Oui, oui, notre jeune vaurien s'est défait de ses ancêtres comme de vieilles tapisseries.

Rowley. — Et il m'a envoyé ici pour vous remettre votre part du prix de vente... •c'est-àdire comme au malheureux vieux Stanley.

MosES. — Ah ! voilà le comble : il est d'une charité enragée.

Rowley. — Et j'ai laissé dans le vestibule un bonnetier et deux tailleurs. Ils n'ont certainement pas été payés, et ces, cent livres les contenteraient.

Sir Oliver. — Bien, bien, je paierai ses dettes, et sa bienfaisance aussi... Mais à présent je ne suis plus brocanteur, et vous allez m'introduire chez son frère aîné sous le nom du vieux Stanley.

Rowley. — Pas tout de suite ; sir Peter, je le sais, se propose d'y passer à cette heure-cî.

Entre Trip.

Trip. — Oh ! naessieurs, je vous demande pardon de ne vous avoir pas reconduits... Par ici... {Il passe.) Moses, un mot. {Il sort avec Moses.) • Sir Oliver. — Vous voyez bien ce drôle?...

•Groiriez-vous que le faquin a arrêté le Juif comme nous arrivions, pour lui demander de lui

se. m] l'école; de la médisance. ïH

trouver de l'argent avant d'en chercher pour son maître?

Rowley. — Ea vérité?

Sm Oliver. — Oui, ils sont maintenant en train de traiter une affaire d'annuité... Ah^ maître Rowley, de mon temps les domestiques S0 contentaient des restes des folies de leurs maîtres, quand elles étaient râpées à force d'usage ; mais aujourd'hui, c'est leurs! vices, comme leurs habits de fête, qu'ils endosgent tout flambants nenf:^, {Jfs sorû^nt,]

SCENJEJ m

Une bibliothèque chez Joseph Surface, — Large paravent à droite, — Un guéridon à gauche^ avec un livre dessus, t— Deux chaises,

JosKPH SURFACB et un Doif|STlQU|;, tête n^e,

Joseph. — • Pas de lettre de lady Teazle ?

Le Domestique, — » Non, monsieur.

Joseph. — Je suis surpris qu'elle n'ait envoyé personne, si elle est empêchée de venir. Sir Peter ne me soupçonne certainement pas. Cependant, ie ne veux pas laisser échapper l'héritière, malgré l'intrigue où je me suis jeté avec sa femme ; heureusement que la légèreté de Charles et sa mauvaise réputation mettent bien des atouts dans mon jeu. [On entend frapper,)

Le Domestique. — Monsieur, je crois que ce doit être lady Teazle,

112 L'ÉCOLE DE LA MÉDISANCE. [aCTE IV

Joseph. — Un instant!... Assurez-vous-en avant d'aller ouvrir : si c'était mon frère, j'ai une recommandation particulière à vous faire.

Le Domestique. — C'est milady, monsieur; elle laisse toujours sa chaise devant la modiste, dans la rue^àcôté.

Joseph. — Attendez, attendez ; ouvrez ce paravent devant la fenêtre... (Le domestique obéit.) C'est bien... ma voisine d'en face est si curieuse... {Le domestique sort.) J'ai maintenant un rôle difficile à jouer. Lady Teazle a depuis quelque temps deviné mes vues sur Maria; mais il ne faut pas absolument qu'elle reste dans le secret, — du moins jusqu'à ce que je la tienne davantage à ma discrétion.

Entre Lady Teazle.

Lady Teazle. — Comment, vous vous adressez un monologue sentimental ? Avez-vous été bien impatient?... Seigneur! n'affectez pas cet air grave... Je vous jure que je n'ai pas pu venir plus tôt. {Elle passe .)

Joseph. — Ohl madame, l'exactitude est une sorte de constance, de bien mauvais ton chez une grande dame. {Il avance des sièges , et s'assied après lady Teazle.)

Lady Teazle. — Sur ma parole, vous devriez me plaindre. Savez-vous que sir Peter est devenu depuis quelque temps si méchant pour moi et si jaloux de Charles également... ce n'est pas le moins drôle de l'histoire, n'est-ce pas?

se. m] l'école de la médisance. 113

Joseph, à part. — Bravo ! mes bons amis en médisance ne se démentent pas sur ce point.

LadyTeâzle. — Vraiment, je voudrais qu'il laissât Maria l'épouser, et peut-être alors seraitil fixé ; n'êtes-vous pas de cet avis, monsieur Surface?

Joseph, à part. — Non pas, diable ! {Haut.) Oh 1 certainement I car alors ma chère lady Teazle serait convaincue aussi de l'injustice de ses soupçons, quand elle m'attribuait quelque dessein sur cette sotte fille.

Lady Teâzle. — Bien, bien, je ne demande pas mieux que de vous croire. Mais n'est-ce pas une indignité, que les méchancetés sans nom qu'on dit des gens?... Voici mon amie, lady Sneerwell, qui a répandu sur mon compte je ne sais combien d'histoires scandaleuses, et tout cela aussi sans le moindre fondement... et c'est ce qui m'irrite.

Joseph. — Oui, madame,- à coup sûr, voilà ce qu'il y a de plus irritant... sans fondement. Oui. oui, voilà le point humiliant, en vérité ; car, lorsqu'une histoire scandaleuse s'accrédite contre quelqu'un, il n'y a certainement pas de consolartion plus grande que la conscience de l'avoir mérité.

Lady Tèazle. — Oui, je vous assure, en ce cas je leur pardonnerais leur méchanceté; mais m'attaquer, moi qui suis au fond si innocente, et qui n'ai jamais dit du mal de personne... c'està-dire d'aucun de mes amis ; et de plus voir encore sir Peter si acariâtre, si soupçonneux,

114 l'école de la médisance. [ACTEît

quand il cohtiaît la pureté, de mon ôœtii*... en vérité, c*est monstrueux.

JosEl»Ë. — Mais, ma chètô lady Teazle^ Vous le souffrez pafûe que voUs le voulez biôu* Lorsqu'un mari soupçonne iiijustement sa fettitae et lui retire sa confiance, le pacte primitif eat rompu, et elle doit à rhoniieur de «on «exe de faire tous ses efforts pour le tromper.

LadyTbazle. — Vraiment !..• De sorte que, s'il me soupçonne sans motif, il s'ensuit que le meilleur moyen de le guérir de sa jalousie est de la justifier?

Joseph. — Sans aucun doute.. ^ C'était à votre ttiari à ne pas vous méconnaître, et alors, en succombant< vous ne faites que rendre hommage à son discernement.

Lady Teazle. -- Voilà, à coup sûr, d'excellentes raisons ; et quand le sentiment de mon innocence...

Joseph. — Ahl ma chère madame,- voilà où vous vous trompez profondément : c'est le sentiment invétéré de votre innocence qui vous cause le plus grand tort. Qui vous rend insouciante des apparences et vous fait dédaigner l'opinion?... Le sentiment de votre, innocence... Qui vous empêche de vous surveiller et vous fait commettre mille petites inconséquences?... Encore le sentiment de votre innocence. Qui vous rend incapable de supporter le caractère de sir Peter et vous fait regarder ses soupçons comme autant d'outrages?... Toujours le sentiment de votre innocence I

Lady Teazle. — C'est la pure vérité! .

se. m] l'école de la médis vnciî. 115

JosBPfi. — Maintenant, a chère lady Teazle, si vous consentiez rien qu'une fois à faire un tout petit faux pas *, vous ne pouvez imaginer à quel point vous deviendriez circonspecte, d'humeur facile et charmante avec votre mari.

Lady Teazle. — Parlez-vous sincèrement? ■

Joseph. — Ohl je vous le garanti»?; et vous verriez alors toutes les médisances tomber à la fois; car, en somme, votre réputation ressemble actuellement à une personne affligée de pléthore : c'est l'excès de santé qui la tue, tout bonnement.

Lady Teazle. — Bien, bien; alors, si je saisis bien votre ordonnance, il faut que je succombe pour me défendre, et que je me débarrasse de ma vertu pour préserver ma réputation?

Joseph. — Parfaitement, madame, je vous l'affirme.

Lady Teazle. — Eh bien, voilà certainement la doctrine la plus originale et la recette la plus neuve contre la calomnie !

Joseph. — Et une infaillible, croyez-moi. La sagesse, comme l'expérience, doit s'acheter.

Lady Teazle. — Eh bien, si ma raison venait une fois à se convaincre...

Joseph. — Oh I certainement, madame, elle y viendra... Oui, oui... Le ciel me garde de vous persuader de faire une chose que vous estimeriez coupable... Non, non, j'ai trop d'honneur pour le souhaiter.

Lady Teazle. — Ne pensez-vous pas que nous

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