CHAPITRE II
LE DROIT DE REGARD
médecins sont des disciples résolus de saint
Thomas. Il ne leur suffit pas de faire appel au
toucher et à l’ouïe, ils préfèrent voir, et de tout temps l’inspection du malade fut pour eux le moyen par excellence d’aboutir à un diagnostic.
Cependant le siège du mal ne se prête pas toujours à ce mode si simple d’exploration. Lorsqu’il se dissimule derrière le « sac de cuir » dont parlait Le Dantec (entendez la peau humaine), la vision n’en est plus possible. Au siècle où nous sommes, les rayons X ont singulièrement étendu, il est vrai, le champ connaissable à nos yeux. Il n’en reste pas moins que les images obtenues sur l’écran ou sur la plaque photographique, outre que, en dépit des progrès acquis, on ne peut en attendre que des renseignements limités, demandent à être interprétées. Qui dit interprétation dit erreur possible. Ce n’est pas encore la belle clarté de l’examen direct, celui qui met la lésion sous les yeux, permet d’en préciser le siège et la nature et parfois aussi de porter jusqu’à elle l’instrument ou les pansements sans hésitation ou sans acte chirurgical notable. Ce qui a pu paraître pendant de longs siècles une véritable chi-
. l’écolé dè la santé. ,
mère est devenu une réalité, et nous regardons aujourd’hui en .des endroits où l’on n’aurait pu soupçonner, il y a cent ans, que l’on pût jamais porter seulement la lumière.
Le sac de cuir en question est interrompu, en effet, en bien des endroits. Il y a, en ces points, des ouvertures sur l’intérieur qui ont tenté de tout temps les explorateurs du corps humain. De fait, lés fouilles de Pompéi, pour ne parler que d’elles, nous ont livré des instruments qui servaient déjà à Ce genre de recherches. Mais combien leurs possibilités étaient restreintes ! Elles se limitaient à quelques canaux courts dont, si vous le Voulez bien, les fosses nasales nous serviront d’exemple. C’est tout juste s’il y a là (car la méthode est encore très employée de nos jours) une toute petite extension dans l’ampleur de notre inspection. La médecine rêvait mieux.
Quelques-uns, au début du xix e siècle, émirent à cet égard des propositions qui demeurèrent à l’état vague et théorique, et la méthode « endoscopique » ne date guère, en somme, que de 1826, année où Segalas présenta, à l’Académie des sciences, un instrument peu pratique et qui tomba vite dans l’oubli. En 1853, à l’Académie de médecine cette fois, Désormaux montra un « endoscope » qui, lui, fonctionna bien et même si bien que maint chirurgien allemand envoya à Paris son assistant afin d’en apprendre le maniement.
L’idée directrice des inventeurs, jusque-là, avait été de construire un appareil qui pût indistinctement servir pour toutes les cavités du corps. C’était vraiment une utopie ou, si l’on préfère, un idéal difficile à atteindre. Les régions explorables de cette manière sont trop différentes, aussi bien
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du point de vue de leur situation que des particularités des canaux qui y conduisent, -et dont les calibres, notamment, ou la longueur, sont très divers. Aussi a-t-on renoncé à cette solution du problème. A l’heure actuelle, nous avons un instrument par organe et nous nous en trouvons bien.
Passons rapidement sur la fin de cet historique. L’instrument de Désürmaux, à son tour, fut oublié, et une fois de plus on vit une méthode inventée en France n’avoir de succès qu’en revenant de l’étranger. La chose est tellement fréquente qu’elle en devient banale. Elle n’en fait pas plus honneur à notre perspicacité, mais elle met en valeur l’ingéniosité de nos initiateurs.
Explorer les cavités intérieures du corps humain, c’est voyager dans la nuit. On ne peut y parvenir qu’en se munissant d’une lanterne. Rares sont, en effet, les conduits qui se laissent suffisamment dilater pour que la clarté du jour y pénètre suffisamment. Au tube qui est toujours^ sous ses formes variées, l’essentiel de l’appareillage, il a donc fallu adjoindre une source lumineuse qui projetât dans les lieux explorés la clarté nécessaire. Deux méthodes ont été mises à contribution pour cela. La première consiste à placer cette source de lumière à l’extérieur et, moyennant certains artifices dont les miroirs font surtout les frais, à' diriger le rayon lumineux sur les points que l’on veut regarder. La seconde méthode, qui ne put être réalisée avant que nous eussions appris à domestiquer l’électricité, porte la source lumineuse elle-même au voisinage du point à explorer, grâce à de minuscules lampes contenues dans le tube et reliées à une source de courant par des fils aussi ténus que pos-
sible. L’un et l’autre de ces procédés sont actuellement en usage, le premier dans les œsophagoscopes et les rectoscopes, le second dans les cystoscopes. Dans ces derniers, en outre, il a fallu combiner un systèrùe de prismes et de lentilles qui permissent de voir à travers des tubes extrêmement minces, qui n’ont que quelques millimètres de diamètre.
Laissons de côté, si le lecteur y consent, toute cette technique de fabrication qui demanderait de longues explications. Il est plus intéressant pour tous de constater où ces ingénieuses inventions nous autorisent à porter nos regards et les conséquences qui s’ensuivent.
Du carrefour naturel que constitue notre arrièregorge partent deux conduits qui se dirigent en bas, en cheminant l’un devant l’autre, parallèlement. L’un, postérieur, se nomme l’œsophage et aboutit à l’estomac; l’autre, antérieur, mène aux poumons et reçoit les noms successifs de larynx, trachée et bronches. Tous deux sont étroits et placés de façon à nê pouvoir être explorés que malaisément et seulement à travers les téguments du cou. Lorsqu’ils plongent dans la poitrine, ils échappent à peu près complètement à nos investigations. C’est vraiment une belle occasion de nous servir d’un appareil explorateur.
On a donc construit un instrument, œsqphagoscope ou bronchoscope, qui s’introduit, naturellement, par la bouche. Voilà, direz-vous, un trajet bien compliqué, horizontal d’abord, vertical ensuite. Quelle difficulté pour faire accomplir aux rayons lumineux un chemin ainsi coudé à angle droit! Difficulté assez aisément vaincue si l’on fait redresser fortement la tête du sujet à examiner. En extension forcée, comme disent les anatomistes, la face
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regarde non plus en avant, mais en haut, l’angle est effacé et le tube droit peut parfaitement pénétrer. Nous n’irons pas jusqu’à dire que la chose soit très agréable au patient, il semble même qu’elle soit assez pénible. Mais quel résultat!
Tout d’abord, voilà les lésions de l’oesophagé sous les yeux du médecin. Il voit ce qu’il ne faisait jusqu’alors que soupçonner. Rétrécissements, cicatrices, tumeurs, corps étrangers avalés par mégarde et qu’emprisonnent les parois resserrées de l’étroit conduit, tout cela se laisse voir, toucher, explorer et parfois enlever. Les facilités du diagnostic sont déjà une acquisition considérable. Que dire de celles que connaît le traitement? Les instruments difficiles à manier, tâtonnant à l’aveuglette, que l’on employait jadis pour extraire, par exemple, des morceaux de dentier ou dès os pointus ingurgités par un adulte, le bouton ou le sifflet avalés par un enfant sont désormais au rancart, eux et leur périlleuse hésitation. Une pince extra-fine, introduite par le tube, va cueillir le corps du délit et l’enlever sans dommage pour les organes, sans perplexité pour l’opérateur. Mais il y a mieux : voyez s’avancer dans le conduit métallique ces petits étuis si exigus. Ils contiennent quelques milligrammes de radium et vont, pendant des heures, agir sur ce cancer que l’on était obligé de respecter jadis, faute de pouvoir l’atteindre. Nombreux sont déjà les malades guéris par ce procédé, guéris de tumeurs qui rendaient l’alimentation impossible et les condamnaient à mourir à la fois de souffrance et de faim.
L’œsophagoscope, d’ailleurs, mérite désormais un nom moins restrictif. On l’a poussé, non sans de sérieuses difficultés de technique, jusque dans l’estomac. Il s’est fait gastroscope et si, dans cette
fonction nouvelle, il demande encore quelques perfectionnements, les services qu’il a rendus sont déjà appréciables.
Ce que nous venons de dire de l’œsophage, nous pourrions le répéter pour le conduit aérien. C’est surtout dans l’extraction des corps étrangers que la bronchoscopie fait merveille. Ceux de l’œsophage ont souvent — surtout si leurs dimensions sont 1 minimes — une tendance naturelle à persévérer dans le chemin qu’ils ont pris et à descendre dans l’estomac, dont ils sont expulsés naturellement. Ceux des voies respiratoires ne sauraient faire de même. S’ils continuent leur descente, ils passent des bronches de gros calibre dans des bronches de plus en plus étroites. Plus ils avancent, plus ils deviennent dangereux. L’asphyxie menace le patient, sans compter les complications septiques, graves en pareil lieu. Vite le bronchoscope et la pince! Habiles entre les habiles, ceux qui se livrent à cette poursuite sont parvenus à extraire des corps étrangers jusqu’aux troisièmes ramifications bronchiques. C’est vraiment du beau'travail!
Quittons ces régions élevées, descendons vers des lieux d’où il est plus délicat de parler. Hélas! le mal ne connaît ni nos pudeurs ni nos restrictions. Il se loge partout, aussi bien dans la vessie que dans la dernière portion de l’intestin. Cystoscopie et rectoscopie doivent donc entrer en ligne de compte.
Nous serons bref sur celle-ci, qui ne nous apprendra rien de nouveau. Tout se passe ici comme dans l’œsophage, malgré la différence des latitudes. Rétrécissements et cancers sont encore les grandes lésions à voir et à soigner. Le dernier nommé, notamment, échappait trop souvent, s’il était un
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peu haut placé, à nos procédés d’exploration. Le tube intervenant, il est bien forcé de se laisser voir. Ce n’est, pas plus que tout à l’heure, pour l’agrément du patient. Mais s’il faut souffrir pour être belle, à plus forte raison peut-on y consentir pour être débarrassé de tumeurs aussi pénibles et aussi fatalement dangereuses.
Tout cela, le cystoscope le fait pour la vessie, avec cette aggravation de difficulté qu’entraînent l’étroitesse du chemin à suivre et sa longueur. Eclairage compliqué, instruments d’une ténuité extrême, emploi délicat et malaisé, rien de tout cela n’est un obstacle à arrêter nos chirurgiens ou nos constructeurs. La vessie n’a plus rien de caché pour eux. Même ils ont heureusement compliqué leur tâche. Au fond du réservoir ainsi exploré aboutissent deux petits conduits, les uretères, qui viennent des reins. Le spécialiste se rend compte de leur fonctionnement et, bien plus, il est parvenu à introduire dans chacun d’eux des sondes d’une finesse admirable afin de recueillir séparément l’urine de droite et celle de gauche. En cas d’anomalie, il sait donc quel rein est en jeu. Vous jugez, sans plus, de la valeur immense de ce renseignement.
Encore n’avons-nous fait qu’esquisser, en prenant quelques exemples, l’admirable besogne accomplie par l’endoscopie. Elle sauve chaque jour des existences et apaise bien des douleurs. Tressons donc des couronnes à ceux qui l’ont réalisée.
A-t-elle dit son dernier mot? Quelques-uns ne l’admettent pas. Ils estiment qu’en si beau chemin on ne saurait s’arrêter et qu’il y a encore bien des progrès à accomplir. Nous avons vu l’œsophago-
scope pénétrer dans l’estomac. On a songé à le faire aller plus loin encore et l’on parle de duodénoscopie, c’est-à-dire d’exploration de la première portion de l’intestin. Gela ne semble pas impossible.
Mais il y a des audacieux qui ne reculent devant rien. Jusqu’ici on n’espérait inspecter, par ce procédé, que des cavités reliées à l’extérieur par des conduits naturels. N’a-t-on pas proposé de créer ces voies d’accès quand elles n’existent pas? Une boutonnière à la paroi du ventre, une insufflation d’air dans l’abdomen ainsi ouvert pour séparer les uns des autres les organes qu’il renferme, puis armons-nous d’un cystoscope que nous appellerons, pour l’occasion, abdominoscope, nous aurons alors le foie, la rate, l’intestin, les organes du bassin sous les yeux. Agissons de même pour la poitrine. Passons notre instrument entre deux côtes et nous aborderons la cavité des plèvres, dont nous pourrons scruter les parois. Cette fois, c’est de la thoracoscopie. Ne croyez pas que ce ne soient là que des fantaisies de novateurs et qui demeurent à l’état de projet. La chose a bel et bien été mise à exécution, dans d’autres pays que le nôtre, d’ailleurs. Nos médecins et nos chirurgiens, qui cependant ne sont pas timorés, ont gardé à l’égard de cette audace une prudente réserve. Ils considèrent en général qu’on péut arriver à des diagnostics aussi précis à moins de frais. On ne saurait trop les en féliciter.