CHEZ LES ENFANTS
Entre les maladies qui assiègent lenfance de l'homme il y en a une d'autant plus perfide que l'on est moins en garde' contre ses assauts, et d'autant plus à redouter qu'elle est moins guérissable, quand une fois elle s'est déclarée. C'est le rachiHs,\onnn d abord sous les noms de nouage, de gibbositc, de hosse, etc.
Il est d'observation constante que les jeunes filles y sont plus sujettes que les jeunes garçons, les enfants des villes plus que ceux des campagnes, et ceux des grands beaucoup plus que ceux des bourgeois ; de sorte que l'on peut dire du rachitis ce que Sydenham a dit de la goutte : que c'est un fléau de la grandeur et de la richesse.
Le rachitis consiste essentiellement dans une f^iiblesse des fibres osseuses, d'où il résulte une charpente incapable de supporter le poids des parties qu'elle doit soutenir et de remplir complètement les fonctions auxquelles la nature l'avait destinée
Cette faiblesse des os reconnaît plusieurs causes dont les unes résident au dedans de l'individu et les autres au dehors D'autres cas sont purement accidentels. Tantôt c'est un virus inné qui fait les plus grands ravages, à mesure que les organes dé 1 enfant se développent et croissent; tantôt c'est un san^ qui pur dans son origine, devient mauvais par une mauvaise lactation. Celui-ci doit la maladie à la faiblesse de ses parents;
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celui-là, à la mollesse dans laquelle on l'élève ; plusieurs, aux lieux qu'ils habitent , ou à la manière dont on soigne leurs membres dans les premières années de leur vie. Enfin on en a vu qui, se reposant dans le calme d'une trompeuse sécurité, sont devenus contrefaits, par une vie sédentaire et appliquée, à Tâge de la puberté, précisément quand le plus grand développement des organes n'annonçait pour eux que la santé et une taille des plus avantageuses.
Quel que soit le sujet, jeune ou avancé en âge, le rachitis n'en parcourt pas moins rapidement ses périodes, si l'on n'y met promptement les plus puissants obstacles. Pendant longtemps, les soins que l'on en prenait ont été plutôt préjudiciables que salutaires. Les corps ou corsets sont devenus des instruments de dommage, au lieu d'obvier aux inconvénients, et les remèdes ont accéléré la perte de la taille, sans dissiper aucune des causes qu'il fallait combattre et qu'en effet on voulait détruire.
Cependant on peut aujourd'hui opposer à cette maladie des moyens qui en triompheront, si l'on a pour les maintenir la constance qu'exige la continuité des efforts que le mal fait pour les vaincre
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Dans le monde, peut-être ne comprend-on pas asse:: l'importance du choix d'un état ; cependant, ainsi que l'expérience le
1. Bouvier, Leçons cliniques sur les maladies chroniques de l'appareil locomoteur. Paris, i858, in-8. — Leblond et Bouvier, Manuel de gymnastique hygiénique et médicale ; comprenant la description des exercices du corps et leurs applications au développement des forces à la conservation de la santé et au traitement des maladies. Paris, 1877.
2. Nous ne saurions mieux faire que de reproduire ici comme commentaire de la dixième et dernière partie de l'Ecole de Salerne, le discours prononce par M. le Foissac sur les
Pratique médicale.
prouve tous les jours, de cette décision dépend en très grande partie la destinée de l'homme. Quelle ne devrait donc pas être l'anxiété des familles, dans ce moment solennel où il s'agit de prendre un parti décisif et ordinairement irrévocable? Malheureusement, au lieu de consulter la vocation et la position sociale, on se préoccupe presque exclusivement des chances de fortune. Nous voudrions que notre voix eût assez d'autorité pour faire comprendre aux familles, abusées par des apparences trompeuses, que de toutes les professions aucune ne conduit à la richesse aussi rarement que la profession médicale.
Et cependant, quoique le nombre des médecins se trouve déjà hors de toute proportion avec les besoins des populations, il s'accroît encore de jour en jour.
On peut aisément se figurer quels doivent être les résultats de l'encombrement et d'une concurrence illimitée.
Je craindrais de faire injure à ceux de mes honorables confrères qui prendront la peine de me lire en cherchant à prouver l'utilité, la nécessité même pour le médecin d'être lettré. Sa vie tout entière doit être une vie de labeur, de méditation et de tra~ vail intellectuel. Sans les lettres, comment connaîtrait-il les chefs-d'œuvre de l'antiquité, et même les travaux modernes des nations voisines ? L'étude n'est pas seulement pour lui un délassement délicat, mais elle forme son goût, fortifie son esprit et perfectionne son jugement. // n'y a pas d'état qui exige plus d'éludés que le leur, écrit J.-J. Rousseau dans un jour de justice ; par tous les pays, ce sont les hommes les plus véritablement utiles et savants. On peut citer, il est vrai, quelques médecins complètement illettrés, qui sont parvenus cependant à une assez haute célébrité dans l'art de guérir. Mais ces exemples, d'ailleurs si
devoirs professionnels du médecin, à la Société médicale du I" arrondissement de Paris, dans la séance du i3 janvier i853 [Union médicale, i853). C'est un modèle de bon goût et de bon sens médical et nous sommes heureux de remercier l'auteur de l'obligeance avec laquelle il nous a permis d'en faire profiter nos lecteurs.
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rares, ne doivent pas être proposés comme modèles à imiter. La nature avait doué ces privilégiés d'une grande intelligence et d'aptitudes spéciales. Toutefois, quels obstacles n'ont ils pas eus à surmonter, quel travail opiniâtre ne leur a-t-il pas fallu pour parvenir à obtenir un succès qui les ennoblit et les honore !
Je m'abstiens de retracer les qualités de l'esprit et du cœur nécessaires à celui qui se destine à l'art de guérir. On a signalé en particulier le talent d'observation, le goût des études sérieuses, l'amour de ses semblables, le désir d'être utile et d'acquérir de la gloire. Certains auteurs, Hippocrate • lui-même, n'ont pas dédaigné d'indiquer les avantages physiques qu'il est désirable de trouver en lui. Indépendamment d'une santé assez robuste pour résister à toutes les fatigues et aux causes d'insalubrité, le médecin, comme tous les hommes appelés à être fréquemment en contact avec leurs semblables, doit avoir un extérieur agréable et distingué, plutôt que vulgaire et repoussant. Heureux lorsqu'on peut dire de lui comme Voltaire de Silva :
II sait l'art de guérir autant que l'art de plaire.
Toutefois, le visage du médecin doit porter l'empreinte de la réflexion et de l'étude, plutôt que celle des grâces et de la frivolité ! Une figure austère et grave imprime la confiance et un respect involontaire. Enfin, l'expérience a prouvé que le physique le plus disgracieux n'empêche point un homme d'un mérite réel de réussir.
J'ai toujours envisagé avec effroi le moment où le jeune médecin, quittant les bancs de l'école, justement fier d'un titre acheté par tant de veilles et de fatigues, est jeté tout à coup dans un monde où il ne rencontre ordinairement que des inconnus, des indifférents ou même des jaloux. Il faut reconnaître,
I. Hippocrate, Œuvres complètes, trad, E. Littré. Paris, iSSg-
Pratique médicale.
d'ailleurs, que les cours et les livres n'enseignent pas lart de guérir; ils apprennent la théorie, que développe et féconde ensuite la pratique. Combien nos premiers pas dans la profession sont hésitants et difficiles ! On voit, il est vrai, des talents précoces et des hommes doués d'un tact particulier qui est presque un instinct de divination; mais, quelque privilégiés et intelligents qu'on suppose les médecins, la théorie ne remplace néanmoins jamais pour eux l'expérience, et l'on peut répéter avec Baglivi : MuUasunt in praxi qiia nec dicinec scribi pàssunt.
Dans l'antiquité, la médecine était une sorte d'initiation pour laquelle l'élève apportait au maître une rétribution proportionnée au service rendu i. Mais celle-ci n'acquittait pas entièrement la dette de la reconnaissance. On voit dans le Serment d'Hippocrate 2 que l'élève jurait en outre de ne point divulguer aux profanes les secrets de la science, et promettait de les communiquer gratuitement aux fils de ses maîtres. A cette époque, les grands médecins exerçaient sur les jeunes praticiens un salutaire patronage. L'histoire nous apprend même que plusieurs, à l'exemple de Ménécrate, qui se faisait ridiculement appeler Jupiter sauveur, ne visitaient les malades et ne paraissaient en public qu'accompagnés d'un grand nombre d'élèves.
Aujourd'hui, le patronage n'existe plus, et toute espèce de protection a disparu. Lorsque le jeune médecin se fixe à la campagne ou dans une petite ville, il peut encore, grâce aux relations de famille, se créer une clientèle. Mais, dans une grande
I. Platon, dans le Protagoras, s'exprime en ces termes : Dis-moi, Hippocrate, si tu voulais aller trouver ton homonyme, Hippocrate de Ces, de la famille des Asclépiades et lui donner une somme d'argent pour ton compte; et si l'on te demandait à quel personnage tu portes de l'argent en le portant à Hippocrate, que répondrais-tu? — Que je lui porte en sa qualité de médecin. - Dans quel but? — Pour devenir médecin moi-même,
^^2^. Hippocrate, Œuvres complètes, trad. E. Littré. Paris, iSSg-
Commentaires de l'Ecole de Salerne.
cité, comment attirer sur soi les regards sans l'emploi des moyens d'intrigue ou de publicité qui répugnent à tout cœur honnête?
Les médecins ont des devoirs sacrés à remplir les uns envers les autres. Et d'abord, le titre de confrère n'indique-t-il pas que nous appartenons tous à une famille créée par la science, unie par une charité intelligente, à laquelle nous devons sans cesse aflfection et dévouement? Faisons à autrui ce. que nous voudrions qui nous fût fait : aimons-nous ; tel est le précepte dont le médecin doit faire sa règle invariable. Le jour où cette maxime sera gravée dans tous les cœurs, nous n'aurons plus d'autre devoir à proposer aux médecins dans leurs relations confraternelles. Du reste, nous le constatons avec bonheur, et nous le proclamons bien haut : on voit souvent régner entre médecins une amitié sincère. Espérons mieux encore. Il faut que nos rapports avec des confrères, même inconnus, deviennent un échange de bons procédés. Ce serait peu de démasquer la calomnie, de repousser la médisance et le blâme qui s'attaquent à eux; on doit accueillir leur éloge avec joie, faire respecter leurs actes et leur caractère, et s'interdire sévèrement ces demi-mots de louange, qui sont une critique hypocrite.
Dans toute maladie dont l'issue paraît douteuse, dans toute opération chirurgicale de quelque gravité, dans toute circonstance enfin. où la confiance des familles n'est point entière, le médecin mettra sa responsabilité à couvert, en s'édairant des conseils ou en s'appuyant sur l'autorité d'un confrère expérimenté. La conduite de ce dernier ne serait pas celle d'un honnête homme, si une seule de ses paroles pouvait devenir préjudiciable à la réputation du médecin ordinaire, dont le diagnostic et le traitement sont le plus souvent confirmés par les consultations. Pourquoi donc celui à qui revient le principal mérite se trouve-t-il à un rang secondaire, tandis que les consultants seraient presque exclusivement honorés?
II est peu de médecins de nos jours qui ne reprochent à quel-
Pratique médicale.
que praticien célèbre des moyens peu délicats de capter la confiance des malades et d'en augmenter le nombre. Nous sommes porté à taxer d'exagération, sinon d'injustice, des accusations aussi graves. Tout médecin appelé en consultation qui consent à continuer des soins, en l'absence et au détriment d'un confrère qui l'avait honoré de sa confiance, commet un acte d'indélicatesse injustifiable. Nous sommes persuadé que si ces faits blâmables se sont présentés quelquefois, ils deviennent de plus en plus rares. Il suffit toutefois qu'un tel reproche ait été formulé pour nous mettre en garde contre toute espèce d'empiétement. Le médecin doit respecter les droits de ses confrères, et principalement ceux des plus jeunes. Il doit même se servir de l'autorité que lui donnent la science et l'âge pour éclairer les malades sur leurs injustes préventions, en faisant ressortir le mérite de ses confrères.
Je ne parlerai pas de ces animosités implacables suscitées quelquefois par la rivalité de science, de réputation et d'intérêt. Chacun se rappelle le mot cruel de Bouvart, qui ne déposa point sa haine, même sur la tombe de Bordeu ; ]e n'aurais jamais cru, s'écria-t-il, qu'il fût mort liori^ntalemmt. Jacques de Le Boë, professeur au Collège de France, ne pardonna point à son élève Vésale de l'avoir surpassé; mais celui-ci, appréciant les hommes à leur juste valeur, dédaigna toujours de répondre à ses ennemis. Passons également sous silence les tristes effets des blessures d'amour-propre dont nous avons été témoins entre des savants également recommandables par le mérite, et reposons nos regards sur l'amitié qu'on a vu régner entre des rivaux de gloire et de renommée. Citons enfin un seul trait, mais l'un des plus honorables, de dévouement confraternel : Freind, nommé en 1722 député au Parlement, s'éleva avec tant de force contre le ministère, qu'il fut accusé de haute trahison et renfermé à- la Tour de Londres. Six mois après, le ministre, étant tombé dangereusement malade, appela le célèbre Mead. Celui-ci refusa ses soins au ministre jusqu'à ce qu'il eût mis en liberté Freind, son ami, ce qui fut accordé sur-le-champ. Le soir même, Mead remit
Commentaires de VÉcole de Salerne.
à Freind cinq mille guinées qu'il avait reçues en traitant les malades de son ami pendant sa détention.
Les médecins doivent faire des efforts continuels pour se maintenir au courant de la science, qui marche sans cesse et dont il n'est donné à personne d'entrevoir les dernières limites. Dans notre carrière, plus encore que dans toute autre, s'arrêter serait reculer; et le médecin stationnaire au milieu du mouvement universel deviendrait bientôt un praticien routinier. Ainsi donc, il ne faut espérer, il ne faut demander ni trêve ni relâche dans notre laborieuse profession.
Est-ce à dire que tout plaisir, toute distraction, soient défendus au médecin? Non, sans doute, quoique pratiquant un art sérieux, il n'est pas tenu de vivre éloigné de la société; il peut même y porter un aimable enjouement; mais comment acquérir une érudition profonde, comment aspirer à devenir un Frédéric Hoffmann, un Haller, un Barthez, un Boerhaave, un Bichat, un Astley Cooper, un Dupuytren, si l'on fréquente constamment les salons, les théâtres et les autres lieux publics?
Homme de bonne compagnie, le médecin doit donner partout l'exemple de la modération et se faire remarquer dans le monde par sa tenue et non par sa bizarrerie. L'excentricité des manières et des vêtements a pu ne pas nuire à de véritables savants, mais elle ne sauve pas du ridicule les gens médiocres. Hippocrate conseille de se parfumer d'odeurs agréables. L'expérience a prouvé que les plus suaves ont leurs inconvénients ; le médecin ne doit demander à l'art qu'une exquise propreté.
Quelques-uns, à l'exemple d'Hippocrate et des anciens philosophes, aiment à fréquenter les pays lointains et savent en rapporter de précieux matériaux pour la science. Si les voyages ont leur utilité, surtout pour l'étude des eaux thermales, ils ne sont pas indispensables, toutefois, dans un siècle où la presse et l'imprimerie mettent sans cesse en communication les hommes £t les idées. D'ailleurs, la principale étude du médecin, c'est l'homme. A 1 exception de certaines maladies spéciales, celui-ci
Pratique médicale.
présente en tous lieux les mêmes caractères essentiels et à peu près les mêmes infirmités. Tout praticien doit donc étudier avec un soin particulier la localité qu'il habite, afin de bien connaître le génie des maladies régnantes et la méthode curative dont l'expérience a prouvé l'efficacité.
Parmi les délassements permis au médecin, nous citerions volontiers la musique, cet art vénérable et cher aux dieux, selon Plutarque, si elle ne lui dérobait pas un temps précieux et si le renom même de grand artiste ne pouvait nuire à sa réputation comme savant et comme praticien. Cependant plusieurs grands médecins dans l'antiquité, Hérophile en particuher, furent des musiciens habiles. Boerhaave avait un goût passionné pour la flûte ; Fournier Pescay et notre célèbre Laennec excellèrent aussi dans cet art ; Orfila avait une belle voix, qui a fait longtemps l'admiration des dilettanti parisiens. Enfin, les anciens avaient réuni dans Apollon l'art de la musique et celui de la médecine, attendu, dit Bacon, que le génie de ces deux arts est presque semblable, et que l'office du médecin consiste proprement à monter et à toucher la lyre du corps humain , de manière qu'elle ne rende que des sons doux et harmonieux.
On ne rencontre pas dans la famille médicale un moins grand nombre de poètes que de musiciens. Il ne faut point s'en étonner, en songeant que, si notre science exige les qualités solides du raisonnement, l'imagination devient la source des découvertes, et l'inspiration seule fait les grands praticiens, comme elle forme les musiciens et les poètes.
Dans l'antiquité, Nicandre de Colophon, de la secte des empiriques, décrivit en vers les animaux venimeux, ainsi que les plantes toxiques, les accidents qu'ils occasionnent et les remèdes auxquels on doit recourir.
L'empereur Sévère aimait à lire les poésies de son médecin Serenus Sammonicus, qui plus tard fut mis à mort par ordre de Caracalla .
Le bénédictin Œgidius, médecin de Philippe-Auguste, écrivit
5 58 Commentaires de V École de Salerne.
en hexamètres latins, sur la vertu des médicaments et la connaissance du pouls, un poème que l'on enseigna longtemps dans les écoles.
Grevin, médecin de Marguerite de France, avait fait paraître deux tragédies et deux comédies avant l'âge de quatorze ans.
Garth, médecin en chef de l'armée anglaise, ami d'AdJisson et protecteur de Pope, qui a souvent fait l'éloge de ses compositions, faisait marcher de front les sciences et les belles-lettres ; son poème the Dispensary, imité du Lutrin, eut une grande vo,gue ; le sujet est une bataille entre les médecins et les pharmaciens; on y trouve de fines critiques et des descriptions charmantes dont quelques digressions déplacées ne peuvent faire oublier le mérite.
Les deux frères Gaspard et Scipion Abeille, souvent loués par Percy, cultivèrent à la fois la poésie et la chirurgie militaire, sans laisser, toutefois, une véritable réputation dans aucun de ces deux arts.
Tout le monde sait que la Callipédie, si remarquable par sa belle versification, a été inspirée par les études médicales de son auteur.
Fracastor, médecin du pape Paul III, a rendu son nom immortel par le poème de la Syphilis, que l'élégance du style, la richesse des images et la beauté des descriptions ont fait placer à côté des Géorgiques.
Enfin, le célèbre Haller réunit à des connaissances encyclopédiques un talent remarquable pour la poésie; il publia la première édition de ses odes et de ses lettres en vers, peu de temps après que le grand conseil de Berne lui eut décerné le titre de professeur d'anatomie .
La poésie a des entraînements auxquels ne résistèrent pas Richelieu et Louis XIV parmi les modernes, Cicéron, Brutus
I. Louis XIV consulta Boileau sur quelques vers de sa façon : « Sire, lui dit l'auteur des 5fl<fres, rien n'est impossible à Votre Majesté. Elle a voulu faire de mauvais vers, et elle a réussi. »
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et César chez les anciens. <( César et Brutus ont aussi fait des vers, dit Tacite, et les ont placés dans les bibliothèques publiques. Poètes aussi faibles que Cicéron, mais plus heureux, parce que moins de personnes ont su qu'ils le furent. » La publication de mauvais vers pourrait devenir fatale à la réputation d'un homme d'Etat et d'un savant. Le jour où Gœthe et Schiller furent pror clamés les deux premiers poètes de l'Allemagne, ils cessèrent d'être médecins. Nous devons imiter la réserve de Marc Antoine Petit, qui combattit son goût presque irrésistible pour la poésie et ne laissa imprimer que des pièces fugitives, préférant devenir l'un des chirurgiens les plus accomplis de son époque ; et celle de Pariset, qui eut le bon sens de ne pas publier la tragédie de sa jeunesse, se contentant de la lire à quelques amis, et la déclamant d'une manière admirable. Nous conseillons donc aux médecins de ne jamais oublier les préceptes de Boileau et de Molière, au sujet des vers que l'on a la tentation de livrer à la publicité, et même de ne cultiver la poésie qu'à titre de distraction et pour satisfaire le besoin impérieux du cœur.
« Autrefois, dit Celse, la .médecine fut considérée comme une branche de la philosophie, et ceux qui les premiers s'adonnèrent à l'étude de la nature s'occupèrent aussi du traitement des maladies. Plusieurs philosophes célèbres étaient très instruits en médecine, et principalement Pythagore, Empédocle et Démocrite. Disciple de ces derniers, Hippocrate sépara la médecine de la philosophie. « Oui, assurément, médecine et philosophie sont deux sciences essentiellement distinctes. Mais comment le mé^ decin ne serait-il pas philosophe? Il voit à chaque instant se dérouler devant lui les grands mystères qui portent son esprit à la recherche des causés, la génération des êtres, la vie, l'organisation, le sommeil, la maladie, et enfin la mort, ce redoutable problème de la destinée humaine. Sans esprit d'observation, sans philosophie, les œuvres du médecin ne seraient que des maté-
I. Auguste, auteur lui-même d'une tragédie d'Ajax, défendit de publier la tragédie d'Œdipe de son oncle J. César.
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riaux sans vie et sans coordination ; les grandes vues, l'esprit de synthèse et de généralisation ne se trouvent que chez le savant vraiment philosophe. Et puis, combien cette étude ne lui est-elle pas nécessaire, non seulement pour étendre et fortifier son intelligence, mais encore pour consoler son cœur et verser un peu de baume sur les amertumes, les tristesses et les déceptions d'une carrière où les plus heureux mêmes trouvent des larmes, où les routes les plus faciles sont encore semées de rudes épines?
J'ose à peine énoncer les vertus qu'on doit s'attendre à trouver chez le médecin vraiment digne de ce nom ; car il faudrait les nommer toutes, tant l'exercice de ses fonctions délicates exige de patience, de sagesse, de courage, de dévouement et d'abnégation. Ne lui demande-t-on pas la -douceur, la modération, la modestie, la décence, la charité, etc. ? Je craindrais d'offenser la délicatesse de mes lecteurs en nommant la probité ; car, dans les comptes rendus de la justice criminelle en France, aucune profession ne fournit un aussi petit nombre d'accusés que la nôtre. Quintilien a défini l'orateur : vir lonus dicendi peritiis; on pourrait, avec plus de vérité encore, définir le médecin : vir bonus medendi peritus,
Parlerai-je de ce redoutable pouvoir du médecin sur la vie de ses semblables? Il deviendrait criminel, non seulement en administrant des poisons capables de donner la mort, mais encore en s'abstenant de prescrire les remèdes qui pourraient la prévenir. Heureusement que dans notre profession les crimes sont aussi rares que les exemples de vertu et de grandeur d'âme sont fréquents; et cependant la calomnie n'a pas toujours épargné les plus nobles caractères.
Aristote fut soupçonné, suivant Pline, d'avoir fourni le poison dont périt Alexandre.
On rapporte qu'après avoir battu Antoine devant Modène, Auguste, voulant se débarrasser de deux rivaux de gloire, avait tué de sa propre main le consul Hirtius et fait empoisonner Pansa par Glycon, son médecin; mais Brutus, dans une lettre à
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Cicéron, réfute cette accusation, en rendant pleine justice à la loyauté et à la droiture du cœur de Glycon.
Bilguer, chirurgien général des armées prussiennes, ayant développé et mis en pratique une doctrine pleine de réserve sur l'amputation immédiate après les fractures occasionnées par les coups de feu, ne fut-il point accusé, lui, honnête et loyal chirurgien, d'avoir sacrifié les malheureux soldats aux calculs d'une criminelle avarice?
Quand on connaît l'épouvantable dépravation qui régnait dans l'ancienne Egypte, on ne saurait s'étonner des méfaits reprochés aux lithotomistes d'Alexandrie. Quelques-uns d'entre eux, à l'instigation de l'usurpateur Triphon, répandirent, dit on, le bruit que le jeune Antiochus était atteint de la pierre, et, sous le prétexte de l'en délivrer, ils le firent périr dans l'opération.
Plaçons en regard de ce crime la belle conduite d'un médecin arabe trop peu connu, quoique l'un des hommes les plus savants du ixe siècle.
Un calife offrit à Honain" une somme d'argent considérable, à la condition qu'il indiquerait un poison capable de tuer sans laisser aucune trace. Le médecin répondit qu'il connaissait des médicaments et non des poisons. Plongé dans un cachot pendant plusieurs mois, Honain s'y Hvra opiniâtrement à l'étude. Les mêmes offres lui ayant été renouvelées, avec menace de mort en cas de refus : « La religion, répondit le savant, m'ordonne de ne pas faire le mal ; la médecine est exclusivement destinée à soulager l'humanité. — Vos lois sont sublimes, » s'écria le calife, étonné de tant de vertu, et il fit rendre au médecin des honneurs dignes de son courage.
En faisant le panégyrique des hommes versés dans l'art de guérir, on vante presque toujours le désintéressement; cette vertu, en effet, est une de celles qu'ils pratiquent le mieux. Laurt plus quant auri était la devise particulière de Guillaume Duval, mort en 1646, doyen des professeurs du Collège de France.
Van Helmont, après avoir fait l'abandon de sa fortune à sa
5^2 Commentaires de l'École de Saler,
^œur et renoncé aux privilèges que lui assurait sa naissance n avait appris la médecine que pour la pratiquer comme une œuvre de charité.
Garth, comblé des faveurs delà fortune, ne recevait que pour donner, et son désintéressement était tel, qu'on disait de lui que nul médecin ne savait mieux son état et moins son métier.
De toutes les professions, soit manuelles, soit libérales, il n'en est pas une seule, avons-nous dit, qui exige d'aussi grands sacrifices, entraîne plus de fatigues, condamne à de plus rudes épreuves et conduise plus rarement à la fortune. Le médecin, sans aucun doute, doit se montrer désintéressé ; il le fait chaque' jour, et sa charité est vraiment inépuisable. Tous, nous blâmons certainement la conduite de Pierre d'Abano,qui ne voulait jamais sortir de Bologne, pour aller voir un malade, à moins de 50 écus à la couronne par jour. Il en demanda 400 par jour pour aller à Rome soigner Honoré IV, ce qui ne fut point accepté. Nous reconnaissons toutefois que, la plupart du temps, les honoraires dont on paye les services du m.édecin sont dérisoires. On voit des personnes, méconnaissant la dignité de son caractère et les véritables mobiles de son cœur, mettre leur fortune à sa disposition, dans le cas où il parviendrait à sauver un être adoré. La guérison obtenue, il ne reste parfois, comme dette de reconnaissance, qu'une amitié douteuse et, peut-être, un souvenir importun; car, ainsi qu'Aristote le fait observer, h bienfait est ce qui vieillit le plus lot.
Remarquez que les gens riches prodiguent souvent pour satisfaire un vice ou leur vanité, en donnant une fête splendide, plus d'or qu'ils n'en accordent au sauveur de leur femme ou de leur fils. Cependant il faut de la fortune au médecin non seulement pour élever sa famille et tenir son rang, mais encore pour accomplir sa tâche. Le bonheur de donner est la plus agréable jouissance de la richesse. Quel est le praticien de nos jours, assez favorisé de la fortune pour pouvoir, à l'exemple de Bouvart, guérir un mélancolique, dont les affaires étaient dérangées, en
Pratique médicale.
lui donnant 30,000 fr. ? La rémunération trop faible de ses services le met dans l'impuissance d'achever la guérison du pauvre. Ainsi, afin de pouvoir se montrer désintéressé et charitable, ilfaut que le médecin soit riche, et lui refuser des honoraires proportionnés aux services rendus, c'est lui ôter les moyens de suivre la plus douce inclination du cœur : la charité.
Il n'est pas assurément de vertu plus nécessaire aux médecins que la pureté des moeurs. Du temps de l'empire romain, on leur reprocha d'avoir introduit l'adultère jusque dans les familles impériales. Une telle accusation ferait supposer que les calomniateurs de notre art ne connaissaient point l'histoire de cette époque, où le vice s'était infiltré dans les veines de ces fiers conquérants et vengeait l'univers vaincu :
Luxuria incubuit, victumque ulciscitur orbem.
Mais, tout en repoussant comme injustes les reproches adressés au médecin, nous lui recommandons de se pénétrer des préceptes d'Hippocrate, de se montrer respectueux envers les femmes, plein de réserve et de décence dans l'intérieur des familles, de ménager enfin, dans toutes ses questions et dans l'exploration des organes souffrants, la pudeur des personnes du sexe. Sans une sévérité scrupuleuse, combien l'homme qui entre à toute heure dans le sanctuaire des familles, dont la santé et parfois l'honneur lui sont confiés, ne pourrait-il pas devenir dangereux 1 Initié à toutes les faiblesses, a toutes les défaillances de la nature, et confident sans le vouloir des plus terribles secrets, le cœur du médecin doit être scellé et impénétrable comme la tombe.
Je parle du secret; j'en sais qui, en toute occasion, l'ont placé au rang des plus impérieux devoirs, qui se sont révoltés lorsque, dans un moment de passion politique, le gouvernement voulut leur iniposer l'obligation de dénoncer le blessé dont ils avaient pansé la plaie encore saignante et de trahir l'hôte qui venait avec confiance se réfugier sous la protection de leur cœur généreux .
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Alors, il nous en souvient, nous protestâmes avec énergie contre les prétentions de l'autorité, contre des doctrines faites pour abaisser notre caractère et avilir une profession dont l'indépendance seule compense les pénibles épreuves et les rudes fatigues. Une juridiction plus en harmonie avec nos principes est sortie des luttes courageuses entreprises par quelques médecins pour sauvegarder nos droits et notre dignité! Aujourd'hui, appuyés sur plusieurs arrêts de la Cour souveraine, nous pouvons le proclamer avec assurance : le médecin, maître des secrets des malades, ne doit jamais les trahir, et demeure seul juge de ce qu'il doit taire et de ce qu'il peut avouer
Nous avons cité la modestie parmi les qualités nécessaires au médecin ; ajoutons toutefois qu'un désir modéré de gloire et de réputation, loin de lui être interdit, prouve au contraire l'élévation de ses sentiments et le pousse à s'illustrer par d'éclatants services et par des ouvrages où se consume sa vie laborieuse. Mais il est rare que, même parmi les plus instruits et les plus capables, un grand nombre de médecins parviennent à la célébrité. Nous avons vu de nos jours des praticiens éminents, dont le nom assurément ne survivra pas au souvenir de leurs contemporains, et des malades qu'ils ont en quelque sorte rappelés à l'existence. On peut dire d'eux ce que Réveillé-Parise disait d'Alibert : qu'il avait placé sa gloire en viager. Un petit nombre de savants, à peine, laissent un nom que répète la postérité; la vie de la plupart des praticiens est toute dans leurs œuvres ; elles disparaissent de la mémoire des hommes comme l'arbre qui dans sa verdeur a poussé des fleurs et des fruits ; parvenu à la vieillesse, le bois infécond tombe sous la cognée, est jeté dans l'âtre^ de l'arbre qui nous a nourris, il ne reste bientôt que des cendres balayées par le vent.
I. Voyez Hemar, Le secret médical au point de vue de la révélation des crimes et des délits. [Ann. d'hyg., 1860, 2e série, tome XXXI, p. 187.)
Pratique médicale.
Il est peu de carrières dans la vie qui n'exigent une certaine habileté. Nous connaissons quelques hommes d'un savoir profond et d'un mérite incontestable, qui languissent à peu près ignorés et finissent presque par douter d'eux-mêmes, tandis que des médecins d'un mérite très problématique réussissent quelquefois et usurpent effrontément la confiance publique. Il est pénible de l'avouer, un certain fond de charlatanisme a contribué parfois au succès. D'ailleurs, pourquoi ne pas le dire? les gens du monde sont impropres à discerner le mérite réel du médecin, et c'est dans les classes élevées qu'on trouve les plus faux jugements .
Dans le monde, où l'esprit superficiel et le savoir faire passent avant le mérite et le talent, on ne croit habile que le médecin en vogue, celui qui affiche le faste et fait parler de lui, soit en bien, soit en mal : c'est dans tous les temps qu'on voit, dit Bacon, du moins quant à l'opinion vulgaire et à la renommée, les charlatans, les vieilles femmes et les imposteurs, rivaliser en quelque manière avec les médecins et lutter avec eux pour la célébrité des cures. Mais qu'en arrive-t-il? Que les médecins se disent à euxmêmes comme Salomon : Si le succès de l'insensé et le mien sont absolument les mêmes, à quoi m'aura servi de m'être appliqué davantage à la sagesse?
Toutefois, on doit faire une distinction importante entre le médecin proprement dit et le chirurgien.
Le premier réussit quelquefois avec peu de science, mais avec beaucoup de savoir faire; le chirurgien inhabile ne réussit jamais; les qualités de celui-ci sont promptement jugées et appréciées, même par les personnes étrangères à l'art de guérir. Ainsi le coup d'œil, la dextérité, le sang-froid imperturbable révèlent le chirurgien de mérite; le grand Haller n'osa jamais pratiquer une opération sur le vivant; Richerand le fit toujours avec maladresse.
^ Des qualités moins extérieures, si je puis ainsi dire, et plus difficiles à apprécier, sont le partage du médecin. Doit-on attribuer
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le succès de ceux qui réussissent, malgré leur peu de savoir, uniquement à Vart de mettre en œuvre de médiocres qualités ? L'avenir ■de l'homme est souvent livré au hasard, ou du moins à des circonstances fortuites qui n'empruntent rien à sa prévoyance et à sa sagesse.
Quoi qu'il en soit, on doit flétrir toute intrigue, toute manœuvre, tout artifice employés pour fixer l'attention publique et ■capter la confiance des malades. La fin même ne justifie pas toujours les moyens; il faut que ceux-ci soient honorables et puissent être avoués par la probité la plus rigide.
On veut généralement que le chirurgien soit jeune encore, tandis qu'on accorde plus de confiance au vieux médecin. Ces jugements ne sont-ils pas trop absolus? Oui, le meilleur médecin •est celui qui a beaucoup appris, beaucoup vu, beaucoup observé; mais il ne mérite la préférence qu'à k condition d'avoir conservé intacts ses facultés et surtout son jugement. Plusieurs médecins, quoique jeunes, sont déjà vieux desavoir et d'expérience; Baglivi mourut à trente-neuf ans et Bichat à trente-un. Il y a des hommes chez qui la nature supplée au nombre des années et qui, malgré leur jeunesse, se montrent féconds en ressources et remarquables par la prudence et la sagacité. D'un autre côté, nous vivons vu de grands chirurgiens, et en particulier Dubois, Boycr, Dupuytren, Lisfranc, Jean Dominique Larrey, etc., conserver dans la maturité de l'âge une sûreté de coup d'œil et une habileté manuelle qu'auraient pu envier tous les jeunes opérateurs.
On se demande quelquefois s'il est convenable qu'à un certain ternie de sa carrière le médecin renonce à l'exercice d'un art bienfaisant, et à quel âge il doit songer au repos et à la retraite. Le soldat qui a glorieusement servi son pays, criblé de blessures et accablé de fatigues, dépose son épée sans honte; le magistrat descend parfois du siège où ses cheveux ont blanchi; dans toutes les conditions, celui qui a payé sa dette à la société a le droit incontestable de demander la tranquillité pour sa vieillesse et de passer loin des agitations du monde et des affaires les instants si
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courts qui le séparent de la tombe. Non seulement le médecin peut en agir ainsi sans manquer à ses devoirs professionnels, mais encore il le doit lorsque sa vigueur s'éteint, quand ses facultés actives l'abandonnent, quand la vieillesse s'appesantit sur lui et enlève un à un les dons brillants que la nature lui avait prodigués. Mais, de même que la patrie, dans un péril suprême, peut demander au vieux guerrier sa dernière goutte de sang, de même aussi la société, décimée par quelque fléau, a toujours le droit de faire appel au courage et à l'expérience du praticien au fond de sa retraite, et jamais la voix du malheur ne les réclame en vain.
Lorsque le médecin conserve, en dépit des ans, k plénitude de ses facultés, il lui est loisible, sans doute, de continuer l'exercice de sa profession.
Ajoutons avec douleur que la nécessité lui en impose 'jouvent la dure obligation. L'homme qui a consacré toute son existence au soulagement de ses semblables n'a pas toujours rencontré dans leur cœur assez de reconnaissance pour que sa vieillesse se trouve à l'abri des premiers besoins de la vie.
On voit des praticiens tels que Double, Fouquier, Hufeland,. donner des consultations et visiter des malades quelques jours avant leur mort, Bordeu èt Récamier peu d'heures même auparavant. Bouvart, dont la gloire comme praticien aurait été sipure s'il avait connu la douceur et l'indulgence, préférait renoncer à la vie qu'à sa profession; lorsqu'il s'aperçut que sesfacultés baissaient, l'existence lui devint à charge; dans sa dernière maladie, il consentit à voir Mac-Mahon, mais il refusa toutes espèces de remèdes, en ajoutant : « Aussi longtemps que j'ai pu être utile, k vie a eu quelque attrait pour moi, mon jugement est déjà prononcé ; j'ai oublié le passé ; le présent n'est plus pour moi qu'un point imperceptible ; le futur est ce qui m'occupe. » Il rendit le dernier soupir le 19 janvier 1787.
Combien de glorieux exemples nous offre k carrière de certains médecins I
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Ici, c'est Hanion donnant son bien anx pauvres, vendant même sa bibliothèque et se retirant dans la solitude de Port- Royal pour mener pendant trente ans la vie la plus austère; il n'en sortait que pour aller visiter, secourir et consoler les pau- -vres malades de la campagne.
Là, c'est Geoffroy (Etienne-Louis), non moins célèbre zoologiste que praticien distingué. Pendant cinquante ans, il ne cessa de donner des soins à tous les malades riches et pauvres. Désignant à son confrère Andry ceux qu'il lui confiait pendant .une absence, il en avait marqué quelques-uns d'un signe particulier et lui recommandait de les visiter avec plus de soin, ■attendu, dit-il, qu'ils ne payaient pas. Ruiné par la Révolution et conservant à peine une modeste aisance, il se retira à Chartreuve, près de Soissons, où il mourut en 1810, âgé de quatre-vingt-cinq ans. Dans sa modeste retraite, il ne refusa jamais ses avis aux pauvres. Forcé, par les vœux des habitants de Reims et de Soissons, de se rendre une fois par an dans ces deux villes, Geoffroy <ionnait aux plus nécessiteux de ses consultants l'argent que lui donnaient les riches, ne le considérant pas comme son bien propre.
Le médecin peut donc choisir entre tant de modèles également honorables. Cependant je ne crains pas de l'avouer, il m'a toujours paru plus digne de sa noble mission de ne point attendre que la confiance se retire de lui pour aller dans la retraite demander à l'étude, à la philosophie et à la religion de la force et des consolations pour la vieillesse. Un grand poète qui était médecin luimême, et par conséquent aurait dû connaître mieux les hommes de sa profession, Goethe a osé dire : la destinée du médicin est de vivre heureux , de faire le bien et de mourir avec grâce. Vivre heureux, quelle dérision! Mourir avec grâce.... Jouons-nous donc Ja comédie comme Octave * ? Non, assurément, et quoique, sui-
I. Auguste mourut à Noie d'un flux d'entrailles Sa fin, ■comme il l'avait toujours désiré, fut douce et prompte. Le dernier jour, il chercha par des soins de toilette à dissimuler l'altération de ses traits et la pâleur de ses joues, fit venir ses
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vant l'abbé de Rancé, ceux qui meurent, bien ou mal, meurent souvent plus pour ceux qu'ils laissent dans le monde que pour eux-mêmes, cependant l'homme qui, à l'exemple du médecin, a vu la fragilité de toutes les choses humaines, de la grandeur, de la richesse, de la santé, du bonheur même, cet homme n'arrive jamais sans des pensées graves et sérieuses devant cette seule réalité de la vie : la mort, ce rien de tout, ou plutôt cette initiation à la seule vraie science, la destinée de l'âme. Le médecin n'a-t-il pas besoin de se recueillir devant cette épreuve suprême, à moins qu'on ne pense de lui que toute sa vie, comme celle du véritable philosophe, a dû être une méditation de la mort?
J'arrive aux devoirs des médecins envers les malades, dont la vie et la santé sont un dépôt sacré sur lequel on ne saurait veiller avec trop de sollicitude. Combien cette responsabilité est pesante pour l'homme de bien ! N'a-t-il rien négligé pour prévenir le mal, pour le combattre, pour en arrêter les progrès? Le malheur survenu ne peut-il être attribué à son ignorance, ou seulement même à son imprévoyance? Deux ennemis implacables lui font une guerre à outrance, l'opinion et sa conscience; cette dernière même n'est pas la plus facile à apaiser. Aussi, toujours vigilant dans son apparente insouciance, toujours inquiet, malgré la sérénité de son front, le médecin ne goûte jamais de repos. S éloigne-t-il pendant quelques jours du théâtre habituel de sa pratique, il craint, pendant cette absence, les malheurs imprévus qui peuvent frapper ses clients ; il redoute même de s'en voir imputer une partie, car on sait que la connaissance du tempérarnent des malades peut inspirer au médecin habituel des moyens d'obtenir une guérison inespérée.
Combien le caractère, et nous pouvons dire les préjugés et les
amis et leur demanda s'il leur paraissait avoir bien joué le drame de la vie, en ajoutant: Si tout est bien, donnez vos applaudissements à ce jeu, et tous ensemble battez des mains -avec plaisir.
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caprices des malades n'exigent point tout à la fois de prudence, de souplesse et de fermeté de la part du médecin ? Les uns, craintifs à l'excès, se perdent en divagations, exagèrent leurs plus légères douleurs ; d'autres, par leur taciturnité et des réticences calculées, semblent vouloir le tromper et lui laisser ignorer l'origine du mal. Ceux-ci se fâchent lorsqu'on les rassure, ceux-là quand on ne leur cache pas assez ses alarmes ; on vous reproche votre physionomie triste ou gaie, on interprète votre silence, on veut que l'avenir n'ait pour vous aucun voile, aucun nuage. Quelques malades demandent des explications sans fin et se montrent d'une exigence intolérable ; le médecin leur appartient : ils prétendent disposer de son repos, de ses occupations et môme de ses plaisirs. Et, comme si ce n'était pas assez des malades, les parents, les amis, les indifférents même mettent la longanimité du médecin à l'épreuve, scrutent ses regards, interprètent ses moindres paroles et veulent parfois exiger qu'il désigne une maladie qui n'est pas encore caractérisée et prévoie une issue qui est connue de Dieu seul.
Entouré de tant de difficultés, le praticien a besoin d'une grande circonspection et d'une rare sagacité. Maître de la confiance des malades, il saura la faire tourner habilement à leur profit : « Les maladies, dit Celse, ne se guérissent pas par de beaux discours, mais par des remèdes. Un homme sans facilité pour s'exprimer, mais qui connaîtrait bien les préceptes consacrés par l'expérience, serait plus grand médecin que celui qui, négligeant cette connaissance, aurait exclusivement cultivé l'art de la parole. » Celse a raison. Toutefois l'art de la parole, dont on use sobrement, peut devenir l'art de persuader. La confiance qu'on inspire aux malades, et l'espérance dont on les nourrit viennent en aide aux bons soins et secondent puissamment l'action des remèdes sagement prescrits. Sans heurter leurs opinions, en respectant même leurs préjugés, on peut faire entendre la vérité. Complaisant sans faiblesse, cédez parfois à quelques exigences qui ne seraient point préjudiciables. Vous rencontrez chez cer-
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tains malades une rare indocilité, une inconstance perpétuelle^ une résistance blessante. Si l'un d'eux désobéit avec opiniâtreté,, s'il porte ailleurs sa confiance, ne montrez ni colère ni indignation. Plaignez même doucement une erreur parfois chèrement expiée, et retirez-vous avec dignité. Le temps venge. Si le malade revient à vous, ne témoignez ni froideur, ni empressement, ni rancune, duels que soient les torts, vous ne pouvez jamais refuser vos soins à qui les réclame. Aucun sentiment d'animosité et devengeance ne doit approcher d'un cœur dont l'amour de l'humanité a pris possession.
Le médecin s'attache davantage au malade qu'il a guéri que eelui-ci ne s'affectionne à son bienfaiteur. Si quelques personnes, en effet, montrent un cœur reconnaissant, on en voit d'autres, à peine arrachés au danger, s'efforcer d'amoindrir le service rendu,, ou faire honneur de la guérison à la nature. Dans ces circonstances, il est permis au médecin, sinon de s'élever un piédestal, du moins de faire respecter la puissance de l'art dont il est le dispensateur, et de rappeler des ingrats au sentiment de la justice et de la reconnaissance. D'autres, atteints d'une indisposition légère qui les avait vivement effrayés, prétendent avoir été sauvés d'un grand danger et veulent faire honneur au médecin d'une guérison qu'ils regardent comme miraculeuse. Le praticien consciencieux ne profitera pas de cette faiblesse. L'art de faire valoir ses succès dans le monde ne doit rien emprunter au mensonge et au charlatanisme .
L'expérience nous a appris que dans l'économie animale» pour nous servir des expressions de Galien, il n'y a point de lois invariables : Nil in corpore vivenie plane sincerum. En effet, sans être un art conjectural, comme on lui en fait le reproche, la médecine ne possède pas de règles sûres et infaillibles. Toute maladie offre à son début quelque incertitude, et souvent l'obscurité des symptômes ouvre un vaste champ à l'erreur. Le médecin ne doit donc rien négliger; qu'il se prononce même avec une extrême circonspection. Je ne prétends pas qu'avec les moyens
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de diagnostic de la science moderne on puisse méconnaître à leur début une pneumonie menaçante, le croup, la pustule maligne, une fièvre pernicieuse, ou, comme les médecins de ■Louis XV, la variole. Il importe alors de voir juste et d'agir vite et énergiquement. Mais, lorsqu'une fièvre peu caractérisée se présente avec quelques symptômes désordonnés, on ne doit pas annoncer aussitôt de la gravité, car tout ce cortège de souffrances se dissipe quelquefois avec rapidité, et la fièvre éphémère se trouve jugée par quelques heures d'un sommeil réparateur, une sueur bienfaisante, ou toute autre crise salutaire. Néanmoins^ on ne se hâtera pas de porter un pronostic trop favorable, car une indisposition, peu grave dabord, peut rapidement devenir sérieuse ; bientôt la maladie se caractérise, les symptômes alarmants se déclarent, les complications arrivent, et la mort finit par se jouer des traitements que la science avait cru les plus propres à la conjurer. Dans ces circonstances, toute imprévoyance pourrait devenir fatale à la réputation du médecin comme à la vie même du •malade.
Dans la pratique de l'art, le pronostic est d'une haute importance et exige beaucoup de tact et de réserve; quelques médecins se sont acquis sous ce rapport une grande célébrité, car le vulgaire est vivement frappé des qualités qui empruntent quelque chose au don de prophétie; mais soit par les erreurs inévitables, soit par des conséquences funestes, ce rôle peut devenir compromettant et dangereux. Fizes avait prédit à Venel qu'il mourrait d'une dissolution du sang et à Bordeu d'apoplexie; Venel ayant succombé à la suite d'un mal de jambes qui semblait indiquer une sorte de dissolution, Bordeu pensait sans cesse au genre de mort que Fizes lui avait annoncé, et il fut en effet frappé d'apoplexie. Le médecin prudent et sage résistera à tout entraînement de cette nature, en songeant surtout aux dangers qui peuvent en résulter.
On rapporte que le comte de Buren, favori de Charles V, .ayant été atteint à Bruxelles d'une angine grave, Vésale dia-
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gnostiqua sa moit et eut l'imprudence d'en fixer l'heure. Le malade fut prévenu par un officier de sa suite. Quelques instants avant l'heure fixée, le comte assembla ses amis, fit avec eux un repas splendide, leur distribua ses bijoux, donna son épée, se mit au lit, et mourut en effet au moment fixé par Vésale. On peut se demander si la prédiction n'est pas elle-même la cause de la catastrophe annoncée.
Quoi qu'il en soit, le médecin ne doit pas se hâter d'annoncer que la maladie ne laisse aucune espérance. Qu'en savons-nous? Connaissons-nous toutes les ressources de la nature et toute la puissance de l'art? Parmi les praticiens même les plus circonspects et les plus prévoyants, en est-il un seul qui n'ait condamné des malades que, plus tard, des ressources imprévues de la nature ou de l'art ont rendus à la santé? Songeons d'ailleurs, en prononçant l'arrêt fatal, que le charlatanisme écoute à la porte, qu'il va entrer avec audace et vous supplanter immanquablement. Le malade condamné vient-il en effet à succomber? le charlatan décline toute responsabilité et s'attribue seulement l'honneur d'avoir prolongé les jours du malade ou d'avoir adouci ses souffirances; il ne craint pas même d'avancer qu'appelé plus tôt il l'aurait infailliblement guéri. Si, par un de ces jeux imprévus de la nature, une maladie réputée incurable subit une transformation inespérée, le triomphe de l'erreur et du mensonge s'accrédite et se fortifie; Nicoclès avait en vue les charlatans lorsqu'il disait : Les médecins ont le bonhetir que le soleil éclaire leurs succès et que la terre cache leurs fautes.
La maladie une fois reconnue, toute la science, tout l'art du médecin doivent être employés à obtenir la guérison. Nous avons jusqu'ici conseillé la prudence et la circonspection ; le moment d'agir est arrivé. Autant la suffisance et la témérité sont blâmables, autant la décision et la confiance deviennent maintenant nécessaires. On voit des hommes très intruits se montrer hésitants et timides en présence d'une vie en danger, d'une responsabilité A prendre; ils seront toujours de mauvais praticiens. Nous
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connaissons un savant professeur que cette prudence excessive a détourné sagement de l'exercice de sa profession . La confiance dans son art engendre le succès; sans cette foi, sans le sentiment même de ses propres forces, on n'obtient aucun bon résultat. On voit dans le monde quelques médecins se montrer sceptiques, faire profession de ne point croire à la vertu des médicaments, et ajouter plaisamment que les remèdes sont faits pour ceux qui se portent bien. Ces opinions peuvent amuser les personnes du monde; mais elles ne réussiront certainement pas auprès des malades.
Un savant judicieux à qui nous devons an excellent article sur le sujet même que nous traitons, Montfalcon, dit avoir vu, dans l'un des plus vastes hôpitaux de l'Europe, plusieurs médecins traiter les maladies d'après des principes diamétralement opposés; cependant, ajoute-t-il, j'ignore par quelle cause ils sauvaient, à très peu de chose près, un nombre égal de malades. L'histoire de tous les systèmes qui ont régné dans la science nous fournirait un semblable sujet de réflexion. Prenons pour exemple la fièvre typhoïde ; on la guérit par les purgatifs, par la saignée, par les toniques, par les mercuriaux, par les antispasmodiques, par l'eau froide, par l'eau chaude, par l'expectation ; et le partisan de chacune de ces méthodes a la prétention de compter le plus grand nombre de succès. Ce n'est pas ici le lieu d'examiner cette question épineuse, qui, faussement envisagée, conduirait infailliblement à la négation de toute médecine.
Proclamons hardiment, toutefois, que dans l'art de guérir, comme en philosophie, il n'y a qu'une seule vraie science, une seule vérité ; mais il est difficile de la dégager des faux jugements, des opinions erronées et des hypothèses captieuses,
La méthode numérique elle même, qui semblerait devoir lever tous les doutes, a prêté des chiffres complaisants à tous les systèmes, et laissé, par conséquent, subsister une grande incertitude sur la question du traitement des maladies.
De mûres réflexions et une expérience constante m'ont conduit à regarder, dans l'immense majorité des maladies, la médecine
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agissante comme ayant des avantages incontestables sur la méthode expectante.
Aujourd'hui, nous voyons parmi les médecins français une tendance générale à explorer le domaine de la thérapeutique et à ne laisser sans expérimentation aucun médicament nouveau, aucune méthode rationnelle.
Le traitement des maladies exige assurément des connaissances approfondies, un grand discernement et même un tact particulier; mais on voit parfois le mal résister opiniâtrément aux soins les plus éclairés. Tantôt il faut persévérer avec courage dans une médication rationnelle; en suivant une indication bien déterminée, Récaniier fit pratiquer trois cents saignées en deux ans et guérit ainsi une affection des plus rebelles 1.
Tantôt au contraire le praticien ne doit pas craindre de changer de méthode ; des maladies traitées sans succès par les remèdes les plus appropriés guérissent quelquefois par des moyens opposés.
Enfin, s'il est nécessaire d'être en général très réservé sur les doses des médicaments , néanmoins une certaine hardiesse procure souvent des guérisons inespérées, et Celse a pu dire non sans raison : Il arrive parfois qu'une médication téméraire oUient un succès que h traitement le plus rationnel ne peut avoir.
L'homme de l'art ne doit pas se contenter de prescrire des remèdes à ceux qui souffrent , il a pour mission de les rassurer et de guérir les troubles de l'esprit en même temps que ceux du corps. Appelé auprès dune personne atteinte d'une indisposition légère qu'elle croit très grave, le médecin, sans se permettre de rire d'une inquiétude exagérée, peut déclarer sans hésitation qu'il n'existe aucun danger. La maladie est-elle plus sérieuse et l'issue douteuse? Sans que sa physionomie ou ses paroles manifestent des craintes, sans représenter l'avenir comme incertain, le praticien soigneux de sa réputation laissera entrevoir que le mal peut être de longue durée et exiger de la patience et