‹ L'école de village pendant la RévolutionChapitre 8 sur 50 · RENSEIGNEMENT ANTIRELIGIEUX ET RÉPUBLICAIN · texte numérisé non relu

RENSEIGNEMENT ANTIRELIGIEUX ET RÉPUBLICAIN

Suppression du culte catholique. — Attachement des paysans à leur culte. — Protestations en faveur de son maintien.

— Résistance dans certaines communes. — Situation des curés. — Ils restent souvent dans leurs villages. — Enseignement anti-chrétien. — Signe de croix prohibé. — Culte de Marat. — Prière déiste. — Livres nouveaux imposés.

— Refus des parents d'envoyer leurs enfants dans les écoles où l'on se sert des livres nouveaux. — Attitude diverse des maîtres. — Zèle et recommandations des administrations départementales. — Circulaire. — Nature et esprit de ces livres. — Concours ouvert par la Convention pour les encourager. — Ouvrages couronnés. — Le Catéchisme républicain. — Le Catéchisme de morale républicaine. — Autres livres. — Le livre d'un ministre. — Ouvrage sur la natation. — Le Manuel des jeunes républicains.

— Hymnes et prières en usage dans les temples de la Raison. — Manuels des théophilanthropes. — Epitres et Evangiles du républicain. — Caractère de cet ouvrage. — Indignation naturelle des parents. — Opinion d'Andrieux sur les méthodes d'enseignement. — Résultats de l'enseignement officiel et des décrets de la Convention signalés par Barbé-Marhois.

L'erreur principale de ceux qui voulaient faire triompher les principes de la révolution fut de

compliquer les réformes politiques des questions religieuses. La constitution civile du clergé avait divisé les esprits; la suppression du culte blessa les âmes. Les masses, qui avaient accepté la république avec plus d'étonnement que de répugnance, se sentirent atteintes dans leurs sentiments les plus profonds dès que l'on toucha à leur culte. Lorsqu'on disait à la Convention : « Prêtre et République sont incompatibles, » Fauchet avait raison de répondre : « Ceux qui parlent ainsi veulent l'anarchie... ils veulent rendre la république impossible ; car l'anéantissement de toute religion est, heureusement pour la société, d'une impossibilité absolue. » La majorité de la France voulait garder son culte et ceux de ses prêtres qui n'étaient point hostiles à la révolution; aussi a-t-on pu dire avec justesse « qu'il y eut comme une vaste conspiration contre le catholicisme français ; les administrateurs de la Commune, beaucoup de représentants en mission et quelques députés furent du complot ; la preuve en est qu'il éclata simultanément à Paris et sur tous les points du territoire *.» Dans le courant de l'hiver de 1793-1794 les églises furent partout fermées dans les campagnes 2.

4 A. Gazier, Grégoire et V Eglise de France, Revue historique, janvier 1881, t. XV, 68.

2 Dans plusieurs provinces reculées, comme dans le Doubs, plusieurs églises ont pu cependant rester ouvertes, à l'insu

Les paysans ne regrettaient point l'ancien régime; ils s'étaient d'abord attachés à la révolution qui avait supprimé la taille, les aides, la dîme et les droits féodaux; ils s'en éloignèrent, lorsque les réquisitions militaires et le maximum les eurent atteints dans leurs personnes et dans leurs intérêts; ils furent froissés dans leurs convictions, lorsque la révolution toucha à leurs prêtres. Les curés de campagne avaient souvent partagé la vie précaire de leurs paroissiens; ils avaient éprouvé les mêmes besoins, les mêmes aspirations ; ils étaient leurs guides et leurs soutiens. Ils jouissaient souvent de l'estime et de l'attachement de leurs paroissiens; dans l'Aisne, plusieurs d'entre eux furent élus maires de leur village en 1790 *. Dans les régions où leur influence s'était maintenue sans réserve, les villageois ne cessèrent point d'être fidèles aux prêtres qui avaient refusé le serment constitutionnel. « Les communes, dit Gambry, ne s'occupent ni des rois, ni des nobles ; elles méprisent les curés assermentés ; il n'est point de cultivateur qui ne fît dix lieues à pied la nuit, et dans un temps d'orage, pour joindre un prêtre réfractaire, pour recevoir sa bénédiction, pour lui donner de l'argent, des denrées. . . 2 »

de l'autorité. (Roy, Notice hist. sur le pays de Monibéliard.

Mém. Soc. d'émulation de Monibéliard, 2e série, II, 243.) 4 Ils signaient : curés-maires. (Ed. Fleury, I, 89.) 2 Voyage dans le Finistère en 1794 et 1795, I, 228*

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Là, où le prêtre était moins populaire, c'était à l'église même que le paysan était attaché, et celui-ci s'efforçait par tous les moyens d'empêcher la fermeture de l'édifice sacré, où les actes notables de la vie humaine, le baptême, le mariage, les funérailles, avaient été célébrés au milieu des cérémonies de la religion.

La Convention, qui avait proclamé la liberté des cultes, envoya partout des émissaires en décembre 1793 pour faire fermer les églises et les chapelles * . Les protestations les plus énergiques eurent lieu dans les campagnes. Le conseil général d'une commune du Loiret invoqua la Déclaration des Droits de l'homme et l'article 122 de la Constitution pour affirmer , « d'après le vœu de tous les habitants, » qu'ils entendaient conserver le libre exercice du culte catholique. Il est vrai qu'on ajoutait : « jusqu'à ce que la Convention en ait décidé autrement. » Mais près de trois mois après, en pleine Terreur, on confirmait la première délibération prise ; on réclamait le libre exercice du culte, « dont on ne pouvait être privé, disait-on, qu'en foulant aux pieds les droits imprescriptibles contenus dans la déclaration du 24 juin dernier. » Et « pour déjouer toute manœuvre, » on arrêtait qu'on inscrirait au-dessus de la porte de l'église ces mots : temple catholique et qu'on y poserait une inscription où

* A. Gazicr, Revue historique, XV, 81.

serait transcrit le passage suivant des Droits de l'homme : Le libre exercice des cultes ne peut être interdit. Le conseil de la commune n'eut pas seulement le courage de prendre cette délibération ; il eut celui de l'adresser à la Convention, au département et au district. Il fallut pourtant céder, et l'église fut fermée au mois de février 17941.

Ailleurs aussi on peut signaler de vives résistances et d'éloquentes protestations. » Ce jourd'hui sixième jour de nivôse l'an deuxième de la république française, dit un procès-verbal, les citoyens des communes de Saint-Martin-de-Bossenay et de la Fosse-Cordouan et généralement tous les individus ayant l'âge de connaissance, composant lesdites communes, se sont assemblés au lieu des séances de ladite municipalité de Saint- Martin, et ont tous d'une même et unanime voix protesté de vivre et mourir aussi bons catholiques que bons républicains. C'est pourquoi nous réclamons le culte catholique et apostolique, et comme dans ladite commune il n'existe aucun lieu propre pour la célébration du culte catholique, nous réclamons notre église ordinaire ; nous réclamons aussi notre presbytère pour maison commune; toutefois en nous soumettant à ce qui est ordonné et pourra l'être par la Convention Nationale ; et

1 Maxime de La Rocheterie, L'Eglise et l'Ecole dans une commune du Loiret pendant la Révolution, p. 15 à 18.

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pour ministre du culte, nous réclamons le citoyen Champenois, notre desservant ordinaire1. »

Si des délibérations aussi fermes furent rares, la majorité n'en conservait pas moins le respect du culte et de ses ministres. Dans l'Aube, un certain nombre de curés, comme celui de Plancy, restèrent pendant la Terreur dans leur presbytère sans être inquiétés. Le curé d'Arconville demeura dans son village où il remplit les fonctions de greffier de la municipalité. D'autres devinrent instituteurs. Le curé de Bourdenay était du nombre. La tradition rapporte qu'appelé devant les autorités supérieures pour rendre compte de sa conduite, il leur dit : — Que voulez -vous de moi? De l'argent, je n'en ai point. D'abandonner mon ministère, je ne le puis. Si c'est ma vie, prenez-la. — Il ne cessa point de résider au milieu de ses paroissiens, disant la messe dans une chambre de son presbytère ou sur la place publique, et portant dans les paroisses voisines les secours de la religion2. A Urville, les habitants assemblés réclament la disposition de leur église fermée depuis six semaines pour y entendre la messe le 1er janvier, « la constitution , disent-ils, leur accordant le droit de célébrer leur culte 3* »

4 Mémoires communiqués. — Voir aussi une délibération d'Alligny-en-Morvand, reproduite par J. F. Baudiau. {Le Morvand, 1863, t. I, p. 222.)

2 Ce curé s'appelait Jean-Joseph Rousseau.

3 Mémoires communiqués.

Ces exemples et d'autres que l'on pourrait citer expliquent avec quelle répugnance on accueillit dans les campagnes l'enseignement non-seulement révolutionnaire, mais anti-chrétien, que l'Etat voulait imposer. Dans un assez grand nombre de communes, Les droits de V homme et du citoyen furent substitués au catéchisme et à l'évangile. Le signe de la croix fut proscrit ; on raconte qu'à Jasseines on donnait des soufflets aux enfants qui le faisaient. Ailleurs, des énergumônes le remplaçaient par cette formule : Pelletier, Rousseau, Marat, la loi; ou par celles-ci : Marat, Pelletier, Amen1. — Marat, Pelletier, liberté ou la mort 2. La Terreur voulait avoir ses dieux, et quels dieux ! Dans un village normand, le buste de Marat fut porté dans l'église ; en chemin, on le déposa sous un reposoir élevé en son honneur. Des gens pleuraient, en se frappant la poitrine et en disant : « Mon Dieu Marat, tu es mort pour nous 3.» Lorsque la révolution devint déiste avec Robespierre, elle eut aussi ses prières. Celles-ci, assez sonores, étaient souvent inoffensives. Une d'entre elles, dont on avait conservé le souvenir,

4 ACharmont, aux Riceys. AMacey, on remplaçait liberté ou la mort par La loi, l'égalité.

2 Dans la Seine-Inférieure. Dumesnil, Souvenirs de la Terreur, Mémoires inédits d'un curé de campagne > 1873, p. 88. — Voir aussi Fayet, les Hautes OEuvres de la Révolution en matière d'enseignement, p. 40.

3 Dumesnil, p. 87.

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il y a 20 ans environ, à Saint-Martin- de-Bossenay, commençait par la déclaration bien connue : « Le peuple français reconnaît l'existence de Dieu et l'immortalité de l'àme. » Elle se terminait par cette invocation inspirée du Pater : « Plein de confiance en ta justice, en ta bonté, je me résigne à tout ce qui m'arrive ; mon seul désir est que ta volonté soit faite. »

De prime abord, la Terreur ne voulait point substi tuer un culte à un autre ; elle désirait uniquement détruire celui qui existait. La déesse Raison eut peu d'autels dans les campagnes. L'enseignement de toute religion fut proscrit dans les écoles ; on alla même jusqu'à défendre les alphabets, les syllabaires et les autres livres élémentaires qui contenaient des traces d'opinions religieuses. Grand embarras de certains maîtres et de certaines maîtresses d'école. Dans le village du Loiret dont j'ai déjà parlé, ils s'adressent au conseil général de la commune. Il s'y trouve un membre pour dire « que les parents, qui payaient le maître et la maîtresse d'école, voulaient qu'on enseignât la religion à leurs enfants; que si on les mécontentait, ils pourraient se refuser à ces dépenses; qu'alors l'instruction courrait risque d'être interrompue, ce qui serait contraire aux besoins de la société et aux progrès de la raison publique. » Et l'on décida que jusqu'à nouvel ordre on conserverait les anciens livres *.

1 Maxime de La Rocheterie, p. 23.

Les maîtres , qui adoptaient les nouveaux, éprouvaient des difficultés de la part des parents, qui ne les voyaient qu'avec répugnance. Le citoyen Paul Diligent, instituteur à Juilly, écrit à l'administration qu'il a fait sa déclaration pour « continuer à se voerre (sic) à l'instruction de la jeunesse. » Le 24 avril 1794, il fait annoncer à son de caisse l'ouverture de son école. Mais aussitôt qu'il eut les livres élémentaires, « l'alphabet où sont écrit (sic) les droits sacrés de l'homme en place du Pater », presque tous les parents se retirèrent, en alléguant qu'ils avaient besoin cle leurs enfants... « comme s'ils étaient en état, ajoutait l'instituteur en parlant de ceux-ci, à l'âge de six à neuf ans de rendre service. » Aussi le citoyen Diligent, pour remplir sa classe, demandait-il qu'on exécutât à l'égard des parents la loi qui prescrivait l'instruction obligatoire *.

Les maîtres d'école ne se signalèrent point d'ordinaire par l'ardeur cle leur prosélytisme révolutionnaire. Qu'on se figure l'état d'esprit d'un homme, qui a professé toute sa vie le culte du catholicisme et de la royauté, le respect du clergé et de l'aristocratie, et qui doit enseigner désormais la haine et le mépris cle tout ce qu'il apprenait à vénérer. Le roi a été exécuté comme un criminel; les prêtres sont proscrits et traités d'imposteurs ; les autels sont profanés ; les églises

1 Requête du 18 floréal an n. Archives de l'Aube, L. i 438.

fermées ; il semble que tout l'édifice politique et moral, au milieu duquel il a vécu, se soit écroulé, en l'aveuglant par la poussière de ses débris. Quelques maîtres, il est vrai, se laissent entraîner par la violence de la tempête; ils sont enivrés par les déclamations de ]a tribune et de la presse , exaltés par la contagion de l'exemple ; ils deviennent alors dans leur village les promoteurs de tous les excès. Tel est cet instituteur de Macey, qui brise le premier les objets précieux du culte, les fait livrer aux flammes sur la place publique, et obtient la démolition du presbytère : acte insensé, qui eut pour conséquence de faire établir le presbytère dans la maison d'école, à l'époque du concordat. Mais de tels faits sout rares. La plupart des maîtres d'école restent fidèles à leurs convictions ou courbent silencieusement la tête. Beaucoup demeurent profondément attachés à l'église, où pendant de longues années, ils ont aidé le curé à la célébration du culte. C'est ainsi que Tinsti tuteur de Torcy-le-Grand achète les vases sacrés, lorsque la commune les vend, et les conserve au péril de sa vie pour les rendre lorsque la Terreur sera passée. Il défendit avec le plus grand courage son curé et de vieilles filles pieuses contre des violences dont elles auraient pu être victimes1. Un certain nombre de ces maîtres risquèrent leur liberté et leur vie pour rester fidèles à leurs con--

1 Mémoires communiqués.

victions. Ils refusèrent de prêter le serment révolutionnaire, comme ce recteur d'école de Bourgogne qui déclara hautement qu'il préférait la mort1. On pourra dresser une liste douloureuse de ceux qui furent condamnés à la prison, à la déportation, à la mort, « pour n'avoir pas professé l'amour de la république et de ses lois 2. » Quelques-uns furent emprisonnés pour avoir refusé de se servir des livres nouveaux. Mais la majeure partie suivit le courant d'une manière passive, regrettant sans mot dire le culte et les livres proscrits, et se contentant de mettre entre les mains des enfants les livres indiqués par les décrets, aussitôt que les administrations avaient pu leur en procurer. Lorsque celles-ci se décidaient à en faire imprimer3, ils ne pouvaient les refuser; mais souvent ils les attendaient longtemps. D'autres, soit par conviction, soit pour conserver leurs élèves, continuèrent à se servir des anciens

4 Anatole de Charmasse, p. 90.

2 Maggiolo, du Droit public..., p. 52.

3 Le directoire de laMeurthe fait distribuer, le 5 messidor an h, seize cents exemplaires d' alphabets républicains, et le district de Vézelise fait imprimer, le 6 ventôse an n, deux mille cinq cents exemplaires de la Déclaratioii des Droits de l'homme, du Tableau des actions héroïques et vertueuses, du Calendrier de la République, etc.; de l'A B C « arretté par la société populaire avec les maximes morales qu'il renferme. » Le district mettait du reste le prix de ces livres à la charge des communes. (Maggiolo, Pouillé scolaire du diocèse de Tout, p. Gl et 97.)

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livres i ; ils avaient la majorité des parents pour complices, et l'administration supérieure, mal renseignée, était obligée de se contenter de déclarations qu'elle ne pouvait contrôler. Surtout après la loi de 1794, elle chercha vainement à surmonter la force d'inertie des maîtres d'école, à stimuler le zèle des municipalités ; elle envoya des programmes et des prospectus, et la plupart du temps elle reçut des réponses dans le genre de la lettre suivante :

« Citoyens, je vais écrire à touts les instituteurs de ce canton et les inviter de se rendre à Troyes chez le Directeur du jury de leur arrondissement à l'effet de parcourir le catalogue des livres élémentaires destinés pour les écoles primaires ; mais je crains fort de ne point réussir parce que je connais toutes ses espèces de gens qui sont accoutumés à faire voir à leurs élèves tous les livres de l'ancien régime, et je suis presque convaincu d'avance qu'ils ne se départiront pas de leurs anciens usages. La pluspart sortant de là ne sont plus bons à rien. La pluspart de ces gens sont fort ineptes et la pluspart de ces places sont très mal remplis. Salut et fraternité. Gillet2. »

1 On dit dans la Sarthe : « Les instituteurs ont la réputation d'être patriotes ; cependant ils ne se servent que des anciens livres parce qu'ils auraient peu ou point, d'écoliers. » (A. Bellée, p. 271.)

* Lettre du commissaire du directoire à Piney, du 3 pluviôse an v (24 janvier 1797). Arch. de l'Aube, L. 1549.

Quels étaient ces livres dont on mettait le catalogue à la disposition des instituteurs ? C'étaient à coup sûr ceux dont la rédaction avait été mise au concours par la Convention et que le conseil des Anciens devait couronner plus tard. Depuis longtemps, Ton enseignait la lecture dans des livres pieux, on mettait entre les mains des enfants l'abécédaire, le catéchisme, la Pensée chrétienne, la petite civilité chrétienne, Voffice de la Vierge en latin, et d'autres ouvrages plus édifiants qu'instructifs !. Dès 1786, l'assemblée provinciale du Berry voulait faire rédiger pour les enfants un traité de morale en proverbes et un code rural à leur portée2. En 1789, le clergé du bailliage de Toul demandait qu'il fut dressé des livres élémentaires pour apprendre les principaux devoirs du citoyen, ainsi que les catéchismes enseignent ceux de la morale et du christianisme. A une époque où la majorité des esprits éclairés voulait créer une éducation nationale, les vœux de l'Assemblée du Berry et du clergé

1 De Fontaine de Resbecq, p. 86. — Lettres à Grégoire, p. 259. — Parmi les livres confisqués en 1793 dans le district de Troyes, figurent les « livres d'ecolles chrétiennes » suivants indiqués par nombre d'exemplaires : 47 cantiques spirituels ; 26 épîtres et évangiles ; 31 livres historiques de l'ancien testament ; 30 livres historiques du nouveau testament; 9 livres de règles chrétiennes et autres. (Arch. de l'Aube, 1 Q, reg. 336, p. 89.)

* Procès-verbaux de VAss. provinciale du Berri, III, 65.

de Toul ' ne pouvaient être isolés ; mais ils ne furent pas réalisés immédiatement. Après les projets toujours ajournés des premières assemblées de la Révolution, la Convention fut saisie par le député Arbogast d'un programme de concours pour la composition des livres destinés aux écoles primaires. On ne se pressa point de les composer et de les répandre. Le 25 août 1793, une députation d'instituteurs et d'élèves vint défiler, selon l'usage de ce temps, dans l'enceinte de la Convention. On entendit alors « un des enfants demander qu'au lieu de les prêcher au nom d'un soi-disant Dieu, on les instruisît des principes de l'égalité, des droits de l'homme et de la Constitution. » Le Moniteur rapporte que la Convention, en entendant parier d'un soi-disant Dieu, manifesta son improbation par un mouvement d'indignation ; mais elle n'en renvoya pas moins la pétition de ces instituteurs et de ces enfants au comité d'instruction publique. Quelques mois plus tard elle réglait le programme des écoles primaires, et toute instruction religieuse en était bannie. On devait enseigner aux enfants à parler, à lire et à écrire la langue française ; leur faire connaître les traits de vertu qui honorent les hommes libres, les principaux événements de la Révolution ; ainsi que la géographie abrégée de la France. Si l'on présageait le système actuel des

1 Arch. Parlementaires, VI, 2.

leçons de choses, en recommandant de leur donner les premières notions des objets naturels qui les environnaient, si on les exerçait à l'usage des nombres, des poids et des mesures, on ajoutait que la connaissance des droits et des devoirs de l'homme et du citoyen serait mise à leur portée par des exemples et par leur propre expérience1. Cependant les livres faisaient toujours défaut. Le comité d'instruction publique est invité « à les faire composer promptement. » En les attendant, Grégoire faisait décréter que la Déclaration des droits, la Constitution et les Annales du civisme formeraient les premiers ouvrages classiques. On voulut en susciter d'autres ; on y parvint avec peine. « Je dois prévenir la Convention, disait Thibaudeau, que la plupart de ces ouvrages sont au-dessous de la médiocrité ; le comité est d'ailleurs obsédé de faiseurs de projets qui prétendent avoir trouvé la quadrature du cercle, le mouvement perpétuel et d'autres absurdités2. » Faute de mieux, il fallut bien se contenter de ceux qui furent présentés au corps législatif, et l'on se résigna à donner des prix de 2,500 fr. ou des indemnités de 1,500 fr. à des ouvrages comme le

4 Décret du 30 vendémiaire an n. On ajoute, comme s'il était utile d'inscrire une disposition de ce genre dans la loi : « On les rend souvent témoins des travaux champêtres et de ceux des ateliers ; ils y prennent part autant que leur âge le permet. »

2 Réimpression du Moniteur, XIX, 293 et XXI, 451.

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Catéchisme républicain de La Ghabaussière et les Epitres et évangiles du républicain par Henriquez. Il importe de connaître ces livres, pour se faire une idée des tendances de ceux qui les inspiraient. Le Catéchisme républicain était l'œuvre du chef d'un des bureaux de la troisième division du ministère de l'intérieur. Il se composait de trentesept quatrains, dont les vers étaient quelquefois assez bien frappés, tout en étant trop souvent déclamatoires et banaux. A la demande : Quels sont les droits de l'homme et du citoyen ? on répondait :

De librement penser, croire, agir, s'exprimer. De posséder les fruits que son travail lui donne, D'être sûr dans ses biens et sûr dans sa personne Et d'opposer sa force à qui veut l'opprimer.

Rien n'était plus vague que certaines réponses. Qu'est-ce que Vânie, demandait-on. L'enfant devait dire :

Je n'en sais rien ; mais je sais que je pense, Que je veux, que j'agis, que je me ressouviens... Mais j'ignore où je vais et ne sais d'où je viens.

Qu'est-ce que Dieu?

Je ne sais ce qu'il est, mais je vois son ouvrage... Je me crois trop borné pour en faire l'image ; 11 échappe à mes sens, mais il parle à mon cœur.

Que pouvait discerner l'élève au milieu de ces antithèses ingénieuses? Le cloute et l'obscurité. Aussi le Catéchisme républicain aurait-il été peu

dangereux, si quelques notes n'en avaient donné la véritable portée. C'est ainsi qu'à propos de la mort, qu'on appelle

Le repos des douleurs, le seuil d'une autre vie,

on a le soin d'ajouter : « La religion chrétienne avec son appareil lugubre et ses précautions imbéciles avait gâté la mort ; il faut la voir telle qu'elle est. »

Le Catéchisme de morale républicaine rédigé par le citoyen Bulard, de la section de Brutus, qui fut aussi primé par le corps législatif, était plus naïf et plus fade. On y apprenait que l'homme était un être raisonnable distinct de tous les autres animaux par son organisation et surtout par ses facultés intellectuelles l . On y lisait que Dieu, c'est l'Etre suprême par qui tout existe. Ouvrage sans doute aussi médiocre que le Catéchisme de la déclaration des Droits de l'homme et dio citoyenf par Boucheseiche, dont on se servait à l'école de Fontvannes, et les Vies de Plutarque, qui en formaient le commentaire pratique 2. Les Pensées républicain

4 En quoi consiste l'excellence de son organisation? ajoute le catéchisme en parlant de l'homme. — R. Dans la perfection de ses organes qui produisent plus d'effet que ceux des animaux (?) — D. La stature de l'homme a-t-elle quelque chose de distingué ? — R. Oui, l'homme est le seul qui se soutienne habituellement et sans contrainte dans une situation droite et perpendiculaire... Ces citations suffisent.

2 Paris, in-12 de 60 pages.

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nés pour tous les jours de Vannée, par V auteur du Catéchisme moral et républicain *, étaient un assez bon recueil de maximes qui avaient pour but d'inspirer la vertu et le patriotisme. Il fut imprimé en province 2, comme la Grammaire républicaine de Denis Bardoux , et un ouvrage plus que naïf, Y Abécédaire républicain, qui sont sortis des presses de Riom et de Saint-Flour 3.

Plus tard, le gouvernement s'avisa de faire placarder dans les écoles primaires des extraits du Catéchisme universel de Saint-Lambert. On trouvait que ces extraits, tout sages qu'ils étaient, n'étaient pas assez appropriés au génie d'une république. Les mots de république, de liberté, d'égalité, de citoyen, ne s'y rencontraient pas une seule fois4. Lorsque François (de Neufchâteau) devint ministre, il profita de soa influence pour faire recommander aux administrations un livre élémentaire qu'il avait composé, sous le titre d'Institution des enfants ou Conseils d'un père à son fds aîné; mais il ne paraît pas que la pression officielle que l'on exerça pour répandre cet ouvrage ait eu les résultats qu'on se proposait d'obtenir 5.

1 In- 18 de 64 pages.

* A Troyes, chez Sainton, 1795. In-32 de 60 pages.

3 Communication de M. Vernière, de Brioude.

4 Discours d'Andrieux. Moniteur, an vu, n° 224.

5 Sauzay, Histoire de la persécution révolutionnaire dans le Doubs, X, 406. — Victor Pierre, p. 168-160.

Il serait trop long de parler des livres élémentaires de tout genre que Lakanal énuméra dans le rapport qu'il présenta à la Convention le 14 brumaire an IV, tels que les Principes de la morale républicaine, de La Ghabaussière, Y Instruction élémentaire sur la morale républicaine, et d'autres écrits du même genre. Les décrets avaient prescrit l'enseignement de la gymnastique et de la natation. Il se trouva même un ouvrage sur la natation, écrit, dit-on, avec candeur. Le rapporteur s'inspira de cette candeur en vautant le profit qu'on pouvait tirer de cet exercice pour la santé, en décrivant les effets de la fraîcbeur d'une onde pure, et en formulant le vœu de voir les Français, « devenus aussi habiles nageurs qu'intrépides soldats , s'approcher sur une flotte victorieuse des côtes de la perfide Albion, et, pour y aborder, franchir le reste des flots à la nage ! * »

Nous croyons qu'on répandit davantage dans les écoles des départements le Manuel des jeunes républicains ou éléments d"1 instruction à l'usage des jeunes élèves des écoles primaires*. Le Catéchisme français qu'il renferme est une analyse assez raisonnable de la Constitution. Mais le précis historique sur la nation française et sa révolution est une rapsodie ridicule. On y lit entre autres

4 Réimpression du Moniteur, XXVI, 539.

2 A Paris, chez Devaux, l'an deuxième, in-8 de 160 pages.

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choses que la reine de Hongrie maria sa fille Antoinette à Louis XVI pour se venger de la France. Naturellement Fauteur anonyme exalte les événements accomplis récemment; mais en outre, afin de leur donner le prestige du merveilleux, il rapporte une prophétie faite au xve siècle par un hongrois nommé Regiomontanus qui prédisait une révolution extraordinaire en 1788. « Le terme est arrivé, dit le précis, la prophétie de Regiomontanus est accomplie ; le despotisme et la tyrannie sont anéantis. » La géographie de la République française est très supérieure au précis historique ; on y lit bien à la page 79 que la Seine passe à Bar-sur-Ornain, mais ce peut être une inadvertance. Le recueil se termine par le texte de l'acte constitutionnel et par les actions héroïques et civiques des républicains français.

Pour remplacer les livres de piété et d'église, on mettait aussi entre les mains des enfants des ouvrages destinés à leur permettre de suivre le culte de la raison et de l'Etre suprême. Tel était Y Office des Décades , contenant les Hymnes et les prières en usage dans les temples de la raison, par les citoyens Ghénier, Dusausois et Dulaurent1. Cet office contenait les commandements du républicain, que l'on faisait réciter dans les églises de

1 Paris, in-18, de 8i pages.

110 CHAPITÎIE V.

village converties en temples décadaires, et qui étaient ainsi conçus :

La république tu serviras, Une, indivisible seulement. Aux fédéralistes tu feras La guerre éternellement.

En bon soldat tu te rendras A ton service exactement.

Pour tous les cultes tu seras, Comme le veut la loi, tolérant.

Les beaux arts tu cultiveras ; D'un état ils sont l'ornement.

A ta section tu viendras Convoquée légalement.

Ta boutique tu fermeras Chaque décadi strictement.

La constitution tu suivras Ainsi que tu en as fait serment.

A ton poste tu périras Si tu ne peux vivre librement.

On serait disposé à prendre ces commandements pour une parodie, s'ils n'avaient été composés sérieusement ; sans compter les recommandations puériles ou de circonstance, n'était-ce pas une ironie que d'inviter les paysans à cultiver les beaux-arts, qu'ils ne pouvaient guère connaître? On trouverait un peu plus de bou sens dans YInstruction élémentaire sut la morale religieuse par demandes et par réponses, rédigée par l'auteur du Manuel des Théophilanthropes l . Il est vrai qu'on peut y lire des demandes et des réponses de

* A Paris, an vi. — 1797. — In-12 de 36 p.

ce genre : — Quels sont nos devoirs envers nousmêmes? — Réponse. De nous aimer. — Qui nous inspire cet amour de nous-mêmes ? — Réponse L'auteur de la nature. Mais l'ensemble de ce petit livre est assez inoffensif. Non moins inoffensif est le Manuel des Théophilanthropes ou adorateurs de Dieu et amis des hommes, dont les cérémonies naïves font sourire. Il est accompagné de cantiques, hymnes et odes que l'on chantait dans leurs réunions, et dont quelques strophes sont animées d'un véritable souffle lyrique *.

Ces divers recueils sont à coup sûr des livres raisonnables, à côté des Epîtres et Evangiles du républicain pour toutes les décades de l'année, à l'usage des jeunes sans-culottes, présentés à la Convention nationale, par Henriquez, citoyen de la section du Panthéon 2 ! Les Epîtres et Evangiles ont été écrits en pleine Terreur, et les sentiments violents de cette époque excessive s'y retrouvent. « L'âme du républicain, dit l'auteur, ne peut se passer d'aliments sains et continuels. Il n'appartient qu'aux animaux immondes de se veautrer (sic) dans la fanche (sic) des marais infects ; il

1 A Troyes, an vi, in-12 de 40 p. — Citons encore le Journal classique d'un instituteur, ouvrage que le conseil supérieur d'instruction publique trouvait trop peu républicain, tandis qu'il recommandait le catéchisme universel de Saint- Lambert. (Victor Pierre, p. 171.)

* Paris, an n, in-18 de 86 pages. (Bibliothèque nationale, L. 411', 842.)

n'appartient qu'aux rois, aux prêtres et à leurs esclaves de traîner leur vie orgueilleuse et lâche, de crimes en crimes, de nullités en nullités, d'abrutissements en abrutissements. » Les Epîtres et les Evangiles sont rédigés dans le même goût. La première épître est consacrée à l'éloge de Jean- Jacques Rousseau. Le premier évangile commence ainsi : « En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples, gardez-vous des faux prophètes qui viennent à vous couverts de peaux de brebis et qui sont au dedans des loups ravissants. Ce révolutionnaire de la Judée que l'on a fort mal à propos traité d'aristocrate avait bien raison; il connaissait les prêtres de son temps ; il prévoyait avec sagesse que les soi-disant ministres de l'Etre suprême seraient toujours fourbes et fripons... » Le citoyen Henriquez n'est pas toujours aussi violent ; il invite à se méfier des beaux parleurs, qui parlent pendant une heure, afin de mieux extorquer une place l ; il n'éprouve aucun enthousiasme pour la politesse, et il déclare qu'il pré-

1 Voici l'Evangile sur les beaux parleurs: « En ce temps-là, un sans-culotte disait à ses frères : Méfiez-vous de ces beaux parleurs qui dans nos assemblées ont le soin de ne développer leurs opinions qu'avec une sorte de prétention et de mystère. Ceux-là assurément vous trompent. Méfiez-vous aussi de celui qui parle pendant une heure et ne fait que présenter la même opinion. Celui-là cherche à vous séduire, il veut une place, et une fois qu'il l'aura extorquée, il se moquera de votre crédulité. » (Page 24.)

l'enseignement ANTIRELIGIEUX. 113

fère « un citoyen qui parle franchement à celuilà qui semble tirer de son esprit une expression, puis une autre, puis une autre encore. » Malheureusement l'auteur est obsédé par sa haine extrême contre la monarchie et la religion. Il raconte comme il suit une vision, où le pape et les rois lui sont apparus. « Les rois disent : La terre peut contenir quelques cents millions d'hommes ; mais nous n'avons pas assez de place pour nous divertir. Que ferons-nous ? Le pape dit : Rien de si simple. Il faut nous déclarer la guerre sous un prétexte quelconque ; nous ferons égorger quatre à cinq millions d'hommes en Europe, autant en Asie, autant en Afrique, et quand ils seront tous morts, leurs cadavres engraisseront nos terres et ses productions seront beaucoup plus délicates. Et tous les despotes applaudirent à l'opinion du Saint-Père ' . » Le livre, qui contenait ces élucubrations odieuses et sinistres, recevait une prime de 1500 fr. du conseil des Anciens, sur le rapport de Courtois2. Le conseil des Anciens était pourtant plus

4 Page 79. Henri quez semble se complaire à raconter que les tyrans faisaient égorger les peuples par les peuples, car il dit aussi à la page 10 qu'ils agissaient ainsi «afin que des millions de cadavres engraissassent une terre qui devait leur procurer une nourriture plus délicieuse. »

2 « Cet ouvrage écrit avec simplicité ('?), dit Courtois en parlant des Epitres et Evangiles, fait pour plaire à ceux qui par habitude aiment dans les livres cette tournure que l'auteur a adoptée, a procuré au citoyen Henriquez des jouissances, et par le succès qu'il a eu et par le bien qu'il a dû

modéré que la Convention, et Courtois, qui avait été l'ami de Danton, n'était déjà plus un jacobin. Mais l'apprentissage de la liberté ne se fait pas en quelques années, et le Directoire, comme la Convention, restait imbu de ces idées d'omnipotence de TEtat qui avaient été l'un des vices de l'ancien régime. L'Etat, surtout après le 18 fructidor, continua à imposer aux instituteurs certains livres à l'exclusion de tous les autres ' ; méthode regrettable, selon Andrieux, parce qu'elle devait écarter de l'enseignement tout esprit honnête et lier. « Les méthodes d'enseignement, disait-il, peuvent varier à l'infini. Veut-on que les instituteurs ne soient que des automates? Et s'il n'y a de livres que ceux prescrits par l'autorité, cette prohibition rappelle ï index de l'Inquisition. Pour ma part, ajoutait Andrieux d'une manière un peu paradoxale, j'ai appris plus de bonnes choses dans

faire. » Séance du 14- germinal an îv. (Réimpression du Moniteur, XXVIII, p. 134.)

1 Et les administrations, qui les prescrivent, sont loin de les regarder comme parfaits. « Nous n'avons pas encore de bons livres élémentaires, dit celle de l'A.ube en 1798. Il faut extraire des ouvrages connus ce qui est à la portée de cet âge... Ce choix doit être l'œuvre du jury. Les fables d'Esope et de La Fontaine, où la morale est en action, quelques-unes des lettres de Chesterfield, les pensées de La Rochefoucauld, la grammaire de Lhomond, l'Ami de la jeunesse de Filassier, l'arithmétique d'Emile de Develay, l'œuvre posthume de l'illustre Condorcet, etc., peuvent lui fournir des matériaux précieux... (Extrait du registre des dèl. de VAdm. centrale de l'Aube. 5 nivôse an vu, p. 10.)

l'enseignement antireligieux. 115

les livres qu'on nous confisquait au collège que clans ceux que Ton nous mettait entre les mains \ »

Cette boutade était exacte, si on l'appliquait aux livres prohibés dans les écoles primaires. Quelque insignifiants qu'ils pussent être, ils étaient à coup sûr moins pernicieux que les Epitres et Evangiles du républicain. On conçoit l'indignation des parents qui avaient conservé leurs croyances religieuses, en voyant l'Etat recommander de pareils livres, et les mettre de force entre les mains des enfants. Au risque de compromettre l'instruction de ceux-ci, ils les retiraient des écoles publiques et s'adressaient, comme nous le verrons plus loin, à des maîtres qui n'avaient point reçu l'investiture officielle, mais qui avaient conservé les anciennes méthodes et les principes anciens.

Faut-il s'étonner ensuite si l'on signale, en mars 1796, « la décadence rapide et presque spontanée des établissements actuels d'instruction publique, qui dans toute la France dépérissent comme des plantes sur un terrain nouveau qui les rejette... » C'est Barbé-Marbois qui parle ainsi, et il trace un tableau saisissant des résultats constatés. « Depuis l'époque où Talleyrand proclamait l'instante nécessité d'organiser l'instruction publique, cinq ans se sont écoulés, disait-il, et l'enseignement et l'instruction ont toujours rétrogradé. Les enfants qui avaient huit à neuf ans, quand

1 Moniteur, an vu, n° t\o.

la révolution a commencé et qui atteignent leur seizième année ; tous ceux qui dans le même intervalle auraient dû accomplir ou commencer leur instruction, vous demandent de les arracher à l'ignorance qui menace le reste de leur vie. » Dans les communes rurales, la situation n'est pas moins triste ; les classes, installées dans des chambres humides et mal éclairées, ne reçoivent qu'un petit nombre d'élèves. « Les maîtres sont réduits à la moitié et peut-être au tiers du nombre ancien; et de jour en jour, il est plus difficile de remplacer ceux qui viennent à manquer. Le nombre des enfants, qui sortent de ces écoles instruits dans l'art d'écrire et de calculer, n'est pas aujourd'hui égal à la moitié de ce qu'il était autrefois !. »

Le représentant Dupuis parlera de même, avec la compétence que lui donnent les tournées spéciales qu'il a faites dans une partie de la France : «L'éducation ancienne, dit-il, avait de grands défauts ; mais toute imparfaite qu'elle était, c'était elle enfin qui avait amené les hommes qui ont amené la révolution. On aurait dû la perfectionner; on l'a toute entière anéantie. Il reste dans cette partie depuis six années un vide immense, qui s'accroît chaque jour et qui accuse la négligence de ceux qui. chargés de l'organiser, ne vous ont donné pour résultat que des projets sans

1 Séance duconseil des Anciens. Réimpression duMonileur, XXVIII, 120-121.

exécution et des dépenses sans fruit et sans objet1. »

C'étaient là les effets des décrets et des efforts de la Convention. Si l'on peut dire que les agitations de la politique compromirent leurs résultats, si Ton peut invoquer, pour les expliquer, la violence et la contradiction de ses actes, les conditions anormales de son existence, les brusques revirements auxquels elle fut sujette, l'état de révolution aiguë ou latente dans laquelle elle s'écoula, les mêmes motifs, je pourrais dire les mêmes excuses, ne sauraient exister pour le gouvernement du Directoire. Celui-ci était un régime légal, appuyé sur une constitution vraiment républicaine, la plus savante, sinon la plus pratique, qu'on ait jamais eue, et cependant, en matière d'enseignement, le Directoire ne fut pas plus heureux que la Convention. C'est qu'il est des principes supérieurs contre lesquels la force de l'Etat ne saurait prévaloir, et pour l'honneur de l'humanité, la liberté de conscience et la liberté religieuse, qui en dérive, sont du nombre. Le Directoire devait échouer dans ses efforts pour réorganiser l'instruction, parce qu'il persista à lutter, comme la Convention, contre le culte catholique, qui était resté celui de la majorité des Français.

Désir de remplacer les cérémonies du culte catholique par des cérémonies civiles. — Opinions de Jacob Dupont et de Rabaut Saint-Etienne. — Proscription du dimanche. — Le décadi et ses cérémonies. — Lectures, actes et chants des fêtes décadaires. — EU es ne sont pas prises au sérieux. — Fêtes nationales. — Leur but. — Les fêtes nationales dans les villages. — Cortèges municipaux. — Effets de la réouverture des églises en mai 4793. — Le 18 fructidor. — Efforts des autorités pour substituer le décadi au dimanche. — Persistance des anciens usages. — Prêtres invités à célébrer les offices le décadi. — Danses interdites le dimanche. — Cérémonies diverses. — Absence des fonctionnaires et des gardes nationaux. — Indifférence des habitants. — Cérémonies pathétiques. — Enfants des écoles conduits aux fêtes. — Abstention et attitude de certains instituteurs. — Discours qu'entendent les élèves. — Récitations. — Examens. — Fêtes de la jeunesse. — Résultats et décadence des fêtes nationales et décadaires.'

On ne se contenta pas de combattre et de supprimer le culte catholique ; on savait qu'on ne détruit complètement que ce que l'on remplace, et Ton voulut créer une apparence de culte, une sorte de religion civique, mais un culte et une

religion sans dogme et sans croyances surnaturelles. « Croyez- vous fonder ou consolider la république, s'écriait Jacob Dupont, avec des autels autres que ceux de la patrie, avec des emblèmes ou des signes religieux autres que ceux des arbres de la liberté ? » Rabaut Saint-Etienne disait à la même époque qu'il fallait imiter les prêtres et leurs cérémonies. L'éducation, selon lui, doit s'emparer de l'homme dès le berceau ; elle demande des cirques, des armes, des jeux publics, des fêtes nationales. Marie-Joseph Ghénier dira de même : « La première chose qui se présente à l'esprit en traitant de l'éducation morale, c'est l'établissement des fêtes nationales. » Et Rabaut proposera d'élever dans chaque canton un temple national, où les citoyens se réuniront le dimanche. En attendant, on s'assemblera dans les églises et dans les champs ; on se livrera dans ces réunions aux exercices du corps ; on y lira des livres de morale; on y fera passer des examens aux enfants. La préoccupation de l'instruction adonner à l'enfance se révèle dans tout ce projet de loi, qui demandera même au corps législatif de déterminer le mode de vêtement qui sera donné à l'enfance depuis la naissance jusqu'à l'adolescence1.

1 Saint-Just devait aussi écrire dans ses projets d'institutions : Les enfants seront vêtus de toile dans toutes les saisons... Ils conservent le même costume jusqu'à seize ans. (Dauban, Paris en 1794, p. 4G4.)

Il était encore question du dimanche dans le projet de loi de Rabaut Saint-Etienne. Bientôt le dimanche lui-même sera proscrit ; le calendrier décimal et naturaliste de la République fixa le repos légal au dixième jour, au décadi. Le peuple était habitué, surtout dans les campagnes, à se réunir le dimanche, pour entendre la messe, le prône et les annonces qu'on publiait à la sortie des offices. On voulut transporter au décadi ces assemblées, en les dépouillant de tout caractère religieux. Le comité d'instruction publique envoya dans toutes les communes des cahiers destinés à « ranimer l'amour du travail » et à rappeler les grands événements de la Révolution. Ces cahiers devaient être lus dans les séances de l'assemblée générale des habitants, où les pères, les mères et les enfants étaient invités à se trouver. Après avoir chanté des hymnes à la patrie, les enfants étaient engagés à célébrer par leurs chants les vertus civiques et les actions guerrières des héros de la patrie L

Les enfants devaient donc être conduits aux réunions décadaires. Dans les villes et les bourgs, on les menait même au club 2. A Méry, ils al-

4 Septembre lldl.Réimp. du Moniteur, t. XXII, p. 26.

* A Brest, les élèves ont le privilège de chanter à la société populaire le couplet de la Marseillaise, qui commence par ce vers : Nous entrerons dans la carrière... (P. Levot, Brest pendant la Terreur, p; 192.)

laient y réciter les Droits de l'homme et du citoyen, ce qui leur attirait l'accolade fraternelle du président. Pareille faveur était accordée à Villenauxe aux enfants qui allaient débiter au club la Constitution, Y Évangile républicain et des morceaux choisis sur les beautés de la nature. Mais les clubs tombèrent en désuétude après la Terreur, tandis que les réunions décadaires persistèrent. L'administration s'efforça, surtout après le 18 fructidor, de leur donner la « solennité morale » qui leur manquait ■ .

L'assemblée décadaire se réunissait d'ordinaire dans l'église. Les officiers municipaux y assistaient, revêtus de leurs écharpes. L'instituteur ou le secrétaire de la municipalité montait en chaire pour lire Y Évangile républicain ou le Bulletin décadaire envoyé par l'Etat et que l'on pourrait comparer à notre moderne Moniteur des communes. Il y faisait ensuite connaître les naissances et les décès de la décade. S'il y avait un mariage, on le célébrait civilement au milieu de l'assemblée; dans ce but, la municipalité d'Arcis avait fait élever dans la ci-devant église un autel à la patrie, « dont la simplicité majestueuse rappelait à chacun des citoyens le respect qu'ils devaient porter aux institutions républicaines. » C'est au pied de cet autel que le président adres-

4 Pétition des citoyens de Versailles du 6 nivôse an vi. Archives nationales, A< F, III, Dr 494*

sait aux époux un discours sur leurs devoirs, la moralité et la conduite. Les enfants récitaient ensuite ce qu'ils savaient des Droits de l'homme, et la fête se terminait par des hymnes patriotiques chantés avec plus ou moins d'ensemble.

Il était difficile d'imprimer à ces cérémonies le caractère de respect qui leur faisait défaut. Dans les villes, les sceptiques et les malveillants les troublaient par leurs railleries. A Paris, l'orchestre chargé de rehausser par ses accents la solennité du mariage jouait des refrains de circonstance, comme Allez-vous-en, gens de la noce{. Ne s'avisat-il pas, lors de l'union civile d'un nègre avec une blanche, d'exécuter un air alors à la mode : Vi~ voire avec Vébene fait de jolis bijoux. Un jeune homme épouse une femme âgée. L'orchestre d'entonner avec verve le refrain : Vieilles femmes .jeunes maris feront toujours mauvais ménage! Et le public de rire et d'applaudir2 ! A Gondrieu, dans le Rhône, on se plaint aussi des éclats de rire immodérés et scandaleux des mariés3. Dans les campagnes, c'était moins gai. Les paysans, à qui l'on interdisait de travailler le décadi4, ne compre-

4 Mes Tablettes ou Notes politiques, commerciales et littéraires. Du 14 floréal an îv, 3 mai 1796 (v. s.), p. 54.

2 Adolphe Schmidt, Tableaux de la Révolution française, Leipzig, 1870, III, 411.

3 Archives nationales, A. F. III, Dossier 503. Lettre du 7 pluviôse an vu.

4 Un grand nombre d'habitants de Bassuet sont condamnés

naient rien à ces froides cérémonies... « La raison peut suffire aux sages, dit Gambry, elle ne suffit pas encore à nos bons paysans. Un stupide instituteur leur traduit en mauvais breton des décrets peu récréatifs1... » L'éloquence des magistrats municipaux n'était pas de nature à les émouvoir davantage.

La fête décadaire manquait de prestige ; on chercha à en donner davantage à la fête nationale. « Le plus vaste moyen d'instruction publique, disait Daunou, est dans l'établissement des fêtes nationales. » Elles devaient rappeler les assemblées de la Grèce. « Renouvelez ces institutions bienfaisantes, ajoutait cet ancien oratorien; rassemblez-y les exercices de tous les âges : la musique et la danse, la course et la lutte, les évolutions militaires et les représentations scéniques. » C'était un vaste programme qu'il était difficile de remplir dans les campagnes. Dans tous les cas, l'Etat recommanda de célébrer partout les fêtes qu'il avait prescrites en l'honneur de la vieillesse, de la jeunesse, de l'agriculture, de la reconnaissance, sans compter les anniversaires du 14 juillet, du 10 août et du 21 janvier2. Il insistait d'autant

à une amende de 45 sous en messidor an n, pour avoir travaillé dans les champs le décadi. (Mordillât, Hist. de Bassuet, p. 172 et 473.)

1 Cambry, Voyage dans le Finistère, I, 66-G7.

2 Un faiseur de projets, le cit. Bosc, voulait qu'on établît en outre la fête des bonnes mères. L'éducation, selon lui,

plus que Ton mettait moins de zèle à suivre ses instructions. Il envoyait en mai 1797 de nouvelles circulaires pour les rappeler. « Vous aurez soin, écrivit le ministre Benezech aux administrateurs, de vous faire rendre compte de chaque fête nationale dans l'arrondissement, d'en exiger les procès-verbaux et d'y joindre les observations que vous jugerez nécessaires. » Benezech engageait aussi les administrateurs à prendre tous les moyens propres à inspirer au peuple du goût pour les institutions, qui pouvaient si puissamment contribuer à l'amélioration des mœurs et à l'affermissement de la république. »

L'enthousiasme faisait défaut, et les administrateurs auraient eu beaucoup à faire pour le provoquer. Les fêtes nationales avaient lieu dans les mois de l'été ; elles se passaient en plein air; mais elles consistaient trop souvent en discours officiels et en chants nationaux. Le maire d'Urville prononce un discours « analoge à la fête, » dit le procès-verbal; après quoi, « officiers municipaux et gardes nationaux se promettent de ne faire jamais que des frères et de ne mourir qu'ensemble1. » Serment plus facile à faire qu'à réaliser.

devait commencer à la mamelle. On devait donner en prix un déshabillé d'indienne aux mères qui dans le premier âge élèveraient le mieux leurs nourrissons. (Archives nationales, A. F. III. Fond de la Secrétairerie d'Etat.)

1 20 prairial an n (8 juin 1794). Archives de l'Aube, L* 1549;

La fête de l'agriculture était célébrée sans difficulté dans les villages ; après avoir prononcé le discours obligatoire au pied de l'arbre de la liberté, le maire exécutait les instructions du Directoire, en allant tracer un sillon dans un champ voisin. Les jeunes gens préféraient concourir aux jeux de boule, au tir et à la course, lorsque par hasard la municipalité donnait des prix aux plus adroits. Le maire ouvrait les danses, qui se prolongeaient jusqu'à la nuit. On s'ingéniait à rappeler les cérémonies des anciennes processions religieuses. A Saint-Mards, des jeunes filles habillées de blanc, ornées d'écharpes tricolores, portaient processionnellement sur un brancard la statue de la liberté. Ailleurs, le jour de la fête de la reconnaissance, on ne se contentait pas, comme dans la petite ville voisine, d'un discours moral et philosophique et de pièces républicaines jouées par des comédiens de passage ; on remettait 3 fr. à chacun des conscrits qui allaient partir1. A Marigny, le même jour, le cortège municipal porte solennellement une couronne civique sur une cidevant croix, qu'on avait élevée au milieu d'une plantation de tilleuls. L'année précédente, le sommet de la colonne sur laquelle était dressée la croix avait été « embelli d'un bonnet de la liberté,

1 A Dienville, an v, (Arch. de l'Aube, L. 1433). La première idée de la fête de la reconnaissance se trouve dans la Galatée de Florian, Livre IV.

que, dans la nuit du 1 5 au 1 6 messidor, des malveillants inconnus avaient, dit-on, hélas enlevé ! » Le bonnet, qu'on qualifie de signe auguste de l'affranchissement de la France, fut remplacé par la couronne civique, ornée de rubans tricolores, au milieu de chants, de cris patriotiques et de danses1.

Voir coiffer une colonne du bonnet rouge et d'une couronne civique, entendre le discours d'un maire, la Marseillaise, le Chant du Départ ou Y Hymne des Vcrsaillais, ce n'étaient pas des attractions suffisantes pour les populations. Les fonctionnaires sont obligés de signaler le peu d'empressement qu'on met à répondre à leur appel, et ils déplorent le vide qui se fait autour d'eux, lorsqu'ils ne sont pas eux-mêmes hostiles ou indifférents2.

Le rétablissement du culte catholique, qui eut lieu dans la plupart des villages pendant l'été de 1795, porta un coup funeste aux fêtes décadaires. Les églises avaient été mises à la disposition des fidèles qui voulaient s'y réunir, et si les prêtres ne recevaient aucun salaire de l'Etat, ils recouvraient la liberté de remplir les fonctions de leur ministère3. La plupart des maîtres d'école de-

4 10 prairial an v (29 mai 1797). Arch. de l'Aube, L. 1549.

2 Voir aux Pièces justificatives une lettre de Beugnot à ce sujet.

3 M. Fayet a reproduit un traité passé entre les habitants de Parnot (Haute-Marne) et un prêtre qui s'engage à desservir

vinrent de nouveau les auxiliaires du curé. Ils instruisent les enfants, le catéchisme à la main ; ils enseignent aux fidèles le chant des offices ' . Un bail de juillet 1795 oblige l'un d'eux, comme par le passé, à distribuer l'eau bénite, à sonner l'angelus, à dire la prière. D'autres baux de la même année stipulent que le recteur remplira tous ses devoirs professionnels « selon et suivant l'ancien régime de la commune. » Aussi ce n'est pas seulement le conseil général qui traite avec le maître ; il s'adjoint pour le faire « la plus grande et saine partie des habitants. » On parle bien des lois de la Convention ; on dit bien à Harréville que l'on enseignera à l'enfant « le culte qu'il entendra exercer 2 ; » mais il est bien compris par tous que ce culte est le culte catholique. La liberté des cultes n'était plus une vaine parole démentie par les actes de ceux qui l'avaient proclamée ; elle était devenue une réalité.

Le gouvernement issu du coup d'Etat du 18 fructidor 3 essaya d'y porter atteinte ; il voulut en même temps ranimer les fêtes nationales et l'éducation républicaine qui languissaient. La minorité audacieuse, qui s'empara du pouvoir en

leur église, moyennant une redevance en blé payée par les laboureurs et les manouvriers. (Recherches historiques,]). 139.)

1 Sauzay, X, 604-000.

2 Fayet, lbid.t p. 138-141.

3 4 septembre 17D7.

fructidor, tenta d'arrêter le mouvement de l'opinion, qui s'écartait de plus en plus des formules révolutionnaires, et de ramener cette opinion par la contrainte à des idées contraires aux croyances, aux traditions et aux usages de la majorité des populations. L'intervention des agents du Directoire fut plus active que jamais pour stimuler l'esprit public et le rendre favorable aux institutions républicaines. Elle s'exerça en 1798 et 1799 de la manière la plus persistante et la plus tracassière, pour imposer le calendrier républicain et substituer le décadi au dimanche.

Malgré les efforts des autorités, le dimanche avait repris son ancienne importance. « Ce sont toujours, disait le commissaire du canton de Pont, les jours de repos, de danses, de divertissements... C'est toujours au sortir de la grande messe, qu'on annonce au son de caisse les avertissements ou arrêtés qui doivent être publiés. C'est le dimanche que les gens des campagnes lisent et publient tout ce qui leur est adressé, et sur les plaintes que je leur en ai faites , ils m'ont répondu que s'ils le faisaient les jours de décades ils ne trouveraient personne. Les fêtes patronales connues sous le nom de beau dimanche sont toujours très-nombreuses dans le canton ; enfin tous les anciens usages y sont religieusement observés.»

Mêmes plaintes du commissaire de Romilly. « Nos fêtes décadaires et nationales sont désertes,

écrit-il en l'an VII, et dans notre canton les institutions républicaines ne sont que des mots. Il est nécessaire que vous déployiez la sévérité des lois contre les citoyens de vos communes qui, au mépris de l'article 10 de celle du 17 thermidor, affectent par une opiniâtreté scandaleuse de continuer pendant les jours de décades et de fêtes nationales leurs travaux journaliers, qu'ils cessent très exactement les jours de dimanche et les fêtes de l'ancien calendrier. J'ai remarqué que le temple décadaire du chef-lieu, où l'on ne devrait voir que des tableaux ou inscriptions analogues aux institutions républicaines, n'est au contraire décoré que de tableaux et statues propres aux anciens préjugés. L'exercice du culte décadaire et l'exercice du culte catholique que l'on y fait journellement sont incompatibles. Je demande que le temple soit exclusivement réservé aux réunions décadaires et aux cérémonies des fêtes républicaines1. »

On voulait même que les prêtres catholiques secondassent le gouvernement, en consentant à transférer la célébration du dimanche au décadi. Mais si le Bulletin de Lot-et-Garonne racontait qu'il y avait des prêtres assez philosophes pour ne célébrer que le décadi les cérémonies de leur culte, cet exemple n'était pas contagieux, et l'adminis-

1 Lettre du 17 nivôse an vu (6 janvier 1799). Arch. de l'Aube, L. 1433.

tration de l'Yonne invitait en vain les prêtres à transférer leurs fêtes au décadi, ou à motiver leur refus aux municipalités qui les y inviteraient1. Aussi le ministre est-il obligé de constater que les prêtres du culte catholique, au lieu de seconder les vues du gouvernement à cet égard, profitent de l'ascendant qu'ils ont sur les habitants des campagnes, pour empêcher que le décadi n'y soit considéré comme un jour de repos2.

D'autres départements cherchent à faire prévaloir le calendrier républicain; ils proscrivent la danse le dimanche, ils interdisent les fêtes patronales dans les villages et veulent qu'on leur donne désormais le nom de fêtes champêtres ; ils condamnent à la prison tout joueur de violon qui ouvrirait des fêtes baladoires un autre jour que le décadi. Mais tous ces efforts sont vains, et un agent national écrira : « Nous voyons avec amertume le dimanche romain rivaliser avec trop d'avantage contre le décadi républicain. L'un est marqué par l'allégresse imbécile du fanatisme ; l'autre par la tristesse stupide3. » Dans le Doubs,

1 Un même vœu est exprimé dans le Doubs. (Sauzay, X, 603.)

2 Réclamation des prêtres d'Auxerre du 6 ventôse an vi (25 fév. 1798). — Lettre du ministre au conseil des Cinq-Cents* du 24 ventôse an vi. Archives nationales, A. F* III, 503.

3 Ed. Fleury, le Clergé du département de l'Aisne, t. II, p. 420, 430, 433. — De Lastic-Saint-Jal, L'Eglise et la Révolution à Niort et dans les Deux-Sèvres, ISiort, 1870, p. 233.

un autre fonctionnaire rapportera ce propos, qu'on répète de toutes parts : « Ils ont beau faire, jamais ils ne feront tomber le dimanche l . »

Les fonctionnaires s'évertuent à faire célébrer les fêtes décadaires ; ils ont beau poursuivre les agents municipaux qui battent et vannent leur grain le décadi; le temple décadaire reste à peu près vide. A Brienne, le 10 prairial, on y compte seulement 18 personnes, y compris l'instituteur et quelques-uns de ses élèves. A Ghauchigny, la fête de l'agriculture, le 10 messidor, tombe en pleine moisson. Le président du canton, le secrétaire et l'instituteur attendent vainement dans le temple qu'il plaise aux habitants de venir les y rejoindre. Ils sont obligés d'écrire dans leur procès-verbal : « Ne s'étant trouvé pour la célébration susdite que les membres sus-nommés, on a cru devoir se dispenser de tracer un sillon au moyen d'une charrue, ainsi que le prescrit l'article VI de l'arrêté du département du 6 nivôse dernier. »

La garde nationale, sur laquelle on compte, ne manifeste aucun zèle ou se dérobe aux convocations qu'on lui prodigue. On a beau destituer les officiers qui négligent de se rendre aux fêtes décadaires; aux Kiceys, à Fay, les gardes nationaux restent chez eux; à Nogent-sur-Seine, on les invite à venir prêter serment, et, selon le

* Sauzay, X, 603.

style officiel « à embellir la fête » ; mais « aucun fusilier ne se présente pour reconnaître ses chefs. » Ailleurs, la majeure partie des gardes nationaux fait défaut. S'ils daignent venir, ils se montrent dans une tenue qui désespère les fonctionnaires; à Pont, ils arrivent « en habits de travail et avec des dehors dégoûtants, dit le commissaire du directoire, lorsque les dimanches et autres fêtes ils sont très parés pour aller à la grand'messe et aux danses. » Et le même agent dira : « Les fêtes nationales ne sont pas suivies. Le mépris et le ridicule semblent poursuivre le petit nombre d'hommes estimables, qui voudraient encore, par leur présence à une cérémonie exigée par la loi, donner l'exemple de la soumission et de l'obéissance. » Le ministre recommandait de ne contraindre personne; aussi le commissaire du directoire disait-il qu'à coup sûr le grand nombre de ceux qui avaient leur jour de repos marqué à d'autres époques ne prendraient aucune part à ces réjouissances. Si l'on signalait à Trainel une affluence plus grande que de coutume, on disait aussi qu'à la suite du repas civique, où le juge de paix avait prononcé un discours, une partie de l'auditoire avait voulu chanter une parodie de la « chanson amie des républicains appelée la marseillaise. » Plus d'une fois, les fèîes fournirent aux mécontents l'occasion de manifester leurs sentiments. Lorsque l'on célébra à Fay

la fête de la Reconnaissance, les parents des défenseurs de la patrie se plaignirent amèrement de n'avoir reçu aucun secours depuis longtemps. Et le commissaire ajoutait en gémissant : « On ne se fait pas une idée de l'insouciance des campagnes pour ce qui regarde la république * . »

A l'époque de l'assassinat des plénipotentiaires de Rastadt, on essaya de galvaniser l'esprit public par des cérémonies civiques d'un caractère tragique. Au milieu de l'église du bourg ou du village convertie en temple, on éleva un cénotapbe, et le président du canton prononça, en face de ce cénotaphe, une imprécation que l'on qualifiait « d'auguste et de terrible. » — Le peuple français, disaitil, voue le tyran d'Autriche aux furies; il dénonce ses forfaits au monde indigné. Guerre à l'Autriche. Vengeance ! — Et le peuple répétait le mot Vengeance, ici aux accents d'une musique « déchirante » , là aux « sons aigus et perçants de l'orgue. » A Chaource, le président débita un discours si pathétique que les assistants furent remués au point de pousser des sanglots. Un « silence muet et immobile » s'ensuivit et précéda le chant des hymnes patriotiques. A Bar-sur-Aube, on fut moins ému; car la cérémonie se termina le soir par une comédie 2.

1 Rapports de prairial an v (juin 1797) et de thermidor an vi. Arch. de l'Aube, L. 4549, 1433 et 1480.

* Procès-verbaux de Polisy, de Rosnay, de Chaource, etc. Archives de l'Aubo, L. 1433»

A plusieurs reprises, on voulut forcer les élèves des écoles primaires d'assister à ces fêtes. Gomme aux fêtes décadaires, ils y vinrent réciter les droits de l'homme et des couplets patriotiques. C'est ainsi qu'on vit à Loches, au plus fort de la Terreur, le jour où Ton allait procéder au « couronnement des grands hommes qui décoraient la salle républicaine » une institutrice présenter trois petites filles pour leur faire chanter des couplets de circonstance. Il est vrai que le maire s'y opposa, parce que l'institutrice n'avait pas satisfait à toutes les conditions exigées par la loi *. En 1797, l'instituteur de Trainel conduit ses élèves à la fête de l'anniversaire de la proclamation de la république ; les élèves chantent des hymnes patriotiques et portent à la main des rameaux de chaîne (sic). Douze d'entre eux sont admis au repas civique, « afin de rapeler, dit-on, à la postérité une époque aussy remarquable et aussy chère au (sic) vrais amis de la liberté.»

Après le 18 fructidor, les instituteurs reçurent des ordres multipliés pour mener les enfants aux cérémonies nationales et décadaires. Les administrations supérieures leur prescrivirent de les y conduire tous les décadis, et particulièrement le premier décadi de chaque trimestre où des récompenses seraient distribuées aux élèves. La destitution devait être infligée aux maîtres qui ne

1 Archives de l'Aube, L. 4438.

se conformeraient pas à cette injonction1. En outre, les commissaires cantonaux défendent aux instituteurs de fermer leurs écoles le dimanche et de les ouvrir le décadi. Si ces derniers ne se rendent pas régulièrement au temple décadaire, ils sont mandés devant les autorités, et ne trouvent d'autre excuse que d'affirmer qu'ils ont fait tous leurs efforts pour y conduire leurs enfants, mais que les parents s'y sont opposés2. Un instituteur de la Haute-Marne excite l'indignation du commissaire du Directoire, en se rendant aux fêtes civiques dans le costume le plus négligé, et « avec l'ostentation du ridicule le plus impudent. » Pendant la célébration de la fête des époux et de l'agriculture, il chantait des messes. « Jamais je n'ai pu, ajoute le commissaire, lui faire mettre devant les yeux de ses élèves un seul article de la constitution3... »

On voulait absolument mêler les enfants à la vie publique. A Landreville, ces derniers viennent réciter « quelques discours relatifs à l'assassinat des plénipotentiaires français à Rastadt et autres principes de morale. » Ils étaient parfois appelés à entendre d'assez étranges discours. Passe encore, lorsque le président, le jour de la

4 Arrêté du 5 nivôse an vu (26 déc. 1798). Arch. de l'Aube, L. 30.

2 Ed. Fleury, II, 427. — A. Bellée, p. 249, 258 et 2G7.

3 Fayet, p. 14G.

fête des époux, exaltait le mariage au triple point de vue du bonheur des époux, de l'éducation des enfants et de la conservation de la société ; même lorsqu'il décrivait les charmes qui sont attachés à l'état du mariage « qui ne sont jamais bien sentis que par ceux qui vivent dans cette douce union où les peines s'atténuent et les plaisirs se centuplent. » Mais était-il bien approprié aux oreilles des jeunes élèves, ce discours d'un commissaire qui, dans le but de ramener les conscrits réfractaires, engageait « les amantes de ces fuyards... à user de tout l'empire que la nature leur donnait sur leurs amants, et à ne jamais consentir à leur livrer ni leur cœur, ni leur main, qu'ils ne l'eussent mérité en payant à la patrie en péril les services qu'elle réclamait de tous ses enfants l ? »

La présence des élèves s'expliquait mieux à ces fêtes, lorsqu'on s'y occupait particulièrement d'eux en les interrogeant, ou lorsque la cérémonie était donnée en leur honneur, comme le jour de la fête de la jeunesse. Les théoriciens de la Convention et du directoire auraient voulu, non sans raison, qu'on s'occupât des jeux des enfants non moins que de leurs travaux ; ils préconisaient les exercices militaires et gymnastiques ; ils regardaient comme une récompense flatteuse pour

* 10 thermidor an vu (28 juillet 1790). Archives de l'Aube, L. 1433,

les jeunes gens d'être admis à l'honneur de réciter en public dans la tribune décadaire des morceaux de morale et des maximes républicaines '. Au temple décadaire, les enfants, après avoir entendu un discours patriotique au-dessus de leur portée, chantaient quelquefois un ou deux hymnes républicains. Ils débitaient le service du législateur et du moraliste, des maximes morales et républicaines et même des extraits des pensées morales de Gonfucius. Un jour, un élève se troubla, et commença sa lecture par le signe de croix, ce qui souleva l'indignation des autorités contre l'instituteur et l'enfant2. Parfois les élèves étaient interrogés par les fonctionnaires, comme à Ghaource, où des questions sont posées aux élèves de l'école de Lajesse sur la morale, sur les droits et devoirs des citoyens, sur les différentes formes du gouvernement, sur la cosmographie et la géographie. L'instituteur de Lajesse était sans doute un instituteur hors ligne ; car les écoliers répondent avec une clarté, une assurance et une présence d'esprit, qui excitent l'admiration, la joie et l'attendrissement de l'administration et de tous les spectateurs dont le temple est rempli. A Ghauchigny, on n'interroge qu'un élève ; il explique les devoirs de l'homme en société et mé-

1 Circulaire du ministre François (de Neufchâteau), du 20 frimaire an vi.

* Fayet, p. 150 et 151 *

rite les éloges d'un jury chargé de lui faire passer une sorte d'examen.

La fête de la jeunesse coïncidait avec l'époque ordinaire de la distribution des prix. Elle n'était cependant l'occasion d'aucune cérémonie particulière. La plus grande distraction qu'on offrît aux enfants était de les mener chanter des hymnes autour de l'arbre de la liberté. Quelquefois même, les livres qu'on devait distribuer en prix n'étaient pas arrivés, et la fête se bornait à l'audition d'un discours du président, qui engageait les élèves à fréquenter les écoles primaires1. Dans certaines villes même, il n'est question dans ces sortes de fêtes, ni des écoles, ni des enfants qui auraient dû y figurer. L'enseignement public, dont on avait voulu transformer l'esprit et le caractère, n'existait plus 2.

Que de brillantes espérances n'avait-on point formées sur les résultats de ces fêtes où l'on faisait figurer les enfants! « Nos enfants seront républicains, disait-on en 1798 ; car dès l'âge le plus tendre, ils ont quelques notions de la constitution... Ils seront orateurs; cette récompense pleine d'émulation qu'on accorde aux plus laborieux de réciter en public, les fêtes décadaires, quelques morceaux choisis, leur donnera l'assu-

i Archives de l'Aube, L. 60 et 1433.

2 Maggiolo, De l'Enseignement primaire dans les hautes Cëvennes, p. 33.

rance de l'homme libre et développera en eux le germe de l'éloquence... » Un autre témoin s'applaudira des succès précoces d'enfants de quatre à cinq ans « déjà lancés dans la carrière républicaine. » Un autre déclarera que les exercices publics contribuent singulièrement à leur avancement et à la conversion des parents... Et l'on était à la veille du 18 brumaire. A la fin de 1799, un des collègues de ceux qui vantaient si haut les avantages des fôtes nationales et décadaires disait tristement : « Cette belle et utile institution semble anéantie l. »

1 Rapports des commissaires du Directoire dans le département de la Seine. Adolphe Schmidt, Tableaux de la Révolution française, Leipzig, 1870, t. III, p. 324, 335, 360, 482.

Nombreuses écoles tenues par des prêtres. — Influence des prêtres. — Plaintes des instituteurs publics. — Demande de la suppression des écoles particulières. — Enseignement religieux qu'on y donne. — Désertion des écoles publiques. — Misère des instituteurs. — Demandes pour le rétablissement des traitements fixes et de l'obligation scolaire. — Remèdes proposés. — Effets funestes sur les enfants. — Motifs politiques. — Projets et discussions du conseil des Cinq-Cents. — Opinions de Boulay (de la Meurthe) et d'Andrieux. — Actes du Directoire exécutif. — Interdiction des fonctions publiques à ceux dont les enfants ne fréquentent pas les écoles nationales. — Inspections des écoles par les municipalités. — Zèle des administrations. — Visites d'écoles particulières. — Fermeture de quelques-unes de ces écoles. — Rapports des commissaires du Directoire. — Inconvénients signalés de la politique anti-religieuse.— Message du Directoire du 3 brumaire an vu. — Analyse do ce document. — Propositions faites pour améliorer l'instruction primaire. — Force de l'opinion. — La république et Bonaparte. — Impuissance de l'enseignement d'Etat.

Il faut rendre justice à la Convention. Ses doctrines valaient souvent mieux que ses actes. Elle proclama la liberté des cultes et les droits des pères de famille, tout en les violant ; si elle vou*

lut imposer ses méthodes et ses théories, elle finit par reconnaître la liberté de l'enseignement. Le directoire, même après le 18 fructidor, n'osa point porter atteinte à ce grand principe, sinon par des mesures de police générale ou locale.

L'enseignement purement civil que l'on imposait aux instituteurs publics avait fait déserter leurs écoles. Les parents préféraient envoyer leurs enfants chez des maîtres quelquefois moins instruits, mais qui conservaient les méthodes chrétiennes ; ils les envoyaient aussi chez d'anciens prêtres, qui suppléaient à l'insuffisance de leurs ressources en se livrant à l'enseignement. Tandis que dans les villes les frères des écoles chrétiennes et les religieuses1, après avoir quitté leur costume, avaient repris leurs classes, dans lesquelles affluaient les enfants, beaucoup de prêtres, malgré l'ostracisme qui les avait frappés en 1793, avaient ouvert des écoles dans les campagnes. On le dit de toutes parts. — L'éducation de la jeunesse, écrit l'administration d'Eure-et- Loir, est presque partout confiée à des prêtres, c'est-à-dire aux ennemis les plus implacables et les plus dangereux du système républicain. — Les ministres du culte, qui n'ont pas voulu se con-

1 Sages dans leur conduite, disait Barbé-Marbois, graves dans leur maintien, patientes et résignées au milieu des privations, elles se sont montrées peut-être supérieures aux hommes dans l'art de gouverner l'enfance. (Réimpression du Moniteur, XXVIII, 121.)

Il] CHAPITRE VII.

former au serment prescrit par la loi du 1 8 fructidor *, dit-on dans F Aude, n'ont abandonné leurs fonctions que pour prendre celles d'instituteur ; tous les partisans de la royauté se pressent à l'envi de leur confier leurs enfants2. — Un fonctionnaire du Doubs dira de son côté : « Je n'ai pas d'espoir que l'instruction reprenne aucune faveur, tant qu'elle sera confiée aux ministres du culte 3. »

Un cordonnier de Laplume (Lot-et-Garonne), qui écrit mieux que beaucoup d'instituteurs de son temps, se plaint aussi des prêtres enseignants. « Ils ôtent, dit-il, ainsi à l'instruction primaire dans les campagnes tous leurs élèves. Ils ne manquent pas de tourner les instituteurs en ridicule, disant qu'ils n'enseignent ni le catéchisme, ni à répondre à la messe... » Et le cordonnier d'ajouter ce détail assez curieux sur l'influence conservée par les prêtres dans cette partie de la France : « Des ministres du culte sortent de chez eux en habit noir et donnent des coups du bout de leur canne aux portes des personnes qui leur sont affidées, pour leur annoncer qu'ils vont à l'église remplir leur ministère4.»

1 Par l'article 25 de cette loi, les prêtres étaient tenus de prêter le serment de haine à la royauté et à l'anarchie. (Bulletin des lois, n° d400.)

2 Archives nationales, A. F. III, 494.

3 Sauzay, X, 678.

* Lettre de frimaire an fil. Ai*ch. nationales, Ai F. III, 494.

Les instituteurs publics sont ceux qui récla-. ment le plus, parce qu'ils sont le plus lésés par la concurrence que leur font les prêtres. » Il faut les révoquer tous, écrit l'instituteur d'Ornes dans la Meuse ; autrement, rien à faire pour la morale républicaine! » C'est aussi l'opinion de l'instituteur de Maintenon. « Je voit (sic) avec douleur, écrit-il au conseil des Cinq-Cents, plusieurs prêtres et autres personnes dans ma commune, qui ont formé des établissements pour l'instruction publique.... J'entends des personnes qui se disent les unes aux autres : Il faut envoyer nos enfants à tels prêtres : c'est là où la plupart des honnêtes gens envoient leurs enfants à l'instruction ; d'autres : Il faut les envoyer à notre curé, puisque l'instituteur ne veut pas aller à la messe. Ah ! citoyens législateurs ! jusqu'à quand souffrirez-vous que les véritables patriotes soient opprimés ?»

Des plaintes analogues sont formulées dans les départements de la Seine-Inférieure et du Nord. Un citoyen, qui habite une commune voisine de Dieppe, dénonce, dans une lettre qui prouve combien il est étranger aux premières notions de l'orthographe, les « pères de familes, qui ne veuîe pas se conformer aux lois pour les principes républiquins » et « préfère de garder leurs enfens die heus plutos que de les envoyé aux écoles. » Il demande que Ton frappe d'une amende les pères

« rcbel et aristhocrate, (amende) qui fut au moins plis forte que la tasque du mois des écoles. l » A Solesme, dans le Nord, c'est l'instituteur qui dit aux législateurs : « Ne souffrez pas d'écoles particulières dans les communes où il y en aura de publiques ; ordonnez la clôture de toutes écoles de cultes, de ces conciliabules où la saine morale est dénaturée et l'anti-républicaine enseignée2... » Dans la Côte-d'Or, même réclamation : « Prenez des moyens, dit un instituteur, pour faire fréquenter nos écoles... ne balancez pas à supprimer les instituteurs qui ne se conforment pas aux lois de la république3. »

Les plaintes contre les écoles privées tenues par des laïques ne sont pas moins vives. « Les écoles primaires, dit-on dans le Doubs, sont presque désertes et des pédants fanatiques imbus des préjugés du catholicisme sont presque seuls en possession d'instruire la jeunesse. » Au 20 avril 1799 on compte dans ce département 386 écoles particulières et seulement 90 écoles publiques4. « Partout, dit-on dans la Seine, il y a des instituteurs dont les connaissances comme le civisme est garanti, partout néanmoins ces écoles

4 Archives nationales, A. F. III, dossier 494.

2 Pétition de l'instituteur de Solesme aux législateurs, du 27 thermidor an vi. Arch. nationales, Ibid.

3 Lettre de l'instituteur de Champagne (Côte-d'Or), thermidor an vu. Arch. nationales, A. F. III, Dr 494.

* Sauzay, X, p. 416 et 417.

sont vacantes et désertes, les professeurs en sont avilis, insultés, tandis que les écoles particulières prospèrent1. » On a beau signaler l'ignorance des maîtres particuliers, le nombre des élèves qui fréquentent les écoles publiques n'en est pas moins très restreint. « Les écoles royales, dit-on dans un canton de la Sarthe, sont très fréquentées et les nationales sont désertes... Les communes contiennent des petites écoles particulières où l'on enseigne la morale théologique... le fanatisme les soutient, dit-on, et il en est d'impénétrables à l'œil du fonctionnaire public... » Tous les maîtres et maîtresses d'écoles privées, suivant d'autres, sont les suppôts du fanatisme et de la royauté... C'est la raison d'être de leur succès. Même les femmes et les propriétaires ruraux que la révolution a enrichis, ne veulent point envoyer leurs enfants aux écoles publiques. « Ils craignent pour leurs opinions religieuses, dit-on dans un autre canton. Fortement ancrés dans leurs vieux préjugés... ils voudraient qu'au lieu de les instruire des droits et des devoirs des citoyens, on leur fît réciter le catéchisme, lire les Heures et les Pensées chrétiennes2. » Les anciens livres

1 Adresse au conseil des Cinq-Cents. Imprimé de 8 p. par Bonàme, du 20 frimaire an vi. Arch. nationales, A. F. III,

2 Armand Bellée, p. 282, 270, 271, — Dans l'Aube, on dénonce l'instituteur de Lesmont, « homme à la vérité très-

sont presque partout conservés, et les instituteurs républicains voient déserter leurs classes, s'ils y renoncent entièrement. « Catéchisme, Civilité, Devoirs d'un bon chrétien, Principes, Pastorales et autres fatras, dit un instituteur du Pasde-Calais, sont à l'ordre du jour dans toutes les écoles... voici la seconde fois que je reprens l'enseignement du calcul décimal, et les parents des élèves s'y opposent et veulent qu'on apprenne tous les fatras ci-dessus énoncés. Notre obstination fait que nous sommes presque nuls ! De cinquante élèves, à peine en avons nous vingt actuellement1. » Et il en est partout de même. Quelquefois il y a des raisons pour que l'école publique soit désertée. — L'instituteur n'est pas fréquenté, dit-on, vu son républicanisme et un peu de vivacité. — L'instituteur a pour lui le patriotisme, mais il est ignare2. — Cependant, la plupart du temps, la seule cause de l'ostracisme qui frappe ces maîtres, c'est « le mauvais esprit », pour parler comme les fonctionnaires du Doubs,

honnête, mais peut instruit des principes républicains et guère plus des autres, qui peut-être pour complaire au vulgaire n'a point ouvert ses écoles les jours des cy devant fêtes et dimanches. » Le plaignant raconte que son fils a été à l'école avec les livres de la morale républicaine; ils lui ont été volés et déchirés. Ses camarades l'ont traité de Marat et de Barra* » Il est assez singulier que ce nom de Barra ait été regardé comme injurieux. (Arch. de l'Aube, L. 1549.)

1 Archives nationales, A. F. III, 494.

2 Armand Bellée, p. 2C3.

le très mauvais esprit, l'esprit perverti, de plus en plus perverti, c'est-à-dire de moins en moins républicain, qui règne dans les campagnes1.

Il en résulte que les instituteurs publics sont réduits à la condition la plus précaire. « Les pères et les mères, dit un instituteur de l'Yonne, ne veulent pas envoyer leurs enfants à l'école par la raison des nouveaux livres. En effet, où je devrais avoir en ce moment-cy 80 élèves, j'en ait (sic) déjà onze à 10 sous par mois chacun ; ce qui me fait par conséquent la somme de 5 liv. 10 sous par mois pour me nourrir, mon épouse et mes six enfants. Vous ne devez pas douter que plusieurs de mes collègues sont dans le même cas que moi. » A Recey-sur-Ource, dans la Côte-d'Or, l'instituteur se plaint de recevoir 20 centimes des parents des élèves et d'être sous leur dépendance. « Laissez revenir les écoles de campagne à leur ancien régime, écrit-il aux Cinq-Cents, ou pressez-vous de donner au nouveau plus de stabilité et de moyens. » Et cet instituteur ajoutait, dans un style aussi peu français que mal orthographié, que je suis obligé de redresser, qu'il avait été forcé d'employer les livres proscrits par la loi, parce que la race du fanatisme (c'est-à-dire les prêtres) avait eu le dessus jusqu'à ce moment. Sa rétribution n'est que de 150 livres. La cause en est à son patriotisme; c'est son patriotisme qui fait son malheur. Dans

1 Sauzay, t. X, p. 623 et suiv.

l'Allier, on signale également la misère des instituteurs. « Leur état est si dur et si ingrat, dit-on à Ebreuil, qu'il n'y a que des citoyens pauvres et souvent sans capacité qui l'embrassent ; aussi voit-on la plupart des écoles presque désertes. L'ignorance des instituteurs en est bien quelquefois la cause, mais la plus réelle et la, plus générale vient de ce que les parents peuvent faire instruire leurs enfants à meilleur compte dans les écoles particulières que dans les écoles primaires. — Le sort des instituteurs, dit-on dans la Haute- Loire, n'est pas suffisamment assuré; les administrations municipales sont dans le plus parfait dénûment... Il faut convenir de gré à gré avec les parents de la rétribution scolaire, et lorsqu'un père de famille est obligé de payer, il préfère confier ses enfants aux instituteurs particuliers *. » Privés trop souvent des rétributions qu'ils devaient tirer de leurs élèves, les instituteurs publics se trouvaient réduits à l'indemnité de logement que leur donnait le département, et qui ne leur était pas toujours remise; de sorte que beaucoup d'entre eux furent obligés de recourir aux travaux ruraux pour assurer leur subsistance2.

Pour remédier à cette situation, l'on proposait le rétablissement d'un salaire fixe payé par l'Etat

1 Archives nationales, A. F. III, 49i.

2 Rapport de Jacquemont au Tribunat. Archives parlementaires, 2° série, t. III, p. 493.

ou par la commune. « Lorsque le gouvernement a soldé les instituteurs, dit-on dans la Manche, leurs classes abondaient d'écoliers... du moment où leur traitement a cessé, leurs écoles ont été désertes1. » « Autant que les instituteurs seront sous la dépendance des parents, écrit-on dans la Sarthe, autant qu'on ne leur aura point attribué un traitement fixe... les écoles resteront désertes et mal dirigées-. » Les mêmes plaintes se formulent dans la Côte-d'Or3 et le Haut-Rhin; les habitants deBarr demandent, avec la réorganisation de l'instruction primaire, un salaire assuré pour les instituteurs4. On réclame ailleurs le rétablissement de l'obligation scolaire5. « Les écoles primaires sont désertes, dit-on dans la Loire-Inférieure, parce que les parents refusent d'acheter à leurs enfants les livres désignés par les lois ou qu'ils ne les envoient pas aux écoles. Les instituteurs nationaux seront inutiles, tant qu'on n'obligera pas les parents d'envoyer leurs enfants aux écoles primaires6.»

Un commissaire du Directoire exécutif dans la

1 Archives nationales, A. F. III, 491.

* Armand Bellée, p. 270.

3 Lettre de Selongey (Côte-d'Or). Arch. nat. A. F. III, 49i.

4 Archives nationales, A. F. III, 107.

5 Réel, d'un instituteur à Moulins. — Lettre de l'administration de la Haute-Loire, du 24 brumaire an vu. Ibid.

6 Réclamation d'un ex-curé de Longueville, du 28 vendémiaire an vu, Ibidi

Meuse, après avoir dépeint la situation en termes précis, indique les moyens qui pourraient la modifier : « L'expérience, dit-il, a déjà fait connaître qu'une théorie brillante en fait d'éducation n'est qu'une pure chimère, qui enfante l'ignorance la plus absolue. Les lois des 27 brumaire an III et 3 brumaire an IV n'ont reçu aucune exécution par rapport aux écoles primaires. Elles ont seulement produit le malheureux effet qu'il n'y a plus d'instituteurs ni d'élèves dans les campagnes, parce que leur théorie est impraticable. » Il faudrait, selon le commissaire, pour remédier à ces inconvénients, avoir un instituteur par commune, lui interdire de s'occuper d'aucune fonction du culte, limiter son enseignement, forcer les pères de famille à envoyer leurs enfants aux écoles, de six à douze ans, faire instruire gratuitement un certain nombre d'enfants pauvres, enfin faire observer le décadi '. » On ne voit pas bien, de prime abord, comment l'observation du décadi pourrait augmenter le nombre des élèves et des écoles. Mais c'est un administrateur qui parle, et trop souvent les administrateurs sont portés à croire que le remède le plus efficace à une situation défectueuse consiste dans l'observation des règlements existants.

La fermeture de beaucoup d'écoles, l'absence

* Lettre de Raulin, commissaire du Directoire à Montfaucon (Meuse), frimaire an vi. Arch. nationales, A. F. III, 494.

d'éducation primaire, exercent une funeste influence sur la jeunesse. On a souvent souri de la Civilité puérile et honnête que les pédagogues d'autrefois mettaient entre les mains des enfants; mais ce petit livre ne cherchait-il pas à élever le rustre au-dessus des habitudes grossières où il aurait grandi, en lui enseignant la civilité, qui n'est autre chose que la forme extérieure et individuelle de la civilisation ? Voyez, lorsque les écoles sont fermées, ce que deviennent les enfants. Cambry nous les montre, sur les places publiques et dans les carrefours de Quimper, livrés à un abandon presque total. « Quel ton, dit-il, quelle attitude, quels jurements ! Leurs mœurs se corrompent, les préjugés s'ancrent dans leur esprit1. » L'administration municipale d'une commune du Tarn en trace un portrait plus sombre encore et que je veux croire exagéré. « En général, dit-elle en 1798, les enfans sont devenus vicieux, féroces, atroces, sanguinaires ; ils se livrent à toutes sortes d'excès ; ils méprisent les auteurs de leurs jours, suivent leurs penchants funestes ; aux vices succèdent les crimes... » Le tableau est poussé au noir, et il faut se défier un peu d'administrateurs qui attribuent le succès de la réaction thermidorienne au manque d'éducation de la jeunesse2; comme

1 Voyage dans le Finistère en 1794, II, 227.

2 Lettre de l'administration de Vielmur au conseil des Cinq- Cents, du 3 ventôse an vi. Arch. nationales, A. F. III, 494.

si les élèves des écoles auraient pu avoir la moindre influence sur cette réaction ; mais il n'en est pas moins vrai que l'absence d'éducation morale et religieuse ne pouvait influer que d'une manière défavorable sur le caractère et l'esprit des enfants.

A côté de ces réclamations professionnelles et de ces considérations morales, on invoque des motifs politiques. Déjà en 1797, l'administration de la Seine voulait que l'on inspectât rigoureusement les écoles; « sinon, disait-elle, il existerait dans la république deux sortes d'éducations; dans les écoles primaires, nos enfants seraient élevés dans les principes de la pure morale et du républicanisme ; dans les écoles particulières, ils sucent les préjugés de la superstition et de l'intolérance ; ainsi la diversité des opinions, le fanatisme, la haine se perpétueront de génération en génération ' . » Les mêmes inconvénients sont signalés par des citoyens de Riom : « Nous gémissons, disentils en 1798, de voir notre jeunesse du premier âge divisée comme le sont en plus d'un endroit les citoyens formés ; nous les voyons s'injurier, se battre à outrance, se prodiguer toutes les dénominations injurieuses des partis les plus irrités. . . Foudroyez, anéantissez les écoles du royalisme ; armez les magistrats des lois nécessaires à cet effet2.»

* Adolphe Schmidt, Tableaux de la Révolution française, III, 283-281.

* Archives nationales, A. F. III, Dr 494;

Le conseil des Cinq-Cents s'émut de ces plaintes multiples; à diverses reprises, la question de l'instruction primaire fut mise à l'ordre du jour; une grande commission fut nommée ; un rapport fut déposé et discuté ; de nombreuses propositions furent soulevées, examinées, appuyées, ajournées. On se préoccupa surtout de ramener l'instruction aux principes républicains. Un député prétendait faire condamner à la déportation perpétuelle les instituteurs et les institutrices qui ne possédaient pas l'amour de la république et de ses lois ; un autre voulait exclure de l'enseignement, comme sous la terreur, les anciens prêtres et les anciennes religieuses1. Cette mesure, qui fut repoussée comme la précédente, pouvait atteindre des prêtres qui, après avoir prêté le serment constitutionnel ou renié leur caractère ecclésiastique, s'étaient voués à l'enseignement, en adoptant les doctrines nouvelles. Tel était un curé de la Sarthe, dont la réputation de patriote suffisait pour éloigner les élèves de l'école qu'il dirigeait2; tel était un instituteur de Montignac, qui tout en se vantant de s'être « débarassé de l'incrustation sacerdotale », réclamait contre l'article du projet de loi qui ôtait aux anciens prêtres le droit d'ensei-

1 On les atteignait également, en ne voulant admettre à enseigner que ceux qui étaient veufs ou mxriés. (Réimp. du Moniteur, XXIX, 162, 200, 222.)

* Armand Bellée, p. 274»

gner1. Les opinions modérées et libérales finissaient par s'imposer au conseil des Ginq-Cents, qui se lassait des mesures violentes. Il le prouva en ajournant celles qu'on lui proposait. La maxime de Danton : Les enfants appartiennent à la république avant d'appartenir à leurs parents, n'excitait plus l'enthousiasme. Bonnaire voulait interdire les écoles particulières et rendre les écoles républicaines obligatoires par les singuliers motifs suivants, qu'on a pu voir se reproduire à d'autres époques. « S'ils sont amis de l'ordre actuel des choses, disait-il en parlant des pères de famille, ils se conformeront aux lois qu'il établit et ne répugneront pas à confier leurs enfants à des instituteurs républicains ; s'ils en sont ennemis, je ne vois pas comment on pourrait réclamer pour eux une liberté dont ils ne pourraient qu'abuser2! » Cet étrange dilemme n'entraînait point la majorité, et l'on écoutait plus favorablement les hommes, qui, comme Boulay de la Meurthe, réclamaient hautement pour les citoyens le droit de nommer les instituteurs.

« Ge droit, disait Boulay de la Meurthe, ils le tiennent de la constitution et des lois, mais plus encore du titre sacré de père... Par quelle singulière contradiction nommeraient-ils leurs juges de

1 Pétition au conseil des Cinq-Cents. Archives nationales, A. F. III, Dr 494.

2 Moniteur, an yii, n° 216.

paix, leurs municipaux, et non les instituteurs de leurs enfants. » Andrieux, qui prononça de remarquables discours sur l'instruction, disait aussi : « Je voudrais que cette élection fût confiée à l'assemblée primaire ; qu'elle lut pour cinq ans avec la faculté d'être réélu ; que l'instituteur ainsi élu ne fût destituable que par jugement légal et pour forfaiture; et que cette forfaiture ne pûl être encourue que pour mauvaises mœurs, banqueroute ou incivisme.» Andrieux ajoutait : « Les instituteurs primaires tiennent véritablement la place des pères ; c'est donc aux pères qu'il appartient de les choisir * . »

Le conseil des Cinq-Cents reconnaissait la nécessité de réformer les décrets de la convention, mais tous différaient sur les moyens. De rapports en rapports, de modifications en modifications, d'ajournements en ajournements, on arriva au 18 brumaire. La constitution de l'an III avait pourtant dit qu'à partir de l'an XII les jeunes gens ne pourraient être inscrits sur le registre civique, s'ils ne savaient ni lire ni écrire. Mais en l'an XII, trois constitutions avaient déjà succédé à celle de l'an III.

Si le conseil des Cinq-Cents voyait les résultats

1 Moniteur, an vu, nos 202 et 215. Ajoutez, disait Andrieux, qu'ils enverront bien plus leurs enfants chez un instituteur de leur choix. Le peuple a vu de mauvais œil ceux que l'autorité lui donnait.

désastreux des lois antérieures, sans pouvoir y remédier, le directoire cherchait à tirer parti de ces lois pour faire triompher ses doctrines. A défaut même des lois, il eut recours aux décrets. Il pritun arrêté, quelquesjours après le 18 fructidor, « pour faire prospérer l'instruction publique, » disait-il, mais dans le véritable but de ruiner les écoles privées et de peupler les écoles républicaines. Ce gouvernement sans scrupules, qui déportait sans jugement au-delà de l'Océan ses adversaires politiques, décida de n'admettre aux fonctions publiques que ceux qui auraient fréquenté les écoles centrales ; il voulut exiger en outre de ceux qui sollicitaient ces fonctions un certificat constatant qu'ils envoyaient aux écoles publiques leurs enfants, s'ils en avaient en âge de s'y rendre '. Cet arrêté suscita le zèle des administrations locales. « Une telle décision, dit-on dans le Doubs, n'a pas besoin de commentaires, et elle sera exécutée dans toute sa rigueur ; car il est temps de faire sentir aux citoyens que celui-là qui ne daigne pas reconnaître les institutions républicaines est indigne d'exercer un emploi du gouvernement 2. »

Le directoire exécutif prit, trois mois plus tard, un arrêté plus efficace. Il remit par un arrêté du

1 Arrêté du Directoire exécutif du 27 brumaire an vi (17 novembre 1*797). Bulletin des lois, n° 1556» « Sauzay, X, 413;

LA CONCURRENCE DES ÉCOLES LIBRES. io7

17 pluviôse an VI (5 février 1798) les écoles sous la surveillance des administrations municipales, en leur enjoignant d'y faire, au moins une fois par mois, des visites imprévues. Les délégués municipaux étaient surtout chargés de voir si les élèves avaient entre les mains les livres élémentaires adoptés par la convention, et si on leur faisait observer le décadi et les fêtes républicaines. Le ministre Letourneur montra quelle était la portée réelle de cet arrêté, en recommandant particulièrement à ses agents de l'appliquer aux écoles privées. « C'est sur ces repaires du fanatisme et de la superstition, écrivit-il, que le directoire appelle toute votre vigilance et votre activité !. » Les administrations départementales, où dominait l'élément républicain, étaient pleines de zèle. Celle du Loiret n'avait pas attendu l'arrêté du directoire pour engager les commissaires nationaux à visiter les écoles particulières. « Etes-vous entrés dans ces écoles? leur disait-elle ; vous êtesvous assurés que l'esprit qui les anime est le même que celui qui dirige les écoles publiques, si la morale qu'ils enseignent est la même, si les enfants lisent, apprennent par cœur la constitution de l'an III2 ? » L'administration de la Sar-

1 Circulaire du 17 ventôse an vi (7 mars 1*798). Armand Bellée, p. 46.

* Archives nationales, A. F. III, 494. Cette circulaire paraît avoir été provoquée par celle que le ministre de l'intérieur écrivit le 20 fructidor an v. (Voir Schmidt, III, 289.)

the recommanda dans les termes les plus vifs l'exécution de l'arrêté du 17 pluviôse. Elle reproduisit les théories de Danton en disant : « En vain les parents se persuaderaient-ils que l'éducation de leurs enfants doit être laissée en proie à leurs opinions et à leurs caprices ; qu'ils sachent que ces enfants appartiennent à la patrie encore plus qu'à leurs parents ! ... » Elle ne dissimule pas son but réel, en prescrivant « de prendre des mesures efficaces pour tarir les sources du royalisme, qui, de toutes parts, infectent et corrompent la génération naissante ' . »

L'arrêté, dont on recommandait l'exécution en ces termes, fut appliqué avec une sorte d'ardeur révolutionnaire, surtout dans les villes, où le nombre des écoles privées s'était singulièrement multiplié. C'est ainsi qu'à Bar-sur-Seine on se rendit un jour de décadi chez une bonne femme, qui gardait une douzaine d'enfants âgés de quatre à neuf ans. L'agent municipal et le commissaire du directoire veulent voir les livres dont elle se sert pour l'enseignement ; la maîtresse d'école, après avoir hésité pendant quelque temps, leur donne un catéchisme du diocèse de Langres et un abrégé du nouveau testament, Les fonctionnaires lui déclarent que ces livres ne sont adoptés ni par le jury ni par le gouvernement. La maîtresse d'école leur répond que les cultes sont

* Armand Bellée, p. 40.

libres ; ce qui lui valut des observations du commissaire du directoire. Les délégués se rendirent aussi chez une autre citoyenne, qui gardait des enfants de un à quatre ans, et qui n'avait d'autre livre qu'un A. B. G. l. On ne dit pas si c'était un abécédaire républicain ou d'ancien régime.

La guerre aux écoles libres, c'est le mot d'ordre des administrations. On demande dans le Doubs à ceux qui dirigent les écoles de prêter le serment de haine à la royauté, et en cas de refus, on leur interdit d'enseigner. On fait constater d'une manière officielle quels sont ceux qui tiennent leur école ouverte le décadi, et on s'empresse de la faire fermer2. A Beaumont-sur-Sarthe, on décide la clôture d'une classe tenue par deux sœurs de charité, uniquement parce que leurs principes antirépublicains sont connus. Mais ces mesures arbitraires nuisent à l'instruction sans profiter aux écoles publiques. « Les pères et les mères, dit-on, préfèrent laisser croupir leurs enfants dans l'ignorance plutôt que de leur donner l'instruction républicaine, parce que l'administration a fait fermer les écoles particulières qui lui étaient connues, et

4 Procès-verbal du 30 thermidor an vi (17 août 1798). Arch, de l'Aube, L. 1480.— M. Arsène Thévenot a publié un tableau des écoles de Troyes, avec de curieuses annotations sur les maîtres, du 25 fructidor an vi. (fftif. de l'Instruction primaire à Troyes depuis la Révolution. Annuaire de l'Aube, 1880, p. 61-64.)

* Sauzay, X, 427 et 610.

dans lesquelles on ne professait que des principes contraires à la constitution1. »

Les administrations départementales voulaient aussi se faire renseigner, en adressant à tous les commissaires du Directoire exécutif auprès des municipalités de canton, des questionnaires d'après lesquels ils devaient dresser le tableau de l'esprit public dans leur canton2. Dans l'Aube, la plupart de ces commissaires envoyèrent, dans l'été de 1798, des réponses à peu près unanimes sur l'état déplorable de l'instruction primaire, et sur l'impuissance des efforts administratifs pour faire prévaloir l'enseignement républicain et anti-chrétien. Si l'on signale sur quelques points l'observation du décadi et l'obéissance aux décrets, l'opinion générale peut se résumer dans cette phrase du commissaire d'Arsonval : « Les talents et la moralité des instituteurs de la jeunesse, les principes qu'ils professent et les progrès de leurs élèves sont exactement les mêmes qu'ils étaient avant la révolution, à moins qu'on ne dise qu'ils ont dégénéré.» « Je vois avec peine, dit-on à Coclois, qu'au lieu de sages instituteurs de la jeunesse, nous n'avons encore que des recteurs d'école, piliers de lutrins, plus dévoués aux ordres

1 Armand Bellée, p. 218 et 279.

2 Ces questionnaires pouvaient donner lieu à des rapports mensuels. Voyez ceux dont M. Sauzay a publié des extraits. [Eût, de la Persécution révolutionnaire dans le Doubs, t. X, p. 587-6S2.)

des femmelettes qu'aux invitations des autorités constituées, et que les jeunes élèves des campagnes sucent encore le venin des préjugés. » Ce qu'on appelait les préjugés dominait encore dans les campagnes, où le sentiment religieux s'était conservé plus intact que dans les villes. « Ils aimeraient tous le gouvernement, dit le commissaire de Traînel en parlant des habitants de son canton, s'il leur rendait leurs cloches, leurs processions, leurs enterrements pompeux, en un mot tout l'ancien apparat du culte catholique1. » Même opinion dans le Doubs. — L'esprit général est plus républicain qu'autrement ; mais s'il s'agissait de renverser la république pour ramener les prêtres réfractaires, je crois que le plus grand nombre serait de ce parti-là. Tout le peuple s'accorde à vouloir conserver le culte catholique55. — On tient un langage analogue dans la Sarthe. — Les écoles particulières ne tomberont en discrédit que lorsque les gens de campagne seront plus ardents pour apprendre les droits de l'homme. Cela demande du temps dans un pays aussi religieusement corrompu que le nôtre3, — Aussi, presque partout, la plupart des parents, « fanatisés, dit-on, par les

4 Voir les rapports des commissaires des cantons de l'Aube aux Pièces justificatives. Nous appelons particulièrement l'attention sur ces documents. '

2 Sauzay, X, G3<).

3 Armand Bellée, p. 200.

prêtres et peut-être par les instituteurs eux-mêmes, » ne veulent pas confier à ces derniers leurs enfants, parce qu'ils craignent qu'on leur inspire des principes différents de ceux dans lesquels ils ont été élevés.

En parcourant les réponses faites aux questionnaires administratifs, on est frappé des résultats obtenus par les décrets de la Convention et les arrêtés du directoire. Jamais réformes plus absolues n'aboutirent à déceptions plus complètes. Il semblait que tout fût à créer et que l'on allait tout créer en fait d'instruction ; en réalité, rien ne fut fait. Le directoire résumait lui-même la situation dans le message, qu'il adressa le 3 brumaire an VII (24 octobre 1798) au conseil des Cinq-Cents. Selon lui, la loi du 3 brumaire an IV (25 octobre 1795) paraissait « devoir fixer pour toujours l'état des écoles primaires et assurer leur existence... Mais il s'en faut de beaucoup, ajoutait-il, que l'exécution ait répondu à ces promesses. A l'exception en effet d'un très petit nombre de départements, les écoles primaires n'existent pas ou n'ont qu'une existence précaire. La plupart des instituteurs languissent dans le besoin et luttent en vain contre le torrent des préjugés, du fanatisme et de la superstition. » A cette situation le gouvernement avait cherché des remèdes. Il avait voulu assurer un traitement ûxe aux maîtres au moyen de contributions perçues

sur tous les habitants de la commune. Le 17 novembre 1797 !, il avait forcé les citoyens, qui désiraient obtenir des places du gouvernement, à envoyer leurs enfants aux écoles nationales. Il fallait faire plus. D'abord, l'on abandonnerait aux communes les ci-devant églises, pour les approprier, soit aux écoles, soit aux assemblées des citoyens. On supprimerait, disait le directoire, les clochers gothiques dont elles sont surchargées, et les communes trouveraient aisément dans le reste du bâtiment de quoi établir commodément le lieu de leurs réunions, de leurs écoles et de presque tous les services publics. Une fois les écoles installées dans les églises, où il est difficile de préserver du froid les enfants pendant l'hiver, le directoire avait l'intention de donner des règles fixes à l'enseignement, par la désignation stricte des livres, par l'établissement de moyens d'émulation entre les maîtres et les élèves, par l'élévation du niveau de l'instruction dans les écoles primaires, de sorte qu'elles se rapprochassent davantage des écoles centrales. Il voulait ensuite proscrire, comme vicieuse, la méthode de l'épellation ; il l'aurait remplacée par des syllabaires dégagés de formes superstitieuses. L'étude de la musique aurait été introduite dans les écoles. Des distributions des prix régulières auraient été faites le jour de la fête de la jeunesse*

* Arrêté du 27 brumaire-an vi.

Enfin, Ton aurait formé des écoles pour les maîtres eux-mêmes. Excellente idée, qui contenait en germe l'institution des écoles normales primaires, si elle n'avait pas été proposée pour rendre l'enseignement plus exclusif qu'il ne l'était. « Sous un gouvernement républicain, disait le directoire, il ne doit exister que des maisons d'éducation et des écoles républicaines. La loi doit donc déterminer un mode de réception pour être admis aux fonctions d'instituteurs même particuliers. Elle doit établir des examens sur le civisme, les mœurs et les talents des candidats, des règlements auxquels ils soient assujétis, et prononcer enfin les cas de destitution. » Les examens sérieux eussent constitué un progrès, s'ils avaient été accessibles à tous. Mais on voulait exclure de l'enseignement les ministres du culte, parce qu'ils professaient par état, disaiton, des dogmes incompatibles avec la tolérance et la raison. On allait même jusqu'à proposer « d'examiner s'il pourrait être permis de faire publiquement de ces instructions connues sous le nom de catéchisme, en réunissant ensemble les jeunes personnes de l'un et l'autre sexe1*»

Mais c'est en vain que le gouvernement issu du coup d'état du 18 fructidor essayait de modeler la France selon ses idées par des mesures

1 Message du Directoire. Archives nationales, A. F. III, Dr 494.

dont la violence rivalisait avec la faiblesse. On ne saurait imposer ses doctrines à une majorité hostile, que la force de l'opinion entraîne dans un sens contraire. De toutes parts, comme un flot puissant contre lequel on ne saurait lutter, le sentiment religieux, le désir de l'ordre, le besoin d'une autorité respectée se manifestaient et prédominaient. On attendait une main vigoureuse qui les fît triompher, et ceux-là même qui disaient au commencement de 1798 : « Nos campagnes sont désolées par la propagation du royalisme, et l'homme qui les habite ignore presque qu'il est le citoyen d'une république, » ceux-là se doutaient peu qu'ils exaltaient le soldat extraordinaire qui devait détruire leur république, lorsqu'ils ajoutaient : « Le nom du héros qui commande l'armée d'Italie est devenu si doux à prononcer et a charmé les cœurs avec tant de puissance, que malgré l'envie et la malveillance il a pénétré dans les plus obscures cabanes1. »

En résumé, tous les efforts du gouvernement étaient venus se briser contre des résistances d'autant plus difficiles à surmonter qu'elles étaient passives et pour ainsi dire instinctives. Gomme l'a très bien dit M. Bersot : « On exagère quand on croit que, si on tient l'éducation, on est maître

4 Mémoire sur la situation de l'esprit public des campagnes adressé par les citoyens du canton de Saint-Georges (Yonne) au conseil des Ginq-Cents. Archives nationales, Ai F, III, 494j

absolu des âmes et qu'on donne à une nation la forme qu'on veut. L'éducation peut assurément beaucoup ; elle ne peut rien contre la nature et contre le temps1.» Le sic vos non vobis du poëte s'applique à plus d'un des régimes qui se sont succédé en France. L'éducation d'état forme rarement des élèves qui restent fidèles aux enseignements qu'ils ont reçus. Les enfants élevés dans les écoles primaires de la première république sont devenus les conscrits du premier empire, et les enfants instruits sous le deuxième empire sont devenus les électeurs de la troisième république.

1 Discours prononcé à l'Académie des Sciences morales et politiques, en 1877.

Résultats des décrets de la Convention et du Directoire à l'époque du Consulat. — Témoignages des conseils généraux.— Statistiques des préfets. — Opinions des conseillers d'Etat en mission. — Loi du 1er mai 1802. — Esprit de cette loi. — Autorité qu'elle rend à la commune. — Le sous-préfet. — Progrès des lumières. — Effets des événements. — Livres et journaux dans les campagnes. — Avortement des lois anti-chrétiennes. — Impossibilité de supprimer la religion. — Influence du concordat. — Situation des instituteurs. — L'instruction primaire, sous l'empire et la restauration. — La loi de 1833. — Progrès de l'instruction. — A qui doit appartenir la direction de l'instruction primaire. — Conclusion.

Le directoire avait échoué, comme la Convention, dans son dessein de transformer l'enseignement primaire. Les panégyristes des actes de la première république sont eux-mêmes forcés d'en convenir. L'un d'eux, après avoir déclaré que « la Convention a fondé en France l'instruction publique à tous ses degrés, » est amené à reconnaître, d'après les observations qu'il a recueillies dans

sa province, que « l'instruction primaire n'a pas fait le moindre progrès, au contraire \ » pendant la révolution. Ceux qui ont plus spécialement étudié les doctrines de la révolution, arrivent aussi à conclure que « sa puissance a été moindre que sa volonté et qu'elle nous a laissé des principes plus que des institutions 2. »

Le consulat, qui ramena l'ordre dans l'administration, ne pouvait point négliger l'instruction primaire. Il demanda, dès les premiers jours, des renseignements sur sa situation aux conseils généraux et d'arrondissement, aux préfets et même aux conseillers d'état qu'il envoya en mission dans les divisions militaires. Les réponses qui lui furent faites constatent toutes, sauf de rares exceptions, le triste et déplorable état de l'enseignement primaire.

De toutes parts, les conseils généraux en 1800 et eu 1801 signalent le manque d'écoles ou leur abandon. « Il n'existe point d'écoles primaires dans la plupart des communes rurales, dit-on, dans la Loire-Inférieure, dans le Vaucluse, dans la Gironde. Les écoles primaires sont tombées ou languissent, écrit-on dans la Vienne. En Vendée, les écoles primaires sont nulles dans les communes

4 Alexandre Ott, Un mot sur l'instruction primaire. L'ancien régime, la révolution, l'époque actuelle. Nancy, 1880, p. 5i, 65.

2 Compayré, Histoire critique des doctrines de l'éducation en France, II, 321;

mêmes où elles existent1. Dans la Charente, les campagnes n'ont plus aucun moyen d'enseignement, aucun moyen même d'en établir. Quant aux maîtres, on déclare dans l'Hérault et le Pasde-Calais qu'ils sont pour la plupart ineptes ou incapables. Ailleurs, on se plaint de la modicité de leur traitement et de leur peu d'influence ; mais surtout on s'élève contre l'enseignement qu'ils donnent, et l'opinion de beaucoup de conseils généraux est bien rendue par celui d'Ille-et- Vilaine, lorsqu'il dit : « L'instruction publique est presque nulle dans toute la France, parce qu'on a voulu s'écarter de la pratique confirmée par l'expérience. On ne parle ni de la divinité, ni des principes de la morale. On croit qu'il faut en revenir à ce qui se faisait anciennement 2. »

Les préfets tiennent un langage souvent analogue à celui des conseils généraux. Quelques-uns d'entre eux constatent que rien n'est changé 3, que l'instruction est en assez bon état4, même qu'elle est en progrès5. Mais la plupart disent

1 En l'an ix, le conseil général de la Vendée n'apercevait çà et là que des maîtres presque nuls, exposés à l'insouciance municipale, aux dégoûts et à la pauvreté. (De Lastic Saint-Jal, Le Clergé et la Révolution à Niort, p. 218.)

2 Dictionnaire pédagogique et d'Instruction primaire. 2e partie, 1880, p. 514 et 515.

3 Aube.

4 Basses-Pyrénées, Tarn»

B Lot-et-Garonne;

qu'elle laisse à désirer, et même qu'elle est nulle ou à peu près nulle1. Dans la Vendée, elle est dans le plus mauvais état. Echos des vœux des populations et des réclamations des autorités, les préfets reproduisent toutes les plaintes que nous avons déjà fait connaître, incapacité ou indignité des maîtres 2, insuffisance ou caractère anti-chrétien de l'enseignement, nécessité de donner aux maîtres un traitement fixe, utilité de la gratuité, éloignement des écoles primaires qui sont en trop petit nombre. L'ensemble de leurs dépositions atteste une situation à laquelle des remèdes urgents doivent être apportés3.

C'est aussi l'avis des conseillers d'état envoyés dans les divisions militaires. Dans le sud-est, l'ancien ordre de choses est revenu; « les anciens curés et vicaires apprennent à lire aux enfants ; les anciennes religieuses tiennent les écoles de filles. » Dans la division de Paris, « la plupart des écoles manquent d'instituteurs et il n'y en a presque aucune, qui soit suivie. » L'une des causes de cette « inexécution de la loi est le défaut

4 Ain, Hautes-Alpes, Aude, Cher, Lozère.— Dans l'Aveyron, Alexis Monteil dira : Les écoles primaires devraient être au nombre de 84, mais il n'y en a que 30 d'ouvertes. (Statistique de l'Aveiron, II, 275.)

2 Aisne, Ardèche, Drôme, Gers, Haute-Saône, Lot-et-Garonne, Sarthe, Vosges.

3 Voyez aux Pièces justificatives les extraits des statistiques des préfets, qui concernent l'instruction primaire.

d'une instruction morale conforme, dit-on, aux préjugés et aux habitudes des parents. » Ce défaut, on le signale partout, et les hommes éclairés qui le contestent sont souvent hostiles au catholicisme. L'un d'eux reconnaît que l'enseignement religieux est « un mal inévitable. » Les parents, dit-il, n'envoient point leurs enfants chez les maîtres où l'on n'enseigne point la religion ; ils l'exigent de ceux qu'ils paient pour les instruire. Défendre d'ailleurs aux maîtres d'école d'en parler, c'est le faire désirer davantage par les pères et mères. Le tolérer et même l'ordonner, c'est diminuer l'envie qu'ils en ont. Tel est le faible du cœur humain... » On constate aussi en Normandie le même désir de faire donner une éducation religieuse, et le triste état des écoles primaires. « Les enfants des citoyens peu aisés, dit le conseiller d'état Fourcroy, ceux des habitants des campagnes, restent sans aucune ou presque aucune source d'instruction. Deux générations de l'enfance sont à peu près menacées de ne savoir ni lire ni écrire, ni les premiers éléments du calcul. C'est dire assez* combien il est instant que le gouvernement prenne des mesures pour remédier à ce mal K »

Le conseil d'état s'en occupait, et après une discussion de quelques jours au tribunat, la

4 Félix Rocquain, VEiat de la France au 18 brumaire, Paris, 1874, p. 28, 2i3, 153, 195.

loi qu'il avait présentée fut votée par le corps législatif le 1er mai 1802. Elle biffait clans ses dispositions laconiques tous les décrets de la Convention et revenait au système primitif de la suprématie de la commune sur l'école, suprématie plus complète qu'auparavant, puisqu'elle était dégagée de l'intervention ecclésiastique. Les idées d'Andrieux prévalaient. « Pour que les écoles primaires réussissent, disait-il en 1799, il faut écarter de leur établissement toutes les contraintes, toutes les prohibitions; l'instruction est une si bonne chose par elle-même... Chacun doit être libre de s'instruire et de faire instruire les siens de la manière qui lui paraît préférable. » La loi de 1802 n'était pas parfaite; c'est plutôt une loi d'affranchissement qu'une loi d'organisation. Je suis loin de croire, comme Thibaudeau, qu'elle fut inspirée par ceux qui « redoutaient que la masse du peuple, surtout dans les campagnes, ne fût trop éclairée * . » Elle fut attaquée, il est vrai, par quelques membres du tribunat, parce qu'elle abandonnait le sort de l'instruction au caprice des communes. Mais, si le consulat avait suspendu l'indépendance de la commune en lui enlevant l'élection de ses conseils, il avait reconstitué la commune elle-même, que la constitution de l'an III avait dénaturée, en l'absorbant dans la municipali té de canton. Le conseil municipal, disaient les défen-

4 Mémoires sur le Consulat) 1827, p, 134*

seurs de la loi, était composé en général de pères de famille et des hommes les plus éclairés de la commune ; ils avaient donc intérêt à faire de bons choix. Si le conseil municipal néglige les intérêts de l'école, les pères de famille les stimuleront ; si le conseil et les parents restent apathiques, le sous-préfet interviendra !. Le souspréfet était en effet' spécialement chargé de l'organisation des écoles primaires, dont les maîtres devaient être nommés par le conseil municipal. A une époque où le pouvoir administratif allait prendre une importance qu'il n'avait jamais eue, l'intervention du sous-préfet pouvait constituer un stimulant et un contrôle véritablement efficaces.

La loi nouvelle n'accordait aucun salaire fixe aux instituteurs ; elle se contentait d'obliger les communes à leur fournir un logement, et de déterminer le taux de la rétribution que les parents devaient leur payer. Le conseil municipal pouvait exempter ceux qui étaient hors d'état de s'en acquitter, jusqu'à la concurrence d'un cinquième de la population. A ceux qui voulaient qu'on assurât au maître un traitement, Siméon répondait : « L'instruction dépend du progrès des lumières, surtout de l'aisance dans les campagnes. Et cette aisance, la révolution l'a aug-

1 Discours de Siméon. Arch. Parlementaires, 2e série, III, 5C8.

mentée, tandis qu'elle l'a diminuée dans les villes...1 » L'assertion de Siméon était exacte. La suppression des droits féodaux, la réduction de l'impôt foncier avaient porté leurs fruits, et si les campagnes avaient souffert particulièrement des réquisitions militaires et du maximum, si elles avaient ressenti le contre-coup de l'incapacité administrative du directoire, il est incontestable que l'aisance du paysan tendait de jour en jour à s'accroître2. Ses propriétés ne s'étaient pas toujours accrues, car les biens nationaux, mis les premiers en vente, avaient été achetés surtout par des bourgeois ; mais il se sentait plus que par le passé le maître de ses propriétés. Il n'était pas devenu plus instruit, mais il éprouvait peut-être davantage le désir et le besoin de le devenir. On disait bien en 1799 que la révolution avait laissé les ignorants dans une nuit plus profonde que jamais, et qu'elle avait agrandi l'espace entre l'homme instruit et celui qui ne l'était pas. « Sur la masse populaire, ses efforts ont été stériles, ajoutait-on; cette masse est restée la même3. » On disait aussi que « les enfants des riches avaient pu seuls s'instruire pendant cette période, tandis

1 Arch. Parlementaires, 2e série, III, 541*

* Monteil attribue en partie cette aisance au papier-monnaie, qui fit décupler le prix des denrées. (Descript. du département de l'Aveiron, II, 280.) — Voir aussi : Un Séjour en France de 1792 à 1791, trad. par H. Taine, 1872, p. 9.

3 Discours de Bonnaire (du Cher). Moniteur, an tu, n° 216.

que les enfants des ouvriers et des artisans, privés de toute instruction, devenaient plus grossiers, plus vicieux et plus méchants1. » Il était très vrai que sous ce rapport les classes populaires avaient souffert plus que les autres ; mais les grands événements, dont elles avaient ressenti les atteintes, les avaient fortement secouées, et si elles n'en étaient pas plus éclairées, elles avaient été du moins éveillées par leur choc. Dans un département où, comme ailleurs, le tiers des écoles primaires avait à peine été ouvert, un observateur sagace et digne de foi disait que les connaissances étaient devenues plus populaires, et que la langue des villages s'était enrichie de mots scientifiques. « Les familles, qui ne lisaient à la veillée, dit-il en 1802, que les almanachs de Marseille et de Milan, ont maintenant pour s'endormir les articles de la Haye, de Francfort et de Munich 2. » Le journal commençait en effet à pénétrer dans les campagnes ailleurs que chez les nobles, les prêtres et les gens de loi ; il s'y était répandu surtout depuis les premières années de la révolution , où l'on avait distribué de toutes parts des publications rédigées spécialement pour les paysans, telles que la Feuille villageoise, dirigée par Gerutti, Ginguené et Rabaut Saint-Etienne,

1 Dictionnaire pédagogique, 2e p., p. 267.

2 Alexis Monteil, Description du département de VAveiron, Paris, an x, t. II, p. 282.

et le Journal des laboureurs de Lequinio !, sans compter les catéchismes et les petits livres à six sous, comme les Entretiens du, père Gérard, de Gollot d'Herbois, et la Constitution française pour les habitants des campagnes 2 .

Mais si le désir de s'instruire était plus grand, il n'en est pas moins certain que la Convention et le directoire avaient complètement échoué dans les efforts qu'ils avaient faits pour répandre davantage l'instruction primaire et en élever le niveau. Ceux qui lisaient les journaux sous le consulat avaient pour la plupart fréquenté les petites écoles, que la Convention avait prétendu remplacer par les écoles primaires. Leurs enfants grandis dans des temps troublés, au milieu d'essais contradictoires et stériles, s'étaient trouvés dans des conditions moins favorables pour apprendre à lire et à écrire. Si le corps législatif s'était moins occupé d'eux, pour leur imposer ses méthodes et ses doctrines, à coup sûr ils auraient continué de fréquenter les écoles, dont l'utilité eût été plus que jamais comprise par leurs parents, et l'on n'aurait point eu à déplorer l'avortement complet des décrets favorables à la diffusion de l'instruction. La cause de cet avortement, il faut la cher-

1 La Bibliographie de la presse périodique d'Eugène Hatin cite aussi VEspion des campagnes et le Paysan et son Seigneur, dont la publication ne fut qu'éphémère.

2 H. Taine, la Révolution, II, 14.

cher surtout dans la guerre systématique qui" fut faite à renseignement chrétien.

La Convention et le directoire avaient en effet méconnu les lois qui règlent tous les peuples civilisés, lorsqu'ils voulurent détruire renseignement chrétien sans le remplacer par un autre enseignement religieux. La théodicée vague, que que l'on enseignait dans les livres approuvés et imposés par l'administration, ne présentait aux enfants que des images confuses et des formules dubitatives. Elle ne pouvait remplacer pour eux les affirmations dogmatiques du catéchisme, qui écartaient toute idée de discussion et de controverse ; elle ne pouvait suppléer au surnaturel, que les enfants comprennent plus facilement que les hommes, et qui est l'essence même de toute religion. La grande faute de la Révolution est d'avoir cru qu'on pouvait remplacer la religion par la philosophie. C'était méconnaître tous les enseignements de l'histoire. On a pu, à certaines époques de la vie des peuples et par des causes diverses, substituer une religion aune autre ; mais dans aucun temps, chez aucun peuple, quelqu'ait été le degré de civilisation où il soit parvenu, on n'a pu détruire la religion elle-même.

C'est pour cette raison que le concordat fut une œuvre de génie politique; l'homme d'Etat, qui le signa, savait bien qu'il mettait lin à la pire des anarchies, celle qui divise les consciences, et qu'il

rétablissait par cet acte de haute intelligence la paix dans l'Etat, dans la société, dans la famille comme dans l'école. L'école redevint chrétienne dans son enseignement, et les parents purent désormais y conduire leurs enfants avec la certitude qu'on ne leur apprendrait plus à blasphémer la religion de leurs mères.

La paix religieuse rétablie dans l'école rendue à la commune permit aux classes de se rouvrir dans un grand nombre de villages. On entra dans une ère nouvelle, qui, sous beaucoup de rapports, ressemblait à l'ancienne. Si le clergé n'exerçait plus la haute main sur l'enseignement, il ne lui était plus étranger; il ne lui était plus hostile. Le sous-préfet remplaçait le subdélégué, avec plus d'autorité que celui-ci n'en avait jamais eu. Le conseil municipal traita avec les instituteurs, comme les assemblées d'habitants avaient traité avec les recteurs d'école. Je pourrai citer, sous le consulat et l'empire, un grand nombre de contrats où l'on reproduisait les anciennes stipulations ; la durée du bail était la même ; comme autrefois, l'instituteur était le chantre et le sacristain du curé ; il sonnait les cloches l et portait l'eau bénite2. Pour ces diverses fonctions, il recevait une

1 Dans la Meurthe, on les sonne encore pour les orages. (Traité du 22 brumaire an xiii, dans la commune de Bulligny reproduit par M. Maggiolo. P ouille scolaire du diocèse de Joui, p. 3G.)

2 Dans la Haute-Marne, en 1802, on stipule qu'il devra

rétribution fixe en argent ou en nature de chacun des habitants. Les mois d'école, les assistances aux mariages et aux enterrements étaient payés suivant un tarif indiqué dans le contrat. Je vois même stipulée comme autrefois l'exemption de corvées, bien que ces corvées n'existassent plus que sous la forme de prestations en nature1. La révolution était passée, et en matière d'enseignement primaire, elle n'avait rien changé dans la forme.

Est-ce à dire toutefois que son influence ait été complètement stérile ? Les semences qu'elle avait jetées étaient-elles toujours tombées sur un terrain aride, et ne devaient-elles pas germer un jour ? Les grandes inondations, qui ravagent tout sur leur passage, peuvent laisser derrière elles un limon fertilisateur. De nombreuses statistiques recueillies çà et là prouvent que l'instruction des masses fît les progrès les plus sérieux dans la période qui s'étend entre le consulat et la loi de 1833 2. Il sembla que l'instruction ne s'était ar-

assister le ministre du culte, quel qu'il soit... autant qu'il sera permis par les lois. Le concordat n'était pas encore promulgué. (Fayet, p. 162.)

1 Traité du 15 pluviôse an xi avec l'instituteur de Baroville. Il est passé pour 3, 6 ou 9 ans. Il stipule 50 fr. pour indemnité de classe, et une rétribution scolaire de 4 sous pour ceux qui épellent, de 5 sous pour ceux qui liront, de 7 sous pour ceux qui écriront et de 8 s. pour ceux qui apprendront l'arithmétique et le plain-chant. — Voir aussi : Fayet, Recherches historiques sur la Haute-Marne, p. 165 à 192.

2 De 1786 à 1790, sur un total de 344,220 mariages, on

rètée de 1790 à 1800 que pour reprendre un nouvel essor. À coup sur, cet essor n'avait pas son point de départ dans les lois de la Convention, puisque ces lois l'avaient entièrement paralysé ; mais des idées nouvelles avaient surgi, et ces idées, dans ce qu'elles avaient de conforme aux traditions du pays et au droit, ne pouvaient manquer de porter un jour leurs fruits. Il y eut une véritable liberté locale de l'enseignement primaire jusqu'en 1833. Les décrets, qui établirent sous l'Empire le monopole do l'université de France, atteignirent à peine les campagnes, dont les écoles conservèrent pendant toute la durée de la Restauration les formes et souvent l'esprit du régime ancien1.

Mais, si la liberté est souvent féconde et salutaire, elle est aussi trop irrégulière dans ses allures. Elle a besoin d'être, non-seulement modérée, mais stimu'ée. L'Etat, qui avait renoncé d'une manière trop complète, sous le consulat, au contrôle et à l'initiative qui lui appartiennent, les reprit, avec trop de force peut-être, en 1833. Il eut raison de faire créer des écoles dans les communes

constate 47,45 pour cent de signatures d'époux et 26,28 de femmes. De 1810 à 1820, sur 381,504, on en trouve 54,37 pour cent d'époux et 34,47 d'épouses; soit pour l'ensemble 37,38 pour la première période, et 44,42 pour la seconde. En 1866, la proportion a été de 66,58 pour cent; en 1875, de 74,60. (Relevés de M. Maggiolo.) 1 Fayet, Recherches, p. 194-195.

où l'apathie les avait laissé tomber, où le mauvais vouloir s'opposait à leur création ; il eut raison de subvenir par des allocations budgétaires à l'insuffisance des ressources des localités et de concourir au traitement des instituteurs comme à la construction de maisons d'école; il eut raison de fonder des écoles normales et de s'assurer de la capacité des maîtres par des examens et par des inspections; mais il eut le tort d'enlever complètement à la commune et aux pères de famille le droit de désigner les maîtres. La loi de 1833 n'en produisit pas moins de bons fruits; mais ces fruits auraient été meilleurs, si l'esprit centralisateur qui l'avait inspiré avait été moins absolu.

Dans tous les cas, les progrès n'ont fait que s'accentuer depuis cette époque. Réels sous l'ancienne monarchie, puisque dans le dix-huitième siècle, le nombre des lettrés se' serait accru de 15 et demi pour cent, ils le furent davantage dans notre siècle, où l'accroissement aurait été depuis 1790 de 39 pour cent1. Ces proportions cependant peuvent être contestées dans une certaine mesure, car elles sont pour le passé le résultat

* Les rapports tirés de la statistique des conjoints de M. Maggiolo constatent de 1090 à 1700 un accroissement de 18 0/o pour les hommes et de 13 0/o pour les femmes, et de 1790 à 1875, un accroissement de 34 0/o pour les hommes et de 44 0/o pour les femmes. (Statistique de renseignement primaire, 1880, II, p, clxyiî.)

de statistiques partielles ! , tandis qu'elles dérivent pour le présent d'observations à peu près complètes et aussi exactes que peuvent l'être des relevés officiels. Mais il n'en est pas moins certain que le progrès a été incessant, bien qu'il faille se garder de l'attribuer uniquement à l'impulsion des gouvernements et des événements politiques ; il est dû surtout aux mœurs, au sentiment général de l'amélioration intellectuelle et sociale, à ce grand courant vers le mieux qui emporte toutes les nations de l'Europe et de l'Amérique, quelles qu'aient été leur histoire et leurs révolutions, et qui leur fait particulièrement poursuivre avec la plus généreuse émulation le développement de l'instruction primaire.

Ce développement est surtout obtenu par le concours et l'action des influences supérieures qui doivent, selon nous, avoir leur part dans la direction de l'enseignement primaire ; ces influences sont la religion, l'état, la commune, la famille. Chacune doit exercer son action sans nuire à celle des autres ; la religion ne doit pas dominer sans partage dans l'école, mais elle doit y pénétrer ; l'état doit stimuler et contrôler, mais il ne doit pas tout diriger ; il doit être garant de

4 Nous savons que les chiffres recueillis par M. Maggiolo depuis la publication de ses statistiques augmentent d'une manière notable les proportions des lettrés pour les époques antérieures à la nôtre.

la capacité de l'instituteur ; il doit veiller à son salaire et à sa dignité ; il doit être son tuteur et son appui, mais non son chef unique ; à la commune appartient le droit de le désigner, ou du moins d'intervenir dans sa désignation. Cette faculté lui est reconnue dans un grand nombre de pays étrangers, où l'instruction n'a pas moins progressé qu'en France '. Dans la commune rurale particulièrement, les pères de famille, réunis au conseil municipal, comme les plus imposés le sont pour les questions d'impôts, pourraient apporter leur vote intéressé et éclairé pour toutes les questions d'enseignement, et particulièrement pour la nomination des maîtres.

Les démocraties modernes ont souvent cherché leur devise ; elles ont fait appel à la liberté, à l'égalité, à la fraternité, qui peuvent être des vertus politiques et sociales, mais qui ne suffisent pas pour le fonctionnement d'un état régulier. Pour nous la véritable devise d'une nation qui veut être maîtresse d'elle-même et de ses destinées, ce sont ces deux mots : Respect et Liberté. Respect des croyances, des traditions et du droit ; respect de l'autorité et de la légalité ; respect de la liberté morale et de la liberté matérielle ; et

4 Maurice Block, la Nomination des instituteurs, Bévue générale a" administration, 1878, t. 1, p. 74. M. Maurice Block ajoute avec raison que si la commune doit avoir le choix de l'instituteur, elle ne doit pas avoir le droit de le renvoyer.

comme conséquence, car il n'y a pas de liberté sans respect, liberté individuelle, liberté de conscience, liberté politique, liberté d'enseignement. Cette devise convient particulièrement à l'enseignement, et c'est pour avoir méconnu le respect qui est dû aux croyances et aux droits des pères de famille, c'est pour avoir méconnu la liberté des écoles et des méthodes, que la révolution, après avoir eu les visées les plus hautes, est arrivée, de mécomptes en mécomptes, à des résultats immédiats tout à fait contraires à ceux qu'elle se proposait d'obtenir.

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