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CHAPITRE VII

LES MÉFAITS DE LA PUCE

’été de 1926, et celui de 1927, à un moindre

degré, auront été particulièrement propice à

la multiplication des insectes. Je sais un village, à 75 kilomètres de Paris, où les mouches ont pullulé, en septembre, au point de rendre les maisons presque inhabitables. La Capitale elle-même et sa banlieue auront connu, à peu près au même moment, une invasion de puces. C’est par centaines, sinon par milliers, que certains les ont trouvées dans leurs appartements en revenant de vacances. Ils ont pu croire un moment que cette disgrâce leur était particulière, mais, en causant avec leurs amis, ils ont appris que ceux-ci étaient logés à la même enseigne. Au reste, il suffisait de monter dans les voitures de transport en commun, ou d’aller passer la soirée au théâtre, pour voir les personnes les mieux éduquées, incapables de résister au prurit, risquer des gestes qu’en général la bienséance condamne, du moins en public. Une bonne partie de Paris se grattait, et jamais les fabricants de poudre insecticide n’ont fait de meilleures affaires.

Il est permis de prendre, en pareille occasion, des attitudes diverses. Les uns se fâchent ou tout au

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moins s’indignent; ceux-ci se lamentent, ceux-là rient. L’hygiéniste, pour sa part, a tendance à s’inquiéter. Il sait que la puce est une redoutable transmetteuse d’infection. Il craint qu’une maladie contagieuse ne fasse coïncider sa venue dans une grande ville avec cette abondance anormale de parasites, car le danger de propagation deviendrait vite considérable.

La puce est donc un hôte qu’il faut combattre. Notre confort, à lui seul, commanderait une pareille conduite. Notre sauvegarde le fait plus impérieusement encore.

Pour combattre un ennemi, il faut le bien connaître. Ceci légitime que nous rappelions quelques données sur la morphologie et la biologie des puces.

La Pulex irritans, qui est proprement parasite de l’homme, est un insecte aphaniptère dont le corps, ovale, est de couleur variable, ordinairement d’un brun marron luisant. La tête est arrondie en dessus, le 3 e article des antennes est profondément incisé à son bord antérieur. Le mâle a, en moyenne, une longueur de 2 mm. à 2 mm. 1/2, la femelle mesure 3 à 4 mm. Ces quelques précisions sont d’autant plus suffisantes que nos lecteurs n’ont pas attendu cette.« détermination » pour savoir à quel animal ils ont affaire.

Ce qui est sans doute plus important, c’est de savoir quelles sont les espèces de puces qui peuvent piquer l’homme. C’est surtout nécessaire parce qu’en cette matière les avis ne sont pas concordants. Il n’est pas rare d’entendre dire — et même par des personnes que l’on doit considérer comme compétentes — que les puces du chien et du chat, par exemple, ne piquent pas l’homme ou ne le font

qu’exceptionnellement. Or, c’est là une affirmation contre laquelle le Parisien de ces derniers étés peut s’inscrire en faux. L’invasion dont nous avons parlé a été, en effet, presque exclusivement le fait de ces parasites domestiques. Et ce doit nous être une occasion de faire remarquer, après tant d’autres, combien de risques nous font courir ces « amis de l’homme », susceptibles de nous faire contracter tant de maladies diverses et de nous communiquer tant de parasites dont le moins qu’on puisse dire est que nous n’en avons pas besoin.

Si chat et chien pouvaient parler, peut-être nous feraient-ils remarquer qu’ils ne sont pas, de leur côté, en parfaite sécurité dans notre voisinage, que la tuberculose, par exemple, qu’ils peuvent donner à l’homme, leur vient le plus souvent de l’homme lui-même, et, pour revenir à notre sujet, que Pulex irritans peut fort bien nous quitter pour les piquer. Mais ne leur donnons pas la parole.

Occupons-nous de leurs parasites, qui peuvent devenir les nôtres à l’occasion, mais à l’occasion seulement, parce que ces insectes, suivant une loi qui a été développée par plusieurs biologistes, et notamment par M. Roubaud, préfèrent un hôte animal, qui est leur proie spécifique, à tous les autres, y compris l’homme. Mais quand un chien ou un chat laisse tomber ses œufs de puces sur le plancher ou le tapis de nos chambres, après l’incubation, l’état larvaire et l’issue de l’insecte parfait, celui-ci saute sur la première victime qui lui est offerte, et c’est le plus souvent l’homme, pis aller dont il se contente.

La puce du chat et du chien a nom Ctenocephalus canis. Elle est plus petite que Pulex irritans et est surtout caractérisée, au point de vue morpho-

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logique, par l’existence de deux rangées d’épines noires, dites « peignes », situées l’une au bord inférieur de la tête, l’autre au bord postérieur et dorsal du pronotum, qui est le premier segment du thorax, Ctenocephalus canis pique non seulement l’homme, mais aussi le rat, et l’on se doute bien que c’est là, dans le procès que nous lui faisons, une circonstance aggravante.

Dans le même genre, pouvant s’attaquer éventuellement à l’espèce humaine, il faut encore noter Ctenocephalus erinacei, dont l’hôte de prédilection est le hérisson, et Ctenocephalus goniocephalus, qui habite surtout le lapin et le lièvre.

Le genre Xenopsylla ne comprend qu’une espèce ne dédaignant pas notre peau, mais cette espèce vaut qu’on la note, car Xenopsylla cheopis, parasite du rat, est le principal agent transmetteur de peste. Cet insecte, comme d’ailleurs Pulex irriians, ne possède pas de « peigne ». On le reconnaît à la présence d’un certain nombre de soies et à leur disposition.

Vient ensuite le genre Ceratophyllus, remarquable par l’existence d’un peigne — un seul — placé à la partie postérieure du pronotum. Ceratophyllus gallinae est, comme son nom l’indique, parasite des hôtes de nos basses-cours et même de bien des oiseaux, qui, comme l’hirondelle, échappent à notre domestication. Ceratophyllus fasçiatus vit de préférence sur le rat.

Dernier genre, dernière espèce, Ctenopsylla musculi, également puce du rat, également deux peignes disposés comme ceux de Ctenocephalus.

Les mesures de destruction qui sont de rigueur contre la puce ne peuvent donner leur plein effet que si l’on a présente à l’esprit l’évolution de l’insecte.

L’œuf est blanc, son grand axe mesure quelques dixièmes de millimètre, dimension variable suivant les espèces. Que cet œuf soit disposé directement sur le sol des habitations ou "dans les poils d’un animal, le résultat est le même, car c’est toujours, en fin de compte, à terre qu’il aboutit. Quatre à six jours sont nécessaires pour que cet œuf éclose et qu’il en sorte une larve sans pattes, d’un blanc grisâtre, vermiforme, qui, onze jours plus tard, si du moins elle a trouvé de quoi se nourrir pendant ces onze jours, se file un cocon et se transforme en nymphe. Encore douzejours et la dernière transformation donne l’insecte parfait. La plupart du temps toutes ces phases se succèdent dans les fentes de nos parquets, qui sont pour le parasite d’abord un asile à peu près inviolable, où les crins du balai ne pénètrent généralement pas, ensuite un magasin où il trouve des vivres à sa convenance parmi lés poussières et les détritus de toute sorte qui s’accumulent en pareil lieu.

Il s’ensuit donc que si l’on est parvenu, ce qui est relativement facile, à faire disparaître d’un logement les puces adultes, tout n’est pas fini pour cela. Des œufs écloront encore, et il faudra détruire les larves qui en sortiront, sinon les insectes parfaits que le désinfectant employé n’aura pas toujours atteints dans le cocon alors qu’il n’était arrivé qu’au stade nymphal.

Quel sera cé désinfectant? On n’a, en réalité, que l’embarras du choix. On peut, je crois, admettre en principe que tous ceux que l’on trouve dans le commerce sont capables de détruire les puces. Leur base est la poudre de pyrèthre qui, à elle seule, n’est peut-être pas suffisamment active. Les fabricants y ajoutent volontiers la poudre d’aloès, la

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naphtaline et le crésyl. Les poudres en question seront répandues larga manu sur les parquets, et l’on s’efforcera de les faire pénétrer entre les lames. On les laissera agir pendant vingt-quatre à quarantehuit heures, puis on balaiera. On recommencera à plusieurs reprises pendant une semaine ou deux, et l’on pourra ainsi se mettre à l’abri des générations nouvelles.

Ce sera aussi à la condition de détruire les insectes chez leurs hôtes habituels quand il s’agira, comme c’était le cas cet été, de Ctenocephalus canis. Chez le chien, qu’on peut baigner à volonté, la chose est facile. Un bon nettoyage dans l’eau savonneuse, un poudrage subséquent avec un des produits actifs dont nous avons parlé viendront à bout de ses « habitants ». Chez le chat, qui craint l’eau, c’est un peu plus délicat. Il faudra poudrer l’animal jusqu’au contact de la peau, en écartant les poils de sa fourrure. On se fera garantir préalablement, bien entendu, que la poudre choisie est inoffensive pour l’animal, qui a une tendance naturelle à se lécher.

Un produit qui réussit admirablement à détruire les puces sur le sol des habitations est le crésyl, dont on mettra une cuillerée à soupe pour un litre d’eau. Il est évident que les planchers sont ensuite à refaire. D’ailleurs, les hygiénistes, qui ne tiennent pas toujours un compte suffisant des contingences, indiquent, pour détruire les puces, des méthodes qui sont peut-être acceptables dans des locaux non habités, mais/ ne le sont certainement pas dans des appartements. C’est ainsi que l’un d’eux, dans le Farmer's Bulletin des États-Unis (1921), conseille de laver les planchers d’abord à l’eau et au savon, puis au pétrole. Je serais fort étonné si les ménagères adoptaient d’enthousiasme ce procédé. Un

peu plus loin, il préconise de fumiger les maisons avec l’acide sulfureux (30 à 50 kg. de soufre par 1000 m 2 ) ce qui ne manque pas de rendre les pièces inhabitables pendant longtemps, ou avec... l’acide cyanhydrique, que cet auteur veut bien considérer comme nécessitant des précautions !

Il paraît, d’ailleurs, qu’aux Indes, pour détruire ces parasites, on répand simplement de l’huile sur le sol des habitations primitives des indigènes. D’autre part, dans les colonies, on a préconisé des pièges à puces, qui ne sont autre chose que le piège à insectes nocturnes, bien connu des entomologistes. Il consiste essentiellement en une veilleuse placée, dans une pièce rigoureusement obscure, au milieu d’un récipient contenant de l’huile ou même de l’eau rendu toxique par un produit quelconque.

Quelles sont maintenant, question de propreté ou de confort mise à part, les maladies que la puce peut nous transmettre?

Au premier rang, c’est « le mal qui répand la terreur » : la peste, et l’on sait que les expériences les mieux conduites comme les observations les plus scrupuleuses ont abouti à cette conclusion que la peste était transmise à l’homme par la puce du rat, et sans doute d’homme à homme par les puces encore. Or, il n’est pas que Xenopsylla cheopis qui puisse être ainsi incriminée comme intermédiaire entre l’animal malade et l’homme sain. Les travaux de la Commission anglaise d’études aux Indes ont démontré que, à un moindre degré cependant et avec moins de fréquence, Pulex irritons et Ctenocephalus canis lui faisaient concurrence. Ces deux dernières sont, comme nous l’avons dit, des hôtes fréquents de nos habitations.

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Certes, pour que la puce puisse transmettre la peste, il faut que la peste existe, tout au moins chez le rat, dans le pays où l’insecte est observé. Penset-on, parce que les cas de peste sont extrêmement rares dans nos pays, que nous soyons entièrement à l’abri de cette maladie redoutable? En réalité, il y a presque constamment des cas de peste sporadique dans les grands centres industriels et commerciaux, en France, en Angleterre et en bien d’autres pays. S’ils ne se répandent pas, c’est que les services d’hygiène veillent, et qu’isolement, sérothérapie et vaccination sont employés sans délai dès qu’un cas est signalé. Mais il ne faudrait qu’une négligence pour que le fléau prît un peu plus d’extension. Ne serait-ce qu’en vertu de cette considération, détruisons les puces.

Détruisons encore les puces parce qu’elles sont peut-être l’agent de transmission de la suette miliaire, parce qu’elles servent à coup sûr d’hôte intermédiaire pour le Dipylidium caninum et que nous avons bien assez de nos ténias sans risquer de contracter ceux du chien, parce que M. Nicole incrimine ces insectes dans la diffusion de quelques leishmanioses, parce qu’enfin il est possible qu’elles soient pour quelque chose dans celle du cancer. Accusation peut-être gratuite mais, jusqu’à ce que nous soyons mieux documentés sur l’origine des tumeurs malignes, mieux vaut accueillir, prophylactiquement parlant, cette imputation que de risquer, par scepticisme, de causer quelques cancéreux de plus.

Et maintenant, pourquoi se produit-il ainsi, de temps à autre, des invasions de puces? Il est facile d’accuser le chien et le chat, mais rien ne démontre que ce soient eux qui aient commencé. En tout cas, il serait illogique qu’ils ne fussent qu’à intervalles

irréguliers les auteurs de nos ennuis. Il a fallu, sans doute, une sécheresse exceptionnelle pour que les puces se reproduisissent avec cette intensité. Ce sônt des circonstances que l’on peut voir de nouveau les années qui vont venir, et c’est poui'quoi il ne sera jamais hors de propos de se remémorer les périls que ces insectes peuvent nous faire courir et la nécessité qu’il y a de les détruire.

J’ajouterai, pour ma part, qu’un hygiéniste des plus qualifiés par ses connaissances spéciales comme par ses fonctions publiques m’a déclaré, qu’à son avis, si les puces nous envahissaient de la sorte, c’est pour là même raison qui fait que, de nouveau, nous avons à nous occuper de la variole. En d’autres termes, les travailleurs des nationalités les plus variées, qui abondent depuis quelques années chez nous, et dont l’on ne surveille pas suffisamment l’entrée dans notre pays, viennent de régions où l’hygiène, sinon la propreté, n’est qu’un mot vide de sens pratique. Rien de surprenant à ce qu’ils nous apportent leurs parasites, aussi bien leurs puces que leurs amibes. S’il en est ainsi — et nous n’avons nulle raison d’en douter — comme ce n’est pas demain que notre main-d’œuvre nous permettra de nous passer de l’étranger, comme ce n’est pas non plus prochainement que l’on trouvera le moyen d’obliger les étrangers à laisser leurs insectes et leurs maladies hors de nos frontières, il est à craindre que toute belle saison ne nous ramène la même invasion et ne nous force à nous défendre contre les puces comme contre bien d’autres choses. L’hygiène publique gagnerait à ce que l’hygiène privée fût pratiquée, aujourd’hui, plus énergiquement que jamais.

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