CHAPITRE VII Après le 9 Thermidor
Peyssard cl Brival. — Peyssard et Guylon. — Zèle de Peyssard. — Anniversaire du lo août. — L'incendie de Sainl-Germain-des-Prés. — L'explosion de la poudrière de Grenelle. — Adresses de Clamecy et de Cahors. — Moreau et Bouillerot. — Fête de Marat (21 septembre). — Exercices à feu {3o septembre). — Grandes manœuvres aux environs de Poissy (5-i5 octobre). — Fêle des Victoires (21 octobre). — Sentiments des élèves. — Harangues de Peyssard et de Liégeard. — Projets du nouveau Comité. — Nouvelles écoles. — Ignorance des enfants de Mars. — Thermidoriens et montagnards. — Discours de Tallien et articles de Fréron contre TÉcole de Mars. — L'Ecole passe pour jacobine.
Peyssard, à qui lo Comité de salut public adjoignit d'abord Brival, puis, en l'absence de Brival, Guylon de Morveau d), avait, au len-
(1) Le 2 août, Peyssard et Brival sont revêtus des mômes pouvoirs que les représentants du peuple près les armées. Le Ultime jour* Brival est envoyé en mission à Orléans, et un nrrêlé ^u 9 août étend ses pouvoirs aux départements du Loiret, du Loir-et-Cher et d'Indre-et-Loire. Guyton est nommé à la place de Brival par un arrêté du 13 août.
demain du 9 Thermidor, gardé les fonctions de représentant du peuple près l'École de Mars, et il les garda six semaines encore.
Il déploya du zèle. Il écrivait à la Convention qu'un excellent esprit régnait au camp des Sablons. Le 2 août, il envoyait au président do l'assemblée l'offrande de deux élèves, Laget et FayoIIe, qui déposaient sur l'autel de la patrie, le premier, une montre, le second, une paire de boucles d'argent.
Il fît célébrer avec éclat, par un simulacre de guerre, l'anniversaire du 10 août. A l'une des extrémités du camp, était l'armée des coalisés, couverte par une redoute et des retranchements. L'armée républicaine s'avança contre les ennemis. Après une vive canonnade de part et d'autre et quelques combats d'avant-postes, les colonnes françaises prirent le pas de charge. Il y eut une mêlée générale; les élèves luttèrent corps à corps. Enfin, et naturellement, selon le programme convenu, la victoire se déclara pour les carmagnoles. Les six tyrans d'Angleterre, d'Autriche, de Prusse, de Rome, de Sardaigne et d'Espagne, représentés par six mannequins, avaient été faits prisonniers. « C'était,
dît un témoin, à qui sauterait le premier dans les retranchements pour s'emparer de ces images I » Ils furent conduits au pied do l'arbre de la liberté ofi ils firent amende honorable, et précipités ensuite dans un bûcher aux cris de Vive la république t Périssent les despotes ^t les dictateurs! Les bustes de Bara etdeViala, exécutés et récemment offerts à l'École par le décurion Adam, fils du célèbre sculpteur, étaient portés en triomphe au centre de la «jeune armée».
Un d'eux les montra de la main à ses camarades et les invita dans un 'bref et énergique discours à imiter, à venger ces deux héros que leur mort avait rendus immortels. Ses compagnons répondirent en jurant de ne céder jamais la victoire qu*avec la vie et, après avoir chanté la Marseil" laise, se jetèrent dans les bras les uns des autres. Chacune des trois premières milleries avait fourni dans cette occasion seize élèves par centurie. Chanez les félicita de la célérité, de la précision de leurs manœuvres. Il remarquait toutefois qu'à la fin de cette petite guerre ils n'entendaient plus la voix des instructeurs ni le roulement du tambour, et il leur rappelait paternellenient qu'ils devaient s^e forpuer à la subor-?
dinatioD : « Soit à Texercice, «oit dans une fêle, soit dans un jour de bataille, l'ardeur et l'impétuosité si naturelles à des Français républicains ne doivent jamais les empêcher de rentrer dans l'ordre à la voix do leurs chefs. »
Peyssard, plus indulgent, assurait, dans un récit de la journée qui fut publié par les gazettes, que les enfants do Mars avaient fait les feux de salve comme s'ils étaient des soldais expérimentés et servi l'artillerie comme s'ils étaient de vieux canonniers, et il répétait ce mot de l'orateur de la fête, qu'ils redoublaient et redoubleraient de zèle, d'assiduité, d'allenlion pour (( utiliser leurs bras ».
Durant ce mois d'août, le nom de l'École est souvent prononcé. Le 19, dans la nuit, un incendie éclatait à la maison nationale de la section de l'Unité ou abbaye de Saint-Germain-des-Prés dans la partie des bâtiments employée à la raffinerie du salpêtre. Les élèves de Mars accoururent et, de concert avec les pompiers, arrêtèrent les progrès des flammes. La Convention décréta le lendemain que mention honorable serait faite de leur dévouement empressé.
Le 31, avait lieu Tcxplosion de la poudrière de Grenelle. Les élèves exécutaient leurs manœuvres du malin, entre sept et huit heures, lorsqu'en l'espace de quelques secondes trois épouvantables détonations firent trembler la terre sous leurs pas. Ils rompirent involontairement leurs rangs et jetèrent les yeux du côté d'où partaient ces bruits formidables. Une immense colonne de fumée blanche, dont le soleil dorait les bords^ monta dans les airs et, après s'être élevée si haut qu'elle semblait soutenir la voûte éthérée, se courba lentement sous l'impulsion d'une brise légère venue de l'est, pour s'étendre comme un voile sur tout le ciel. Bientôt, dans l'atmosphère chargée de vapeurs enflammées, se forma l'orage, la pluie tomba par torrents, de brûlants éclairs accompagnés de grands coups do tonnerre sillonnèrent la nue. Puis, au bout d'un instant, le soleil reparut et brilla du plus vif éclat le reste de la journée. Les débris des matières inflammables furent transportés à la maison nationale de Meudon et gardés jusqu'au 4 septembre par un détachement de l'École de Mars. Guyton avait lui-même conduit et posté les élèves, et Prieur de la Côte-d'Or
tâo l'école de MARâ
assure qu'ils observèreat la plus exacte discipline.
Des déparlements venaient au camp des Sablons des adresses de félicitations et d'encouragement. Les élèves des écoles primaires de Clamecy complimentaient les enfants de Mars de leur conduite au 9 Thermidor : « Vous vous êtes montrés dignes de la liberté en résistant à tous les pièges que des scélérats ont tendus à votre jeunesse. Que vous êtes heureux d'avoir vu tomber sous le glaive des lois le premier Cromwell de notre pays et ses perfides satellites! Vous êtes placés au centre des lumières et du républicanisme, auprès de la représentation nationale dont les yeux paternels sont ouverts nuit et jour sur vous. Vous allez croître et vous fortifier comme une pépinière de jeunes arbrisseaux situés au bord d'un ruisseau limpide, protégés des noirs ouragans par les flancs impénétrables d'une montagne majestueuse I »
La Société populaire et montagnarde de Cahors leur écrivait pareillement qu'ils s'étaient montrés dignes de leur mission: (( La séduction n'a pas eu d'accès parmi vous : devenus la terreur des traîtres, préparez- vous à être celle des tyrans! »
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Yoau annonçait à la Convention, au nom du Comité des dépêches, que TËcole de Mars, si digne d'inspirer l'intérêt et de fixer les regards de la nation, faisait germer au loin dans les jeunes cœurs l'émulation du patriotisme : une compagnie de jeunes gens de treize à dix-huit ans s'était formée à Ambronay, dans le département de l'Ain^ sous le nom de compagnie de l'Espérance; la jeunesse de l'école de Couches, dans l'Eure, celle de Lussac-la-Patrie, dans la Haute-Vienne, assuraient la Convention qu'elles n'avaient d'autre désir que de défendre la patrie à l'exemple de Bara et de Viala (1).
Le 14 septembre, Peyssard et Guyton de Morveau étaient remplacés par Moreau et Bouillerot. Moreau, député de Saône-et-Loire et le plus agissant des deux délégués du Comité, devait être sous le Consulat et l'Empire receveurgénéral de son département. Bouillerot ne joua jamais qu'un rôle effacé soit à la Convention,oi!i il fut député de l'Eure, soit au Conseil des Anciens, où il représenta le Gers.
(1) Moniteur des 5, 13, 21 août, 17 et 28 septembre; registre d'ordres; récit de Jjinglois.
Moreau et Bouillerot se rendirent à leur poste le 16 septembre et s'acquittèrent parfaitement do leur mission. « Nous avons trouvé, disait Bouillerot, un bureau monté par nos prédécesseurs, nous avons vécu des rations du camp et nous n'avons personnellement rien reçu, rien dépensé (1). »
Ils furent enchantés de l'École do Mars et de son bon esprit. Us voyaient les élèves tous les jours, et tous les jours avec un nouveau plaisir. A les entendre, il était impossible de goûter une jouissance plus douce. Le camp présentait l'aspect le plus intéressant; une règle sage, sévère, y formait des défenseurs de la République à la fois intelligents et instruits; le patriotisme brillait sur tous les visages et embrasait tous les cœurs ; chaque heure de la journée avait son emploi; les élèves exécutaient les manœuvres les plus compliquées avec une précision étonnante et les accompagnaient de feux très soutenus; les artilleurs tiraient cinq coups à la minute et chargeaient le sixième. « Assurez la Convention, écrivaient-ils au président de l'assemblée.
(i) Cr. le comp(c-readu imprimé, Irôs bref d'aillcurSi de Bouillerot.
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que nous sentons combien est précieux le dépôt qui nous est confié et que nous voulons le conficrver dans toute sa pureté (1). »
Quatre événements mémorables marquèrent le proconsulat de Moreau et de Bouillerot : la présence deTÉcole de Mars à la fête de Marat, qui fut célébrée le 21 septembre; l'exercice à feu du 1*^' octobre; les grandes manœuvres, qui se firent du 5 au 15 octobre dans les environs de Poissy; la fête des Victoires du 21 octobre.
La Convention avait décrété que les cendres do Marat seraient transportées au Panthéon le 21 septembre, dernier jour de Tannée républicaine. La veille, dans le vestibule de la salle des séances de la Convention, au saloo;! de la Liberté, six élèves de l'École avaient gardé le corps de Marat déposé sur une estrade. Le 21 septembre, le cortège se rendait au Panthéon en dix-huit groupes, dont quatre formés par des détachements du camp des Sablons.
Un des élèves a raconté les impressions qu'il éprouva. Il vit le cercueil de Mirabeau attaché par des cordes et traîné au dehors par deux
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hommes de mine sinistre qui semblaient des chiffonniers en haillons. Mais on eût dit que les amis de Marat prévoyaienl ce que cette misérable apolhéose avait d'éphémère. L'enthousiasme était factice et le peuple indifférent ne témoignait ni empressement ni curiosité. « La fête, dit relève de Mars, n'eut d'autre éclat que celui qu'elle tira de notre présence. »
Mais, en revenant de la cérémonie, sur le chemin du Panthéon au camp, les enfants de Mars marchèrent en confusion et à la débandade.
« Le général, écrivait Chanez, n'a vu qu'avec la I plus grande douleur le désordre du retour. Malgré la vigilance des chefs de millerie pour les contenir dans leurs rangs, ils ont été sourds à leur voix et ont laissé voir que Ton ne pouvait pas se fier à eux sans déployer toute la sévérité militaire. Mais ce qui^ sans rien diminuer de leur faute, ajoute à l'affliction du général , c'est que la grande majorité des instructeurs avaient aussi quitté leurs rangs et étaient sur les côtés et sur les derrières avec des connaissances de tout sexe, d'autant moins excusables de cette conduite qu'ils obtiennent des permissions quand ils veulent. »
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Le 1®' octobre avait lieu, sous les yeux de la Convention, dans la plaine, à gaucho du camp, un grand exercice à feu (1). Depuis quelques jours, les représentants Moreau et Bouillerot avaient engagé leurs collègues à « venir jouir du coup d'œil flatteur qu'offraient les succès rapides des trois mille enfants de Mars », et le 1®^ octobre, à trois heures do l'après-midi, l'assomblée levait sa séance pour se rendre sur le terrain. Les journaux louèrent l'opération : marches, évolutions, attaques simulées de toutes armes. On vit les fantassins se mettre en ordre de bataille, s'avancer en tirailleurs, former des colonnes, puis des bataillons carrés, faire retraite en échelons; les cavaliers figurer des charges auxquelles les piquiers opposaient un mur inébranlable; l'artillerie du camp suivre tous les mouvements et « par la célérité de ses manœuvres donner une idée des terribles effets qu'elle produit dans les combats ». La plaine était de tous côtés bordée par les spectateurs, et les gazettes assurent que le public admira les pro-
(i) Le 26 septembre, la commission des armes et poudres avait eu ordre du Comité de fournir sur-le-champ cent vingtsix mille cartouches à poudre pour l'usage des élèves dans l'exercice à feu .
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grès des futurs défenseurs de la patrie. Mais Chanez était mécontent. « Les élèves, disait-il, ont manqué d'attention et d'immobilité; beaucoup de spectateurs ont remarqué qu'il y en avait eu bien davantage dans les premiers exercices; plusieurs députés en ont fait l'observation au général (1). »
Quatre jours plus tard, suivant un arrêté du Comité qui consacrait le mois d'octobre à l'enseignement des grandes manœuvres, les élèves quittaient les Sablons. Us allaient camper dans Ja plaine des Grésillons, sur le territoire de la commune de Carrières-sous-Poissy, en un pays où il y avait des hauteurs, des vallons et des chemins creux , pour acquérir , comme disait Chanez, une idée des marches militaires , des positions, des retranchements, des attaques, des combats, des rencontres, des reconnaissances armées de jour et de nuit.
Le 5 octobre, après avoir chargé les tentes sur des voitures (2) et mangé la soupe, les en-
(i) Journal des lois de la République française ^ n« 725: Mon, du 4 octobre 1794; A. N. c. 318 et 321.
(2) Le Comité avait arrêté le 2 octobre que 254 chevaux traînant 12 caissons et 28 guimbardes seraient commandés « pour le déplacement du camp ».
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fants de Mars se mirent en voyage. Ils étaient au nombre de 2820 : 2100 élèves d'infanterie à raison de 700 par millerie, 300 élèves d'artillerie, 216 élèves de cavalerie, 204 élèves du génie. Ceux qui, par faiblesse do tempérament ou pour cause de maladie no se sentaient pas en état de suivre leurs camarades, eurent l'autorisation de rester au camp ou au quartier de santé sous la surveillance du millerion Choppin ; mais dans chaque centurie 70 élèves durent partir.
Il était convenu que le transport des tentes^ la marche de route, la police et les mouvements seraient conformes au règlement provisoire ou règlement de 1791 sur le service de l'infanterie en campagne. Lecture de ce règlement fut faite à onze heures et à une heure le 3 octobre dans la salle d'instruction. Les élèves avaient leur uniforme complet sur le corps et emportaient dans leur havre-sac des effets de rechange, notamment une chemise blanche. Tous les jours, cinquante d'entre eux par millerie seraient de grand'garde, sous le commandement d'un centurion, de deux instructeurs et de quatre élèves décurions; trente-six par millerie feraient le service de la police et de la garde du camp; cin-
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quante autres par raillerie devaîentêtre depîquet et se tenir prêts à marcher. La cavderie fournirait une grand'garde de trente-six hommes et cinquante hommes de piquet. Le camp serait dressé sur le pied de guerre et la discipline parfaitement observée.
On arriva le soir du 5 octobre à l'endroit désigné.
Le lendemain, les tentes et faisceaux d'armes mal placés la veille furent, ainsi que les cuisines, alignés aussi bien que possible. Les avant-postes et les cordons de vedettes et de sentinelles s'établirent autour du camp. Les corps de garde s'installèrent à la tête du pont de Poissy pour interdire aux instructeurs et aux élèves l'accès de la ville et toute excursion dans la campagne.
Les jours suivants, l'École ne chôma pas : le 7 et le 9, exercice de détaille matin et exercice général le soir ; le 8 et le 10, grande marche; le 11, inspection des élèves de toutes armes et exercice à feu.
Le 12 et le 13, sous la surveillance du millerion Constantin et la direction des instructeurs du génie, les élèves qui se relevaient de deux en deux heures au nombre de 125 — 25 par cen-
lurie — exécutèrent devantleur campdes travaux de fortiGcation. Les branchages nécessaires avaient été coupés dans le bois de Chanteloup, dont le directoire du district de Saint-Germainen-Laye avait abandonné gracieusement un arpent.
Le 14, les représentants Moreau et Bouillerot vinrent juger des progrès de l'École dans la fortification (1). Les élèves avaient mangé la soupe dès huit heures du matin et se tenaient prêts à prendre les armes au premier coup du rappel.
Ils sortirent du camp pour faire en présence des conventionnels un simulacre de combat. Le parc d'artillerie avait distribué douze cents cartouches à chaque centurie, et Chanez adressait à ses jeunes soldats ce vigoureux ordre du jour : « Le général espère que les élèves se piqueront de propreté avant de partir, de silence, de bon ordre et d'exactitude pendant la marclie, les manœuvres et les feux. »
(1) Les représentaots avaient commandé au maître de la poste aux chevaux de Nanterre de leur tenir prêts, pour le 14 octobre, à huit heures du malin, quatre chevaux de berline et de leur préparer un relai pour leur retour à l'heure qu'ils lui indiqueraient lors de leur passage. Leurs frais de \oyage s'élevèrent à 73 livres.
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La veille, un tiers des élèves avait occupé les hauteurs deTHautie et passétoutle jouretlanuit à se retrancher. Les deux autres tiers attaquèrent la position sous les yeux de Moreau et de Bouillerot. Les représentants exultaient et sur un ton triomphant, dans unelettrequ'ils dataient du quartier général de Poissy,ils écrivaient à la Convention: « Nous avons bien employé notre séjour; la pratique marche avec la théorie, et le général ne fait aucun mouvement sans faire remarquer aux élèves les suites qui en résultent (1). »
Le 15 octobre, l'École revenait aux Sablons.
Les postes et gardes remplirent les fossés et les tranchées. Une partie des élèves mit les tentes à bas, les ploya après y avoir enveloppé les mâts, les piquets et les maillets, les porta sur les voitures. D'autres comblèrent les trous des cuisines. D'autres détruisirent les ouvrages de campagne. « Ils ne peuvent, disait Chanez, quitter le camp des Grésillons sans rétablir les terres dans l'état où ils les ont trouvées; il en résulterait des réclamations infinies qui entraîneraient des indemnités onéreuses pour la République, » et il les exhortait à vaquer quelques instants à cette be-
(1) Moniteur du 17 octobre (lettre du 13).
sogne avec courage : la Convention et le Comité de salut public auraient la double satisfaction de donner des éloges et à leur patriotisme et à leurs progrès.
De légers écarts s'étaient produits durant l'expédition. Hyacinthe Langlois raconte qu'il alla furtivement, un soir, sur un bateau de halage dont le maître était un sien cousin, boire avec son centurion et plusieurs camarades une énorme damo-jeannede vin normand. Le 8, pendant que rÉcole manœuvrait au dehors, quelques instructeurs se promenèrent dans les villages voisins et des élèves du génie s'aventurèrent par les rues de Poissy. Le 9, Chanez, en passant la revue, constatait que trois ou quatre jeunes gens par centurie avaient échangé leur fusil ou perdu soit la baïonnette, soit la baguette. Il remarquait que la marche de flanc n'était pas parfaite, que les hommes ne conservaient pas toujours leur distance ou ne s'arrêtaient pas en même temps au commandement de halte. « Les élèves, disait-il, se relâchent des principes qu'on leur a donnés. »
Moreau et Bouillerot reproduisent mieux l'impression d'ensemble. Ils assurent que les élèves tinrent une conduite admirable pendant la route
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et le campement, qu*iJs firent une marche de six lieues en chantant des chansons patriotiques sans qu'aucun eût quitté son rang, que sur le chemin toutes les municipalités louèrent la discipline qui régnait parmi eux. <{ Que les despotes, disaient les représentants, vantent les automates armés qu'ils ont à force de temps et de coups de bâton dressés à marcher alignés et à manier ensemble un fusil; nous leur montrerons 3.400 jeunes républicains, qui, en neuf décades, animés par ces mots seicrés patrie, liberté^ égalité^ sont devenus supérieurs à leurs troupes les plus vantées par la précision et la promptitude de leurs manœuvres, » et ils ajoutaient que la discipline des élèves semblait une habitude acquise par la pratique de plusieurs années.
L'École n'avait pu envoyer ses délégués à la fête de Jean-Jacques Rousseau que Paris célébra le 11 octobre, et, comme disait VAbréviateuv universel^ il ne manquait à cette solennité que les élèves de Mars. Mais elle revenait de Poissy pour se préparer au rôle qui lui était attribué le 21 octobre dans la fête des Victoires.
Il s'agissait de glorifier la complète délivrance
du territoire national, et Joseph Chénier avait dit dans son rapport que la cérémonie devait avoir un caractère mâle et oflFrir aux yeux du peuple français des jeux militaires exécutés par l'École de Mars, cette « jeune colonie de Spartiates ». Chanez avertit les élèves qu'ils enlèveraient une redoute en présence de la Convention « afin de simuler dans un seul instant les victoires de la République », qu'ils seraient donc en uniforme, et il les engageait à tenir leurs armes dans le meilleur état. Il ne resterait au camp que dix élèves par centurie : c'étaient les plus négligents, ceux dont les fusils n'avaient plus de baïonnette, de baguette ou de chien.
La veille de cette journée — une des grandes journées de l'École de Mars -^ les élèves reçurent leurs vivres pour le lendemain. Le 21 au matin, à huit heures, ils mangèrent la soupe, accompagnée, par exception, d'une rasade de vin et d'eau-de-vie. lis emportèrent une partie de leur pain et de leur viande qu'ils destinaient au repas de l'après-midi, et laissèrent le reste pour le souper à leur retour. Le parc d'artillerie leur avait distribué quinze cents cartouches à poudre et cinquante pierres à feu par centurie.
Au milieu du champ de la Fédération, où se célébrait la fête, se dressait, en forme de redoute, un rocher au pied duquel se rassemblèrent les troupes de Paris, les invalides et les blessés des diverses armées. La Convention se plaça sur ce rocher, et, après le discours du président et l'exécution du Chant du départ, qui fut chanté et joué par Tlnstitut national de musique, les élèves de TÉcole do Mars entrèrent en scène. On avait, à l'extrémité de la plaine, construit un fort que nos adolescents devaient prendre d'assaut. Leur cavalerie, dont une partie avait les couleurs blanches et figurait Tennerai, fit d'abord la petite guerre, et ses évolutions eurent une précision telle qu'elles étonnèrent de vieux soldats. Puis le fort, défendu par la deuxième raillerie, qui portait pour la circonstance des bonnets estampés, fut enlevé par la première et la troisième raillerie, le drapeau tricolore reraplaçales enseignes blanches qui flottaient sur les tours pendant le simulacre du siège, et les vainqueurs regagnèrent le champ de la Fédération. La Convention descendit alors de son rocher pour
se rendre au Temple de l'Immortalité édifié au milieu du champ, non loin des bâtiments de
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l'École militaire. Les élèves de Mars la suivaient, formant une haie entre laquelle marchaient les blessés des armées. Derrière eux venait le char de la Victoire, précédé des étendards pris à l'ennemi. Ces trophées furent remis àla Convention, et dans le Temple de l'Immortalité, sur une pyramide, le président de l'assemblée grava les noms des quatorze armées delà République.
L'École avait été saluée par les acclamations d'un public immense, et les journaux la louèrent avec emphase : « Lorsque la Grèce, assemblée dans les champs de l'Élide, disait le Moniteur^ applaudissait au triomphe des athlètes vainqueurs, c'était à des hommes longtemps exercés qu'elle offrait le laurier de la victoire; mais ici les représentants de la République française et la multitude de citoyens qui assistaient à ce spectacle intéressant avaient sous les yeux des jeunes gens qui n'ont pas encore atteint leur quatrième lustre, et qui, il y a à peine six mois, n'avaient encore manié que le soc ou la houlette. Les progrès de cette jeunesse guerrière paraîtront un jour des fables à la postérité, puisqu'ils étonnent même les contemporains. »
Cette fois, Chanez fut content, et il exprima
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son contentement. Il déclara qu'il n'avait qu'à louer la tenue des élèves, la propreté de leurs armes, l'exactitude et la célérité de leurs manœuvres. (( Le général, ajoutait-il> a encore la satisfaction d'avoir va qu'ils ont gardé leurs rangs au retour et qu'ils sont rentrés en bon ordre au. camp, » et il les engageait à se conduire toujours de même pour répondre aux bienfaits de la Convention nationale.
Mais les élèves en avaient assez, et quand on leur disait que la patrie était une bonne mère qui les élevait tendrement sur son sein, ils répliquaient qu'elle les berçait un peu durement. La plupart regrettaient d'avoir changé la vie confortable de la maison paternelle contre le rude apprentissage de l'École. Ils se plaignaient d'êiro enfermés dans le camp comme dans une prison, d'être parqués en cette enceinte ainsi que des moutons, et lorsque des ami^, des parents cherchaient à leur adresser du dehors quelques affectueuses paroles, de ne pouvoir approcher de la barrière à moins de dix pas et sous les yeux d'un instructeur qui leur criait de déguerpir. Us
se plaignaient du pain noir, grossier, malsain, et le 2 août Peyssard assurait, en effet, qu'ils avaient du pain moisi et immangeable. Us se plaignaient du lard salé que l'armée n'avait pas voulu et qui venait, paraît-il, d'un convoi prussien, et Peyssard s'indignait, en effet, do la mauvaise qualité du porc. Ils se dégoûtaient de l'eau vinaigrée et de l'eau de réglisse, tisane économique toujours exposée au soleil et d'autant plus nauséabonde. Il leur semblait dur do coucher sur la paille, d'avoir le sable pour bois do lit et de dormir sous une toile peu solide qui ne les abritait nullement contre l'averse. La bise commençait à souffler et ils grelottaient dans leurs tentes. Ils n'avaient eu que très tard certaines parties de leur habillement, comme les bas et les chaussettes, et le 3 septembre Chanez s'affligeait de voir des sentinelles « qui étaient nujambes et avaient très froid»!
Si tous les instructeurs avaient eu du moins envers les élèves la bonté paternelle de Chanez I Quelques-uns avaient assez d'esprit pour ne pas rebuter par des façons brusques et sévères des jeunes gens qui touchaient encore à l'enfance et qui se rappelaient avec mélancolie les douceurs
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du foyer domestique. Mais quelques autres étaient grossiers, incultes, adonnés à la boisson, et un élève affirme que ces geôliers contribuèrent plus que tout le reste à inspirer aux enfants de Mars une horreur invicible contre l'École.
Or, ces instructeurs, bons et mauvais, souhaitaient la durée do l'établissement. Bien payés, heureux de ne pas aller à la guerre, obtenant à leur gré des permissions pour s'ébaudir à Paris où ils avaient leur femme ou leur maîtresse, ils craignaient de demeurer sans emploi ou départir pour la frontière si l'École était dissoute. Ils s'efforcèrent d'organiser au camp dos Sablons une manifestation éclatante. Pourquoi les élèves, dûment endoctrinés, ne demanderaient-ils pas à la Convention nationale la faveur d'être réunis plusieurs mois encore?
Ils comptaient sans la jeunesse qui devinait leurs calculs et savait qu'ils ne rêvaient que les (( béatitudes de la vie parisienne ». Les enfants de Mars ne voulaient pas de la caserne qu'ils nommaient un honorable bagne. Passe pour le camp des Sablons, où ils étaient en plein air, même derrière des palissades. Mais à l'idée d'être confinésentro des murs et dans des cours grillées.
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la plupart s'indignaient, se révoltaient. Ils disaient que rÉcole devait être fermée dès la mauvaise saison et que la Convention avait promis de les
renvoyer dans leur famille. Chacun d'eux possédait le décret du 1^' juin contenu dans une brochure recouverte do papier rouge et chacun gardait avec soin et portait sur soi ce précieux exemplaire que les plus lettrés de FEcole qualifiaient de talisman et de palladium.
Dans les premiers jours de septembre, Peyssard résolut de s'assurer des sentiments de l'École : il la considérait comme son œuvre et il désirait l'administrer aussi longtemps que possible. Il convoqua extraordinairement les élèves dans la baraque d'instruction et, environné d'un grand appareil militaire, essayant de donner un air paterne à sa figure refrognée, s'exprimant avec une solennelle lenteur, il dit que les jeunes guerriers de Mars sauraient sacrifier au salut du pays toutes les affections, qu'un glorieux avenir les attendait et que, pour le réaliser, ils devaient ne pas se séparer un seul instant jusqu'à l'heure où ils marcheraient contre les satellites des tyrans. Il pensait peut-être que son discours serait accueilli par des vivats et des
clameurs d'enthousiasme. Mais l'École restait immobile et muette. « L'image de la caserne, témoigne un élève, se dressait devant nous comme un épouvantable fantôme. »
Peyssard ne s'abusa pas sur ce silence. Si du moins deux ou trois centuries l'avaient applaudi 1 II eût écrit à la Convention que l'École entière avait applaudi, et l'approbation de quelques-uns serait devenue dans son rapport l'assentiment général. Mais pas un cri, pas un mot. Il feignit de croire qu'il avait été mal compris, et brusquement, sans phrases oratoires et vagues, sans fleurs de rhétorique, comptant entraîner ses auditeurs par un coup d'éperon qui les fit au contraire regimber, il leur demanda si de généreux patriotes comme les enfants de Mars n'aimaient pas mieux demeurer ensemble que do retourner dans leurs foyers. Aussitôt, et d'un seul mouvement spontané, sur tous les gradins de l'amphithéâtre, les jeunes gens se lèvent et, brandissant en l'air la brochure rouge qui contient le décret du 1®' juin, s'écrient unanime-ment : Dans nos foyers !
Décontenancé, tremblant de colère, Peyssard leur ordonne de se taire et agite avec violencoi
sa sonnette ; les tambours battent ; les clairons sonnent. Enfin, le calme se rétablit, etPeyssard, promenant sur la salle des regards irrités, proteste contre les suggestions perfides dont les élèves sont entourés, déclare qu'il y a parmi eux des traîtres, de faux camarades qui veulent égarer leurs cœurs et leur inspirer le mépris du devoir. Puis, espérant intimider son auditoire et enflant sa voix : « Eh bien, reprend-il. s'il y a dans cette enceinte de mauvais citoyens qui renoncent à la tâche glorieuse que la Convention vous impose, qu'ils se montrent, qu'ils s'expliquent, qu'ils parlent, qu'ils... » Tous se levèrent de nouveau, et, comme auparavant, une même clameur ébranla la baraque jusqu'en SOS fondements : Dans nos foyers t La séance fut close, et, rapporte un élève, Peyssard et les instructeurs avaient, en sortant de la salle, la figure longue et piteuse.
Ils ne se tinrent cependant pas pour battus et ils imaginèrent un autre moyen. Les élèves furent appelés un à un dans la tente de leur centurion pour exprimer leur opinion personnelle de façon plus rassise, et, raconte l'un d'eux, aux phrases tyrtéennes de Peyssard succédèrent les
lieux communs dont les racoleurs se servaient pour emmieller la brillante jeunesse. Presque tous affirmèrent leur intention de regagner le lieu natal. Quelques-uns se laissèrent vaincre par les reproches du centurion ; leurs compagnons leur firent froide mine.
La manifestation tournait autrement que l'avaient cru Peyward et les instructeurs. Tout Paris sut bientôt que les élèves n'aspiraient qu'à rentrer au pays. Peyssard osa pourtant démentir ces bruits et il écrivit le 8 septembre au président de la Convention: « On répand partout que les élèves de Mars attendent avec impatience leur retour dans leurs foyers. Citoyen président, dis au contraire àl'assemblée nationale qu'un très grand nombre demandent à partir pour les frontières et que tous continuent à se livrer à l'instruction avec autant déplaisir que de succès. »
Peyssard fut, comme on sait, remplacé le 14 septembre. Mais le lendemain, avant de quitter l'École, il fit tenter une suprême démarche par Liégoard, l'agent des représentants. Liégeard réunit, lui aussi, les élèves dans la salle de démonstration et leur lut un discours insinuant.
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Il débuta par le panégyrique de TËcole. Cette institution, disait-il, était une des conceptions les plus sublimes de la liberté, et jamais dans aucune République on n'avait vu s'assembler en un instant et sur un seul point les enfants de la patrie, jamais on n'avait vu surgir comme du sol un gymnase révolutionnaire où les adolescents devenaient des hommes en trois mois.
(( Enfants de Mars, s'écriait Liégeard, qu'étiezvous dans vos foyers ? Vous étiez trois mille citoyens ignorés, isolés, dont les talents restaient enfouis. Vos pères étaient dans Tindigence qui pesait à leurs cœurs parce qu'elle leur ôtait les moyens de cultiver votre enfance. Epars dans la République, vous ressembliez à un faisceau brisé, vous étiez sans force. La voix de la patrie vous a rassemblés, et vous êtes invincibles parce que vous êtes unis, assujettis à une règle sage et austère, éclairés chaque jour sur vos devoirs civiques et militaires. Heureux enfants, la patrie verse sur vous la science à grands flots, tandis, que la tyrannie ne l'accordait que goutte à goutte à quelques privilégiés et dans des conditions infamantes I Ames neuves et ardentes, républicains de dix-sept ans, à
2o4 l'École de mars
peine êtes-vous à votre aurore, et la nature n'a plus rien de caché pour vous ! »
Liégeard ajoutait que, s'il était élève do Mars, il ne redouterait rien tant que l'époque où il serait obligé de rentrer dans ses foyers, qu'il ferait des vœux pour que le temps de son instruction fût prolongé. Il mettait son auditoire en garde contre les aristocrates : c< Us cherchent à vous apitoyer sur de prétendues privations ; ils s'irritent contre les palissades qui vous séparent d'eux parce qu'elles font la ligne de démarcation entre le vice et la vertu, parce que ce rempart garantit de la corruption un dépôt précieux et cher à nos cœurs ; ils veulent vous perdre, » et il priait les élèves, ses camarades^ ses amis^ de n'écouter que les représentants, leurs chefs et les principes, de mépriser les esprits inquiets qui se plaignent sans cesse de leur situation. Il leur vantait l'existence qu'ils menaient : n'avaient-ils pas dans cette enceinte tout ce qui fait le bonheur: un régime frugal et sain, des vêtements égaux, des travaux communs à tous, la fraternité, la bonne foi, le patriotisme, des plaisirs simples et non les faus-* ses délices de l'ancien système, une vie active
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et variée, des exercices doot la pairie était Punique objet ?
Les élèves ne répondirent pas aux avances de Liégeard et à ses peintures séduisantes. Ils écoulèrent sa harangue froidement, silencieusement^ sans aucune marque d'approbation (1).
Le Comité et la Convention ne pouvaient plus douter que TÉcole refusait le casernement, et lo 16 septembre, le lendemain du jour où Liégeard avait prononcé son inutile discours, ce fut au milieu de cris d'allégresse que les successeurs de Peyssard, Morcau et Bouillerot, promirent aux élèves la prompte exécution du décret du l^'juin.
Mais quand TÉcole de Mars eut accepté le casernement, le Comité de salut public l'aurait licenciée sans retard. Il projetait de créer des écoles autrement utiles et importantes : TÉcole centrale des travaux publics et les Écoles de santé.
L'École centrale des travaux publics, la future École polytechnique, devait être un grand et
(1) Voir sur tous ces incidents les Souvenirs de Laoglois et le discours de Liégeard du 29 fructidor (Bibl. nat., Lb^^ 4050).
Sa6 L^ ÉCOLE DB MARS
superbe établissement, digne de la puissance et de la gloire du peuple français, une école à laquelle rien de ce qui existe en Europe ne pouvait être comparé (1). Le 28 septembre, sur le rapport de ses Comités de salut, d^iastruction et des travaux, la Convention décrétait que cette Ëcole serait ouverte le 30 novembre à quatre cents jeunes gens âgés de seize à vingt ans. Ils n'étaient pas pris uniformément sur tout le ter« ritoire de la République» comme les élèves de l'École de Mars; ils devaient avoir fait des études préliminaires et ils subiraient un examen sur les éléments des mathématiques; le gouvernement les destinait à servir dans ses armées, dans ses ports, dans les travaux publics de toute sorte. Le Comité suivit de semblables principes lorsqu'il établit à Paris, à Montpellier et à Strasbourg trois écoles de santé. Il assurait sans doute qu'il prenait ainsi les mêmes mesures que naguère, qu'il se souvenait du succès des cours révolutionnaires sur la fabrication de la poudre et des canons, qu'il se rappelait les heureux résultats de l'École de Mars, que tous les districts de la République participeraient aux bienfaits
(l) Mon. du 18 décembre 1794.
de la nouvelle institution, qu'un élève de chaque district entrerait à TÉcole de santé. Mais cet élève ne serait pas nommé par Tagent national du district, et il ne suffisait pas qu'il eût des mœurs pures et la haine des tyrans : il devait posséder les premiers éléments de la physique, de la chimie, de l'histoire naturelle, de l'anatomie, et il serait choisi par une commission de trois membres, dont deux officiers de santé.
Qu'était l'École de Mars en comparaison de ces grandes écoles scientifiques? Le Comité comprenait que le recrutement des élèves du camp des Sablons avait été trop inégal et que c'était une erreur d'avoir fait choisir, sur les six sujets de chaque district, trois pauvres paysans. Les deux tiers des enfants de Mars n'avaient qu'une très mince instruction, et si la Convention avait transformé le camp en une véritable école ou maison d'enseignement, il eût fallu, dit Guyton de Morveau, « reprendre en sous-œuvre la première éducation qui manquait à la plupart des élèves ». Le commissaire de l'École n'invitait-il pas les jeunes gens à écrire ou à faire écrire plus lisiblement l'adresse des lettres qu'ils envoyaient à leurs parents? Les centurions
n'avaient-ils pas ordre d'indiquer sur la liste do leurs hommes ceux qui savaient lire et écrire? Ne dut-on pas établir le 5 août dans le quartier de santé une tente d'instruction où quarante illettrés furent conduits tous les jours, de neuf heures à dix heures et demie du matin, par deux décurions de planton? Mais était-ce la peine d'avoir voté le 15 février précédent une loi qui refusait à quiconque ne savait ni lire ni écrire tout emploi dans l'armée depuis le grade de ca* poral jusqu'à colui de général en chef?
Bon nombre de ces élèves n'avaient donc d'autre mérite que leur indigence et leur sansculottisme. Ils étaient imbus des préjugés du village. La haine que les instructeurs leur avaient inspirée contre l'aristocratie leur mettait dans la tête des idées absurdes. Ils s'imaginaient qu'une sourde conspiration s'était formée contre eux. Une nuit, des mauvais sujets jetèrent des pierres par-dessus les palissades du camp sur les sentinelles du quartier de santé. Les élèves s'alarmèrent et crurent qu'on en voulait à leur vie; il fallut que Peyssard fit une proclamation pour les rassurer; « la crainte d'une attaque du camp, disait-il, est chimérique, » et il ordonnait
de ne plus crier qui vive? qu'aux barrières. Maïs le 31 août, lorsque se produisit l'explosion de la poudrière de Grenelle, les appréhensions des élèves se réveillèrent; ils se figurèrent que la salle d'instruction était minée et quelques-uns n'y entrèrent qu'en tremblant. Un jour qu'ils faisaient un grand trou au milieu du camp, plusieurs assurèrent très sérieusement qu'ils étaient désignés au massacre et qu'ils creusaient la fosse commune où seraient entassés leurs cadavres. De pareils bruits avaient couru dans l'École dès les débuts de l'institution. Le 4 juillet, Le Bas et Peyssard écrivaient à la Convention que le royalisme et l'aristocratie s'efforçaient de corrompre l'Ecole, qu'cfn offrait de l'argent aux uns et de mauvais livres aux autres, qu'on leur suggérait des craintes de tout genre, qu'on leur disait qu'ils seraient transportés à la Guyane ou qu'ils passeraient l'hiver sous la tente : c< Au surplus, ajoutaient les représentants, une battue va être faite, et l'École de Mars sera bientôt délivrée des loups qui cherchent à la dévorer (1). »
(1) Monit. du 6 juillet; Registre d'ordres (A. G.); Souvenirs de Langlois*
Les loups qui dévorèrent l'École furent les thermidoriens.
Deux partis s'étaient formés après la chute de Robespierre : les thermidoriens ou modérés, qui voulaient mettre un terme à la Révolution et établir le règne de la justice ; les terroristes ou montagnards, qui désiraient maintenir le gouvernement révolutionnaire et laisser la Terreur à l'ordre du jour. Les thermidoriens s'appuyaient sur les sections de Paris et ils avaient la majorité dans la Convention. Les montagnards se proclamaient patriotes^ criaient à l'oppression, assuraient qu'il y avait dans l'assemblée des modérantistes et des noirs, que ces « noirs », cédant à un vertige de fausse humanité, allaient, sous prétexte d'instaurer un régime de clémence, élargir les nobles et les prêtres, tous les aristocrates et ennemis de la Répubh'que; ils annonçaient à leurs adversaires, par la voix de Mallarmé et de Billaud-Varenne, que la Montagne se réveillerait bientôt et que ce réveil serait celui du lion ; ils avaient pour eux les Jacobins, ces « vétérans», ces « grenadiers », ces « hussards » de la Révolution^ et ils comptaient sur TÉcole de Mars. Mais les thermidoriens^ guidés par
Tallien, Fréron, Thuriot, Le Cointre, étalent les plus forts : « Si la Convention, disait Tallien, a fait un 10 thermidor contre Robespierre, elle saura faire un 10 fructidor contre ses complices. »
Vainement TÉcole de Mars s'était prononcée contre Robespierre. Vainement elle avait défilé devant la Convention et juré de lui rester dévouée. Vainement elle recevait des adresses de plusieurs sociétés populaires qui la félicitaient de son attitude au 28 juillet (1). Les thermidoriens savaient que la plupart des instructeurs sortaient de l'armée révolutionnaire et ils craignaient que les jeunes sans-culottes du camp, entraînés par l'irréflexion de leur âge et par le fanatisme jacobin, ne prissent parti contre le nouveau gouvernement.
Dès le lendemain de la défaite du robespierrisme, ils manifestaient hautement leurs défiances. Dans la séance du 30 juillet, Tallien pria la Convention de porter son attention sur l'École de Mars. Il déclara que Le' Bas avait interdit l'entrée du camp des Sablons à des représen-
(1) Cf. plus haut, p. 181.
tants qui désapprouvaient Robespierre et notamment à Durand-Maillane, que Robespierre voulait réunir dans cet établissement une armée de séides, que les instructeurs de TÉcoIe étaient en grande partie des ci-devant gardes du roi et des créatures de Hanriot, et il proposa de les remplacer — comme il s'exprimait en son emphatique langage — par d'honnêtes pères de famille, pris non dans les académies et les lieux infâmes de Paris, mais sous l'humble toit de l'indigence, par de braves gens qui sauraient imprimer la morale dans les âmes et façonner les corps aux exercices et aux fatigues de la guerre. Sur la motion de Tallien, la Convention décréta de procéder le jour même à l'épuralion des « instituteurs » de l'École de Mars, et les deux Comités de salut public et de sûreté générale durent publier la liste des nouveaux fonctionnaires.
L'épuration eut lieu. Mais, grâce aux efforts do Peyssard, très peu d'instructeurs furent congédiés, et quelques jours plus tard, dans une adresse qu'il projetait d'envoyer à la Convention, un décurion du nom de Mouchon disait que le camp des Sablons renfermait encore des
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Ilaariot, des Le Bas, des Robespierre, et que les « palrîotes » y étaient traités en esclaves. Peyssard intercepta l'adresse. Il interroga Mouchon, le pressa, le somma de s'expliquer. Mouchon répondit qu'il n'avait de grief contre personne , qu'il était très content de tout le monde, que le régime do TÉcole lui semblait même trop doux, et il signa son interrogatoire. Poyssard chassa Mouchon .Mais l'incident prouve que les montagnards comptaient des adhérents parmi les instructeurs (1).
Aussi les thermidoriens n'abjurs^ient*ils pas leurs ressentiments contre le camp des Sablons. Le 5 septembre, la Société des Défenseurs de la République se présentait à la barre do la Convention pour se plaindre que TÉcole do Mars eût des canons, des pièces do siège, des obus, des mortiers : quels engins redoutables dans les mains de Tintriguo et do la malveillance! Peyssard répliqua trois jours après, dans une lettre au président de la Convention, qu'il fallait quarante pièces d'artillerie pour exercer trois cents
(1) Letlre de Peyssard du 13 octobre 179i (collection Charavay); sur Lapierre dit Mouchon, voir notre Jeunesse de Napoléon, m, pp. 233 et 303 1
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élèves à la fois et que s'ils devaient apprendre i'usage d'un mortier, d'un obusier, d'un canon, d'tin afiût de siège, il était indispensable de leur mettre ces objets sous les yeux. « Une reconnaissance sans bornes, ajoutait-il, et une soumission entière aux décrets de l'assemblée sont les deux sentiments qui animent et animeront constamment les élèves de l'École de Mars. »
Cette lettre ne désarma pas les adversaires de l'École. Le 11 septembre , un membre des Jacobins dénonçait au club un citoyen Carteion (1), qui tentait de désorganiser le camp des Sablons, et le surlendemain Carrier s'élevait avec force contre les modérés qui cherchaient à pervertir l'opinion publique et à discréditer un utile établissement. «C'étaient, disait Carrier,^ les ennemis de la liberté qui propageaient ces inquiétudes et le peuple ne les écouterait pas. »
Mais la majorité delà Convention les écoutait. Elle frappa Peyssard et l'éloigna pour toujours
(1) Sans doute Jean-Baptiste Carteron, soldat à Vintimille depuis 1776 sous le nom de Bellerose, vainqueur de la Bastille, enrôlé aux hussards braconniers, puis capitaine dans l'armc^e révolutionnaire.
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de l'École dont il était l'obstiné soutien. Le 13 septembre, sur la motion de Panis, elle décidait que les représentants près le camp des Sablons seraient renouvelés, qu'ils inspecteraient également la maison nationale de Meudon^ que l'un d'eux devait être remplacé tous les mois, et le jour suivant, elle décrétait que Moreau etBouillerot se rendraient aussitôt à l'École de Mars avec les mêmes pouvoirs qu'avaient leurs prédécesseurs. Ce choix était significatif. Moreau et Bouillerot avaient voté la mort do Louis XVI au troisième appel nominal; mais ils étaient de ces modérés que Carrier et les Jacobins attaquaient. Moreau, démissionnaire en 1793, n'avait gardé son siège que faute de suppléant, et le club déclarait alors qu'il était suspect, qu'il appartenait au Marais plutôt qu'à la Montagne (1).
La mission de Moreau et de Bouillerot n'apaisa pas les rancunes des thermidoriens contre le camp des Sablons. Durant la fête du 21 septembre, nombre de spectateurs regardaient de très mauvais œil les élèves de Mars et se disaient les uns aux autres qu'il y avait parmi les ins-
(1) Voir cette déclaration da club dans le Moniteur du 4 octobre 1793 .
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trucleurs de. ces jeunes gens des gardes du tyran Capet et qu'il fallait surveiller de très près une École établie sous le fègne de Robespierre (1).
Fréron assurait dans VOrateur du Peuple que Barèro n'avait rédigé son rapport sur la formation du camp que pour seconder les desseins de Robespierre. « L'institution du camp, disait-il, peut être avantageuse à la République si elle est bien dirigée. Mais, soyons-en sûrs, lorsque Barère l'a proposée, il se disait à luimême : cet établissement sera très utile à mon seigneur etmaitre pour sesprojets ; s'il triomphe, il n'aura que des actions de grâces à rendre à moi chétif, son seul ministre; si au contraire les républicains viennent à l'emporter, ils croiront facilement que cette École est sortie do mon génie. » Et lorsque les représentants mandaient à la Convention que les élèves étaient très patriotes et faisaient bien l'exercice, lorsque Duhem proposait ironiquement le renvoi de cette lettre à Fréron, Fréron répondait dans son journal : « Fréron accepte le renvoi. Les élèves
(1) Aalard, Paris pendant la réaction thermidorienne , h p • i20.
do Mars font bien rexercice, ils aiment la liberté.; mais c'est aussi au nom de la liberté, c'est en faisant retentir ce nom sacré à leurs oreilles vierges encore et crédules que Robespierre et Le Bas espéraient les faire marcher contre la Convention (1) 1 »
Les critiques de Fréron n'étaient pas dénuées de fondement. L'École se montrait jacobine.
N'avait-elle pas été défendue par Carrier et par les pires terroristes? A la fin de septembre, un élève écrivait au club pour demander s'il était vrai que la Société criait à bas la Convention^ et les Jacobins arrêtaient d'envoyer aux « jeunes frères » du camp des Sablons, comme authentiques garants de leurs principes^ leur adresse aux Sociétés affiliées et les procès-verbaux des deux séances mémorables du 9 et du Il septembre où ils avaient juré, tout en protestant de leur dévouement à la représentation nationale, de venger les patriotes opprimés etde combattre énergiquement la réaction.
Le discours d'un élève après la fermeture de l'Ëcole prouve assez les sentiments delà plupart
(1) Orateur du peuple ^ 15 et 19 septembre 1794.
2i8 l'école de mars
des enfants de Mars.LeS novembre, la jeunesse dorée attaquait les jacobins à coups de pierres dans le lieu de leurs séances et lorsqu'ils sortaient, les couvrait de huées et de boue. Trois jours après, l'élève de Mars, membre de la Société populaire de Sainl-Charaond, montait à la tribune du club. II déclara que la Société de sa ville natale l'avait chargé de témoigner son atta* chement aux jacobins de Paris. « Ce sera, dit-il, une grande satisfaction pour moi de dire à mes concitoyens avec quelle fermeté vous avez bravé le poignard des assassins, avec quelle dignité vous vous êtes montrés les défenseurs intrépides de la liberté menacée; je leur dirai que des scélérats avaient conspiré contre vous et violé dans vos personnes les droits les plus sacrés du peuple. » Et il encouragea les jacobins à garder leur poste, les assura de Tamitié de tous les républicains, donna le baiser fraternel au président. « Ce baiser précieux ^ conclut-il, servira toujours de signe de ralliement contre les assassins. Des hommes soudoyés par l'étranger travaillent à renverser la liberté; ils sont loin d'être arrivés à leur but criminel : le peuple ne fera que lever les yeux, et les
scélérats rentreront dans . la poussière (1) I » L'agent des représentants, Liégeard, ne recommandait-il pas aux enfants de Mars d'être des républicains énergiques et inflexibles? Les vrais républicains, leur disait-il, ont quelquefois de la rudesse, mais ils s'irritent contre les abus, et leur indignation est légitime, et la manière dont ils la manifestent, excusable, estimable même. Il raillait devant les élèves la jeunesse thermidorienne : « Le muscadin incroyable parle avec afiéterie, minaude, papillonne et bavarde. Quoiqu'il jure saus cesse sa parole d^ honneur, son jargon n'est qu'un caquetage de perroquet, et il prostitue le mot honneur ; il n'est qu'un être dégradé et méprisable, un être superficiel qui doit s'évaporer devant le souffle du républicain (2). »
Voilà pourquoi, sous l'Empire, sous la Restauration, les officiers sortis de l'École de Mars se gardaient de rappeler qu'ils avaient passé quatre mois de leur vie militaire au camp des Sablons : ils craignaient d'être traités de jacobins. Voilà
(1) Aulard, la Société des Jacobins, VI, pp. 523 et 673.
(2) Discours prononcé par Liégeard, le 29 fructidor, à l'Ecole de Mars ; cf. p. 203.
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pourquoi le Comité de salut public hâta, précipita la fin de l'institution; pourquoi, dès le 2 octobrCy il arrêtait que les effets d'habillement, pantalons et carmagnoles de drap ou de velours, préparés en supplément pour TÉcole de Mars, resteraient dans les magasins de la République ou y seraient réintégrés, si la livraison était déjà faite. « La tyrannie décemvirale expirante, a dit Jean de Bry (1), voulait faire servir les élèves de TÉcole de Mars à sa résurrection, et le plus grave des inconvénients que présentait un pareil établissement, c*est que c'était un dépôt isolé dont on avait pu corrompre l'esprit et les principes. »
(1) Rapport de Jean de Bry, du 23 vendémiaire aa VI, p. 10.