‹ L'école de village pendant la RévolutionChapitre 7 sur 50 · INTRODUCTION. XI · texte numérisé non relu

INTRODUCTION. XI

force nouvelle. Il peut donc être plus que jamais utile d'en étudier les manifestations et les effets dans le passé. Si le sujet prête par lui-même à des rapprochements avec le temps présent, il faudra s*en prendre uniquement aux circonstances et aux hommes qui les ont provoquées. Mais les circonstances et les hommes passent ; l'histoire reste, quand elle cherche avant tout la vérité, et les enseignements, qui s'en dégagent, demeurent.

Recherches récentes sur l'instruction primaire avant 1789.

— Difficultés d'un tableau d'ensemble. — Répartition des écoles entre les différentes provinces. — Etat prospère de la région de l'Est. — Le Nord et la Normandie. — Infériorité de la Bretagne et de la région du Centre. — Bourgogne et Savoie. — Le Dauphiné et le Midi. — Les Cévennes et le sud-ouest. — Persistance de l'inégalité de l'instruction primaire entre les différentes régions. — Action de l'Eglise sur l'instruction. — Intervention du pouvoir central. — Fondations particulières. — Utilité de l'instruction reconnue par les paysans. — Traités de nourriture.

— La communauté de village et l'école. — Les assemblées d'habitants et les maîtres. — Contrats. — Incapacité de certains maîtres. — Portraits de recteurs d'école de Champagne et de Bourgogne. — Leur condition. — Défaut d'un enseignement spécial pour former les maîtres. — Vœux pour l'établissement d'écoles normales. — Infério-

rite de l'éducation des filles. — Sœurs et maîtresses d'école. — Rétributions des maîtres et des maîtresses. — Résumé de la situation des petites écoles des campagnes.

Les temps les plus anciens de l'histoire ne sont pas les seuls où Ton puisse faire des découvertes; les époques les plus rapprochées présentent parfois des obscurités que l'érudition pénètre et dissipe. Il est surprenant de voir avec quelle rapidité les faits les plus avérés s'oublient, avec quelle facilité la légende se substitue à la réalité. Il y a quinze ans à peine on admettait généralement que l'instruction primaire ne remontait pas audelà de la fin du dix-huitième siècle. Les écrivains les plus autorisés l'affirmaient ou l'insinuaient. Sur la foi des documents législatifs, ils lui donnaient pour unique origine les décrets de la Convention. La lumière s'est faite, et elle a jailli de la province. De toutes parts, du nord au midi, de l'est à l'ouest, des érudits sont venus témoigner, preuves en mains, de l'existence de nombreuses écoles répandues sur l'ancien sol de la France. Si leurs travaux laissent encore subsister bien des lacunes, celles-ci diminuent de jour en jour, et elles seront en grande partie comblées par l'enquête générale que poursuit un ancien recteur, M. Maggiolo, avec une méthode et un zèle qui ont pu être appréciés de tous ceux qui ont été à même d'entendre et d'applaudir sa parole chaleureuse à la Sorbonne.

Sa tâche est d'autant plus difficile, qu'il n'a point été dressé d'état général des écoles à la fin de l'ancien régime. Les intendants, qui multipliaient les questionnaires, surtout depuis 1760, sur le nombre des bestiaux et sur le produit des récoltes, se préoccupaient moins des écoles et de ceux qui les fréquentaient. On pourrait cependant citer un intendant de Lorraine, qui faisait faire en 1779 par ses subdélégués une enquête sur l'état de l'instruction primaire dans sa province. Des indications plus nombreuses sont consignées dans les procès-verbaux de visites faites par les évoques et les archidiacres ; mais ces procès-verbaux n'ont pas été conservés dans tous les diocèses, et les renseignements tirés des archives départementales -et communales n'ont pas encore été suffisamment mis à jour pour qu'il soit possible d'en faire ressortir des statistiques exactes et surtout complètes *.

1 La statistique la plus complète qui ait été faite jusqu'à présent a été dressée par M. Maggiolo et imprimée dans ^'Introduction du 2e volume de la Statistique de l'Enseignement primaire (1880, p. clxviii à clxxxi). Elle donne un état proportionnel, par départements, des signatures de mariés et de mariées, à trois époques différentes : 1686-1690 — 1786- 1790—1816-1820, et porte, pour la première période, sur 217,009 mariages; pour la seconde, sur 342,260; et, pour la troisième, sur 381,494. Mais les résultats obtenus ne sauraient être considérés comme définitifs; malgré les innom^ brables renseignements qui ont été groupés, les calculs ont dû porter sur des chiffres inégaux. Ainsi, tandis que la proportion a été établie pour l'Eure, sur 17,117 mariages, et pour la Somme, sur 18,314, elle n'a pu être déduite pour le

Ce que Ton peut affirmer, c'est que les écoles primaires, beaucoup plus nombreuses qu'on ne Ta cru pendant longtemps, étaient inégalement réparties entre les diverses proviuces. L'impulsion centrale ne s'était exercée à leur égard qu'à des intervalles éloignés ; l'initiative des évêques et les mœurs avaient plutôt contribué à leur développement que les édits de LouisXI V et de LouisXV * . Les écoles étaient plus répandues dans les régions de l'est et du nord que dans celles du centre, de l'ouest et du midi. Il en est de même de nos jours. Les régions les plus dépourvues d'écoles en 1789 sont précisément celles où le nombre des illettrés est encore le plus élevé2. La loi est devenue égale pour tous sans avoir pu faire ressentir ses effets d'une manière égale dans toute la France. Tant les mœurs restent supérieures aux prescriptions des lois !

Les départements de l'est occupent aujourd'hui le premier rang dans la statistique de l'instruction, comme les provinces qu'ils ont remplacées l'occupaient avant 1789. Il y a des maîtres d'école

Gers que de 355 mariages, et pour l'Hérault que de 295. Cette inégalité, si elle permet de contester quelques résultats, ne saurait en tout cas diminuer l'intérêt et la portée des s tvantes recherches de M. Maggiolo. Voir Pièces justificatives, § I.

1 Déclarations du roi de 1695, 1098 et 172i. Isambert, Recueil des anciennes lois françaises, XX, 251, 317, XXI, 261.

2 Voir la carte publiée par le Magasin pittoresque, année 1870, p. 268, les statistiques officielles eten particulier \a.Slatistique de l'Enseignement primaire, 1880, 2e vol ., Intr. , p. clxvii.

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dans toutes les paroisses de la Franche-Comté en 1 790 *, comme dans toutes celles de l'Alsace2 et de la Lorraine. « Il n'y a pas de hameau, dit-on en 1 779 dans cette dernière province, qui n'ait son grammairien. » M. le pasteur Schmidt, qui a analysé avec soin et impartialité l'enquête faite à cette époque par l'intendant de Lorraine, en conclut que « presque toutes les paroisses étaient pourvues d'une école primaire, et qu'il s'en trouvait même dans les villages et les hameaux éloignés du chef-lieu paroissial3. » Des résultats analogues ont été constatés en Champagne, notamment dans les départements de l'Aube 4, de la Haute-

* A. Gazier, Lettres à Grégoire sur les patois de France, 1790-1794, Paris, 1880, p. 203, 2I0, 21 C. L'abbé Grégoire, qui poursuivait l'unité du langage par la suppression des patois, envoya, en 1790, des questionnaires sur l'état intellectuel et moral des campagnes. M. Gazier a publié les réponses qui lui ont été adressées et que nous avons souvent consultées.

2 Krug-Basse, V Alsace avant 1789, Paris, 1876, p. 30o.

3 Edouard Scbmidt, L'Instruction primaire à la campagne en Lorraine il y a cent ans, d'après l'enquête de 1779, 1880, p. 36. — M. Maggiolo a constaté dans le diocèse de Toul 996 écoles sur 1,036 paroisses ou annexes. V ouille scolaire ou inventaire des écoles... du diocèse de Toul, Nancy, 1880, p. 108.

4 Voir mon travail sur V Instruction primaire dans les campagnes avant 1789 d'après les archives de l'Aube, 1875, in-8" de 86 p. Ce travail constate dans ce département, qui renferme 446 communes, l'existence d'écoles dans 417 localités (p. 6i-68). J'en ai retrouvé six depuis : Fravaux, Fon-

Marne1 et de la Marne 2. Les écoles des Ardennes paraissent avoir été plus négligées. On se plaint de ce que les curés et les vicaires ne les surveillent point3.

La région du nord était également bien partagée. Avant 1789, en Flandre, « de petites écoles étaient répandues partout, dit une statistique de Fan X. Dans les communes rurales, c'était ordinairement le clerc de la paroisse qui était chargé d'enseigner la lecture, l'écriture et les principes du calcul4. » « Il y a des maîtres dans tous les villages, excepté les hameaux, » dit-on en 1790 dans le Pas-de-Calais 5. Il y en aurait eu moins dans l'Ile-de-France, s'il faut en croire les récla-

taines, Ville-au-Bois-les-Vendeuvre, Daudes, Vougrey et Arrelles.

1 Fayot, Recherches historiques el statistiques sur les communes et les écoles de la Haute-Marne, 1879, in-8° de 388 p. C'est la monographie départementale la plus complète qui ait été publiée sur l'instruction primaire. M. Fayet, comme M. Rattier dans l'Aube, avait eu l'heureuse inspiration, en sa qualité d'inspecteur d'académie, de demander aux instituteurs placés sous ses ordres des mémoires historiques sur l'instruction primaire dans leurs communes.

2 Edouard de Barthélémy, Variétés historiques... sur le Châlonnais et le Rémois, vie série, 1877, p. 45-49.

3 A. Gazier, Lettres à Grégoire, p. 235.

* Dieudonné, Statistique du département du Nord, II, 14i et 145. — De Fontaine de Resbecq, Hist. de l'Enseignement primaire avant 1789 dans les communes qui ont formé le déparlement du Nord, Lille, 1878, p. 95.

5 Lettres à Grégoire, p. 259.

mations de certains cahiers de 1789 *. Les trois quarts des paroisses du diocèse de Rouen avaient des écoles au commencement du dix-huitième siècle 2, et il est plus que probable que ce nombre avait augmenté dans la seconde partie de ce siècle. Il en était de même dans le département de la Manche 3.

La Bretagne faisait contraste avec la Normandie. « Peu de villages sont fournis de maîtres et de maîtresses, écrivait-on en 1790; quelques ambulants en font métier4. » Le Parlement de Rennes s'était montré peu favorable à leur égard ; il s'était opposé à l'exécution de redit de 1698 qui prescrivait aux communautés rurales de s'imposer pour assurer le paiement des maîtres d'é-

1 S'il faut ajouter foi aux assertions d'un auteur allemand, l'instruction aurait été beaucoup moins répandue dans l'Ilede-France en 1789 qu'à la fin du xvne siècle (Schmidt, Pariser Zustœnde vœhrend des Revolutionszeit. Revue historique, III, 202). Cette opinion est infirmée par les chiffres que M. Maggiolo a recueillis.

2 On constate, en 1717, 855 écoles de garçons, 306 de filles sur 1,159 paroisses (De Beaurepaire, Hist. des établissement d'instruction publique dans l'ancien diocèse de Rouen, II, p. 407). — Voir aussi Lucien Merlet, De l 'Instruction primaire en Eure-et-Loir avant 1789, Chartres, 1878, in-8° de 46 p.

3 E. Allain, L'Instruction primaire en France avant la Révolution, 2e édit., 1881. p. 30. Cependant on constate, en 1789, à Saint-Sauveur-le- Vicomte, que beaucoup de paroisses sont privées d'écoles par suite des frais et des formalités qu'exige leur fondation. (Archives parlementaires, 111,72.)

* Lettres à Grégoire, p. 283.

cole * . L'Ille-et-Yilaine et la Loire-Inférieure étaient mieux pourvues que le reste de la province. Les écoles étaient nombreuses en Vendée2 et dans l'Aunis 3. Elles diminuaient en quantité à mesure qu'on s'avançait vers le centre. Le Limousin, la Marche, l'Auvergne en étaient insuffisamment dotés. « De vingt villages, disait-on dans le Puyde-Dôme, un seul possède un maître, qui sait à peine épeler, et le curé fait répéter les mots du catéchisme à ses paroissiens perroquets 4. » Le style de ce témoin peut le faire suspecter d'exagération ; mais il est à peu près certain qu'en Auvergne la moitié des paroisses de la campagne ne possédait point d'écoles 5.

Le Berry en avait encore moins. L'assemblée provinciale de cette province déplorait l'ignorance générale des classes inférieures et voulait y remédier par rétablissement d'écoles dirigées par de bons maîtres. Les enfants des campagnes ne recevaient presque aucune éducation 6. Il en aurait

4 Maggiolo, Article Bretagne, Dictionnaire pédagogique, lrc partie, p. 280.

2 Statistique du préfet de la Vendée', p. 165. — Voir Pièces justificatives.

3 E. Allain, p. 20. — L. Maitre, Revue de Bretagne et Vendée, avril -mai 1874.

* Réponse des amis de la constitution de Maringues. Lettres à Grégoire, p. 164.

5 Renseignements fournis par M. Vernière, de Brioude.

6 Procès-verbaux de rassemblée provinciale du Derri , II,

été de même dans le Bourbonnais et le Nivernais, où la proportion des signatures des mariés ne dépassait pas 19 et 23 pour cent, à la veille de la révolution '.

La Bourgogne participait plutôt de la situation prospère des régions de l'est que de l'état d'infériorité du centre de la France. Les diocèses d'Auxerre et d'Autun comptaient de nombreuses écoles, surveillées avec soin par le clergé 2. Les archives de la Gôte-d'Or constatent dans la majorité des communautés rurales la nomination et le paiement de recteurs d'école 3. Pour le Maçonnais, les témoignages varient ; tandis que l'un affirme « qu'il y a bien des villages qui manquent d'écoles, » l'autre soutient qu'il ne s'en trouve nulle part4. Dans le pays de Gex, on dit « qu'il y en a peu 5. » On se rapproche pourtant de la Savoie,

p. 12, III, p. 64-67. — Voir Fayet, L'Enseignement dans le Berry avant! 789, Châteauroux, 1879, p. 12. — Lettres à Grégoire, p. 270.

4 Recherches de M. Maggiolo. — Voir Pièces justificatives, § I.

2 Max Quantin, Histoire de l'Instruction primaire avant 1789 dans les pays qui forment le département de l'Yonne, 1874, in-8° de 142 p. — Anatole de Charmasse, Etat de l'Instruction primaire dans le diocèse d'Autun pendant les dixseptième et dix-huitième siècles, 2e éd., 1878, in-8° de 210 p.

3 Garnier, Inventaire des archives de la Côle-d'Or, série C, 1880. — Fayet, Les Ecoles de la Bourgogne sous l'ancien régime, 1875, in-8° de 32 p.

* Lettres à Grégoire, p. 226 et 228.

5 Archives parlementaires, III, 391.

où « presque toutes les paroisses et un grand nombre de hameaux possédaient au moins une école » *.

La région du midi aurait été longtemps moins favorisée. A plusieurs reprises l'assemblée générale du clergé de France avait réclamé l'exécution des déclarations de 1698 et de 1724 pour l'établissement de maîtres et de maîtresses d'école, surtout dans le Dauphiné, le Languedoc et la Provence. « Il y a peu de paroisses dans ces provinces, disait en 1750 le cahier de l'assemblée du clergé, où il y ait des maîtres et maîtresses établies2. » Beaucoup de témoignages tendent cependant à faire considérer cette assertion comme exagérée. Il résulte de recherches faites dans les archives de la Drôme « qu'il y avait dans les plus petites communes des écoles, soit gratuites, soit payantes3. » Si l'instruction laissait à désirer dans certaines vallées, les hautes Alpes étaient une pépinière de maîtres d'école, qui portant la plume au chapeau comme l'insigne de leur profession, venaient se faire engager dans les foires de la

1 De Jussieu, Histoire de V Instruction primaire en Savoie. 1875, p. 65. — La Savoie n'était pas alors réunie à la France ; mais elle s'en rapprochait par la conformité de langage et de mœurs, non moins que par sa position géographique.

2 Procès verbaux des assemblées du clergé de France, VIII, pièces just., p. 74.

3 Maggiolo, article Dauphiné, Lict. pédagogique, lfe partie, p. 644.

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Provence1. On pourrait citer dans cette province comme dans le Languedoc de nombreuses écoles rurales. « Presque tous les villages en sont pourvus, » dit-on en 1789 dans le Languedoc2. Dans les montagnes des Gévennes, on en trouvait partout. « Vers 1711, aucun village ne manquait ni d'école, ni de régent ; la plupart avaient une maîtresse ; on y veillait avec soin. » Ces contrées reculées avaient été le dernier asile du protestantisme persécuté; les prescriptions des édits de 1698 et de 1724 y avaient été exécutées avec plus de soin qu'ailleurs, et l'obligation édictée dans ces lois n'y était pas restée une lettre morte, comme le prouve le chiffre des amendes infligées aux parents qui négligeaient d'envoyer leurs enfants aux écoles 3. L'assiduité était moindre dans le diocèse de Rodez où l'instruction était presque entièrement entre les mains des vicaires ou des pauvres curés4.

La région du sud-ouest était moins bien pourvue que le Languedoc. En Guienne, il y a des maîtres dans les gros bourgs; dans l'Armagnac les curés se chargent des écoles; on trouve peu

4 Voir aux Pièces justificatives les extraits de la Statistique des préfets à l'époque du consulat.

2 Lettres à Grégoire, p. 81.

3 Maggiolo, De VEnseignement 'primaire dans les hautes Cévennes avant et après 1789, Nancy, 1879, p. 23.

* Lettres à Grégoire, p. 60. — Alexis Monteil, Description de VAveiron, an ix, t. II, p. 27a.

do maîtres, dit-on, dans les villages. Dans les Landes, on constate que renseignement se fait en français dans les écoles des campagnes , mais on ajoute aussitôt : Quelles écoles et quel enseignement l ! Ces renseignements peuvent être regardés comme pessimistes ; mais quoique Ton signale de nombreuses écoles dans le Béarn2, cette partie de la France, tout en étant mieux dotée que l'ouest et le centre, ne saurait être classée avant le nord, l'est et le sud-est.

Encore aujourd'hui ce sont ces régions qui sont le plus éclairées, sans doute parce que le courant civilisateur les a pénétrées davantage, parce qu'elles ont eu des rapports plus incessants avec les nations étrangères. Le génie grec et latin ne s'est-il pas maintenu plus vivace en Provence et en Languedoc qu'ailleurs? l'esprit des Francs et des Normands n'a-t-il pas vivifié le nord ? et l'on peut remarquer sur les frontières de l'est que le contact avec des races différentes semble avoir

4 Lettres à Grégoire, p. 159. — D'après les relevés des signatures de mariés, le département des Landes aurait été le moins instruit de tous. Les écoles y auraient été très-inégalement réparties. Il y en avait beaucoup dans certains cantons, très-peu dans d'autres. (Tartière, De V Instruction publique dans les Landes avant la Révolution et spécialement avant 1789. Bulletin de la société des lettres du département des Landes, 1868. — E. Allain, L'Instruction primaire en France avant 1789 d'après les travaux récents, 187o, p. 17).

2 Serurier, L'Instruction primaire dans la région des Pyrénées-Orientales, spécialement dans le Béarn, 1874, p. 13.

particulièrement stimulé le besoin et le goût de l'instruction primaire. Les contrées où l'ignorance domine encore aujourd'hui seraient précisément celles où la race celtique s'est le mieux conservée à l'abri de tout alliage étranger, la Bretagne et le centre de la France.

En résumé, les écoles de village étaient répandues sur tout le territoire français, tout en étant plus clair-semées sur certains points que sur d'autres. « Là où s'élevait un clocher on pouvait être à peu près certain de trouver une école » , dit M. le pasteur Schmidt, en parlant de la Lorraine1. Il en était ainsi dans beaucoup de provinces. C'était le clergé qui avait provoqué l'établissement des écoles à l'ombre des églises. Gomme l'a dit le chef de l'école positiviste, Auguste Comte : « Le catholicisme fut le promoteur le plus efficace du développement populaire de l'intelligence humaine2. » Remarquons qu'en cherchant à faciliter aux enfants l'étude de la religion et à leur fournir les moyens d'être heureux dans une autre vie, le clergé leur donnait l'enseignement primaire par surcroît. De tout temps, et surtout au dix-septième siècle, les évêques avaient suscité la création des écoles rurales et surveillé l'éducation qu'on y donnait 3. C'étaient eux qui faisaient examiner les

4 Edouard Schmidt, p. 6.

2 Cours de philosophie positive, 1864, t. V, p. 258.

3 Voir Le Village sous l'ancien régime, liv. V, ch. I, l'Ecole.

U CMAJPITRE 1.

maîtres par les archidiacres, les promoteurs ou les doyens ruraux; c'étaient eux qui leur donnaient l'autorisation d'enseigner. Le clergé conserva jusqu'en 1791 sur l'instruction primaire une influence prépondérante, et cette influence était justifiée par l'action salutaire qu'il n'avait cessé d'exercer sur l'enseignement du peuple depuis les temps les plus reculés du moyen-âge.

Le pouvoir central était longtemps resté étranger à cet enseignement ; c'est à partir du seizième siècle qu'il commença à seconder le clergé. Il intervint plus directement à la fin du dix-septième siècle ; s'il n'accordait aucune subvention pécuniaire, il obligea, à partir de 1698, les communautés d'habitants à donner 150 livres de gages aux maîtres ; il voulut même contraindre les parents à envoyer leurs enfants aux écoles. Il agissait ainsi dans un but de propagande religieuse, dans le désir d'assurer les effets de la révocation de l'édit de Nantes. Mais la déclaration de 1698, dont les prescriptions furent reproduites par la déclaration de 1724, ne fut exécutée qu'en partie. L'obligation ne fut appliquée que dans les pays où les croyances protestantes avaient per* sislé. Des écoles furent ouvertes cependant dans certaines régions à la suite de l'édit de 1698. Les intendants et leurs subdélégués veillèrent partout aux dépenses de l'instruction comme aux autres dépenses communales; ils examinèrent, ils ap-

prouvèrent les conventions passées entre les habitants et les recteurs d'école ; ils assurèrent le paiement des gages que ces derniers devaient recevoir.

Un certain nombre d'écoles, surtout d'écoles gratuites, avaient été fondées par des seigneurs, des prêtres ou des particuliers. On peut en citer un grand nombre dans les années qui précédèrent la Révolution et où les idées philanthropiques vinrent seconder le sentiment chrétien1. Mais la grande majorité des écoles furent établies, entretenues et payées par les habitants eux-mêmes, malgré les charges dont ils ne cessèrent point d'être accablés2.

Le paysan, au dix-huitième siècle, sent de plus en plus la nécessité et l'utilité de l'instruction; il est prêt à faire tous les sacrifices nécessaires pour l'assurer à ses enfants. Il en voit si bien les avantages que dans un grand nombre de traités de nourriture passés dans des villages de Champagne, il est stipulé que l'enfant mineur sera en-

4 On se plaignait en Normandie des entraves que l'administration mettait au zèle de ceux qui voulaient fonder des petites écoles, en percevant des droits « immenses » sur leurs donations. (Hippeau, Les cahiers de Normandie en 1789, II, 410.)

* Si c'est principalement la charge de l'Eglise de n'admettre que de bons maîtres, c'est aux paroissiens à fonder solidement la subsistance de celui-ci. ( Règlement du duché de Rethel vers 1680. Portagnier, Etude historique sur le Rethelois, 1874, p. 435-436.)

voyé à l'école, et qu'on lui apprendra à lire et à écrire autaut que faire se pourra1. L'enseignement qu'on donne dans les campagnes ne tombera pas toujours sur un terrain ingrat, et l'on peut citer des savants, comme Lebon d'Humbersin, l'inventeur de l'éclairage au gaz 2, et le baron Thénard qui reçurent leurs premières leçons dans l'école de leur village. Les sacrifices que les communautés d'habitants s'étaient imposés ne restaient pas stériles.

La communauté d'habitants ou de village, comme on appelait au dix-huitième siècle la commune rurale, avait conservé quelques traces de sa physionomie primitive. C'était une association naturelle, groupée sous la suprématie du seigneur et du curé, mais présentant encore quelquefois l'aspect d'une grande famille, divisée en. plusieurs branches, ayant ses réunions, son église, souvent ses bois et ses pâturages communs,

1 A Isle-Aumont, en 1694, on stipule qu'on fera apprendre à l'enfant... sa créance, à lire, à escripre... A Dampierre, en 1758, le tuteur enverra deux mineurs « à l'école autant que faire se pourra, pour apprendre à lire et à écrire... » Un mauouvricr de Laincs-au-Bois s'engage, en 17G9, à nourrir, coucher, blanchir et entretenir son pupille d'habits et linges à son usage et suivant son état, « luy faire apprendre sa croyance en la religion catholique, apostolique et romaine, même l'envoyer à l'école jusqu'à l'âge de quinze ans...» Je pourrai citer d'autres textes analogues. (Arch. judiciaires de l'Aube, n09 1608, 1582, 1372).

2 Justin Fèvre, Revue de Champagne, X, 279.

qu'on appelait les communes. Dans leurs assemblées qui se tenaient à l'issue des offices religieux, à l'ombre des vieux arbres sous lesquels s'étaient réunis leurs ancêtres, les pères de famille, les chefs de maison, tous les biens-tenants délibéraient sur les intérêts de la communauté qui étaient les intérêts de chacun d'eux, et nommaient leurs principaux agents, le syndic, le collecteur, le messier. C'étaient eux aussi qui choisissaient leur maître d'école. Dans la plus grande partie de la France, ni l'Etat, ni le clergé, ni le seigneur ne possédaient le droit de le désigner, à moins que ce droit n'eût été conféré à l'un d'eux par des fondations spéciales. C'était librement, dans l'assemblée générale, que les pères de famille passaient par devant un officier public le contrat qui confiait l'école à un maître pour une ou plusieurs années. Tout candidat, s'il était muni de l'approbation ecclésiastique, et s'il paraissait offrir des garanties à la communauté, pouvait être élu. L'Eglise attestait sa doctrine et sa moralité ; l'Etat n'intervenait qu'au point de vue financier ; il reconnaissait entièrement la liberté des habitants. « Il faut, écrivait en 1780 l'intendant de Bourgogne, que les recteurs d'école dépendent des habitants qui les paient... » Nonseulement ceux-ci peuvent élire le maître , mais ils ont le droit de le révoquer, en invoquant des motifs sérieux. « Il n'est pas possible, disait un

autre intendant, de conserver le recteur d'école malgré les habitants. . . Ils prétendent qu'il n'est pas en état d'enseigner leurs enfants. En le remerciant, ils ne font qu'user du droit qu'ils se sont ménagés en traitant avec lui. » '

Ainsi la nomination des maîtres était regardée comme un contrat civil dans lequel l'administration n'intervenait que pour en faire exécuter les clauses. Ce système qui respectait d'une manière à peu près complète les droits des pères de famille, n'avait d'autre inconvénient que de les laisser trop souvent seuls juges de la capacité professionnelle des hommes auxquels ils confiaient leurs enfants. Le clergé s'occupait surtout de leur doctrine religieuse; il s'inquiélait moins de leur science. Si dans certains villages le curé et quelques notables étaient aptes à en juger, dans d'autres les paysans ne pouvaient apprécier que le talent avec lequel le candidat se faisait entendre au lutrin2. « Il a une voix comme un maître d'école, » disait-on dans quelques contrées. On pouvait aussi choisir le maître qui se contentait de la rétribution scolaire la moins élevée. L'ignorance de beaucoup d'entre eux était la cause de l'état d'infériorité où se trouvait trop souvent l'instruction. Dans la plupart des provinces, les écoles ne

1 Anatole de Charmasse, p. 91 et 60.

2 Pi( p. 139.

2 Picct-Olry, Notice historique de la ville de Gerbévillerh

manquaient pas ; mais c'étaient les bons maîtres qui faisaient défaut. Ceux-ci étaient rares partout. « Qu'est-ce qu'un maître d'école dans presque tous les pays du monde? écrit-on en 1784. Un homme ordinairement du plus bas étage, bien moins honoré que chargé de ridicule... qui se voit souvent obligé de négliger ses devoirs pour pourvoir à sa subsistance... dont toute l'attention se borne à exercer la mémoire, et à infliger quelques châtiments, souvent mal entendus ', à ceux qui ont le

1 Un règlement du duché de Rethel au xvnc siècle prescrit aux maîtres, afin d'éviter les difficultés avec les familles, de ne punip qu'avec la verge et la férule, et jamais avec le bâton. (Portagnier, Etude historique sur le Rethelois, 1874, p. 436). Un règlement de l'évèque de Montpellier, de la fin du môme siècle, dit, en parlant des enfants : Art. XXX. En les châtiant, on usera d'une grande modération, et jamais on ne les châtiera dans la passion de la colère. Le châtiment doit être de la Férule ou du Fouet, ou de la Prison, ou de les faire demeurer toute la journée à l'Ecole, ou de leur faire écrire ou apprendre par cœur plus qu'aux autres, ou baiser la terre, etc. On ne les frappera point sur la tête, on ne se servira ni du bâton, ni du pied, si l'on a une Baguette, ce sera pour les avertir de répondre, et en cas de immodestie, les toucher légèrement. On ne leur dira aucune injure de coquin ou autre, on ne les tutoiera point, etc. On ne les deshabillera point entièrement pour les fouetter, et ce sera ordinairement hors de la vue des autres, particulièrement s'ils sont grands ; et même le châtiment du fouet ne sera que pour les grandes fautes, afin qu'on l'appréhende davantage. (Reglemens donnez par monseigneur ï'Evesque de Montpclier, aux maistres et maislr esses d'école de son diocèse, i'à octobre 1687. Placard.)

malheur d'en manquer1. » Aussi n'est-il pas surprenant qu'on signale les défauts des « maîtres ignorants dont on se sert dans les campagnes, plus mal payés que des valets et aussi grossiers que leurs élèves » 2, et ce n'est pas seulement en Bretagne que l'on dit que les maîtres et les maîtresses d'école ignorent eux-mêmes ce qu'ils font métier d'enseigner 3.

Lire, écrire, et faire tant bien que mal les premières règles de l'arithmétique, c'était souvent toute leur science. Un prêtre éruclit a tracé en 1784 un piquant portrait du maître d'école de son temps et de sa province. « C'est un jeune homme qui sort de l'école, qui craint le sort de la milice, qui a été enfant de chœur dans son village, qui sait lire jusqu'à trouver l'office du jour dans un livre d'église, qui chante au lutrin, qui écrit, quoique machinalement et sans principes, qui fait tant bien que mal les premières règles de l'arithmétique... lise présente, il fait éclater une voix qui approche de celle de Stentor; on le croit habile; il est reçu avec applaudissement. M. le Magister se pavane dans l'église avec une chape sur le corps, et peu s'en faut qu'il ne veuille faire la loi au curé de la paroisse. Demandez-lui

4 Du Gouvernement des mœurs, 4784, p. 143-144. Chap. XII à XIV, De l'Instruction nationale.

2 De l'Education publique, Amsterdam, 1763, p. 202. Ce livre, attribué à tort à Diderot, est de l'abbé Proyart.

3 Leilr es à Grégoire, p. 284.

quels ont été les préliminaires de l'état qu'il embrasse, quelles qualités sont requises pour s'en acquitter dignement, quelle doit être sa conduite à l'égard des enfants qui lui seront confiés, il ne comprendra pas ce que vous voulez lui dire; il fera comme les autres, c'est-à-dire fort mal. Il a vu son maître punir les enfants, lorsqu'ils ne lisent pas ou qu'ils causent dans son école ; il agira do même, il toussera gravement, et le seul son de sa voix inspirera la terreur à ses écoliers. Je n'ajouterai pas que comme il est sans principes pour la science qui lui convient, il est aussi quelquefois sans conduite, lorsqu'il n'est pas engagé dans les liens du mariage. 0 pauvres villageois, en quelles mains vous êtes livrés ! Est-il étonnant que l'ignorance et la grossièreté soient votre partage ! »

En faisant la part de l'exagération qui se retrouve dans la plupart des écrits de l'époque, ce portrait pouvait s'appliquer à bien des maîtres ; il rencontra pourtant un critique dans le journal où il avait paru, et ce critique, ce fut un maître d'école. « Sans vanité, disait-il, je puis faire apprendre aux enfants leurs prières et le catéchisme ; je sais leur enseigner, par principes, à lire et à écrire ; je sais même les règles de l'orthographe et de la ponctuation ; je possède la méthode du plain-chant sans avoir une voix de Stentor ; je n'ai pas besoin du secours de Barème pour calculer ; je déûe qui que ce soit de se servir plus sûrement

que moi du demi-cercle et de la boussole, du graphomètre et de la planchette pour faire les observations des angles ; de la chaîne et de Podomètre pour mesurer les distances ; je suis familiarisé avec le rapporteur et l'échelle de l'arpenteur... » Le maître d'école, qui étale ainsi son savoir, veut bien s'arrêter à la géométrie. Il avait peut-être des connaissances spéciales que n'avaient pas beaucoup de ses collègues. Ceux-ci étaient souvent de braves gens, qui cherchaient moins à étendre le niveau de leurs connaissances qu'à vivre en paix avec leur curé et les autres habitants du village. Il ne leur était pas difficile de plaire au curé. Un champenois raconte comment le sien s'y prenait pour trouver un bon maître d'école. « D'abord, dit-il, il choisit un sujet qui ait une bonne voix, qui ne ressemble point à celles de ces messieurs qui gardent les demoiselles du Grand Seigneur. D'une part et après cela, il veut que cet homme soit de bonnes mœurs, doux, honnête envers un chacun, surtout affable avec les enfants; c'està-dire comme qui dirait, qu'il ne soit pas d'une colère brutale ; cela posé, il lui donne un plan d'étude pour ses écoliers. Mon cousin veut qu'il leur montre à écrire lisiblement, à lire dans le latin et parfaitement dans le français ; qu'il leur apprenne toutes leurs prières dans cette langue et leur catéchisme par cœur... Mon cousin, ajoute le champenois en parlant du curé, fait venir tous les

ÉTAT DE L'INSTRUCTION EN 1789. £i

dimanches son maître d'école pour lui donner un doigt de rafraîchissement. Il lui passe une petite pointe de vin dans un repas honnête; il lui pardonne une fois l'ivrognerie, mais jamais deux ; il visite la classe plusieurs fois par semaine, étant persuadé du proverhe que le bon chasseur fait le bon chien, que le bon curé fait le bon maître et les bons écoliers, qui par suite sont de braves gens l » .

Voilà dépeint dans un style d'une certaine saveur rustique le maître d'école de l'ancien régime dont les principales occupations consistent à chanter au lutrin, à faire réciter le catéchisme, non moins qu'à enseigner la lecture, l'écriture et le calcul. Ces maîtres d'école étaient, il est vrai, de condition très-diverse et d'instruction fort inégale ; s'il en était qui savaient à peine l'orthographe, d'autres étaient capables même d'enseigner le latin. Dans le Doubs, en 1790, quelques-uns passaient pour habiles, et celui d'un village fut même élu membre du Département2. Gomme les classes ne duraient d'ordinaire que pendant les mois d'hiver, il leur était souvent nécessaire d'exercer pour vivre un autre métier3; on comptait parmi eux des

1 Journal de Troyes et de la Champagne méridionale, 1784, p. 42, 102, 151. L'Instruction primaire dans les campagnes avant 1789, p. 32 à 35.

2 Lettres à Grégoire, p. 205.

3 Edouard Schmidt, p. 35 à 36. — D. Mathieu , V Ancien régime en Lorraine, 1879, p. 260.

artisans et même des manouvriers; on y trouvait aussi des ménétriers, des tabellions et même des avocats1. Ajoutons que dans plusieurs provinces leurs fonctions étaient exercées par des prêtres, curés ou vicaires. La mission des recteurs d'école, quand elle était bien comprise, avait quelque chose de patriarcal; placés par leur costume et leurs lumières entre le curé et ses paroissiens, ils pouvaient être les auxiliaires du premier, en inculquant aux enfants les principes de la morale religieuse que le prêtre leur développait. Tel était le vénérable maître dont le souvenir s'était longtemps conservé dans le village de la Basse-Bourgogne où vivaient les parents de Restif de la Bretonne. « Il ébauchait, dit cet écrivain fameux, l'œuvre du pasteur et l'achevait... Il commençait à donner les premiers élémens aux enfans, et fesait aux grands garsons et aux grandes filles des leçons sur la conduite ordinaire de la vie, entre mari et femme, frères et sœurs, etc. Gomme il était marié et père d'une nombreuse famille, ses conseils ne paraissaient que le fruit de son expérience ; cependant on a su depuis que tout était prémédité avec le pasteur... » Et Restif de la Bretonne rappelle avec attendrissement les discours que le maître tenait dans certaines circonstances à ses élèves, soit pour les engager à ne pas com-

4 E. Allain, V Instruction primaire avant la Révolution, 2e éd., 1881, p. 59*

mettre de déprédations dans les champs, soit pour les exhorter à toujours pratiquer leurs devoirs1. Le maître d'école d'autrefois se préoccupait avec raison de l'éducation qui tend à élever l'àme plutôt encore que l'esprit. « Pour améliorer la condition des hommes, a dit M. Guizot, c'est d'ahord leur âme qu'il faut épurer, affermir, éclairer. » Il n'en est pas moins certain qu'il était nécessaire de remédier au défaut d'instruction d'un trop grand nomhre de maîtres. On peut relever hien des fautes d'orthographe dans les manuscrits qu'ils ont laissés ; mais à cette époque, où l'on s'attachait plus au fond qu'à la forme, l'orthographe était traitée avec une sorte de dédain même par des écrivains supérieurs, et l'on croyait plus utile d'enseigner aux jeunes enfants la civilité puérile que la grammaire française2. Dans les villes un peu importantes, les maîtres faisaient partie d'une corporation où l'on n'était admis qu'après avoir fait preuve des connaissances né-

4 La vie de mon père, par l'auteur du Paysan perverti, Neufchâlel, 1779, t. I, p. 4 à 19.

2 II n'était pas question d'orthographe dans les petites écoles de l'Anjou. (F. V. Besnard, Souvenirs d'un nonagénaire, 1880, t. I, p. 55). — D. Mathieu, L'ancien régime en Lorraine, p. 262. — L'art. XIV des Reglemens de l'Evêque de Montpellier porte qu'il sera fait « l'après dinée... à la dernière demie heure ou quart d'heure une leçon d'Orthographe aux grands le lundy, et à tous... le vendredy, de la Civilité. »

cessaires ; les frères des écoles chrétiennes les acquéraient dans leurs maisons professes, et ce fut là une des grandes causes de leur succès. Il n'en était pas de même dans les campagnes ; les frères n'y allaient point, parce que les statuts de leur ordre leur interdisaient de vivre isolés et que les villages n'avaient pas assez de ressources pour pourvoir à la subsistance de plusieurs maîtres ; sauf dans les diocèses, où les curés et les vicaires donnaient l'instruction primaire, sauf dans le Boulonnais où il y avait une sorte d'école préparatoire pour les maîtres, ceux-ci s'instruisaient d'ordinaire dans des écoles de village où l'enseignement était limité ; heureux lorsqu'ils recevaient au presbytère quelque instruction complémentaire. Les bons esprits sentaient la nécessité de les rendre plus instruits et plus éclairés; le curé Courtalon voulait en 1784 que l'on établît dans la ville épiscopale une espèce de séminaire où tous ceux qui se destinaient à une maîtrise d'école seraient obligés de passer un certain temps pour y apprendre les choses nécessaires à leur état. Cette institution aurait été dirigée par un ecclésiastique, et des maîtres d'écriture, d'arithmétique et de plain-chant y auraient enseigné1. Des vœux analogues furent formulés dans un certain nombre de cahiers de 1789, notamment par le tiers-état de Reims, le

1 L'Instruction primaire dans les campagnes, p. 33. — Voir aussi D. Mathieu, V ancien régime en Lorraine, p. 262.

clergé de Verdun et les habitants de la paroisse de Chavenay1, dans le bailliage de Nemours.

De pareils établissements eussent été moins nécessaires pour les maîtresses d'école. La plupart d'entre elles appartenaient à des ordres religieux qui leur faisaient donner une éducation professionnelle suffisante. Il y avait cependant des maîtresses laïques, qui avaient une sorte de caractère public lorsque la communauté traitait avec elles, et qui expliquaient sans contrôle les premiers éléments de l'instruction aux petites filles de leur voisinage. Depuis le moyen-âge, l'instruction des filles avait toujours été négligée. Elle le fut même systématiquement par des motifs tirés, le croiraiton, d'un souci extrême de leur moralité 2. Au dixseptième siècle, sous l'influence d'une discipline plus rigoureuse, les évêques avaient proscrit les écoles où les filles et les garçons étaient reçus en même temps, sans pouvoir les supprimer dans un grand nombre de localités. Mais de toutes parts, des ordres religieux s'étaient fondés pour l'instruction des filles. Est-il besoin de rappeler les sœurs de la charité établies par saint Vincent de Paul, et toutes les institutions pieuses créées dans

1 Arch. pavleinentaires, IV, 418, V, 533, VI, 128.

2 Dans la Haute-Marne, une maîtresse d'école, à Doulancourt (Fayet, Recherches... p. 15), ne voulait pas enseigner à écrire aux filles, « de peur qu'elles n'employassent leur savoir à écrire à leurs amants. »

certaines provinces, par ie zèle le plus chrétien et le plus désintéressé, depuis les sœurs de la charité d'Evreux et de Nevers, jusqu'aux sœurs de Saint-Paul de Tréguier et de Saint-Paul de Lyon. Dans le Vivarais, nous trouvons les héates, et dans un certain nombre de diocèses, depuis l'Ile-de- France jusqu'au Languedoc, des filles régentes, chargées non-seulement de vaquer à l'instruction chrétienne des jeunes filles, mais de « former des maîtresses d'école pour envoyer dans les paroisses, » et de faire des missions dans les campagnes, afin de surveiller les maîtresses qu'elles avaient instruites1.

La situation matérielle des maîtres et des maîtresses dépendait de la richesse des communautés et de l'aisance des habitants. Quoique les gages des recteurs d'école eussent été accrus de 1760 à 1789 dans beaucoup de localités2, ils n'étaient pas toujours suffisants. Ils atteignaient rarement la somme de 150 liv. que prescrivait la déclaration de 1698. Dans les villages de la Bourgogne ils variaient de 30 à 120 liv.3. Les rétributions

4 Diocèses de Beauvais, de Chartres, de Troyes, d'Aleth.— (Courtalon, Topographie historique du diocèse de Troyes, II, 257. — Histoire générale de Languedoc, Continuation par Roschach, XII [, 407. — La Ville sous l'ayicien régime, p. -494- 495).

* Anatole de Charmasse, 2e éd., p. 95.

3 Garnier, Inventaire des archives de la Côte-d'Or, série C. — Dans les communautés de Languedoc, les gages étaient

scolaires, souvent le logement, parfois la rente d'une pièce de terre affectée à la dotation de l'école complétaient leurs ressources. Les rétributions étaient en moyenne de 3 sous pour les enfants qui apprenaient à lire et de 5 sous pour ceux à qui l'on montrait à écrire. Elles pouvaient être augmentées de rétributions en nature, qui surtout dans les pays vignobles ne manquaient pas d'importance. Si quelques recteurs d'école prospéraient au point de se faire donner une pension par leurs successeurs !, plusieurs d'entre eux gagnaient à peine leur vie 2 et restaient sans ressources après avoir consacré la plus grande partie de leur vie à l'enseignement. Aussi demandait-on en 1789 que leur sort fût amélioré au moyen de prélèvements sur les dîmes ecclésiastiques et qu'on leur assurât « une retraite suffisante et libre à la fin de leur carrière3» . En résumé , les écoles étaient nombreuses

généralement plus élevés. — Inv. arch. de la Lozère, C. 1195 à 1099. — Mèze, Florensac, Viaz, Bessan, St-Hibery, Loupian, Pomerols, Castelnau-de-Guers, St-Pons-de-Mauchiens, Bousigues, donnent 150 1. au régent de l'école. A Nesignan et, à Pinet, le maître n'a que 120 1., à Aumes, il n'en a que 75. Il y a partout des régentes d'école, dont les gages varient de 150 1. à 60 1. (Dépenses des communautés du diocèse d'Agde. Archives nationales, H. 1030).

A Anatole de Charmasse, 2e éd., p. 58.

2 Edouard Schmidt, p. 35.

3 Cahier du clergé de Rodez, tit. VI, 2. Arch. parlementaires, V, 554.

dans les campagnes ; l'enseignement qu'on y donnait était inégal et restreint ; les maîtres se distinguaient plutôt par la régularité de leur doctrine que par l'étendue de leur science. Leur condition matérielle variait selon les localités et selon les personnes ; il en était de même de l'instruction des enfants. Point d'uniformité, si ce n'est dans l'enseignement religieux qu'inspirait le clergé ; point d'autre contrôle que les visites assez rares des évoques, plus fréquentes des archidiacres et des curés. L'Etat n'intervenait que pour assurer le traitement du maître et contraindre les parents à payer les rétributions ; il se reposait sur le clergé pour la surveillance morale ; il se confiait aux habitants pour le choix et le salaire des maîtres; il garantissait l'exercice libre des droits des pères de famille. Sous un régime basé sur la triple prépondérance de l'autorité royale, de l'autorité ecclésiastique et de l'autorité seigneuriale, les habitants des villages avaient plus de liberté pour le choix des maîtres de leurs enfants qu'ils n'en possèdent sous une démocratie basée sur l'égalité des droits des citoyens et sur le système représentatif» On peut môme affirmer qu'ils avaient trop de liberté sous ce rapport, puisqu'ils n'étaient pas toujours capables de juger de la science d'un maître et que plus d'une fois ils furent obligés de renvoyer le recteur d'écolo qu'ils avaient choisi « parce que, pour me servir des termes

d'une délibération de village, il ne recordait * pas leurs enfants comme il faut. » Joubert avait raison de dire, dans ses Pensées : « Ce qu'on regrette dans l'ancienne éducation, c'est ce qu'elle avait de moral et non ce qu'elle avait d'instructif2. » L'instruction primaire demandait des réformes; ces réformes, qui étaient faciles à réaliser, étaient dans les vœux de tous. Le roi, le clergé, tous les ordres étaient unanimes à en reconnaître la nécessité3. Mais réformer n'est pas détruire, et ce fut le tort des hommes de cette époque de ne pas tenir compte des faits existants et des résultats acquis pour s'efforcer de créer de toutes pièces des systèmes nouveaux, au risque de compromettre l'œuvre même qu'ils voulaient fonder.

1 Uccorder, vieux mot français, du latin Recordari, prœlegere; vox in puerorum scolis crebra. (Ducange, Glossarium ad scriptores mediœ et infimœ latinitalis, 1734, V, 1182).

2 Pensées de J. Joubert, 1802, t. II, p. 238-239.

3 Procès-verbaux de Rassemblée provinciale du Berri, III, 1787, p. 6G.

Les philosophes et l'éducation nationale. — Efforts pour développer l'enseignement primaire. — Effets du mouvement antérieur à \ 789 sur les lumières et les mœurs des paysans. — Part qu'ils prennent à la rédaction des cahiers de 1789. — Rédaction et signatures. — Vœux formés dans les cahiers en faveur de l'instruction primaire. — Amélioration de la situation des maîtres. — Vœux du clergé. — Gratuité. — Réformes diverses. — Premiers événements politiques sans effets. — Résultat des changements administratifs sur les écoles. — Surveillance par les assemblées départementales. — Propositions de Beugnot. — Mesures prises par le département de l'Aube. — Situation du maître d'école dans la commune. — Défaut de contrôle. — Ecoles supprimées. — Le maitre d'école secrétaire de la municipalité. — Sa tâche. — Projets de l'assemblée constituante. — Effets funestes de la constitution civile du clergé. — Serment imposé aux maîtres. — Persistance des anciennes coutumes. — Impuissance de l'assemblée législative.

Sous l'ancien régime, l'esprit de l'enseignement primaire, comme de tout autre enseignement, était chrétien; vers 1760, une nouvelle école voulut qu'il fût national. C'était indiquer clairement la

transformation que la révolution devait poursuivre.

A vrai dire, lorsque le président Rolland préconisa l'éducation nationale, il savait bien que celle que l'on donnait dans les collèges, même dans ceux d'où l'on venait d'expulser les jésuites, était éminemment française ; il savait bien que le clergé de France, si profondément attaché aux libertés gallicanes, ne l'était pas moins aux institutions monarchiques et à la personne du roi, en qui s'incarnait l'idée de la patrie ; il savait aussi que la foi catholique était solidement implantée dans le sol du royaume très-chrétien et que c'était pour ainsi dire une foi nationale ; mais le président Rolland était l'écho des opinions de son temps; il était l'organe d'une certaine école philosophique et des ennemis des jésuites, et sans le savoir, il préparait la voie aux réformes radicales qui devaient s'opérer plus tard.

En même temps que Rolland, La Ghalotais, Helvetius et Diderot proclament que l'instruction doit être une œuvre exclusivement civile, une « affaire de gouvernement, » comme disait Voltaire1. Mais la plupart des publicistes ne s'occupent que de l'instruction secondaire ; si Rolland recommande les écoles de campagnes, La Ghalotais déclare « que le bien de la société demande que les con-

1 Compayré, Histoire critique des doctrines de l'Instruction en France depuis le seizième siècle, II, 203.

naissances du peuple ne s'étendent pas plus loin que ses occupations. » Et Voltaire d'applaudir : « Je vous remercie, écrivit-il à La Chalotais, le 28 février 1763, de proscrire l'étude chez les laboureurs. Moi qui cultive la terre, je vous présente requête pour avoir des manœuvres et non des clercs tonsurés. »

Mais, tandis que les philosophes plus préoccupés de leurs théories que de l'intérêt réel du peuple écrivaient ainsi, le mouvement en faveur de l'instruction populaire s'accentuait. Il arriva après la guerre de sept ans ce qui arrive souvent à la suite des guerres désastreuses ; on se prit à imiter les vainqueurs, pour chercher les moyens de ne point leur rester inférieurs. On s'engoua pour la discipline prussienne; on s'éprit des institutions et des mœurs anglaises1; on voulut favoriser l'agriculture parce qu'on s'aperçut que notre agriculture était en retard ; on voulut améliorer le sort des paysans et les rendre plus éclairés. Un auteur anonyme citait l'exemple des pays protestants pour engager à répandre l'instruction dans les campagnes2. D'un

1 Dans cette période, l'esprit de l'éducation secondaire fut à la fois plus militaire et pour ainsi dire plus républicain. (Proyart, Louis XVI détrôné avant d'être roi, 1800, p. 226- 227). — Danton, qui avait été élevé chez les oratoriens, disait en 1793 : La République était dans les esprits vingt ans au moins avant sa proclamation. (Moniteur du 15 août 1793).

2 Le Bonheur dans les campagnes. A Neufchàtel, 1795, p. 113 et suiv.

autre côté, un nouveau sentiment, suscité par les philosophes, celui de la philanthropie, portait à vouloir l'amélioration de son semblable, non plus pour l'amour de Dieu, mais pour l'amour de l'humanité, selon l'expression du Don Juan de Molière, qu'on avait regardée comme impie sous Louis XIV. Les académies de province mirent à l'ordre du jour la question de l'instruction des paysans ; elles couronnèrent des mémoires publiés en sa faveur ; les écrits des publicistes, la force de l'opinion suscitèrent également de nouveaux efforts de la part du clergé, des intendants, des seigneurs et des communautés ; des maisons d'école furent données ou construites ; et de nombreuses fondations furent faites pour ouvrir des classes gratuites dans les villages. La diffusion des lumières, qui fut incontestable à partir de 1760, produisit à la fois des effets salutaires et nuisibles. Lorsque l'abbé Grégoire fît en 1790 son enquête sur les patois de France, il voulut savoir si depuis une vingtaine d'années, les paysans étaient plus éclairés, si leurs mœurs étaient plus dépravées, si leurs principes religieux étaient affaiblis. Les réponses furent à peu près les mêmes partout, et comme on le dit en Languedoc, d'une manière concise et nette : Les paysans sont plus éclairés ; leurs mœurs sont plus dépravées, leurs principes religieux affaiblis l . « De-

* Lettres à Grégoire, p. 21, 61, 121, 152, 223, 226, 259-60, 279, 288.

puis plus de vingt ans, écrit-on en Bourgogne, le luxe et le libertinage ayant pénétré partout, les mœurs sont devenues plus dépravées, sans que cependant les principes religieux soient affaiblis dans la plus grande partie. » C'est seulement dans l'Aveyron que Ton dit : « La Révolution qui s'est faite depuis vingt ans n'a rien gagné dans nos campagnes... nos mœurs ne paraissent ni plus, ni moins dépravées. « Lorsque l'ex-capucin Chabot parlait ainsi, il montrait bien que dans son esprit la révolution ne datait pas de 1789 et que ses racines remontaient plus haut. Ailleurs, on affirme en réponse à d'autres questions posées par Grégoire, que la révolution avait augmenté le nombre des jurements même parmi les femmes'.

Dans tous les cas, on pouvait dire, comme dans le Maçonnais que « si les paysans n'étaient pas plus éclairés, ils étaient au moins plus éveillés. » Ils le prouvèrent à l'époque des élections de 1789. On sait que tous les habitants des communautés, âgés de 25 ans et inscrits au rôle des contributions, furent appelés à rédiger leurs cahiers de doléances et à désigner les députés qui les porteraient aux assemblées baillagères. Ce n'était pas la première fois qu'on invitait les paysans à présenter leurs

* Lettres à Grégoire, p. 89. — On dit aussi en Normandie : Depuis plusieurs années, la jeunesse se dérange dans les campagnes... le dérèglement fait de plus en plus des progrès. (Hippeau, Les cahiers de 1789 en Normandie, II, 244.)

doléances et à nommer des délégués; ils y avaient été déjà conviés, lors de la réunion des Etats- Généraux de 1560, de 1576 et de 1614; déjà à ces différentes époques, ils avaient rédigé des cahiers qui témoignaient de leur intelligence et de leur instruction. Il en fut de même, et à un degré supérieur, en 1789. Il est vrai qu'alors comme antérieurement, les juges locaux qui présidaient les assemblées électorales, les avocats qui résidaient dans les bourgs, les curés eux-mêmes, sans doute les maîtres d'école, ne furent pas étrangers à la rédaction de certains cahiers. En parcourant les cahiers des paroisses des environs de Paris, de certains bailliages de Normandie ! et de la sénéchaussée d'Aix, on est surpris de la clarté, du bon sens, de la correction avec lesquels ils sont formulés. D'autres, tirés des greffes de divers bailliages, se distinguent par des qualités analogues. Il y a sans doute des exceptions; mais dans les 251 cahiers que contiennent les archives de l'Aube, s'il en est beaucoup sans relief, il en est peu qui soient au-dessous du médiocre*. Il est douteux qu'aujourd'hui les conseils municipaux de nos villages, sans l'aide de l'instituteur, soient capables d'exprimer aussi correctement leurs vœux.

Ce qui frappe également, c'est la facilité avec laquelle les idées générales, dont le point de dé-

4 Hippeau, Les cahiers de 1789 en Normandie, II, 112-520. * Histoire de Troyes pendant la Révolution, 1, 110-119.

part était à Paris, se répandaient jusque dans les villages les plus reculés ; il est vrai de dire qu'en 1789 des formulaires imprimés furent envoyés dans les campagnes et que souvent on se contenta de les reproduire1 ; mais cette diffusion de l'opinion publique n'était point un phénomène nouveau, car on peut le constater en parcourant les cahiers des châtellenies et des paroisses de Champagne en 1576 et en 1614. Elle ne saurait témoigner non plus en faveur de l'universalité de l'instruction primaire; puisque, dans les assemblées électorales de 1789 comme dans beaucoup d'autres, c'est toujours une minorité, une sorte d'élite, qui parle et qui fait agir. Les cahiers qu'il m'a été donné de parcourir ne sont d'ordinaire signés que par le juge et son greffier; lorsqu'ils sont signés par les habitants, les deux tiers environ des comparants y ont inscrit eux-mêmes leurs noms2. Ce qu'on peut le plus reprocher aux cahiers des campagnes, c'est leur défaut d'originalité ; ils sont trop souvent jetés dans le même moule. Tant les idées d'unité prédominent ! C'est à peine si l'on peut citer dans un bailliage quelques doléances sincères, spontanées, éloquentes dans leur naïveté même, comme celles qu'a reproduites M. Fleury

1 Ed. Fleury, Bailliage de Vermandois. Les Elections des Etats généraux de 1789, Laon, 1872, p. 121-129.

2 L'Instruction primaire dans les campagnes avant 1789, p. 81.

dans son recueil sur le Vermandois ! . Mais à tout prendre, la plupart des vœux exprimés par les villages étaient légitimes : ils se retrouvèrent dans les cahiers de leurs bailliages, et l'on peut dire de la majorité des cahiers du tiers-état, où les campagnes apportèrent leur contingent, ce qu'un bon juge dit des cahiers des chefs-lieux des Gévennes. « L'élévation des idées et le style, tout y atteste une intelligence cultivée, une haute moralité2. » La plupart des cahiers des campagnes ne parlent point de l'instruction primaire. Peut-être les paysans n'en comprenaient-ils pas tout le prix ; peutêtre leur paraissait-elle suffisante telle qu'elle était. Une seule communauté, celle de Peipin, dans la sénéchaussée d'Aix, est assez dépourvue d'intelligence pour demander « l'abolition des maîtres et maîtresses d'école dans les bourgs, villages et hameaux.3 » En revanche, quelques paroisses du bailliage de Paris demandent l'établissement d'écoles et se plaignent particulièrement de n'en point avoir. « Depuis longtemps, nous désirons un maître d'école, dit-on à Pontcarré, pour l'instruc-

4 Ed. Fleury, Bailliage de Vermandois, etc., p. 125-215.

2 Maggiolo, De l 'Enseignement primaire dans les hautes Cévennes, p. 25. — Voir une communication du même au congrès de la Sorbonne , sur les écoles des diocèses de Châlons et de Verdun. (Journal officiel, 4881, p. 2255). —Voir aussi L. Boivin-Champeaux, Notices historiques sur la Révolution dans le département de l'Eure, 1808, p. 18.

3 Archives parlementaires, \l, 367.

tion d'une jeunesse qui croupit dans l'ignorance et dans l'oubli presque de ses devoirs ; on pourrait y pourvoir en faisant établir par le gouvernement un seul et unique impôt1. » D'ordinaire, les villages de l'Ile-de-France se préoccupent beaucoup plus des ressources de l'instruction que de la création d'écoles qui existaient à peu près partout. Il paraissait onéreux aux paysans de se cotiser pour les gages et les rétributions scolaires du maître; il leur semblait facile de s'en dispenser au moyen d'un prélèvement sur les revenus du clergé. « Qu'il soit établi un fonds annuel, diton à Garches, provenant des biens de l'église pour l'entretien d'un maître dans chaque paroisse. — Que dans les paroisses où il n'y a pas de communes (biens communaux) ni d'écoles fondées, dit-on à Rungis, il soit fait un fonds pour le maître d'école pris sur les dîmes et bénéfices simples. — Les émoluments du maître paraissent parfois insuffisants. Thiais voudrait qu'ils soient fixés à 400 livres. — Que l'on accorde un revenu honnête, dit Taverny, au maître et à la maîtresse d'école, qui n'ont à présent que 200 liv. et qui sont obligés, ainsi que M. le vicaire, d'aller de porte en porte diminuer par une quête la portion déjà trop modique du pauvre vigneron. — Une autre communauté, celle de Ghapet, regardait comme « très-nécessaire qu'il

1 Archives parlementaires, V, 40. — Voir aussi le cahier de Monceaux- Villeroy (IV, 719).

y eût un fixe et un logement pour un maître d'école dans chaque paroisse * . »

Les demandes d'un certain nombre de communautés rurales furent reproduites dans quelques cahiers du tiers-état. Mais ce furent surtout les cahiers du clergé qui continrent le plus grand nombre de vœux en faveur de l'instruction. Ce sont eux qui demandèrent le plus souvent et le plus instamment qu'on établît des maîtres et des maîtresses d'école dans chaque paroisse 2, et ils le demandèrent en termes si absolus qu'on supposerait de prime abord qu'il n'existait aucune école dans certains bailliages où leur existence est pourtant constatée d'une manière authentique. Ce fut un des défauts de cette époque de ne tenir aucun compte des faits existants et d'ériger des réformes et des améliorations désirables en créations complètes. Un village de Normandie exprimait plus nettement les changements qui étaient dans les vœux de quelques-uns, lorsqu'il demandait dans un assez singulier français de « recombiner les principes de l'éducation publique3. »

Les nombreux cahiers qui réclamaient la gratuité des écoles s'inspirèrent de besoins réels.

« Arch. parlent., V, 40, 64, 127 et IV, 403, 418.

4 Clergés de Beauvais [Arch. parlent., II, 289), Lyon (III, 602), Perche (V, 322), Ponthieu (V, 428), Toulouse (VI, 29), Vermandois (VI, 136).

8 Hippeau , Les cahiers de 1789 en Normandie, II, 504»

Yingt-quatre villages des environs de Paris sont unanimes à solliciter la gratuité comme un bienfait dont jouissent les villes au détriment des campagnes. Les classes des Frères, qui étaient gratuites, étaient en effet l'apanage des villes. Celles-ci parlent peu de la gratuité ; on ne demande pas ce qu'on possède. Le clergé et le tiers-état de certains bailliages s'associèrent cependant à un vœu, qui tendait à faire admettre tous les indigents aux bienfaits de l'instruction f.

Établissement des écoles dans toutes les paroisses, amélioration du sort des maîtres, gratuité, telles sont les principales réformes que l'on demandait en 17892. On demandait aussi que la nomination des maîtres fût entourée de certaines

4 Les cahiers qui demandent la gratuité sont au nombre de 15 pour le clergé, de 14 pour le tiers-état des bailliages, de 8 pour les villes, de 2 pour la noblesse, et de 28 pour les villages et communautés d'habitants. (Arch. parlem., table, VII, 280-281). Un village du Vermandois demande que la jeunesse soit enseignée gratis par des maîtres dont la capacité serait en raison du sort qu'on leur assignerait. (Ed. Fleury, p. 230).

2 II est intéressant de comparer ces vœux à ceux que renferme un curieux document, que vient de publier, au moment où nous corrigeons nos épreuves, M. Albert Duruy, dans la Revue des deux Mondes du 15 avril 1881 (p. 873- 874). C'est un Cahier des doléances à présenter aux Etats généraux assemblés à Paris par les instituteurs des petites villes, bourgs et villages de la Bourgogne. Sans doute, quelques instituteurs s'étaient réunis pour rédiger ce cahier, qui ne semble pas devoir être l'expression officielle des doléances de la majorité d'entre eux.

garanties ; mais tandis que les communautés de l'Ile-de-France voulaient que l'on augmentât les droits des assemblées d'habitants sur leur nomination et leur destitution i , le clergé de Paris et les clergés d'autres bailliages réclamaient sur eux la haute main qu'ils sentaient leur échapper. Le clergé de Paris hors les murs désirait que les maîtres et les maîtresses fussent soumis à l'inspection immédiate des curés et même destituables par eux ; le clergé de Soissons réclamait un règlement qui ordonnerait de faire droit à toutes les plaintes motivées que les curés auraient à faire contre les recteurs d'école ; et le clergé de Vermandois voulait soumettre tous les établissements à la juridiction des évêques, à l'inspection des écolâtres dans les villes et à l'approbation des curés dans les campagnes 2. L'insistance avec la-

1 Paroisse de Chevannes, bailliage de Nemours (Arch. pari., IV, 228), Fontenay-les-Bagneux (Ibid., IV, 552), Rosny (V, 56). Vernouillet-sur-Seine, dit : Que le choix des maîtres et des maîtresses d'école et de pension dans les campagnes soit et appartienne aux seigneurs, curés et communautés, conjointement, sans pouvoir par l'un, sans le consentement des autres, ni recevoir ou congédier... (Ibid., V, 170). — En Normandie, Neuilly voudrait qu'on permît « aux paroisses d'aviser comme bon leur semblera aux moyens d'avoir de bons maîtres d'école dans les campagnes... et cela du choix et du consentement de MM. les curés. » (Hippeau, Les cahiers de 1789 en Normandie, II, 142).

1 Arch. parlement. Le clergé de Verdun demande que les maîtres d'école soient à la nomination exclusive des évêques sur la présentation des curés. (Ibid., VI, 128).

quelle le clergé cherche à ressaisir son autorité prouve qu'elle avait singulièrement diminué sur certains points avant même que les lois de la Convention y eussent porté atteinte.

Qu'on n'aille pas croire cependant que l'influence religieuse se fût partout affaiblie dans les campagnes. Les premiers événements de la Révolution n'atteignirent point les écoles rurales. En vain la prise de la Bastille ébranla-t-elle toute la France, agitant les villes, soulevant les villages, imprimant à tout le pays une secousse semblable à celle d'un tremblement de terre ; en vain la nuit du 4 août avait-elle décrété l'affranchissement de la propriété et supprimé les redevances féodales qui pesaient sur le paysan; les maîtres d'école continuèrent à donner l'enseignement comme ils l'avaient toujours donné. Les contrats qu'ils avaient passés avec les habitants restèrent en vigueur, et rien ne fut modifié dans leurs rapports avec les populations jusqu'à la suppression des intendants. De prime abord, les changements administratifs devaient avoir plus d'influence sur eux que les événements politiques.

Si l'on examine la Révolution au point de vue administratif, on reconnaît qu'elle a traversé trois phases distinctes; une période de décentralisation absolue de 1789 à 1793 ; une période de centralisation à outrance en 1793 et en 1794 ; une période où la décentralisation essaya vainement de

coexister avec la centralisation, c'est celle du Directoire. La première fit des projets pour l'instruction primaire; la seconde édicta des décrets ; la troisième essaya d'appliquer les lois nouvelles sans y réussir.

L'établissement des assemblées provinciales avait été le préliminaire de la révolution. Le mouvement de 1789 fut sur beaucoup de points une réaction contre l'excès de la centralisation. Lorsque les départements eurent remplacé les provinces, on donna aux administrations départementales tous les pouvoirs des assemblées provinciales en les augmentant d'une manière pour ainsi dire illimitée ; la commission intermédiaire devint le directoire, et l'autorité centrale n'eut d'autre organe qu'un procureur général syndic, élu comme les autres administrateurs par les administrés et par conséquent moralement indépendant des ministres qui lui transmettaient leurs instructions. Ce régime particulier n'eut aucune action sérieuse sur l'instruction primaire.

Le décret, qui organisait les assemblées administratives des départements, leur avait pourtant confié « la surveillance de l'éducation publique et de l'enseignement politique et moral '. » Cette surveillance fut souvent illusoire; mais les assemblées n'en étaient pas moins animées d'intentions

* Décret du 22 décembre 1780, sect. III, art. II, 3°. Collection des décrets, I, 249.

méritoires qui se traduisirent par des arrêtés qu'il était plus facile d'édicter que d'exécuter. Tel fut celui que provoqua l'un des administrateurs les plus éminents de cette époque, Claude Beugnot, qui fut procureur général syndic de l'Aube. Il recommanda particulièrement au conseil général de son département la surveillance de l'éducation des pauvres, surtout des habitants de la campagne. « Il ne suffit pas de soutenir, disait-il, on pourrait perfectionner le régime des écoles où les enfants reçoivent les premiers éléments de l'instruction. » Il reconnaissait qu'elles étaient suffisamment nombreuses, mais il désirait les rendre meilleures, et pour y parvenir, il voulait réorganiser la surveillance et stimuler l'émulation par des concours cantonaux, où les élèves les plus méritants seraient désignés à l'administration qui s'occuperait de leur avenir.

Le conseil général de l'Aube s'associa aux vues de Beugnot , mais en essayant de restreindre au profit de l'administration départementale les influences communales. Si on laissait aux habitants la faculté de présenter les maîtres d'école, on réservait au directoire du département le droit de les nommer ou de les confirmer; On lui attribuait également le choix des livres scolaires. Une société des amis des enfants aurait été créée pour encourager les écoles de campagne. « La science de l'administration, disait-on avec raison, ne con-

siste pas à tout faire par soi-même ; c'en est bien plutôt l'abus, et les vices de notre ancien gouvernement n'avaient pas, sans doute, une autre cause. » En matière d'instruction, cette critique était inexacte. Il est vrai que le conseil n'avait pas grande confiance dans l'efficacité du comité dont il provoquait la création, puisqu'il voulait confier le contrôle et la surveillance des écoles à une personne recommandable qui aurait pris le titre de recteur de l'éducation du département. Il y avait là le germe de l'institution de nos inspecteurs d'académie. On ne se bornait pas à demander la création de cette charge ; on déclarait que le supérieur du petit séminaire du chef-lieu paraissait posséder toutes les qualités nécessaires pour la remplir dignement.

Il n'y avait alors aucune hostilité systématique contre le clergé; on voulait limiter son action, et non la supprimer. « L'administration, disait Beugnot, ne trouve-t-elle pas dans messieurs les curés d'excellents coopérateurs, et ne serait-ce pas à eux qu'il appartiendrait de diriger paternellement d'après ses vues l'éducation des enfants de la paroisse1. » Le conseil général laissait le directoire libre de définir le concours qu'il jugerait utile de leur demander. Si l'on enlevait aux évoques et

4 Procès-verbal des séances de l'assemblée administratif du département de l'Aube, tenue dans les mois de novembre et décembre 1790, p. 117-119, 428-440.

aux archidiacres le droit d'approbation et de contrôle, on ne songeait point encore à priver les ecclésiastiques de toute influence sur l'instruction l .

Mais les efforts des administrations se brisaient souvent contre la force d'inertie ou l'esprit d'indépendance des communes. Si dans certains pays, elles étaient animées des meilleures intentions ; si l'on signale dans le district de Lunéville « le bon sens, l'action prodigieuse, la patriotique sollicitude » qu'elles manifestaient dans leurs délibérations en faveur de l'instruction publique2, trop souvent, surtout dans les villages, il n'en était pas de même. La communauté rurale était devenue une commune, qui jouissait d'institutions semblables à celles des villes. Elle avait désormais son maire, ses officiers municipaux et son conseil général. Les liens de la subordination s'étaient relâchés pour elle, en même temps que le mécanisme administratif construit avec tant de patience

1 Lacretelle voulait que les écoles primaires et municipales fussent placées sous la direction des curés, et que dans chaque canton il y eût un directeur principal des écoles choisi parmi ces curés. (De l'établissement des connaissances humaines et de l'instruction publique dans la constitution française. Paris, 1791, p. 309-310.)— Talleyrand demandait aussi que l'on enseignât les éléments de la religion dans les écoles primaires. (Rapport sur l'Instruction publique, 1791.)

2 Maggiolo, L'Instruction publique dans le district de Lunéville de 1789 à 1802. Mémoires de l'Académie de Stanislas, année 1875, p. 65-66.

par les intendants se brisait en entier. On n'obligeait plus les habitants à établir, ni à payer les maîtres ; il n'y avait plus de sanction légale aux traités que les recteurs d'école faisaient avec les pères de famille ; si ceux-ci s'y refusaient, on ne pouvait désormais les contraindre à verser leur rétribution scolaire. Rien n'empêche les communes de cesser de voter les dépenses de l'enseignement, et même de vendre leur maison d'école. En 1790, Saint-Julien-d'Arpaon, dans les Cévennes, qui a toujours eu un régent d'école aux gages de 140 1., refuse de les lui continuer1. Lorsque les paysans cèdent aux suggestions de l'avarice ou de la sottise, ils peuvent rayer l'allocation du maître, et il devient loisible à la communauté de Peipin, qui demandait dans son cahier l'abolition des écoles, de s'en passer la fantaisie.

Le maître d'école jouait pourtant un rôle plus actif dans le village. Longtemps, il avait été l'homme de la paroisse ; il devint l'homme de la commune. Lorsque le règlement de juin 1787 eut établi des municipalités dans les communautés rurales, il en devint le greffier ou le secrétaire. Tant que les villages furent administrés par les assemblées d'habitants, il était nécessaire pour donner à leurs délibérations un caractère légal, qu'elles fussent passées devant un juge ou un ta-

1 Maggiolo, De V Enseignement primaire dans les hautes Cévennes avant et après 1789, p. 27. Voir aussi p. 2G.

bellion ; elles étaient rédigées en conséquence par le greffier de ces hommes de loi. Le conseil des notables n'eut plus besoin de leur intervention ; mais il eut besoin d'un secrétaire pour formuler ses décisions et pour fournir aux subdélégués des intendants ainsi qu'aux bureaux intermédiaires des assemblées d'élection les renseignements administratifs et financiers qui leur étaient demandés1. La tâche du secrétaire ne fut pas une sinécure. Il fallut qu'il suppléât souvent à l'incapacité du syndic et qu'il se chargeât de sa correspondance. La création des assemblées provinciales avait donné deux tuteurs au lieu d'un aux communautés de village ; l'abus des correspondances administratives avait augmenté, et celles-ci furent tout à coup doublées. Des syndics accablés par leurs fonctions proposaient leurs démissions; d'autres calculant l'emploi de leur temps demandèrent des indemnités2. Les secrétaires firent de môme, et s'adressèrent à l'assemblée provinciale de Champagne qui repoussa leur demande. « Le greffe des municipalités, écrivait la commission intermédiaire de Champagne le 13 août 1788, est rempli dans la majeure partie des municipalités

1 A Pouillenay, le maître reçoit, en 1789, '1561. par an et un menereau de chanvre femelle par habitant, à condition qu'il rédigera les délibérations de la communauté et fournira le papier nécessaire. (Anatole de Charmasse, 2e éd., p. 149).

2 L'assemblée d'élection et le bureau intermédiaire de Troyes, p. 27.

par les maîtres d'école, qui étant aux gages des habitants, doivent en raison des privilèges dont ils jouissent et du salaire qu'ils touchent être aux ordres de la commune et remplir gratuitement les fonctions de tenir la plume * . » Cette décision eût été légitime, si le surcroît de travail, que donnaient ces fonctions, eût été prévu dans le contrat que le maître avait passé avec la communauté.

La suppression des intendances simplifia la tâche des maîtres d'école devenus secrétaires des municipalités. Mais une loi nouvelle vint les obliger à de nouvelles écritures, en prescrivant de transcrire sur les registres de la commune tout les décrets votés par l'Assemblée nationale et sanctionnés par le roi 2. Dieu sait s'il y en eut en 1790 ! La copie des décrets fut commencée ; mais il fallut bientôt s'arrêter devant leur quantité toujours croissante. L'Assemblée nationale fut obligée de décider à la fin de 1790 que les décrets, après avoir été réimprimés dans chaque département, seraient envoyés en double dans toutes les mairies où l'on se contenterait de les collectionner et de dresser procès-verbal de leur réception 3. C'était encore là une tâche assujétissante, qui cessa seulement lorsque la Convention eut

1 Archives de l'Aube, C. 1182.

2 Décret du 20 octobre 1789, Collection générale des dé* crets, I, 126.

3 Décret du 2 novembre 1790. Ibid.< VIII, 0,

créé le Bulletin des lois pour l'envoyer à toutes les communes.

Avant l'époque de la Convention, les maîtres d'école n'eurent point à enregistrer de décrets qui les concernassent. Au mois d'octobre 1790, Talleyrand fît déclarer à l'Assemblée nationale qu'elle ne s'occuperait d'aucune des parties de l'instruction avant que le comité de constitution eût présenté un travail sur cet objet1. C'était déjà l'usage parlementaire d'ajourner les réformes partielles môme les plus urgentes jusqu'à la confection des lois générales, dont la discussion est trop souvent remise indéfiniment. L'Assemblée nationale finit par faire une constitution mais n'eut point le temps de rédiger une loi sur l'instruction. Il ne sortit des délibérations de ses comités qu'un rapport volumineux, où Talleyrand résumait les conclusions de ceux qui voulaient imprimer un caractère national et pour ainsi dire patriotique à l'instruction.

Mais l'Assemblée nationale, malgré ses intentions favorables à l'instruction primaire, lui porta préjudice par ses décrets sur les droits seigneuriaux, sur les biens ecclésiastiques et sur la constitution civile du clergé. Les allocations ou les indemnités que donnaient certains seigneurs furent supprimées2.

* Piéimpression du Moniteur, VI, 115.

2 II est bon d'observer, dit un citoyen de Chalais, que la plupart des instituteurs recevaient autrefois une indemnité des seigneurs. (Archives nationales, A. F. III, 494).

Nous parlerons plus loin des résultats de la confiscation des biens ecclésiastiques. La constitution civile fut un ferment de discorde qui troubla les âmes et surexcita les esprits jusqu'au fond des campagnes. De toutes parts, des divisions inconnues jusqu'alors s'introduisirent dans les villages; les paysans «devenus ingouvernables»1, prenaient parti pour le curé insermenté ou pour celui qui était appelé à le remplacer et que l'on qualifiait de l'épithète d'intrus. Des maîtres d'école restèrent fidèles à leur ancien pasteur; d'autres s'attachèrent au nouveau. Un décret vint les obliger eux-mêmes à prêter le serment civique2. Dans l'ouest, ceux qui s'y refusaient, étaient expulsés de leur école; ceux qui s'y soumettaient n'avaient plus d'élèves, parce que les parents cessaient de les leur envoyer 3. Triste dilemme dont les conséquences étaient forcément nuisibles à l'instruction ! Dans le Bas-Rhin, les instituteurs, qui souvent partageaient les doctrines de leurs curés, avaient disparu ; ceux qui demeurèrent à leur poste virent

1 Lettres à Grégoire (Gironde), p. 144.

2 Décret du 15 avril 1791. {Réimpression du Moniteur, VITI, 137. — « Le 12 février 1792, le recteur d'école et Françoise Guyot, sœur d'école, ont satisfait à la loi en prêtant le serment civique. » (N. C. Mordillât, Histoire de Bassuet (Marne), 1878, p. 152). — M. Maggiolo a publié le texte d'un de ces serments. (Pouillé scolaire de Tout, p. 90).

3 Alfred Lallié, Le district de Machecoul, p. 144-145, cité par M. Victor Pierre.

leurs écoles abandonnées, oubliées, dédaignées1. Ailleurs, certains maîtres se laissaient révoquer plutôt que de conduire leurs élèves à des offices schismatiques et d'y chanter au lutrin 2; d'autres prenaient parti hautement contre leur curé qui refusait le serment. Un prêtre de l'Aisne, qui avait reçu à ce sujet une lettre injurieuse de son ancien recteur d'école, la jeta au feu « dans la crainte que le désir de se venger ne le prît par la suite et ne lui fît perdre cet étourdi3. »

Les maîtres d'école, qui se rallièrent ostensiblement au culte assermenté, ne virent en rien leur situation modifiée. Le régime des baux et des marchés était toujours en vigueur pour eux; ils se louaient comme par le passé pour un, trois, six ou neuf ans. Ils recevaient des familles des rétributions en argent qui furent parfois augmentées4. Gomme sous l'ancien régime, ils s'engageaient à sonner l'angelus et l'eau bénite, sans compter les autres offices ; ils faisaient la prière le matin et le soir dans l'église. Les paysans sont attachés à la révolution, mais, comme nous le verrons plus tard, ils ne le sont pas moins à la re-

4 Seinguerlet , Strasbourg pendant la Révolution , Paris, 1881, p. 287.

2 Fayet, Recherches sur la Haute-Marne, 1879, p. 122, 123.

3 Ed. Fleury, Le clergé du déparlement de l'Aisne pendant la Révolution, 1853, t. I, p. 185.

4 Th. Portagnier, Elude historique sur le Réthelois, 1874, p. 273.

ligion. Dans les villages de la Haute-Marne, le recteur d'école était admis par les habitants à la condition d'instruire les enfants... « principalement à la religion catholique, qu'ils veulent tous professer; de leur inspirer les sentiments patriotiques et républicains, ce qu'il promet par serment, et d'assister le citoyen curé dans toutes ses fonctions des messes, vêpres, etc.1.» Le maître d'école est toujours sacristain. Dans un village du Loiret, il est stipulé en 1792 et au commencement de 1793, « qu'il se rendra à tous les offices de l'église en qualité de premier chantre et qu'il montrera à servir la messe aux enfants qui sont à proximité de l'église2. » En février 1793, on nomme ailleurs un recteur d'école qui devra « assister le curé dans ses fonctions, ainsi que de coutume, et accommoder proprement l'église et la sacristie. » Le 15 novembre de cette même année, un autre doit encore chanter au lutrin et faire la prière 3. Mais c'est l'extrême limite, avant que le culte soit officiellement interdit partout.

J'ai quelque peu anticipé sur lesévénementspour montrer la persistance des anciennes coutumes et la vanité des premières réformes annoncées. L'a-

1 Traité du 6 mai 1792. Fayet, Recherches.,., p. 124.

2 Maxime de La Rocheterie, L'Eglise el l'école dans une commune du Loiret pendant [a Révolution, Orléans, 1875, p. 22.

3 Fayet, Recherches, p. 12G.

gitation qui suivit le serment constitutionnel annihila les bonnes intentions des administrations départementales. En 1791, le personnage obscur qui avait succédé à Beugnot dans les fonctions de procureur général syndic de l'Aube n'avait plus d'autre préoccupation, en fait d'enseignement, que d'éloigner de l'enfance les prêtres insermentés, « ces vils suppôts, disait-il, du fanatisme et de l'intolérance qui ne cherchent à inspirer à la jeunesse, en alarmant sa piété naissante, que des sentiments d'horreur contre la Constitution... » Aussi le conseil général ne s'occupait plus de l'instruction publique ; le procureur général syndic annonçait qu'il n'en parlerait pas. « C'est un bienfait, disaitil, qui n'est pas à votre disposition, mais que vous devez attendre de la législature, et qui nous est garanti d'avance par les lumières et la philosophie des membres qui la composent1. »

Ce n'étaient certes ni les lumières ni la philosophie qui manquaient à Condorcet, qui fut chargé après Talleyrand de présenter un rapport général sur l'instruction publique2. Mais l'Assemblée lé-

4 Procès-verbal de rassemblée du déparlement de l'Aube en 1791, p. 21.

2 Une circulaire du député Arbogast vint demander, en décembre 1791, au nom de l'assemblée législative, des renseignements sur l'instruction publique dans les départements. 11 fut très-difficile d'obtenir des réponses des communes rurales. (Maggiolo, V Instruction publique dans le district de Lunéville, 1789-1802, Mém. Ac. Stanislas, 1876, p. 58 et 71).

gislative ne parvint pas plus que la constituante à faire passer dans le domaine de la loi ses projets de réorganisation des écoles primaires ; la Convention qui se préoccupait davantage d'assurer le triomphe de ses doctrines politiques, multiplia au contraire ses décrets sur les écoles, parce qu'elle espérait trouver dans ces décrets des auxiliaires pour la propagation de ses idées et pour l'affermissement de son pouvoir.

Zèle de la Convention pour l'instruction primaire. — L'éducation républicaine.— Effets des décrets de la Convention.

— Principes proclamés. — Conditions exigées des instituteurs. — Certificats de civisme. — Déclaration faite devant les juges de paix. — Capacité requise. — Vrai républicain et sans-culotte. — Maintien d'anciens maîtres d'école. — Scrutin épuratoire. — Difficulté de trouver des instituteurs.

— Instituteurs indignes. — Nomination des instituteurs par les jurys d'instruction et les départements. — Des jurys d'instruction. — Appels aux candidats. — Echecs partiels.

— Traitements des instituteurs. — Cessation de paiements.

— Persistance des anciennes rémunérations. — Rareté des institutrices. — Raisons pour lesquelles on n'en trouve point.

Au milieu des circonstances tragiques qu'elle avait rencontrées et qu'elle provoqua, la Convention s'occupa, avec une surprenante liberté d'esprit, de l'instruction publique, et surtout de l'instruction primaire. Cette assemblée fameuse, qui fut à la fois la plus lâche et la plus énergique des assemblées, avait eu à ses débuts ses heures d'en-

thousiasme; éprise de ses théories absolues, elle crut qu'elle allait régénérer non-seulement la France, mais le monde * ; elle voyait dans la république, qu'elle venait de proclamer, la forme de gouvernement parfait qu'il fallait imposer à l'humanité, parce qu'il lui semblait fondé sur les lumières et sur la raison. Aussi voulait-elle, avant même de former des hommes, former des républicains. Des rêveurs exaltés disaient comme le conventionnel Petit : « Il est un préliminaire indispensable à l'établissement des écoles primaires : c'est une école de républicanisme. Le local d'enseignement, ce sera tout le territoire français. Vieillards, jeunes gens, hommes, femmes, ignorants et savants, nous serons tous élèves ; notre maître, ce sera la nature ! *. . . » Les hommes de talent, comme Rabaut Saint-Etienne, ne se livraient pas à ces déclamations ridicules; mais Rabaut disait qu'il fallait avant tout enseigner les droits du citoyen. Il ajoutait : « On ne nous demande pas des collèges, on nous demande des écoles primaires. » Duhem parlera plus tard de même : « Nous ne pouvons rien faire en ce moment, disait-il, que purifier les petites écoles et nous borner

1 II faut voir ici, disait Manuel, une assemblée de philosophes occupés à préparer le bonheur du monde.— Ce projet, disait Rabaut Saint-Etienne en parlant de la constitution, sera peut-être le code politique de tous les peuples. (Moniteur, septembre 1792.)

2 Réimpression du Moniteur, 1792, t. XIV, p. 783.

à établir des écoles primaires réclamées par les départements et les sociétés populaires. »

On déclara en effet qu'on en établirait, et sept décrets vinrent du 12 décembre 1792 au 25 octobre 1795 répéter qu'elles allaient être fondées1. Notez que le texte de ces décrets ne laisse pas soupçonner qu'il existe des petites écoles et que c'est une création absolument nouvelle qu'on annonce. Les termes de la rédaction ont pu induire en erreur les historiens, qui jugent de la réalité par les apparences et qui ont une confiance absolue dans les affirmations officielles. Dans tous les temps et surtout aux époques de révolution, il faut moins se préoccuper des dispositions des lois que de la manière dont elles ont été exécutées. L'intérêt des études locales est de faire connaître les effets des lois générales sur des points déterminés du territoire. Ces effets furent trèsrestreints pour l'instruction primaire.

Les décrets de la Convention ont laissé plus de traces dans les mots et dans les idées que dans la réalité. Ils ont créé les mots d'instruction primaire et d'instituteurs qui n'étaient pas encore entrés dans le vocabulaire officiel, et qui s'y sont maintenus. Ils ont soulevé, sans les résoudre, les

1 Voir sur ces décrets : Maggiolo, Du droit public et de la législation des petites écoles de 789 à 1808, Nancy, 1878, p. 38-56, et l'article Convention de M. J. Guillaume dans le Dictionnaire pédagogique, lre série, 520-571.

grandes questions de l'obligation et de la gratuité; ils ont introduit le principe du salaire des maîtres par l'Etat; mais leur action véritablement efficace ne s'est affirmée que pour épurer le personnel des instituteurs dans le sens révolutionnaire et pour introduire dans les écoles un enseignement conforme aux doctrines nouvelles.

Le décret du 29 frimaire an II (19 décembre 1793), qui résumait les décrets antérieurs, déclarait à la fois l'enseignement libre, public, gratuit et obligatoire ; mais il exigeait des instituteurs et des institutrices, qui voulaient user de la liberté d'enseigner, un certificat de civisme et de bonnes mœurs. D'après le décret antérieur du 7 brumaire, ceux qui voulaient être instituteurs publics devaient se présenter devant une commission chargée dans chaque district de constater leur degré d'instruction ; après avoir passé avec succès une «wte d'examen, ils pouvaient être élus par les pères de famille, les tuteurs et les veuves mères de famille de chaque commune * . La Convention respectait sous ce rapport les droits des pères de famille, droits qui étaient conformes au droit naturel et aux coutumes établies. Mais à cette époque, l'arbitraire était à l'ordre du jour; des administrations de district, plus ardentes que les autres, n'hésitaient pas à désigner elles-mêmes les maîtres ; le district de Yézelise se contentait de les

1 Art. 16 de la loi du 7 brumaire an n.

62 CHAPITÎIE III.

faire admettre par la société populaire du cheflieu, par le club, qu'il avait érigé en comité d'instruction publique1. On comprend qu'un comité de ce genre ne devait demander aux instituteurs que la justification de leurs opinions révolutionnaires.

La disposition qui prescrivait de donner une nouvelle investiture aux maîtres fut surtout mise en vigueur, parce qu'elle permettait d'éliminer par le refus d'un certificat de civisme ceux d'entre eux qui s'étaient montrés hostiles au nouveau système politique et anti-religieux. Il eût été trop long d'attendre la formation des commissions de district. Quand les lois s'exécutaient, elles étaient appliquées rapidement, surtout quand elles avaient un caractère politique. La loi du 14 frimaire an II sur le gouvernement provisoire et révolutionnaire, qui fut la véritable constitution de la Terreur, avait supprimé l'intermédiaire des administrations départementales et permettait de transmettre directement aux districts et aux communes les ordres du comité de salut public. Dans le district d'Àrcis-sur-Aube, les juges de paix furent chargés de provoquer la nomination des instituteurs. Ceux-ci étaient d'ordinaire admis par le conseil général de la commune, sur le réquisitoire de l'agent national, souvent avec le

1 Séance du G germinal an n. Maggiolo, Pouillé scolaire du diocèse de Tout, p. 9(J.

concours des habitants, au nombre desquels figurèrent parfois les mères de famille.

Aucune garantie d'instruction n'était demandée aux maîtres. Ce que Ton cherchait avant tout chez eux, ce n'était pas la capacité professionnelle, c'était le dévouement politique ou l'apparence de ce dévouement. La science de l'instituteur est regardée comme suffisante, si Ton constate, comme dans plusieurs communes, qu'il « sait lire et écrire et jusqu'à la troisième règle de la ris temé tique » , selon l'orthographe du greffier chargé de constater l'instruction du maître ; mais qu'importe le degré de sa science, s'il est muni d'un certificat de civisme, et si le greffier peut ajouter cette mention recommandable : S' * ayant toujours conduit comme un vrai république. Si l'on veut savoir ce qu'on entend par là, qu'on lise la note qui concerne l'instituteur d'un village nommé Rilly-Sainte-Sire, qui s'est mis à la mode du jour en s'appelant Rilly-la-Raison ; « Sa façon de penser, dit-on, est celle d'un vrai sans-culotte, conséquemment d'un franc et zélé républicain. » Le titre de républicain est souvent le seul indiqué ; c'est le seul auquel on paraisse tenir. Si l'on fait l'éloge d'un maître d'école que l'on maintient dans ses fonctions, en vantant son zèle, sa capacité et son désintéressement, c'est pour ajouter aussitôt qu'il s'engage à se servir de livres élémentaires, tels que les Droits de l'homme,

la Constitution et les Traits héroïques des républicains français. Presque partout, le candidat jure de n'enseigner que les maximes républicaines1.

La plupart des instituteurs admis et installés n'étaient autres que les anciens maîtres d'école qui avaient adopté le nouvel ordre de choses ou qui s'y résignaient en apparence 2. Il eût été difficile qu'il en fût autrement ; on n'improvise pas des professeurs. Il était rare que deux candidats se présentassent. S'il en était ainsi, on procédait entre eux à un scrutin épuratoire3. Dans un village de l'Aube, le choix des habitants se porte sur un ancien fourrier au ci-devant corps de la marine, huissier en la ci-devant maîtrise de Saint- Dié, qui s'était réfugié dans un village voisin depuis six mois. Il n'est pas probable qu'on l'ait choisi pour ses opinions républicaines, non plus qu'un ci-devant curé, qu'on désigna par suite de l'état de maladie du maître comme « étant le seul dans la commune qui fût capable d'instruire la jeunesse4. »

1 Arch. de l'Aube, L. 1466. Voir Pièces justificatives.

2 On peut en citer de nombreux exemples dans l'Aube. Il en est de même à Malmy-en-Dormois. (Une commune de la Marne pendant la Révolution. Revue de Champagne, IV, 36).

3 A Rumilly-les-Vaudes, deux candidats se présentent. C'est le conseil municipal qui décide en faveur de l'un d'eux. 20 thermidor an n. (Arch. de l'Aube, L. 1438).

* Archives de l'Aube, L. 1438 et 1466.

S'il était rare qu'il y eût deux candidats, il arrivait souvent qu'on n'en trouvait aucun. « Personne ne s'est présenté à Neuville-sur- Seine, dit-on, pour être instituteur ou institutrice. » A Mussy, l'ancien maître refuse de continuer ses fonctions, sans doute parce qu'il ne veut pas se prêter à l'enseignement qu'on exige de lui, et l'instituteur qui s'est proposé pour le remplacer n'ouvre pas sa classe. A Arcis-sur-Aube, ce n'est qu'avec peine qu'on se procure des maîtres. « Enfin, écrivent les officiers municipaux de cette petite ville, nous sommes parvenus à nous procurer des instituteurs et des institutrices. Nous n'avons plus à présenter ces choix qu'à la société populaire et à nous occuper des localités pour commencer l'instruction publique *. » Ailleurs, on voudrait en vain l'organiser. Les habitants de Saint-Léger, regardent comme indispensable, pour avoir un instituteur, de lui assurer un traitement de 500 francs. « Nos enfants, disent-ils, croupissent dans l'ignorance 2. »

Il valait peut-être mieux qu'ils ne fussent pas instruits momentanément que de tomber dans des mains indignes. Un érudit, qui parcourut la Bre-

4 Lettre du 23 floréal an n. (Arch. de l'Aube, L. 1468).

2 46 prairial an n (Ibid.). — On pourra citer bien des communes où 1 école fut fermée. Croissy fut du nombre. (T. Campenon, Histoire d'un village pendant la Révolution, le Correspondant, t. XC, p. 1211.)

tagne en 1794, trace un triste tableau des instituteurs que la Terreur avait installés dans cette partie de la France. « Je le déclare avec franchise, écrit Cambry, depuis ma tournée dans tant de communes, le mot instituteur est pour moi le synonyme d'ignorant et d'ivrogne. C'est au milieu des dénonciations qu'on a distribué des places dans des assemblées ensorcelées où quatre individus savaient à peine lire. . . On a choisi les plus violents et les plus fourbes... Voilà, voilà, ajoute Cambry, les instituteurs établis pour rappeler les vertus, les talents, les mœurs dans ma patrie1... » Ajoutons qu'aux termes d'un décret du 3 octobre 1793, les autorités avaient été autorisées à pourvoir au remplacement des instituteurs qu'elles jugeaient incapables de remplir leurs fonctions2. La politique inspirant alors tous les actes3, on peut conjecturer quels choix elle dictait. Ils soulevaient parfois le sentiment public. Comme le président d'un des districts de la Haute-Marne était venu installer en personne un instituteur dans un village, les

1 Cambry, Voyage dans le Finistère en 1791 et 1795, Paris, an vu, t. I, p. 08-69.

2 Réimpression du Moniteur, XVIII, 32.

3 A Lunéville, la municipalité défend aux instituteurs de diviser leurs élèves en deux classes, l'une pour ceux qui apprennent à lire, l'autre pour ceux qui lisent et écrivent.... On viole le grand principe de l'égalité, dit-elle ; tous les enfants sans exception recevront la même éducation. (Maggiolo, Mém. Ac. de Stanislas, 1876, p. 77).

mères de famille s'ameutèrent autour de lui, en criant : « Nous n'en voulons pas, ils feraient de nos enfants des révolutionnaires1. » Il était vrai qu'on était alors après le 9 thermidor.

Les droits des pères de famille, proclamés à plusieurs reprises, n'en furent pas moins méconnus par la Convention. Elle déclara bien en principe, dans la loi du 27 brumaire an III, que les instituteurs et les institutrices seraient nommés par le peuple, mais elle s'empressait d'ajouter que pendant la durée du gouvernement révolutionnaire, ils seraient élus par des jurys d'instruction dont les membres seraient désignés par les districts. La commission executive de l'instruction publique s'empressa d'annoncer aux districts leurs nouvelles prérogatives, dans les termes pompeux dont le langage officiel abusait alors. « Enfin, disait-elle en débutant, il est décidé que l'ignorance et la barbarie n'auront pas les triomphes qu'elles s'étaient promis ! Enfin, il est décidé que la république aura des écoles primaires. (On l'avait déjà décidé cinq fois.) Le plan d'instruction le plus vaste, qui ait jamais été adopté par les législateurs d'une grande nation, vient d'être décrété par les législateurs de la France ; et vous êtes appelés à son exécution. C'est vous qui devez nommer ceux qui nommeront les instituteurs et qui administreront les écoles. » Malheureusement,

1 Fayct, p. ICI.

quelques mois après, la constitution de Tan III supprima les districts. Une nouvelle loi confia aux départements la nomination des instituteurs, sur la présentation des municipalités de canton et sur un certificat d'examen du jury d'instruction !.

Ces jurys d'instruction se composaient de trois membres qui furent désignés, à partir du mois d'octobre 1795, par l'administration départementale. Ils étaient chargés de nommer les aspirants et les aspirantes aux fonctions de l'enseignement national. Mais on avait négligé d'ouvrir les cours nécessaires et de laisser le temps indispensable pour que les candidats pussent acquérir les connaissances exigées pour l'examen. Aussi, c'est en vain qu'on fit appel aux candidats, dans les termes les plus pathétiques et même les plus flatteurs. « C'était aux instituteurs qu'il appartiendrait, disait le jury de Chaumont, d'achever et d'affermir pour toujours la Révolution française ! Quelles importantes fonctions, disait le jury, quelle gloire attend ceux qui les rempliront dignement2! » Le jury de Troyes n'est pas moins lyrique. « Eclairer les peuples, dit-il, c'est foudroyer les rois3. » Mais ces hyperboles et ces métaphores laissent les can-

* Loi du 3 brumaire an iv (25 octobre 1795), art. 3.

5 Circulaire du 26 frimaire an m, Fayet, p. 98, 99. — Dans le district de Vézelise, il se présente 35 à 40 anciens maîtres et seulement 3 à 4 citoyennes (Maggiolo, Fouillé scolaire, p. 105).

3 Circulaire du 3 pluviôse an ni.

didats à peu près indifférents. Devant le jury de Ghaumont qui siégea pendant 24 jours consécutifs, il ne s'en présenta qu'un très-petit nombre. Et parmi les aspirants, disait-on, il en est très-peu que leurs talents rendent dignes de ces places. « La levée de la première réquisition, ajoutait-on, nous a enlevé un grand nombre de jeunes gens qui y seraient infiniment propres. » Et l'on reconnaît la nécessité de faire un nouvel appel aux communes et aux maîtres. Le découragement est le même à Troyes parmi les autorités. « Où trouver des instituteurs? écrit en janvier 1796 l'agent national de cette ville. Sous la révolution, l'instruction a été négligée ; il ne s'en est pas formé de nouveaux. »

La Convention, reconnaissant la triste situation de l'enseignement et la nécessité d'y remédier, chargea cinq de ses membres ! d'aller dans les départements assurer l'exécution de ses décrets sur l'instruction publique. C'était une mission bienfaisante dans ses intentions, mais qui resta sans efficacité réelle sur l'instruction primaire. Les représentants firent des adresses et des circulaires, stimulèrent les administrations de district et les communes, modifièrent la composition des jurys d'instruction, sans parvenir à susciter des maîtres. Le jury d'instruction de Chaumont renouvelle ses

4 Le 21 germinal an m; ces membres étaient Dupuis, Baraillon, Lakanal, Bailleul et Jard-Panvilliers.

appels ; il réussit à examiner huit candidats en un mois ; il assigne un jour aux maîtres d'école en exercice de. chaque canton; il les attend; tantôt personne ne se présente ; tantôt quelques-uns veulent bien se rendre à l'examen. Bientôt, ils ne vinrent qu'à de rares intervalles; la plupart d'entre eux n'étaient pas des débutants, mais comptaient de longues années de service1. A Fougères (Ille-et- Vilaine), le jury réussit à proposer sept instituteurs et sept institutrices; mais la plupart d'entre eux refusèrent d'accepter les fonctions qu'on voulait leur confier2.

L'institution du jury d'examen, inspirée de principes sages, ne produisit pas les résultats qu'on en attendait. Malgré la valeur de la plupart des membres qui les composaient, ces commissions manquaient de prestige et d'autorité. Elles furent impuissantes à garantir aux instituteurs les traitements que la Convention leur avait alloués, et comme les certificats qui leur étaient délivrés ne leur assuraient aucun avantage certain, les instituteurs se montrèrent plus indifférents que jamais à les acquérir.

1 Fayet, p. 104 à 111.— A Chambéry, le jury fut plus heureux. Dans la seconde moitié de Tan m, il examina 70 instituteurs ou institutrices (A. de Jussieu, p. 76). — Dans le district de Vézelise (Meurthe), il ne se présente que d'anciens maîtres d'école (Maggiolo, Pouillé scolaire, p. C3).

2 Victor Pierre, L'Ecole sous la Révolution française, p. 131- 132. Voir aussi p. 135 et 136.

La Convention avait, il est vrai, décrété que le minimum de leur traitement serait fixé à 1000 francs ' ; somme qui eût été élevée si elle n'avait pas été payée en assignats dont la valeur diminuait chaque jour2. Un autre décret déclara bientôt qu'au lieu d'un traitement fixe, ils recevraient de l'Etat une allocation de 20 francs par élève ; cette allocation aurait été de 15 francs pour les institutrices 3. On revint l'année suivante au traitement de 1200 liv.4 Ces différentes dispositions ne reçurent qu'un commencement d'exécution. Celle qui assignait 20 francs par élève pouvait être insuffisante dans les petites communes. La Convention fut obligée de décider que le revenu fixe ou casuel serait complété par l'administration, lorsqu'une s'élèverait pas à 400 francs. Et pour stimuler les administrations, elle ajoutait : « Les salaires des instituteurs et des institutrices qui ne seraient point organisés conformément à la loi... au 15 germinal prochain, seront acquittés sur les biens des administrateurs chargés de l'exécution de ladite loi 5. « C'était une menace

4 Décret du 7 brumaire an n.

2 Un instituteur se plaint que son traitement au taux des assignats ne lui rapporte qu'un sac de blé et que ce sac do blé ne peut nourrir sa famille que pendant un mois (Victor Pierre, p. 140.)

3 Décret du 19 frimaire an n, art. 4.

1 Décret du 27 brumaire an m, chap. III, art. 11.

5 Décret du i ventôse an n, Réimpression du Moniteur, XIX, 548.

qu'il eût été difficile de réaliser. Des traitements furent cependant remis à un assez grand nombre d'instituteurs ; mais ils cessèrent bientôt d'être payés régulièrement, surtout après que la loi de l'an III eut rétabli les émoluments fixes l. L'état de plus en plus déplorable des finances expliquait ces retards, qui dégénérèrent en une sorte de banqueroute. De toutes parts on réclamait, soit des traitements, soit les arrérages de ces traitements2. Le département était aussi obligé d'accorder des suppléments aux instituteurs dont le casuel était insuffisant. C'est ainsi qu'à Dolancourt, dans le district de Bar-sur- Aube, on accorda 250 fr. au maître d'école, dont le revenu ne s'était élevé en 1793 qu'à 150 3.

La suppression du culte à la fin de 1793 avait tari la source la plus régulière des revenus des recteurs d'école, qui, comme nous l'avons vu, étaient presque toujours chantres, sonneurs et sacristains. En outre, les biens, qui formaient la dotation de l'instruction, avaient été trop souvent vendus. Les maîtres d'école, qui n'avaient point

1 M. Fayet a donné un tableau des sommes payées dans le district de Chaumont en vertu des lois du 29 frimaire an n et de frimaire an m. 80 instituteurs furent payés en vertu de la première de ces lois , 36 en vertu de la seconde (Recherches sur la Haule-Marne, p. 94-96).

2 Correspondance de messidor an n. Arch. de l'Aube, L. 1438.

3 Mômes archives, L. 1438*

confiance dans les promesses des décrets, traitaient comme par le passé avec les municipalités rurales. L'un d'eux, ne considérant pas le culte comme définitivement supprimé, a soin de stipuler le prix de son assistance aux baptêmes et aux enterrements, « quand les cérémonies usitées dans l'église seront observées1. » Ailleurs, on prévoit l'avilissement toujours croissant du papier monnaie en donnant des cotisations en nature. En Alsace, les instituteurs sont réduits à aller de maison en maison réclamer tous les trois mois l'argent qui leur est dû ; ils doivent une fois par an solliciter la dîme des moissons 2. Certaines communes pouvaient encore offrir à leur instituteur le logement et le revenu des terres qui en dépendaient. Gomme par le passé, les parents lui paieront une rétribution mensuelle, et cette rétribution est fixée à 4, à 6 et à 7 sous. A ces conditions, l'instituteur s'engage à faire la classe, à remonter l'horloge, à la graisser d'huile d'olive et à élever gratuitement six enfants des plus pauvres de la commune indiqués par les notables 3.

* Fayet, p. 127.

* Seingucrlet, Strasbourg pendant la Révolution, p. 290. 3 Traité passé parla commune de Chennegy, le 15 ventôse

an ni. (Arch. de l'Aube).— La rétribution scolaire fut fixée, par un arrêté départemental du 5 nivôse an vu, à 75 centimes pour les élèves qui calculaient, à 50 centimes pour ceux qui écrivaient et lisaient, et à 30 centimes pour ceux qui lisaient.

Les institutrices étaient encore plus difficiles à trouver que les instituteurs. On avait eu le soin de les empêcher de se recruter parmi les femmes ci-devant nobles, les ci-devant religieuses, les sœurs grises et même les maîtresses d'école qui avaient été nommées par des ecclésiastiques ou des ci-devant nobles '. C'était à peu près éliminer toutes les femmes qui se livraient à l'enseignement primaire. Aussi est-ii bien difficile de trouver des institutrices2, même dans des bourgs. Et si l'on en trouve, c'est à peine si elles ont des élèves. A Mussy, l'institutrice qui est la femme de l'appariteur de la commune, enseigne seulement 7 élèves qui lui paient ensemble 35 sous par mois ; elle touche en outre 7 liv. 10 sous de l'hôpital pour instruire les enfants indigents. Elle a pour auxiliaire une couturière qui reçoit les mêmes émoluments, vraiment dérisoires, lorsque le nombre des enfants payants est aussi peu considérable 3. Le district de Nogent- sur -Seine, ne pouvant trouver une seule institutrice, s'adresse aux municipalités pour savoir la cause de cette

1 Décret du 7 brumaire an n, art. 22.

* Dans le district de Chaumont, il ne s'en présente que 5 au jury d'instruction (Fayet, p. 290). — Dans le district de Lunéville, il n'y a plus de maîtresse d'école qu'au chef-lieu en 1794, et aucune ne se présente au jury d'instruction. (Maggiolo, Mém. Ac. Stanislas, 4876, p. 80 et 88.)

3 Tableau des instituteurs et institutrices de la commune de Mussy. Germinal an n, Arch. de l'Aube, L. 1438»

pénurie. Les municipalités répondent qu'elles ne connaissent « aucune personne capable d'instruire les enfants de son sexe, et que s'il s'en trouvait, les soins du ménage absorberaient tout leur temps de manière à ne point leur en laisser pour l'enseignement1. » Le comité d'instruction publique, reprenant sous ce rapport les errements des anciens évoques, avait beau prescrire que les classes seraient tenues pour chaque sexe dans des locaux distincts 2 ; il était plus difficile que jamais d'ouvrir des écoles de filles, et il fallait se soumettre à la force des choses en envoyant les filles, qu'on voulait faire instruire, dans les écoles fréquentées par les garçons.

1 Tableau du 24 thermidor an in (10 août 1795). Arch. de l'Aube, L. 1571.

2 Règlement du 24 germinal an m (13 avril 1795). Ibid., L. 1549.

Vente des biens formant la dotation des établissements d'instruction publique. — Importance des dotations pour l'instruction primaire. — Vente de maisons d'école dans les villages. — Etat et aménagement de ces maisons. — Leur conservation. — Leur destination diverse. — Presbytères convertis en maisons d'école. — Diminution du nombre des écoles par la loi du 27 brumaire an ni. — Une école par mille habitants. — Plaintes nombreuses des administrations et des communes. — Obligation scolaire. — Obstacles qu'elle rencontre dans les campagnes. — Les travaux des champs. — L'obligation tombe en désuétude.

La position des maîtres et des maîtresses d'école était devenue d'autant plus précaire que la Convention, dans son antipathie absolue contre les biens de main-morte, avait jugé à propos de vendre les propriétés dont les revenus constituaient les principales ressources d'un certain nombre d'écoles. Croirait-on qu'un décret du 8 mars 1793 porte que « les biens formant la dotation des collèges, de bourses et de tous autres établissements d'instruction publique, sous quelque dénomination qu'ils existent, seront dès à présent vendus dans

la même forme et aux mêmes conditions que les autres domaines de la république. » La Convention, lorsqu'elle édictait cette prescription insensée, visait les collèges et les universités ; elle atteignit même les petites écoles.

Les dotations avaient été nombreuses au dixhuitième siècle, surtout pour la création d'écoles de filles; la plupart de celles-ci avaient été établies dans les campagnes par les libéralités des seigneurs et des personnes pieuses, qui avaient appelé des sœurs pour soigner les malades et apprendre à lire aux petites filles. On devait aussi à de généreux donateurs des terres dont le revenu était employé à l'instruction des pauvres, des maisons destinées à loger les maîtres et à tenir les classes. Dans le seul diocèse de Langres, un relevé qui ne saurait être regardé comme complet porte à 80 maisons et à plus de 28,000 livres de rentes, les donations faites aux écoles avant la révolution ; le clergé en avait fourni plus de la moitié1. Là comme ailleurs, la plupart des terres furent vendues conformément à la loi2, et quoique celle-ci

1 Etat résumé des fondations pieuses. Fayet, p. 327-331 .

2 Dans l'Aube, la majorité des écoles de village ne possédait pas de biens fonds; on en vendit cependant à Braux, Boulage, Jasseines, Ormes, Saiut-Léger-sous-Margerie , etc. — Dans l'arrondissement de Langres, une enquête faite en 1805 constata la vente dans 17 communes et la conservation dans 11 ; mais la majorité des communes interrogées ne répondit point. (Fayet, p. 334.)

ait excepté de la vente les bâtiments des collèges et des écoles, on vit un assez grand nombre de communes s'empresser de les aliéner1.

Cet empressement paraîtrait aussi absurde qu'inexplicable, si l'on ne connaissait les embarras financiers dans lesquels les crises politiques et économiques jetèrent certaines municipalités. Pour les conjurer, les administrations communales recouraient à des expédients qu'aucun contrôle sérieux ne venait entraver. On vendit aussi des maisons que l'église, la fabrique, l'abbaye ou le prieuré fournissait à titre gracieux à l'école, parce qu'elles faisaient partie des biens de main-morte, dont la vente était obligatoire2. D'un autre côté, la suppression du culte catholique mit les presbytères à la disposition des com-

1 Un instituteur de Recey-sur-Ource, en 1798, se plaignait de ce que l'on eût vendu le collège de ce bourg. — Dans le pays où je réside, écrivait-il, il y a plusieurs siècles que des générations futures (il a voulu dire passées) , qui avaient à cœur l'instruction publique, donnèrent leurs biens à perpétuité pour subvenir aux frais de l'éducation... Le ci-devant collège qui a été adjugé dans les dernières soumissions n'aurait jamais dû, à ce que je pense, faire partie des domaines nationaux... (Archives nationales, A. F. III, 494.)

2 Fayet, p. 336. — On reconnut si bien les inconvénients de ces ventes qu'une des résolutions du conseil des Anciens, des 23 et 2G fructidor an v (H et 12 septembre 1797), ordonna de « surseoir à la vente » de tous les édifices connus sous le nom de collèges, maisons d"éco'.e, etc., et des presbytères, jardins et bâtimens y attenant (J. Guillaume, Dictionnaire pédagogique, lre p., p. 491).

mimes1, et comme ils étaient d'ordinaire mieux situés et mieux aménagés que les écoles, on n'hésita pas à installer les classes dans les presbytères, après avoir vendu les maisons d'école devenues inutiles.

Ces maisons ressemblaient beaucoup aux habitations des paysans au milieu desquelles elles étaient bâties. En Champagne, elles étaient presque toujours construites en bois, couvertes en chaume ou en tuiles ; elles ne se composaient que d'un rez-de-chaussée éclairé par d'étroites et de rares ouvertures. Les enfants étaient réunis dans des chambres sans élévation et d'une superficie restreinte. Au dix-huitième siècle, lorsque les intendants examinèrent les devis de leur construction et de leurs réparations, certaines conditions de dimension et d'hygiène furent observées. Les plans étaient examinés avant d'être approuvés. Deux d'entre eux nous présentent une maison couverte en tuiles, et composée de deux chambres de 18 pieds carrés2, dont l'une sert au logement de la famille du maître 3. Dans d'autres provinces,

1 Décret du 25 brumaire ann. Réimpression du Moniteur, XVIII, 431.

2 A Verrières, la classe avait 18 pieds sur 15; à Pont- Sainte-Marie, 22 sur 15; à Sainte-Maure, 17 sur 17. Arch. de l'Aube, L. 1475. Voir Pièces justificatives.

3 Dossier relatif à la construction d'une maison d'école à Monceaux en 1777. — Plan d'une maison d'école à Dampierre, dressé en 1780 par Maillot, sous-ingénieur des pontset-chaussées à Troycs. (Arch. de l'Aube, C. 1281 et 528.)

les écoles, si elles étaient bâties de pierre ou de brique, n'en étaient ni plus vastes ni plus aérées. Si en Flandre, à Neuf-Berquin, on dépense jusqu'à 1640 florins pour reconstruire une maison d'école1, si l'on cite dans un village de Champagne des écoles qui avaient renfermé jusqu'à cent écoliers et vingt pensionnaires ; la plupart d'entre elles étaient beaucoup plus humbles. Un village du département actuel de l'Eure en construit une qui ne lui coûte que 700 livres. Mais quelle maison ! Le plancher est formé « de terre franche » , et les fenêtres ont deux pieds de haut sur dix-huit pouces de large. Si elles ont des volets2, je doute qu'elles soient garnies de vitres. Ces tristes demeures, que le recteur d'école partageait parfois avec le berger communal, auraient été aliénées sans regret, si elles avaient pu être remplacées par d'autres. Mais il n'en était pas toujours ainsi. Une commune de la Haute-Marne s'avisa de vendre en 1795 sa maison d'école, qui était entourée d'un jardin, moyennant 3,065 livres en assignats, dont la valeur en numéraire était de 55 liv. 4 sous. Elle fut obligée de la racheter en 1806 à beaux deniers comptants. Beaucoup d'autres communes furent également imprudentes. Il leur fallut de longues années et de lourds sacrifices pour se pro-

1 De Fontaine de Resbecq, p. 207.

2 Merlet, De l'Instruction primaire en Eure-et-Loir, Chartres, 1877, p. 30.

curer de nouvelles maisons d'école, après avoir vendu les anciennes1.

La plupart des communes furent, il est vrai, plus sages ; elles conservèrent avec soin celles qu'elles possédaient; d'autres profitèrent même des circonstances pour s'en procurer à bon compte. Mais il ne suffisait pas d'acheter une maison ; il fallait y installer un maître, et l'on n'y parvenait pas toujours2.

La classe servit aussi de siège à l'administration communale. Les conseils municipaux, qui avaient succédé aux conseils des notables établis en 1787, avaient dû se procurer un local pour abriter leurs séances. Les assemblées d'habitants se tenaient en plein air ou sous le porche de l'église ; les conseils se réunirent soit dans l'auditoire du juge3, soit chez le secrétaire greffier 4, soit dans une chambre louée 5, soit au presbytère 6

1 Fayet, Recherches sur la Haute-Marne, p. 33o et 337. Citons dans l'Aube, parmi les communes qui vendirent leurs maisons d'école, Avreuil ((1790), Aubigny (1794), Boulages (1793), Courte ranges (1793), Ferreux, La Loge-aux-Chèvrcs (1791), Le Chêne, Le Pavillon (1793), Lépine, Mesnil-Lettre, Ormes (1791), Pargues, Rigny-la-Nonneuse, Saint-André, Saint-Martin-de-Bossenay, Saint-Thibault. (Mémoires communiqués.)

2 A Fontaine. Arch. de l'Aube, L. 1571.

3 A Chervey.

* A Jully, Lantages, Puits, Villemorien.

5 A Vougrey, Riceys, Avirey.

G A Rumilly, Eguilly, Verpillières, Vaudes, Saint-Parres. Beaucoup de municipalités siègent clans les maisons ci-devant curialcs. Arch. de l'Aube, G. 1330.

ou dans la classe1. A Bertignolle, le conseil s'assemblait auprès de l'arbre de la liberté, quand le temps était beau ; sinon, il trouvait un abri chez le secrétaire de la commune. A partir de 1794, le presbytère devint souvent le siège de l'administration municipale qui s'installa aussi dans d'autres maisons communales, telles que les anciennes maisons d'école, les hospices, les halles et même les chapelles2.

La loi du 27 brumaire an III (17 novembre 1794) affecta officiellement les presbytères au logement des maîtres et à la tenue des classes. Déjà plusieurs d'entre eux avaient été vendus 3 ou loués4; quelques-uns avaient reçu une autre destination. On le fait remarquer surtout dans les communes du district de Bar-sur-Aube. « Dans les unes, dit une circulaire officielle, les ci-devant

1 Cunfin, Beauvoir, Bagneux. Arch. de l'Aube, G. 1336.

2 A Plaines, l'assemblée générale et l'école se tiennent dans l'ancienne chapelle de Saint-Vorles. (Ibid. fructidor an n.) Il est assez difficile de savoir au juste ce que l'on entend par maisons communales, que l'on distingue des maisons presbytérales. Il en figure un très-grand nombre dans un état dressé en vertu de la loi du 3 brumaire an iv pour l'installation des écoles primaires.

3 A Molins, à Bertignicourt, à Sainte-Maure. (Arch. de l'Aube, L. 1571). A Aulnay, en l'an v, on est d'avis de vendre le presbytère parce qu'il se dégrade. (Ibid. L. 1569).

* Compte-rendu par Pierre Benezech, ministre de l'intérieur, depuis le 43 brumaire an iv jusqu'au 13 vendémiaire suivant. Paris, an vi, p. 47.

curés occupent encore les presbytères ; dans les autres, les municipalités s'en sont emparées pour leur servir de lieux d'assemblée. Dans celles-ci les presbytères sont occupés par les pâtres ou bergers ; dans celles-là, ils le sont par des individus que la faveur de quelques municipalités y a placés l . » L'un des représentants chargés de stimuler l'exécution des lois sur l'instruction, le conventionnel Dupuis, était obligé de presser l'administration départementale de faire cesser ces abus et de veiller à l'exécution stricte de la loi. Mais six mois plus tard, on n'y était pas encore arrivé, et le département était obligé d'ordonner de nouveau que les ex-presbytères seraient dans un bref délai évacués par leurs locataires et convertis en maisons d'école2.

Aussi, dans l'été de 1796, trouvons-nous beaucoup d'instituteurs installés dans les maisons curiales. Ils en partagent parfois la jouissance avec

4 Circulaire imprimée du 21 messidor an m. — Voir la plainte du 21 pluviôse de la même année, adressée par le citoyen Mazette, instituteur de Rouvre. « Républicain et victime de la municipalité, dit-il , il n'a pu se faire mettre en possession du presbytère, où un particulier est logé gratuitement par la municipalité ; faute de local, il a cessé son enseignement, tandis que la municipalité a souffert que des particuliers ouvrissent des écoles soi-disant catholiques. Des officiers municipaux, ajoute-t-il, y envoient leurs enfants. (Arch. de l'Aube, L. 1549.)

2 Arrêté du 17 ventôse an iv. Le délai fixé est le 1er germinal. (Arch. de l'Aube, L. 2j.)

l'ancien curé !, avec un locataire, avec la municipalité, avec le pâtre communal. A Luyères, l'instituteur a pris possession du presbytère et a laissé au pâtre pour logement l'ancienne maison d'école, qui comme la plupart de celles de cette région, est construite en bois et couverte en paille 2.

Tous les maîtres ne purent cependant s'installer dans les presbytères et dans les maisons communales ou nationales, parce que ces bâtiments avaient été loués ou aliénés. Dans ce cas, l'administration leur faisait attribuer une indemnité. De 150 fr. à 100 fr. dans les villes, elle descendit à 70 dans les campagnes3.

Les maisons d'école n'auraient point dû cependant faire défaut, puisque la loi du 27 brumaire an III avait singulièrement diminué le nombre des écoles. Les hommes de la Révolution étaient toujours tentés de prendre pour base de leurs réformes la réalité mathématique. Déjà en 1789,

1 A Ville-sous-La Ferté. A Arconville, le curé était instituteur. Floréal an v. Arch. de l'Aube, L. 1536.

2 Creney, Vailly, etc. Etat des presbytères et maisons d'école. 28 messidor an iv. Arch. de l'Aube, L. 1475. — Voir Pièces justificatives.

3 Elle était proportionnelle à la population ; elle était de 90 f. dans les communes de 250 à 500 habitants, de 110 f. dans celles de 500 à 1000, etc. (Arrêté départemental sur l'instruction du 5 nivôse an vu (26 décembre 1798). Arch. de l'Aube, L. 30.) — Dans ta Sarthe, on réclamait, en mars 1797, contre l'insuffisance de l'indemnité de logement des instituteurs. (Arch. nationales, A. F. III, 107.)

lorsqu'on étudiait la création des départements, il avait été question de diviser chacun d'eux en neuf districts, dont la superficie de six lieues carrées aurait contenu régulièrement six cantons. La Convention se laissa guider par les mêmes théories lorsqu'elle s'avisa de décider qu'il y aurait une école primaire seulement par mille habitants. C'était supprimer d'un trait de plume près des trois quarts des écoles. Le comité d'instruction publique se rendait compte des difficultés d'exécution de cette loi lorsqu'il écrivait aux administrations : « Il y a deux écueils à éviter ; l'un de rendre ces établissements trop rares, l'autre de les multiplier trop » !. Le premier écueil était le seul sérieux. Les jurys d'instruction qui furent chargés du choix et de la répartition des écoles conservées durent se livrer à un travail opiniâtre pour surmonter les obstacles que leur présentait la dispersion de la population. Les mille habitants auxquels la Convention accordait une école n'étaient pas toujours groupés à l'entour. « Il se trouve un grand nombre de petites communes, disait l'agent national du district de Ghaumont, qui sont éloignées d'une lieue de toute habitation. Gomment alors les enfants des laboureurs qui n'ont que la saison de l'hiver pour se livrer à l'étude pourront-ils au milieu des nei-

4 Circulaire de la commission executive de l'instruction publique, signée par Garât, Ginguené et Clément de Ris.

ges et des frimas aller chercher l'instruction à une lieue du toit paternel » ! ? Dans un district voisin, qui comptait 93 communes, le nombre des écoles fut réduit à 32. « Beaucoup, dit-on, sont à un quart ou à une demi-lieue de l'école ; quatre sont situées à trois quarts de lieue » 2. Et il s'agissait d'un district où les villages n'étaient pas trop éloignés les uns des autres. « En fixant les écoles dans ces lieux plutôt que dans un autre, disait l'administration du district de Lunéville, on heurte de front le système heureux de l'égalité, et en voulant favoriser une commune plutôt qu'une autre, on les expose toutes à l'ignorance et aux ténèbres qu'on chercherait à dissiper » 3. « Il est à craindre , dit de son côté le district de Blamont, que les petits enfants ne se déplacent pas, d'où il résultera que dans quarante communes du district les enfants n'apprendront jamais rien4.» Mêmes réclamations dans l'Aude. On voudrait faire établir des écoles dans toutes les communes dont la population dépasse 300 habitants. « Il est impossible, dit-on, qu'un enfant coure d'une commune à l'autre » 5.

4 Fayet, p. 100, 401.

2 Projet d'établissement d'écoles primaires dans le district de Bar-sur-Aube. Arch. de l'Aube, L. 1549. — Dans le district de Chaumont, 82 écoles sur 130 sont supprimées ! (Fayet,p. 33G.)

3 Maggiolo, Mém. ac. de Stanislas, 1875, p. 88. * Maggiolo, Pouillê scolaire de Tout, p. 88.

5 Lettre du 7 pluviôse an vu. Arch. nationales, A. F. III, 107.

Il est vrai que pour remédier à ces inconvénients, la Convention pouvait autoriser l'établissement de secondes écoles primaires dans les lieux où la population était trop dispersée. Cette faculté fut appliquée dans le district de Nogentsur-Seine, où l'on divisa les institutions d'instruction en demi-écoles auxquelles furent affectés des demi-traitements '. Mais tous les villages n'étaient pas pourvus d'écoles, et ils ne pouvaient que regretter le temps où le plus humble dventre eux avait sa classe et son recteur. De toutes parts l'on réclamait, et le représentant Dupuis, dans sa mission dans l'Aube, était obligé de prendre un arrêté spécial pour faire cesser « les obstacles invincibles que les localités mettaient à la propagation de l'instruction, » à propos des nouvelles circonscriptions et des réunions d'écoles2. La Convention s'était trompée complètement en substituant pour l'école à l'agglomération naturelle de la commune le groupement numérique de la population.

Par une de ces contradictions qui abondent à cette époque, ce fut à la veille de réduire le nombre des écoles et de les rendre ainsi moins accessibles aux enfants, qu'on voulut forcer ceux-ci à

1 Tableau des écoles du district de Nogent. Arch. de l'Aube, L. 1571.

2 Arrêté du 20 prairial an m (8 juin 1795). Arch. de l'Aube, L. 1519.

les fréquenter. Le décret du 19 décembre 1793 décida que l'instruction serait obligatoire pendant trois années consécutives au moins. Les parents étaient menacés d'amende et de privation de l'exercice des droits civiques, dans le cas où leurs enfants ne seraient pas envoyés en classe. Cette disposition souleva de vives réclamations pendant les mois d'été de 1794, lorsqu'on voulut l'appliquer pour la première fois. Les officiers municipaux de Buxeuil écrivaient dans ce sens au directoire de l'Aube : « Nous ne voyons guère la possibilité, disaient-ils, de forcer les pères et mères d'envoyer leurs enfants aux écoles depuis l'âge de 6 ans jusqu'à 9, d'autant plus que l'usage est d'occuper les enfants depuis le dit âge, à commencer du mois de mai jusqu'au 12 novembre (vieux style), à parcourir les champs pour y cueillir des herbes pour la nourriture de leurs bestiaux. » Ils ajoutaient que passé ce temps, les écoles étaient remplies et qu'il n'y avait aucun citoyen qui n'y envoyât ses enfants. » A Beurey, les habitants refusent de les y envoyer, en alléguant que « l'usage des écoles ne commençait ordinairement qu'après la récolte » !. Dans le département de la Meurthe, c'est en vain qu'on avertit les parents de faire la déclaration de leurs enfants ; ils répondent qu'ils en ont besoin pour la garde des bestiaux et les travaux des

1 Arch, de l'Aube, L. 4438*

champs. Ils se refusent môme à faire inscrire leurs enfants, et protestent contre l'école par suite de renseignement que l'on y donne K

Les usages de la campagne, non moins que le mauvais vouloir des habitants, opposaient des obstacles invincibles à l'application du principe de l'obligation. Si ce principe semble avoir été observé dans quelques localités, il tomba presque partout en désuétude, d'autant plus que le dernier décret de la Convention n'en fait pas mention. L'obligation, toujours vexatoire dans son appréciation, peut se justifier cependant par l'intérêt des enfants, lorsqu'elle se propose de leur donner une instruction conforme aux sentiments des parents2; mais elle est inique, lorsqu'elle contraint les parents à faire subir à leurs enfants un enseignement qui répugne à leur conscience, parce qu'il est contraire à leur foi et à leurs instincts religieux.

1 Maggiolo, District de Lunëville, Mém. de l'Académie de Stanislas, année 1875, p. 80,

2 II n'en était pas ainsi des mesures arbitraires prises pour assurer l'exécution de la révocation de l'édit de Nantes ; mais on peut approuver certains règlements municipaux ou locaux. (Voir La Ville sous l'ancien régime, p. 492). Un règlement du duché de Rethelois, en 1680, porte « qu'un rôle des enfants de 7 à 15 ans sera dressé et les parents seront obligés de payer les rôles des enfants qui n'iront pas à la classe, comme s'ils y étaient bien assidus. (Portagnier, Etude historique sur le Rethelois, p. 436).

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