CHAPITRE III
P ar les voies ferrées et les grandes routes de France commence, au début de Tété, l’exode qui chaque année, mène vers les sources guérisseuses la longue théorie des misères humaines. Grands malades et petits souffrants vont demander aux naïades qui hantent ces lieux renommés la fin de leurs disgrâces et le moyen d’en riquer d’autres. L’espoir qui les guide est vieux, semble-t-il, comme l’humanité elle-même ou tout au moins comme son expérience. N’a-t-on pas trouvé dans le sol de telle station thermale de Bourgogne les traces d’une confiance qui remonte aux temps préhistoriques de la pierre polie? Plus tard, les Gallo-Romains n’ont-ils pas laissé, auprès des fontaines, des ex-voto de tout genre, témoignages de leur gratitude envers les divinités tutélaires qui avaient exaucé leurs vœux? Non que les médecins de l’antiquité n'eussent, sur l’action des eaux thermales, des idées parfois très intéressantes, mais il est évident que les clients, sinon quelques hommes de l’art, estimaient qu’il y avait, dans leur pouvoir, un nescio qaid divinum qui faisait peut-être le principal de leurs vertus. Nous sommes aujourd’hui moins facilement satisfaits et
les explications de ce genre passeraient de nos jours pour des défaites inacceptables. On a fait, depuis ces époques lointaines, la vie dure aux naïades. On les a sévèrement interrogées, puis on les a soumises à des traitements irrespectueux et barbares pour leur faire livrer le secret de leur efficacité. On n’oserait avancer que les explications actuelles soient aussi: gracieuses que celles que risquaient nos ancêtres, ni qu’elles aient entièrement dissipé le mystère qu’ils trouvaient impénétrable. Nous avons, néanmoins, élucidé un certain nombre de points importants à l’exposé desquels ne resteront peut-être pas indifférents ceux qui, en premier lieu, veulent guérir et aimeraient à savoir, en outre, comment et pourquoi.
Et d’abord, d’où viennent les eaux minérales?
Pendant longtemps on ne put guère admettre d’autre origine que celle qui les faisait naître de pluies plus ou moins lointaines, puis les montrait, par infiltration à travers les terrains perméables, descendant d’abord vers la profondeur, remontant ensuite à la surface. C’est, en somme, le mécanisme des puits artésiens. La difficulté consiste à comprendre pourquoi, d’abord froides, elles se sont échauffées au point que nous pouvons constater pour beaucoup d’entre elles. Que si on les suppose ayant pénétré assez loin dans le sol pour atteindre les couches où la température est très haute, alors interviennent des questions de tension de vapeurs qui obligent à abandonner cette conception, qui était en faveur il y a une trentaine d'années et qui garde sans doute encore des partisans. Elle ne vaut plus, aux yeux du plus grand nombre, que pour quelques eaux froides, dont on retrouve aisé-
ment les éléments minéraux dans le terrain superficiel dont elles émergent. Pour les autres, on admet généralement qu’elles représentent des volcans en miniature ou, si l’on préfère, en voie d’apaisement.
C’est un fait d’observation courante que les sources thermales jaillissent surtout dans les pays où l’activité volcanique a laissé des traces évidentes, sinon dans ceux où elle n’est pas encore éteinte. Ce sont là régions tourmentées où le sous-sol, en voie de. continuelle dislocation, est le théâtre de gigantesques effondrements. Les masses ainsi libérées appuient sur la zone profonde du globe, celle où les matériaux sont à l’état fluide, magma incandescent de roches et de métaux. Cette pression, variable peut-être dans son intensité, mais incessante, fait monter vers l’extérieur les laves sur lesquelles elle s’exerce. Si le phénomène a toute son intensité, laves, eaux et gaz se précipitent à l’extérieur et c’est le volcan (les volcans, en effet, rejettent de l’eau et des gaz en quantité formidable). Si cette intensité est réduite, l’eau seule monte dans les fissures des roches et apparaît à l’air libre.
Cela ne nous dit pas encore comment cette eau est née. Ce sont justement les laves qui sont en cause. Dans leur ascension, entravée ou triomphante, elles entrent en contact avec des masses énormes de roches dont, sous leur influence, la température s’élève soudain jusqu’au rouge. Alors, comme l’a montré Armand Gautier, ces roches se désagrègent et elles perdent leur eau de combinaison, celle qui entre toujours dans leur structure intime. Telle est l’origine de ces eaux, thermales ou volcaniques, puisque c’est tout un. Pour donner une idée de la grandeur du phénomène, tel que l’ont reproduit les chimistes dans leur laboratoire, qu’on
nous permette de citer quelques lignes d’un des auteurs qui ont le mieux étudié ces questions, un des meilleurs pionniers de l’hydrologie moderne, G. Bardet : « Le granit peut fournir par kilogramme plus de 7 grammes d’eau; la roche dite lherzolite en fournit jusqu’à 16 grammes. Peuh! direz-vous, qu’est-ce que ces quelques grammes? Attendez et comptez. Un kilogramme de granit, c’est peu, mais un mètre cube de granit, c’est plus, car, au rouge sombre, ce volume, qui représente un poids de 2 600 kilogrammes, donnera environ 26 kilogrammes d’eau, et un kilomètre cube de granit, volume infime au point de vue géologique, fournira une masse d’eau qui dépassera 26 millions de tonnes Cette quantité énorme serait suffisante pour alimenter pendant plus d’une année l’ensemble des eaux thermales de France, soit 48 000 litres à la minute. » Quant à la minéralisation de ces eaux, elle provient également de ces réactions formidables qui ont pour creuset les obscures profondeurs du sol. Les silicates, dont toutes les roches sont si riches, se décomposent sous l’action de la colossale chaleur et leurs éléments solubles sont repris par les eaux libérées qui se les incorporent dans une proportion constante, réglée par la température et par la nature des combinaisons détruites. Et les eaux, ainsi chargées de principes chimiques nouvellement formés, arrivent à la surface en suivant les failles contournées des couches supérieures, accompagnées par les gaz qui aspirent, eux aussi, à sortir de l’ablme et les font bouillonner aux yeux émerveillés des hommes.
Et maintenant, comment agissent les eaux minérales?
Au premier d’abord, l’explication parait simple. Telle eau contient des substances qui sont connues pour influencer favorablement tel état pathologique. Il est donc tout naturel qu’elle l’influence de même. Malgré des critiques nombreuses, malgré aussi des tentatives de théories plus savantes et parfois même un peu inattendues, il y a là une sorte de syllogisme dont la valeur reste grande. Que les eaux de Vichy agissent par leurs bicarbonates, celles de la Bourboule par leur arsenic, celles de Luchon par leur soufre, la chose n’est pas douteuse. Cependant, il est un certain nombre de problèmes qui demeurent, après ce genre de raisonnement, non résolus.
ünumérons-en quelques-uns. Pourquoi les eaux minérales naturelles sont-elles plus efficaces qu’une solution faite dans une pharmacie quelconque et contenant les mêmes principes? Pourquoi les eaux minérales ont-elles un pouvoir thérapeutique incontestablement supérieur quand elles sont prises à la source même que lorsqu’elles sont consommées à domicile, loin de leur lieu d’émergence? Comment peut-on expliquer l’action des eaux dans lesquelles l’analyse ne décèle la présence que de quantités infimes de corps chimiques et qui sont parfois moins minéralisées encore que les eaux de boisson courantes?
Il est impossible de répondre isolément à chacune de ces questions. Il faut les laisser groupées, puis examiner la première d’entre elles ; les raisons que l’on donnera seront valables pour les autres.
Ces raisons sont d’abord chimiques. La composition d’une eau minérale est presque toujours très compliquée et, partant, à peu près impossible à réaliser artificiellement. En dehors des éléments minéraux que l’on peut doser, elle en contient
d’autres dont le chimiste constate seulement la présence avec la mention : « traces ». Il est probable que ces dernières ne sont pas indifférentes et cependant, puisque l’on ignore leur proportion exacte, comment les faire figurer dans la synthèse que l’on tente? Mais l’analyse chimique elle-même, si minutieuse qu’on la suppose, ne va pas encore au fond des choses. La spectroscopie scrute plus loin et l’on peut rappeler que dans une eau minérale où la chimie énumérait onze métaux en quantité dosable ou non, le spectroscope a fait voir qu’il en existait vingt-trois.
D’autre part, ces corps chimiques, quels qu’ils soient, se présentent-ils dans l’eau sous la même forme où nous les connaissons dans nos bocaux? C’est fort improbable. Leurs combinaisons sont instables sans doute et il n’est pas du tout certain qu’elles soient, au moins à chaque instant, identiques à celles que nous constatons. Il paraît présumable que ces sels des eaux sont en grande partie « ionisés », c’est-à-dire dissociés de leurs éléments, que les molécules et ions libres, acides et basiques, réagissent les uns sur les autres, pour reprendre une phrase de l’auteur que nous citions plus haut, et interviennent dans une foule d’échanges et de combinaisons aussitôt faitesque défaites. Mouvement incessant, constructions passagères et changeantes, qui ont permis de dire que l’eau minérale était « vivante ».
Il y a encore les gaz de l’eau. Non seulement l’acide carbonique sort souvent de la source avec elle, mais aussi des gaz plus rares, hélium, crypton, néon, etc., qui très probablement ne sont pas indifférents. Le premier surtout doit retenir notre attention, car nous savons que l’hélium est le
produit de la transformation de l’émanation qui est elle-même le résultat de la désintégration du radium. Nous sommes ainsi amenés à tenir compte de la radio-activité des eaux thermales, dérivée, elle aussi, des énormes réactions chimiques qui s’élaborent dans l’intérieur de la planète. C’est un nouvel élément qui entre en jeu et auquel on attribue actuellement une grosse importance. Peut-être convient-il de ne pas s’y attacher trop exclusivement, car il est des eaux très efficaces qui sont à peine radio-actives, mais c’est certainement, au moins pour beaucoup de sources, un facteur de valeur considérable.
A considérer cette structure, si complexe à tous les points de vue, des eaux minérales, on comprend, pour reprendre notre expression de tout à l’heure, quel milieu vivant elles constituent. Milieu aux modifications continuelles, où les propriétés physiques s’allient aux qualités chimiques. Il n’est pas difficile de discerner pourquoi, transportées ou reconstituées, ces eaux ne sont plus au contraire que des manières de cadavres où ne persistent plus que quelques-unes de leurs vertus. Celles-ci demeurent évidemment très intéressantes, mais il y manque néanmoins l’élément énergétique qui, peu à peu, s’est évanoui.
Toutes ces découvertes de la science moderne, aboutissant à cette « vie » de l’eau minérale recueillie sur place, ne nous ramènent-elles pas, dans une certaine mesure, à la naïade des anciens, à ce principe extra-matériel qui se disperse incessamment autour des sources bienfaisantes? Certes, notre conception est moins gracieuse, comme nous le disions, que celle de l’antiquité. Ne peut-on trouver, cependant, que cette évocation des forces gigan-
tesques mises en jeu dans les profondeurs du sol, ces désintégrations formidables, cette chimie infernale aboutissant à ce filet d’eau doué d’une sorte d’existence propre et dispensant à l’infime habitant de la surface terrestre un renouveau de vigueur, desanté et d’énergie, est empreinte d’une poésie majestueuse et grandiose qui ne le cède en rien aux charmantes rêveries des siècles révolus?
BOUQUET. — L’École de la Santé.