LES RAYONS ULTRA-YIOLETS
L ’homme, a dit Bossuet, a obligé le soleil à rendre compte, pour ainsi dire, de tous ses pas. » Ce sont, en effet, les astronomes qui ont rompu le charme divin qui courbait dans l’adoration les hommes primitifs devant le superbe flambeau céleste. Ils ont, avec une pieuse irrévérence, cherché à démonter l’admirable mécanisme de l’astre qui fait les jours et les nuits et sans lequel notre vie ne serait pas. Les physiciens ont été plus loin : ils ont analysé sa formidable activité ; ils ont contraint sa lumière à leur dévoiler la raison de ses colorations magiques, sa chaleur à révéler le mystère de sa bienfaisance. Après avoir fait passer un rayon émané du formidable foyer à travers un prisme de cristal, ils ont vu que la
blanche clarté se décomposait en zones de teintes diverses qu’ils ont synthétisées dans un alexandrin médiocre, mais classique :
Violet, indigo, bleu, vert, jaune, orangé, rouge.
Longtemps ils s’en tinrent là. Avant le violet, après le rouge, c’était pour eux non seulement la nuit, mais le néant. Un jour, cependant, il y a cent vingt-cinq ans environ, un Anglais, Wollaston, découvrit que ce néant était peuplé, que des sels d’argent placés au delà du violet noircissaient, qu’il existait par conséquent là d’autres rayons encore, invisibles pour nos yeux imparfaits, mais dont l’action chimique était intense. Que pouvait-il faire de mieux que de les nommer ultra-violets? Le temps marcha, la curiosité humaine se fit toujours plus grande. On vit que, dans cette région extraspectrale, les vibrations affectent une fréquence inouïe, de l’ordre d’un million de milliards à la seconde, que les rayons qui s’y rendent diffusent sans limites, qu’ils ne traversent pas le verre, qu’ils déchargent les corps électrisés négativement. Mieux encore : on découvrit que c’était à eux qu’est due l’action curative incomparable des rayons solaires, qu’il faut mettre à leur actif la mort des microbes, la disparition de mainte tare infectieuse, le redressement des chétifs, la résurrection de tant de pauvres hères qui, partis infirmes et à moitié impotents vers les montagnes largement irradiées, en revenaient solides, agiles et sains. L’héliothérapie avait livré le secret de ses miracles.
Mais le soleil, a dit un médecin avisé, est un médicament de riche. S’il est incontestable qu’il brille pour tout le monde, c’est dans les régions dont le ciel est pur, sommets dressés en plein azur,
Les rayons ultra-violets.
rives bénies des mers chaudes, qu’il met toutes ses complaisances. Faire appel à lui dans des contrées moins favorisées, où les nuages s’ingénient si souvent à masquer sa splendeur, c’était courir au-, devant d’une irrégularité défavorable, c’était s’obliger à compter avec les saisons, avec les caprices de l’atmosphère. Devant ces difficultés, l’homme n’hésita pas : il fabriqua du soleil en chambre.
Faisant, pour cette fois, bon marché de la lumière ët de la chaleur même, ce qu’il s’efforça de reproduire, ce furent les fameux rayons ultraviolets dont la misère humaine implorait le secours. Il y réussit si bien qu’à cet égard du moins il perfectionna le soleil. Ces radiations magiques, invisibles mais bienfaisantes, l’astre-roi en perd en route une proportion appréciable. Sa gamme est, en ce qui les concerne, incomplète : l’atmosphère est là qui en arrête un bon nombre au passage, plus ou moins suivant les lieux, les saisons, l’heure. Si la nature se rit de toute précision en matière de forces chimiques ou physiques, nous sommes tenus à plus d’exigence, n’ayant pas comme elle à notre disposition l’éternité de l’espace et du temps. Il faut à l’art de guérir des médicaments qu’il puisse peser, doser, distribuer à sa volonté. On ne pouvait compter sur la régularité du soleil ; nos lampes nous ont donné cette sécurité.
Ici s’inscrit en lettres d’or le nom du Danois Finsen. C’est lui qui constata que l’arc voltaïque, celui qui éclate, grandiose et aveuglant, entre deux charbons opposés par leurs pointes, était un guérisseur de première grandeur. Sa richesse en rayons ultraviolets est considérable. C’est lui que l’on employa tout d’abord, en faisant varier à volonté son émis-
sion radiante et jusqu’à la direction qu’il était utile de lui faire prendre. Puis on découvrit une nouvelle source de rayons du même ordre dans la lampe à vapeurs de mercure. Ici nous quittions délibérément le domaine du beau pour celui de l’utile. Il est peu de lumières qui infligent autant d’outrages à la figure humaine, lui imposent des colorations aussi livides et aussi déplaisantes. Mais cette atteinte à l’esthétique est si largement compensée par la grandeur des services rendus qu’il faut tenir la première pour négligeable et exalter les seconds. Bien entendu, puisque le verre absorbe les précieux rayons, c’est entre des parois de quartz, moins avide, que jaillit la providentielle lumière. D’autres ont eu l’ingénieuse pensée d’utiliser les étincelles de haute fréquence et sont arrivés à construire des appareils qui se plient plus aisément aux exigences des traitements les plus minutieux. Bref, à l’heure présente, notre arsenal est prêt, les malades peuvent venir.
Quels malades?
Au premier rang, voici les rachitiques. Nous en » avons assez parlé plus haut pour n’avoir pas besoin de revenir sur les aspects de leur mal. Contentonsnous d’une constatation victorieuse, celle d’un succès remarquablement sûr. Si l’on suit, sur des radiographies successives, la marche delà guérison, ' on voit les os prendre peu à peu la netteté de contours qui leur fait défaut, les sels minéraux s’y accumuler et la solidité de l’édifice s’accroître sans faiblir. Phosphore et calcium ont été obligés par les radiations à accomplir leur cycle normal. Pour eux, toute fantaisie constructive est désormais interdite.
Suivent de près les enfants « spasmophiles », névropathes d’âge tendre, chez qui les convulsions
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sont monnaie courante, la tétanisation de certains muscles d’une regrettable fréquence, les crises respiratoires angoissantes. Baignés dans les effluves bienfaisants, ils connaissent de nouveau le calmé, le sommeil reprend pour eux son rythme réparateur, les muscles retrouvent leur tranquillité normale, leur système nerveux s’apaise. Résultat moins constant peut-être qu’au chapitre du rachitisme, mais encore bien, remarquable.
Vient ensuite la longue théorie des tuberculoses dites chirurgicales, parce que la chirurgie seule semblait jadis y pouvoir remédier. Que l’infection s’en prenne à la peau, créant le hideux lupus, destructeur de la face, à propos duquel Finsen démontra victorieusement l’influence splendide des rayons solaires, qu’elle frappe les membranes délicates de l’abdomen, donnant lieu à la péritonite tuberculeuse (maladie-énigme, qui guérit parfois à la suite d’une simple incision de la peau, qui résiste, dans certains cas, aux traitements les plus énergiques), qu’elle frappe les articulations et les os, génératrice d’abcès sans nombre, de raideurs invincibles, de plaies interminables, de cicatrices disgracieuses, qu’elle se cantonne dans les ganglions, créant des adénites qui déforment impitoyablement lès cous les plus délicats, elle trouve dans les rayons ultraviolets des ennemis pleins de vigueur et devant qui, le plus souvent, elle s’avoue vaincue. Toutes ces disgrâces lamentables, cauchemars des jeunesses gâchées, origine de tant d’infirmités, grosses de tant d'angoisse pour l’avenir, cèdent la plupart du temps à la puissance magique des rayons invisibles. Les cavités se comblent, les suppurations tarissent, les plaies s’effacent, les articulations s’assouplissent, les osdeviennentsolides. L’ultra-violet a passé par là.
Ce ne sont là que les principales victoires. Pour être complet, il en faudrait citer bien d’autres : les anémiques voient augmenter le nombre de leurs globules sanguins, bien des artério-scléreux constatent que leur cœur et leurs vaisseaux sont moins susceptibles et que leur tension baisse, beaucoup de neurasthénies s’amendent et de névralgies se calment, des calvities sont forcées d’interrompre leur marche envahissante. On n’en finirait pas si l’on voulait sortir de ces grands chapitres. Dans cent affections, aussi diverses qu’il est possible de les imaginer, les rayons ultra-violets ont donné des résultats, inconstants, mais parfois très nets. Et leur étude médicale, à vrai dire, n’en est qu’aux premières étapes. Sans vouloir en faire une panacée contre tous les maux, grand est le nombre des cas où leur action fut des plus heureuses.
Ce lumineux tableau ne comporte-t-il pas d’ombres? Certainement si. N’oublions pas que les forces naturelles que nous croyons avoir domestiquées doivent être maniées avec prudence et surveillées avec soin. Trop de familiarité à leur endroit pourrait être funeste. Ce sont, en réalité, des agents de mort à qui nous demandons de nous faire l’existence meilleure. M. Daniel Berthelot, il y a dix ans déjà, faisait remarquer que les rayons ultra-violets sont des destructeurs de vie énergiques. 11 ajoutait d’ailleurs que c’est justement sur ces propriétés nocives que nous fondons nos plus fermes espoirs. Jusqu’à présent, ils n’ont donné lieu qu’à des accidents bénins, légers et curables. Ce sont des rougeurs de la peau, fugaces à l’ordinaire et qui reproduisent le phénomène du coup de soleil intense, quelques œdèmes, quelques brûlures, lorsqu’on a