MÉFIONS-NOUS DES CHENILLES
Voici encore une des rançons possibles de cette saison qui ne devrait être que renouveau et joie. Elle est plus méconnue encore que la précédente et résulte de la présence, dans la verdure, de chenilles qui dispensent volontiers aux hommes des sensations désagréables et des éruptions douloureuses auxquelles on a donné le nom général et savant d’« accidents éruciques ».
C’est d’ancienne date que ces accidents sont décrits, puisque Dioscoride en parle déjà; cependant ils ont donné lieu à mainte erreur de diagnostic. Il en est d’eux comme de bien d’autres éléments pathologiques : il faut penser à leur cause pour reconnaître son influence. Il n’est donc pas inutile d’en parler.
Les espèces de chenilles qui peuvent causer des accidents sont très nombreuses. Il en est déjà plusieurs dans le seul genre Liparis, notamment la L. chrysorrhea, la L. auriflua , la L. dispar; puis les Cnethocampa (ou processionnaires), soit la C. pityocampa et la C. processionea ; citons encore la Lithosia caniola, la Gastropacha rubi, les chenilles des Bombyx, etc.
Les phénomènes consistent surtout en inflammations de la peau (dermites), de la bouche (stomatites), de la gorge (angines), des yeux (conjonctivites). Nous verrons plus loin par quel mécanisme ils se produisent. Tentons, pour l’instant, de les décrire.
Lès lecteurs ont tout à gagner à ce que, pour la description d’une dermatite de ce genre, je cède la parole à T « observateur inimitable, » au prestigieux peintre de la vie des insectes qu’est J.-H. Fabre 1 . Il a examiné de près et longtemps la processionnaire du pin, et voici ce qui en résulte : « Penché toute la matinée, sans méfiance, avec une loupe, sur mes bêtes, j’eus, pendant vingt-quatre heures, les paupières et le front rubéfiés, endoloris par un prurit encore plus cuisant et plus tenace que celui de la piqûre de l’ortie. » — Un peu plus tard, ayant repéré les boutonnières dorsales par lesquelles il soupçonne que sort le virus urticant, il y cueille, de la pointe d’un pinceau, un peu de leur contenu, qu’il étale par friction soit au poignet, soit à la face interne de l’avant-bras : « Le résultat ne se fait pas attendre. Bientôt la peau rougit et se couvre de pâles hoursouflures lenticulaires comme en produit
1. J.-H. Fabre. Souvenirs entomologiques, 1™ éd., t. VI, p. 378 et suiv.
la piqûre de l’ortie. Sans être bien vive, la douleur s’affirme agaçante. Le lendemain, prurit, rougeurs et gonflements lenticulaires, tout a disparu. » Le tenace naturaliste ne s’en tient pas là. Il met à macérer, dans de l’éther, des dépouilles de processionnaires : « Quand l’infusion éthérée, évaporée spontanément, se trouve réduite à quelques gouttes, j’en imbibe un lambeau de papier buvard plié en quatre et formant un carré qui mesure au delà d’un pouce. Trop peu méfiant de mon produit, je fais largement les choses en superficie de mon pauvre épiderme et en quantité de virus.... Enfin le carré de papier, emplâtre d’un nouveau genre, est appliqué à la face interne de l’avant-bras. » Voici le résultat : « D’abord, rien pendant une dizaine d’heures, puis démangeaison croissante et sensation de brûlure assez vive pour me valoir l’insomnie la majeure partie de la nuit. Le lendemain, après vingt-quatre heures de contact, l’appareil est levé.... Endolorie comme par un caustique, la peau se montre rugueuse ainsi qu’un lambeau de peau de chagrin. Chacune de ces menues pustules pleure une larme de sérosité, qui se concrète en une matière semblable de coloration à la gomme arabique. Ce suintement se maintient une paire de jours et au delà. Puis l'inflammation se calme; la douleur, jusqu’ici fort agaçante, s’apaise ; l’épiderme se dessèche et se détache par pellicules. »
M. Lalesque, qui a beaucoup étudié la processionnaire du pin, si fréquente dans les environs d’Arcachon, décrit l’éruption comme polymorphe. Le type papuleux prédomine, dit-il, accompagné ou non soit d’érythème simple ou fendillé, soit de minuscules efflorescences. Ces deux dernières variétés, plus rares, n’existent d’ailleurs jamais BODOUET. — L’École de la Santé. 15
ââe l’école de la santé.
sans la papuleuse. Le caractère dominant est le prurit, particulièrement nocturne, survenant une à deux heures après le coucher.
Laboulbène parle de symptômes généraux, de fièvre, etc., dans les accidents déterminés par la processionnaire du chêne. Jamais les auteurs que je viens de citer ne les ont observés avec celle du pin. Quand il s’agit de chenilles de Liparis, il faut bien qu’il y ait quelque chose de ce genre, puisque Artault de Vevey signale qu’une atteinte semblable a été prise parfois pour un début de rougeole, ou même de scarlatine.
Lalesque, de son côté, parle de deux cas où le prurigo de la processionnaire a été confondu avec la gale. 11 conte même l’histoire savoureuse de l’un des cas, où le malade, locataire d’une villa dans une ville d’eaux du Midi, intenta à son propriétaire une action en résiliation de location, ayant, disaitil, contracté la gale en raison de la mauvaise tenue de la maison.
Voici, maintenant, d’après ce dernier, le tableau d’une stomatite. Sans prodromes généraux, sans angine prémonitoire, sans fièvre, le malade a des lèvres légèrement tuméfiées ; la muqueuse des gencives et des joues, le palais sont le siège de petites zones érythémateuses, légèrement saillantes, portant de petits groupes de pointillé rouge dont quelques points sont ulcérés et présentent absolument l’aspect des aphtes. Mais ceux-ci sont irrégulièrement groupés sur les zones érythémateuses et de taille diverse. Les ulcérations sont indolores. La salivation est seulement augmentée. La durée est de quatre ou cinq jours.
Le même auteur a observé des cas où le pharynx est touché et où il existe de la difficulté à avaler.
Enfin on a vu être déterminée de la sorte une conjonctivite avec ulcération superficielle de la cornée, kératite et iritis.
Quel est le mécanisme de ces accidents?
A propos du Liparis chrysorrhea , Blanchard expose que la chenille présente à la face dorsale des 9 e et 10 e anneaux deux taches rondes d’un rouge cinabre dont le centre est occupé par un grand nombre de glandules s’ouvrant chacune au sommet d’un fin tubercule. Quand l’animal est excité, les tubercules s’érigent et chacun d’eux laisse perler une goutte de liquide. Celui-ci s’attache aux poils qui entourent la glande, se dessèche à l’air, devient pulvérulent. Si on touche alors la chenille, ou si le vent transporte cette poussière sur la peau, l’urtication peut se produire.
L’explication vaut-elle pour la processionnaire du pin? A lire Fabre, on serait tenté de le croire, et peut-être ce mécanisme peut-il être invoqué. Pourtant Lalesque, qui a étudié de fort près les .méfaits de cette chenille, indique un processus un peu différent. La chenille Cnethocampa, dit-il, possède un organe nommé miroir , placé à la partie dorsale et moyenne des anneaux, sauf pour les trois premiers et les deux ou trois derniers. Sa surface est criblée de petits orifices, pores lamellaires sur lesquels s’insèrent des poils dits urticants. Ceux-ci sont en forme de petites ampoules qui se seraient remplies, à un moment donné, d’un liquide sécrété par la glande sous-jacente, puis se serait clos à sa partie inférieure, comme il l’est à sa partie supérieure. Ce serait donc un petit réservoir à extrémité pointue et vulnérante, contenant le liquide caustique. Au reste, c’est celui-ci, extrait directement
de la glande, que Fabre a expérimenté et, en outre, il décrit suffisamment le miroir de couleur rouge orangée, sans lui donner son nom. Les deux explications ne s’opposent pas l’une à l’autre.
Quant à la nature du liquide urticant, il semble qu’elle se rapproche de celle de l’acide formique, bien pliitôt que de la cantharidine, à laquelle certains l’avaient comparée.
Ceci dit, on comprend que pour que l’urtication se manifeste, il faut que le poil entre en contact avec l’épiderme, y pénètre, s’y brise et laisse échapper son contenu. Ces conditions sont facilement remplies dans les pays où les processionnaires sont nombreuses. Mais il est parfaitement inutile que l’homme ait touché directement la chenille avec ses doigts.
Le nid des processionnaires contient, en quantité considérable, les poils de toute sorte dont les chenilles se sont dépouillées à chaque mue, et parmi ces poils ceux qui sont dangereux sont en bon nombre. Le vent, qui disperse dans l’atmosphère les débris des nids, transporte ces poils urticants, et ils peuvent ainsi se mettre en contact avec l’épiderme humain. De là résulte que ce ne sont guère que les parties découvertes du corps qui sont le siège de l’érythème. Cependant, Lalesque a constaté que des femmes avaient été atteintes aux jambes, à travers leurs bas. Fabre conte, de son côté, comment il a été victime de c.ette urtication en maniant soit les chenilles elles-mêmes, soit leur nid, alors qu’elles l’avaient depuis longtemps quitté.
Pour les stomatites, le mécanisme se rapproche beaucoup du précédent. Dans les faits rapportés par Artault de Vevey, il s’agissait d’enfants ayant mangé des groseilles situées au-dessous d’un ceri-
sier où les chenilles étaient nombreuses, ou des prunes sur un prunier également envahi par ces larves. Tous ces fruits étaient certainement couverts des poils de ces animaux, et les enfants ont été victimes de leur goût de la maraude et de leur gourmandise.
Il ressort donc de là que, dans les pays où les liparis et les processionnaires sont nombreuses, il faut soigneusement laver les fruits avant de les consommer. Au reste, c’est une précaution bonne à prendre partout et pour toutes sortes de raisons, d’autant que rares doivent être les régions où n’habite aucune chenille urticante. Pour les autres modes de propagation, la prophylaxie est bien difficile. Il est notamment certaines professions comme celles de forestier, de bûcheron, qui exposent tout particulièrement à ces accidents et des contrées où ils sont peu évitables.
Ce qui doit consoler, c’est qu’ils ne sont ni tenaces ni dangereux. Leur traitement se résume en peu de chose : bains d’amidon, lotions vinaigrées (vinaigre aromatique phéniqué), onctions avec la vaseline boriquée, lotions avec une solution de cocaïne, dit Lalesque. En cas de stomatite, teinture de baies de myrtille, dit Artault de Vevey. Au fond, c’est une affaire de diagnostic, et il est facile, mais, répétonsle, il ne l’est que si on pense aux chenilles... et généralement on y pense peu.