CHAPITRE II
T rois lettres fatidiques, qui annoncent peutêtre la grande nouvelle, la victoire de l’homme sur la tuberculose ou tout au moins la préservation du premier contre la grande tueuse. Préservation qui ne peut être réalisée que chez le tout petit enfant, d’accord; qui n’est recherchée que dans certains cas particuliers, nous en convenons. Mais c’est un premier pas et, en pareille matière, le premier pas est la chose importante. En clair, B. C. G. signifie Bacille Calmette Guérin. Cette traduction acquise, tentons l’explication.
C’est un principe d’ordre général, établi pour la première fois par Pasteur (toujours lui, lui partout), qu’une atteinte légère de l’organisme par une infection rend cet organisme réfractaire, au moins pendant quelque temps, à la même infection, eût-elle, cette fois, une intensité très accrue. Principe démontré, même aux yeux les moins avertis, par ce fait qu’il est exceptionnel qu’un même sujet contracte deux fois la rougeole, la scarlatine ou la fièvre typhoïde. Si l’on considère la tuberculose en particulier, on peut remarquer que les sujets atteints dans leur jeune âge de ces
glandes du cou que l’on connaît sous le nom d’écrouelles (et que les rois de France avaient le précieux privilège de guérir en les touchant seulement) sont plus résistants que d’autres à la tuberculose pulmonaire. La forme atténuée les a préservés contre la forme grave.
Principe que consacre encore la méthode des vaccinations préventives. Que fait-on d’autre, quand on vaccine une personne contre la fièvre typhoïde, que de lui donner, par l’intermédiaire de microbes tués par la chaleur ou par l’éther, une infection légère, si légère qu’elle passe communément inaperçue, et de l’immuniser ainsi à l’avance contre toute attaque ultérieure du môme microbe pendant un temps qui ne nous est pas connu avec précision, mais que nous savons être de plusieurs années? La vaccine, de son côté, n’est autre chose qu’une variole discrète, limitée à quelques pustules sur le bras ou la cuisse, au point d’inoculation, et qui interdit au virus variolique d’infecter profondément le vacciné.
Que la tuberculose soit une maladie infectieuse, contagieuse, inoculable, c’est ce que nous n’ignorons plus depuis les révélations de Villemin, dont on célébrait il y a quelques mois le centenaire. Il était donc indiqué de tenter envers elle ce que l’on avait essayé envers tant d’autres maladies de même ordre et parfois si admirablement réussi. On n’y avait pas manqué et l’on peut dire qu’innombrables sont ceux qui avaient entrepris de parvenir à cette souhaitable préservation. Mais la tâche s’avérait difficile. Le bacille de la tuberculose (bacille de Koch, du nom de celui qui le découvrit) n’est pas aussi maniable que tant d’autres. Le malaisé était de l’atténuer assez pour
qu’il ne fût certainement plus dangereux, pour qu’il ne risquât pas de créer une tuberculose réelle, et de ne pas l’atténuer trop, afin qu’il jouât encore le rôle qu’on lui imposait. Jusqu’à présent on n’y avait pas réussi, quoiqu’il paraisse juste de mentionner les résultats obtenus par Rappin (de Nantes) à l’aide d’un séro-vaccin auquel on n’a peut-être pas accordé toute l’attention qu’il semblait mériter. Toujours est-il que le problème demeurait entier quand M. Calmette et ses collaborateurs, parmi lesquels il convient de citer MM. Guérin, Boquet et Nègre, s’appliquèrent à le résoudre.
Ce problème, en somme, se résumait en ceci :
trouver un bacille tuberculeux atténué dans la mesure nécessaire, que l’on pût cultiver sans modifier sa virulence, qui demeurât indéfiniment semblable à lui-même et offrit toujours la même sécurité et la même activité vaccinante. Il fallait que ce microbe déterminât une atteinte extrêmement légère de l’organisme, atteinte sans aucun danger, qui préservât des autres, tout en passant, pour l’organisme, totalement inaperçue. C’était, en réalité, une race nouvelle de bacilles qu’il fallait créer, comme les horticulteurs créent une nouvelle variété de fleur.
Quelques phrases ne sauraient suffire à montrer les difficultés sans cesse renaissantes d’une semblable tâche. Ce sont des milliers et des milliers d’expériences, de repiquages de cultures microbiennes, jardinage étrange, d’inoculations aux animaux qu’il a été nécessaire de pratiquer pour parvenir à la solution cherchée. Mais qu’importent aux bénédictins de la science (patiens quia
æterna) que sont les travailleurs des laboratoires les jours, les mois, les ans même consacrés à cette besogne minutieuse, à ces gestes monotones et cependant passionnants, à ces essais sans cesse repris, quand ils ont en vue la découverte d’un fait nouveau, la fabrication possible de l’arme qui vaincra les puissances de mort? Au bout de treize années de travail, la race était créée. Elle avait été obtenue finalement en ensemençant le bacille de Koch sur de la bile de bœuf mélangée à de la glycérine. Sur ce terrain, sans doute peu nutritif pour lui, le microbe poussa difficilement. Ce ne fut plus qu’un bacille presque avorté, incapable de nuire, ayant perdu une bonne partie de ses qualités, mais conservant celles que l’on jugeait indispensables. Quand on l’eut obtenu, on contrôla sa fixité. On le fit passer de milieu bilié en milieu bilié. Quand il eut affectué 230 fois ce passage sans montrer aucune tendance à se modifier, on fut enfin convaincu qu’il ne changerait plus et que cette race artificiellement née était immuable.
Cette certitude une fois acquise, on l’essaya sur des animaux. Personnes sensibles, voilez-vous la face, car ce fut un impressionnant défilé des bêtes les plus diverses, des plus petites aux plus grosses, cobayes, lapins, veaux, enfin singes. On se rapprochait de plus en plus de l’homme. Quand il ne resta que lui, peut-être marqua-t-on quelque hésitation ; mais on avait bien des atouts dans la main, la partie était belle à jouer. On la joua et on la gagna. Nous le prouverons tout à l’heure.
Il restait à savoir encore comment on administrerait le vaccin, toujours avec cette idée d’agir assez sans agir trop. On décida enfin de
le donner par la bouche. Méthode inhabituelle, dira-t-on, mais deux sortes de considérations y conduisaient.
La première est que M. Calmette et beaucoup d’autres estiment que le mode de contagion le plus habituel chez l’enfant, en ce qui concerne la tuberculose, est celui qui emprunte la voie digestive, l’infection passant de l’intestin dans les vaisseaux lymphatiques qui en viennent et les ganglions qui jalonnent leur parcours. Il était assez indiqué de faire suivre au vaccin la route même du phénomène naturel.
La seconde est la possibilité de la vaccination par voie buccale, au moins pour certains germes infectieux. Il y a longtemps déjà que cette possibilité a été démontrée par M. Auguste Lumière, qui en a fait la preuve au point de vue pratique pour la fièvre typhoïde. Ajoutons que les parois intestinales du jeune enfant sont très perméables au bacille tuberculeux, comme l’a établi M. Calmette lui-même, et l’on comprendra la décision qui fut prise.
La vaccination par le B. C. G. ne peut se pratiquer, disions-nous, que pendant les premiers jours de la vie. Pourquoi?
Il n’est pas question, dans un article comme celui-ci, de rechercher si, suivant les expériences récentes de Ferran, de Fontès, de Yaudrëmer, d’Arloing et de quelques autres, la tuberculose peut, dans un certain nombre de cas et grâce à une forme spéciale du bacille, être transmise héréditairement de la mère à l’enfant. C’est une question qui est et sera longtemps encore discutée, ne serait-ce que du point de vue de la fréquence
de cette transmission. Il faut admettre que le plus souvent la tuberculose se propage de sujet malade à sujet sain et l’homme, ordinairement, contracte le mal dès sa plus tendre enfance. Contagion extrêmement commune, si commune que rares seraient, suivant l’opinion des compétences, ceux qui y, échappent. Heureusement, chez la plupart des sujets, l’infection en reste là. On peut même se demander si cette atteinte légère ne leur confère pas, justement, cette résistance dont nous parlions plus haut.
Chez l’enfant issu de mère tuberculeuse, il en est autrement. Il est, comme on dit, aux premières places pour s’infecter, en contact perpétuel avec une malade qui l’entoure de soins assidus et constants, multipliant les causes de contagion. Ici, les atteintes se font multiples et, en conséquence, extrêmement dangereuses. La première n’attend pas longtemps pour se réaliser. Au bout de quelques jours, c’est chose faite. Or, il faut, naturellement, tenter la préservation auparavant. C’est donc aussitôt après la naissance que le vaccin doit être administré. Quatre à six jours constituent le délai maximum que l’on puisse consentir. Si l’on reculait davantage, on aurait trop de chances d’arriver trop tard.
Passons aux résultats. Ils s’énonceront par des chiffres. Des chiffres, ce n’est pas amusant à lire, mais c’est souvent bien instructif. C’est parfois même impressionnant. Jugez plutôt.
La mortalité par tuberculose des enfants nés de mère atteinte de cette maladie ou élevés en milieu familial contaminé est considérable. En province, la statistique des œuvres antituberculeuses permet de la fixer à environ 24 0/0, à Paris à 32 0/0, en
Belgique à 20 0/0, à Londres à 22 0/0. Quelques auteurs donnent même des chiffres bien plus élevés. Si l’on table sur 30 0/0, on sera probablement très près de la vérité.
Voici maintenant la contre-partie : d’après les Annales de l’Institut Pasteur, la mortalité générale (toutes causes) pour les enfants vaccinés par le B. G. G. depuis un à deux ans est de 8,9 0/0 et la mortalité par tuberculose de moins de 1 0/0. Pour les enfants vaccinés depuis plus de deux ans, le chiffre est zéro.
A l’heure actuelle, plus de 25 000 enfants ont été vaccinés en France, beaucoup plus à l’étranger. Ce sont des milliers d’enfants qui vivent alors que sans le B. G. G. ils seraient morts. Pas de commentaires, si vous y consentez.
Nous avons parlé constamment, au long de cet exposé, d’enfants de mères tuberculeuses ou vivant en milieu particulièrement dangereux. Il semble que jusqu’à présent il soit indiqué de leur réserver le bénéfice de cette vaccination qui s’avère nettement efficace. Faudrait-il étendre le champ de cette mesure préservatrice, l’appliquer à tous les nouveaunés, comme la chose a été proposée, comme cela se fait, paraît-il, en certains endroits? Problème bien difficile à résoudre et dont nous n’avons pas la place de discuter les données. M. Calmette, pour sa part, ne préconise l’emploi du vaccin, si nous l’avons bien compris, que pour les premiers de ces tout-petits. Il semble sage, jusqu’à nouvel ordre, de ne pas outrepasser les avis de celui qui est le mieux placé pour juger.
D’ailleurs, nous n’en sommes qu’au début.
Attendons la suite; puisons notre confiance dans les résultats si remarquables qui ont été enregistrés
et que résument éloquemment les chiffres que l’on a pu lire. Demain est riche de promesses; il nous est permis de nous fier au présent et, suivant le mot de Pascal, d’« en prendre la lumière pour disposer de l’avenir ».