Villenauxe, (26 thermidor an vi
La partie de l'éducation est en souffrance dans mon canton. La cause provient et de l'insouciance de beaucoup de parents qui font abandonner les écoles à leurs enfants, aussitôt que les travaux de la campagne commencent, et de la difficulté de trouver des instituteurs vraiment capables ou qui se livrent avec zèle à Tins-
$fe PIÈCES JUSTIFICATIVES.
truction, vu les minces émoluments attachés à ces places ; encore ne leur sont-ils pas exactement rétribués parles particuliers. Ces observations sont le résultat des visites qui se font chaque mois dans les maisons d'éducation de mon arrondissement et auxquelles j'assiste conformément à l'arrêté du directoire exécutif du 17 pluviôse dernier concernant la surveillance des écoles particulières, maisons d'éducation et
pensionnats.
{Archives de l'Aube, L. 1480.)
Les administrations départementales s'efforcèrent souvent de seconder le directoire exécutif dans ses efforts pour stimuler et perfectionner l'instruction primaire ; mais elles étaient trop souvent disposées à prêter l'oreille aux phrases déclamatoires de l'époque. On ne saurait s'imaginer à quels effets de rhétorique un commissaire du directoire se laissait entraîner pour engager des administrateurs à prendre un arrêté sur l'instruction publique. Le commissaire de l'Aube ne se contente pas de dire, le 5 nivôse an VII (25 décembre 1798), qu'un des objets qui appellent le plus leur attention, c'est l'éducation publique. Il compare l'homme « au diamant qui n'acquiert d'éclat et de valeur que par le travail du lapidaire ; » il s'écrie : « Le génie et le talent ne produisent de soins que par les soins d'un sage instituteur. L'homme de la nature n'a que des appétits grossiers, etc. » Puis, notre commissaire parle de Lycurgue, qui forma les héros des Thermopylcs, de Solon et de la Turquie, de Rome et do Decius, de l'Espagne, qui s'humilie devant un récollct. Ensuite il reprend ses lieux communs; « l'enfance est un jeune arbrisseau qui a besoin de l'appui d'un tuteur; c'est une cire ductile, etc. ; son âme> pure comme la rosée, est susceptible de toutes les impressions... La philosophie a préparé la révolution ; que la raison la consolide. »
Le commissaire veut bien alors parler des campagnes : « Jetez un regard paternel, dit-il, sur la jeunesse des campagnes ; son âme est moins facilement atteinte de la corruption des villes ; elle est pure comme l'air des champs qu'elle respire. (!) C'est surtout pour elle que la loi du 3 brumaire an IV est un bienfait. Formons son cœur à la morale des vertus... Le vrai bonheur consiste dans la paix de l'âme, etc., etc. Sans être austères comme les Spartiates, soyons magnanimes comme les Grecs, vertueux comme les Romains, aimables comme les Français. »
Après cette flatteuse invitation, le commissaire nous apprend que « l'éducation des républiques diffère entièrement de celle des monarchies. » La première (je résume les phrases) répand les lumières; la seconde nourrit les erreurs. Aussi un chancelier de France voulait -il « détruire tous les maîtres d'école du royaume. » On ne dit pas quel était ce chancelier et quels moyens il aurait employés pour détruire ces pauvres maîtres d'école. « Un paysan qui ne sait ni lire, ni écrire, continue notre commissaire, est dans la dépendance du premier frippon (sic) qui veut abuser de sa confiance ; et un gouvernement sage ne doit pas laisser aveugles ou estropiés les neuf-dixièmes des habitants... Sous le règne de l'égalité, nous détruirons cette dépendance choquante... en portant l'instruction jusque sous le chaume des campagnes. . . » Cela voulait dire que les neuf-dixièmes de la population étaient dans l'ignorance et que l'on n'avait pas même porté l'instruction sous le chaume avant le directoire. Un langage aussi contraire à la réa-
lité est trop commun à cette époque pour qu'on s'en étonne.
Le commissaire, après ce long préambule, s'occupe tout-à-coup des écoles centrales, qui ne sont pas de notre compétence ; il leur consacre cinq pages in-quarto; puis il revient à l'éducation primaire, « qui est utile à tous... » « La nourriture de l'âme est aussi nécessaire au bonheur de l'homme que la subsistance physique à l'entretien de sa vie, etc., etc. Tout citoyen doit savoir lire, etc. Quant aux principes de morale, « ils sont simples et peu nombreux et leurs applications immenses... ils doivent être le résultat de la conviction et de la réflexion et non celui de la crainte. La morale des religions est fondée sur la crainte, et la crainte est le fruit de l'ignorance. »
Le commissaire termine en parlant des livres élémentaires (Voir plus haut la note de la page 114), et se prononce contre ceux qui sont dialogues en forme de catéchismes ou ne contiennent que de plates rapsodies, comme l'almanach de Liège.
Sur ce réquisitoire, bourré de lieux communs et d'images banales, l'administration départementale de l'Aube rendit un arrêt beaucoup plus pratique qu'on ne pourrait le croire, mais qu'elle eut soin de faire précéder d'un considérant où la déclamation reprend ses droits. Nous reproduisons avec son préambule le titre 1er de cet arrêté, qui concerne l'instruction primaire :
Vu la loi du 3 brumaire an IV;
Les arrêtés du directoire des 21 brumaire et 17
pluviôse an VI;
Les différentes lettres ministérielles écrites pour leur exécution;
Et considérant que l'administration, jalouse de prévenir les suites funestes de l'ignorance et de se montrer digne de ses fonctions, doit, pour elle-même, pour la génération présente, pour la postérité, rappeler à ses administrés les besoins de l'instruction, en faciliter les moyens et s'opposer, autant qu'il est en elle, au retour de la barbarie où les notions les plus simples de la morale et de la physique (!) étaient oubliées, et où toutes les pensées et toutes les actions des hommes étaient des erreurs, des préjugés ou des crimes ; (!)
Ouï de nouveau le commissaire du directoire exécutif,
L'administration centrale arrête ce qui suit :