En Russie, 5 représente la meilleure note
comme le matin, en attendant de même le maître. La plupart du temps c'est la leçon d'histoire sainte ou russe, et toutes les classes sont réunies.
C'est ordinairement au crépuscule que commence cette leçon. Le maître se tient debout ou assis au milieu de la pièce, et la foule des enfants se place autour de lui en amphithéâtre, qui sur les bancs, qui sur les tables, qui sur les appuis des fenêtres.
Toutes les leçons du soir, et notamment cette première, tranchent sur celles du matin par un cachet spécial de tranquillité et de poésie.
Viens à l'école au crépuscule ; — tu ne vois pas de lumière aux fenêtres, tout est paisible ; k neige sur les marches de l'escalier, un faible et sourd murmure, un mouvement derrière la porte, un gamin qui, se tenant à la rampe, monte deux par deux les degrés, montrent seuls que les écoliers sont là. Entre
dans la classe. Il fait presque nuit derrière les vitres gelées ; les aînés, les meilleurs élèves, poussés par leurs camarades tout proche du maître, et levant leurs petites têtes, tiennent leurs regards attachés sur sa bouche. La fillette de la cour, toujours perchée sur une haute table, le visage préoccupé, a l'air d'avaler chaque mot.
Un peu plus loin sont assis les moins bons élèves, puis les petits ; ces derniers écoutent, attentifs et même renfrognés, dans la même attitude que les grands ; mais, malgré toute leur attention, nous savons qu'ils ne répéteront rien, quoique ayant retenu bien des choses dans leur mémoire. Qui s'appuie sur les épaules du voisin, qui se dresse debout sur une table. Parfois l'un d'eux, s'étant glissé dans la foule, derrière un dos, s'occupe à tracer avec l'ongle des figures sur ce dos.
Quand on entame un nouveau récit, tous écoutent pétrifiés. A la reprise, — on entend
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par-ci par-là des voix d'enfants qui, dans leur fièvre d'amour-propre, ne peuvent se retenir de souffler au maître. Mais un vieux récit qu'ils aiment, ils prient le maître de le leur répéter mot à mot, et ils ne souffrent pas qu'on l'interrompe :
— Hé! loi, tu n'as pas de patience! Taisloi ! crient-ils à celui qui se met en avant.
Ils voient avec peine qu'une interruption altère le caractère et la beauté du récit du maître. Dans les derniers temps, on leur contait la vie du Christ. A chaque fois, ils la redemandaient dans tous ses détails. Si l'on ne la leur redisait tout entière , ils complétaient eux-mêmes le reniement de Pierre et les souffrances du Sauveur.
il semble que tout soit mort, rien ne remue : ne dorment-ils pas? Tu t'avances dans la pénombre, tu regardes le visage de l'un des petits : il est assis, couvant des yeux le maître ; l'attention lui fronce les sourcils ; pour la
dixième fois il pousse de l'épaule le bras d'un camarade qui s'y appuie. Tu lui chatouilles le cou, il ne sourit même pas, il secoue la tête comme pour chasser une mouche; il s'absorbe tout entier dans le récit mystérieux et poétique, quand le grand rideau du temple se fendit de lui-même en deux, et que tout devint noir sur la terre : ce récit lui est pénible et doux.
Mais voici que le maître a fini de conter. Tous se lèvent de leurs places, se pressent autour du maître et, criant plus fort l'un que l'autre, tâchent de répéter tout ce qu'ils ont retenu. Ceux à qui l'on a défendu de parler, en leur assurant qu'ils savent, ne se tiennent pas plus tranquilles pour cela : ils s'approchent de l'autre maître, et, s'il n'est pas là, d'un camarade, d'un étranger, même de l'allumeur des poêles, vont d'un coin à l'autre par groupes de deux ou trois, en suppliant chacun de les écouter. Il est rare qu'un seul raconte. Ils se
distribuent par groupes, chacun recherchant ses égaux en intelligence, et ils racontent, s'encourageant, s'interrogeant, se corrigeant l'un l'autre.
— Eh bien, répétons ensemble! dit | un élève à un autre.
Mais celui-ci, sachant qu'il n'est pas de taille, l'adresse à un troisième. Dès qu'ils ont tout dit, ils se calment enfin. On apporte des bougies, et leur pensée se porte sur un autre objet.
Le soir, en général, et dans les classes suivantes, moins de cris, moins de tapage, et plus d'obéissance au maître, une plus grande docilité. On remarque un dégoût particulier pour les mathématiques et l'analyse, et une passion pour le chant, la lecture et surtout les narrations.
— A quoi bon tant de mathématiques?
disent-ils. Raconter est bien mieux, ou bien l'histoire, et nous comprenons.
Vers huit heures, les yeux se troublent ; on baille fréquemment; les bougies brûlent moins vives, on mouche moins souvent la mèche. Les aînés tiennent encore ; mais les cadets et les moins bons élèves commencent à s'endormir, les coudes sur la table, à la vague musique des paroles du maître.
Parfois, quand les classes sont intéressantes et qu'elles? se multiplient (il arrive qu'elles prennent jusqu'à sept grandes heures par jour), quand les enfants sont fatigués, ou la veille d'une fête, alors que les poêles chauffent à la maison pour le bain, tout d'un coup, sans dire un mot, à la deuxième ou troisième classe qui suit le dîner, deux ou trois écoliers s'élancent dans la salle et prennent vivement leurs chapeaux.
— Où allez-vous ?
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— A la maison.
— Mais la leçon ? Le chant ?
— Les enfants ont dit : « A la maison î » répond l'élève interpellé en se glissant dehors avec son chapeau.
— Mais qui a dit cela ?
— Les enfants sont partis.
— Comment clone? demande le maître ennuyé, en préparant sa leçon; reste, toi.
Mais dans la classe accourt un autre garçon, le visage animé, avec un air d'embarras.
— Pourquoi restes-tu? dit-il d'un ton bourru à l'enfant retenu, qui, dans son hésitation, tortille entre ses doigts les flocons de son bonnet.
— Les enfants, voilà où ils sont déjà ! A la forge peut-être.
Et tous deux se précipitent au dehors, en criant de la porte :
— Adieu, Ivan Petrovitch !
Et quels sont, parmi les écoliers, ceux qui
ont décidé d'aller à la maison ? Comment l'ontils décidé? Dieu le sait. D'où notamment est partie la première idée, c'est ce que tu ne découvriras pas. Ils n'ont point délibéré, ils n'ont point comploté, et néanmoins ils ont pris la résolution d'aller à la maison.
« Les enfants vont à la maison ! » Et les petits pieds de frapper sur les marches ; et les écoliers, dégringolant, bondissant comme des chais, tombant sur la neige, se devançant l'un l'autre à la course, de s'élancer vers la maison avec des cris.
Ces scènes se reproduisent une et deux fois par semaine. C'est humiliant et pénible pour le maître, qui les tolère uniquement parce qu'elles donnent une plus grande signification aux cinq, six et jusqu'à sept leçons librement, volontairement écoutées chaque jour par les élèves. Seulement on peut être sûr, lorsque ces scènes se répètent, que renseignement, pour insuffisant, pour exclusif
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qu'on le suppose, n'est ni mauvaisni inefficace. Si l'alternative se posait en ces termes : que vaut-il mieux, ou qu'il n'advienne aucune de ces scènes dans le courant de l'année entière, ou qu'elles se répètent pour la moitié des leçons? — c'est ce dernier terme que nous choisirions. Pour ma part, à l'école de Yasnaïa Poliana, j'étais ravi de les voir se renouveler plusieurs fois dans un mois. Malgré la latitude laissée aux enfants de s'en aller quand bon leur semble, l'autorité du maître est néanmoins si grande, qu'en ces derniers temps, je redoutais que la discipline des classes, l'emploi du temps, les notes, si léger qu'en fût le poids, ne finissent par gêner leur liberté, par les prendre tout à fait au filet de l'ordre posé sur eux par notre ruse, par leur ôter la faculté du choix et de la protestation. S'ils ont continué à étudier de bonne grâce, malgré la liberté qu'on leur laissait, je ne pense pas qu'il faille en attribuer le mérite aux seules vertus de
l'école de Yasnaïa Poliana ; je crois que, dans la plupart des écoles, on obtiendrait le même résultat, et que le désir d'apprendre est assez fort chez les enfants pour les amener à supporter bien des conditions ennuyeuses, à pardonner bien des défauts. Il est bon, il est nécessaire de leur laisser la faculté d'escapades pareilles, ne fût-ce que pour prévenir des manquements plus grands, des abus plus graves.
Les soirées sont réservées au chant, à la lecture progressive, aux expériences de physique, aux devoirs écrits. Ce qu'on préfère, c'est la lecture et les expériences. Pendant la lecture, les aînés s'installent sur une grande table, en étoile — les têtes rapprochées, les jambes séparées. L'un d'eux lit, et tous échangent leurs impressions. Les cadets se placent deux par deux devant leurs livres, et, si le livre est à la portée de leur intelligence, ils
lisent comme qous lisons : bien assis sons la lumière, tranqoillemeol ao s, ils g un visible plaisir. Quelques-uns, désireux
réunir «Jeux jouissances, viennent se mettre
rentre le poêle allume : ils se chauffent et lisent en même temj
Aux expériences de physique, tous ne sont pas admis, mais seulement le- aines et les meilleurs, les plus raisonnables de la seconde classe. Cette leçon, telle qu'elle est devenue chez nous, la dernière de la soirée, est la plus fantastique, la plus appropriée a la disposition d'esprit qu'engendre la lecture des contes. Et c'e^t en effet comme un conte. Tout se personnifie pour eux : la baie de genièvre que refjoussse la cire à cacheter, l'aiguille aimantée qui décline, la limaille qui court sur la feuille de papier sous laquelle on promène un aimant, tout cela leur apparaît comme autant d'êtres vivants. Les plus intelligents, ceux qui comprennent la cause de ces phénomènes, s'exla-
sient, poussent des « ouf! » sur l'aiguille, sur la baie, sur la limaille .
— Voyez-vous ?. . . Où ?.. . Où ?.. . Arrête ! . . . Ouf!... Roule!... etc.
D'ordinaire, le classes se terminent entre huit et neuf heures, à moins que la menuiseserie ne retienne un peu plus longtemps les aînés ; et toute la bande, avec un cri, s'élance pêle-mêle dans la cour, et de là commence à se séparer par groupes, s'interpellant les uns les autres, avant de se répandre aux quatre coins du village. Parfois, ils s'amusent à monter sur les grands traîneaux qu'ils tirent en dehors de la porte cochère, au pied de la montagne, du côté du village; ils attellent, se mettent entre les brancards, et, dans la poussière de neige, avec des cris, disparaissent aux regards, laissant çà et là, derrière eux, des taches noires, — enfants jetés par-dessus bord.
En dehors de Fécole, en pleine liberté, en plein air, il s'établit entre les élèves et le maître des rapports nouveaux, où régnent la plus grande franchise d'allures, la plus grande simplicité, la plus grande confiance, les mêmes rapports, qui nous apparaissent, à nous, comme l'idéal où doit tendre l'école.
Dernièrement, on lut à la première classe le « Wiy » 1 de Gogol. Les scènes finales pro-
4. En dialecte petit-russien, wiy signifie sorcier. C'est le titre d'une nouvelle de Gogol.
duisirent une vive impression, et mirent en branle leur imagination ; quelques-uns mimaient la sorcière, et sans cesse ils parlaient de la dernière nuit.
Il ne faisait pas froid dehors ; une nuit d'hiver, sans lune, avec des nuages au ciel. Près du carrefour, nous fîmes halte. Les aines, à l'école depuis trois ans, s'arrêtèrent près de moi, en me priant de les mener plus loin ; les petits se regardèrent un moment, puis se précipitèrent au bas de la montagne. Les cadets étudiaient depuis peu sous un nouveau maître ; entre moi et eux, il ne régnait pas encore la même confiance qu'entre moi et les aînés.
— Eh bien ! nous irons dans la défense (un petit bois à deux cents pieds de l'habitation), dit l'un deux.
Plus que tous les autres supplia Fedka, un garçon de dix ans, une nature délicate, impressionnable, poétique et brave. Le danger constitue pour lui, ce me semble, la princi-
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pale condition du plaisir. En été, cela faisait toujours trembler de le voir, avec deux autres enfants, s'avancer à la nage jusqu'au milieu de l'étang, large de cinquante toises, et disparaître parfois dans l'ardent miroitement du soleil d'été, et plonger au fond, et s'allonger sur le dos en faisant jaillir des filets d'eau et en appelant d'une voix grêle les camarades sur le bord, pour leur montrer comme il était brave. A cette heure, il savait qu'il y avait des loups dans la forêt, et c'est pourquoi il voulait aller dans la défense.
Tous donnèrent leur avis, et, à quatre, nous nous dirigeâmes vers la forêt : un garçon robuste de corps et d'esprit, que j'appellerai Semka; un garçon d'une douzaine d'années, nommé Vavilo, qui marchait en avant et d'une voix flexible et diversement modulée criait « holà! » atout venant; Prognka, — maladif, doux, plein de talent, le fils d'une pauvre famille, maladif, ce semble, unique-
ment par défaut de nourriture, — cheminait à mes côtés ; quant à Fedka, il se tenait entre moi et Semka ; il ne cessait de m'entretenir d'une voix singulièrement douce, tantôt racontant qu'il avait gardé ici les chevaux, pendant l'été, tantôt assurant qu'il n'y avait aucun danger, et finissant par demander :
« Qu'arriverait-il, si tout à coup il en surgissait un? » et par le demander avec assez d'insistance pour m'obliger à répondre quelque chose.
Nous ne pénétrâmes point dans la forêt, — c'eût été trop dangereux ; mais, près de la lisière, l'ombre s'épaississait ; on voyait à grand'peine le petit chemin ; les lumières du village se dérobaient aux regards. Semka s'arrêta et se mit à écouter.
— Arrêtez, enfants!... Qu'est-ce? dit-il soudain.
Nous nous tûmes ; mais on n'entendait rien. Néanmoins la peur s'y mit.
— Eh bien ! que ferons- nous, s'il en surgit un, — à nos trousses?... demanda Fedka. Nous parlâmes des brigands du Caucase.
Ils rappelèrent l'histoire du Caucase, que je leur avais racontée longtemps auparavant, et, de nouveau, je leur parlai des Abreks, des Cosaques, de Hadji-Mourad.
Semka tenait la tète, faisant de grandes enjambées avec ses grandes bottes, s'ébranlant en cadence par ses larges épaules. Prognka voulait marcher près de moi ; mais Fedka le poussa hors du chemin, et Prognka, toujours soumis à tout le monde à cause de sa pauvreté, se contentait, aux endroits intéressants , de mon récit, de trotter par côté, bien qu'il dût s'enfoncer dans la neige jusqu'aux genoux. Quiconque a pratiqué un peu les enfants des mougiks a dû remarquer qu'ils ne sont pas accoutumés et qu'ils ne peuvent se prêter aux caresses de toute nature, — mots câlins, baisers, accolades.
U m'est arrivé de voir, dans une école paysanne, une dame, désireuse de caresser un garçonnet, lui dire : « Allons, je vais t'embrasser, mon bijou ! » et l'embrasser; et lui, honteux, oiïensé, ne comprenait point qu'on l'eût ainsi traité.
Un garçon de cinq ans évite ces caresses : c'est déjà un homme.
Aussi fus-je surpris lorsque Fedka, qui marchait à côté de moi, au passage le plus émouvant de l'histoire, me frôla tout à coup avec sa manche, puis, me saisissant deux doigts à pleine main, me les tint serrés. Dès que je me taisais, Fedka me priait de reprendre, avec une voix si suppliante, si émue, qu'il était impossible de refuser.
— Et toi, ôte-toi de devant! dit-il une fois d'un ton bourru à Prognka, qui trottait en avant.
Il en devenait cruel, tant il était remué terriblement et délicieusement, en tenant tou-
jours mon doigt, — et nul ne devait oser interrompre son plaisir :
— Encore ! encore ! voilà qui est bon ! Nous avions dépassé la forêt et nous commencions à nous rapprocher du village.
— Allons encore, me dirent-ils tous à la fois en apercevant les lumières ; promenonsnous encore.
Nous marchions en silence, glissant parfois sur le sentier friable et mal battu ; l'obscurité blanche — il neigeait — papillotait devant les yeux ; les nuages s'abaissaient, comme si quelque chose les eût poussés sur nous ; point de limite à ce blanc, où nous seuls faisions craquer la neige. Le vent bruissait aux cimes des trembles, mais, abrités par la forêt, il faisait calme autour de nous.
J'achevai mon récit... « L'Abrek, entouré, se mit à chanter, puis se jeta lui-même sur le poignard. »
Tous se taisaient.
— Mais pourquoi s'est-il mis à chanter en se voyant entouré ? — demanda enfin Semka.
— Mais on t'a dit qu'il se préparait à mourir ! répondit Fedka tout affligé.
— Je crois qu'il chantait une prière, ajouta Prognka.
Tous acquiescèrent.
Fedka s'arrêta brusquement.
— Comment donc, avez-vous dit, votre tante a-t-elle eu la gorge coupée ? demandat-il — cela l'épouvantait moins. — Racontez ! racontez !
Et je leur redis une fois de plus la terrible histoire de l'assassinat de la comtesse Tolstoï, et ils restaient immobiles et silencieux autour de moi, les yeux fixés sur mon visage.
— On l'a pris, le bandit ! disait Semka.
— Quelle épouvante pour lui, d'aller la surprendre la nuit et de lui couper la gorge
pendant son sommeil! disait Fedka. Moi, j'aurais pris la fuite.
Et il serrait plus fort mes deux doigts dans sa main.
Nous nous arrêtâmes dans le bosquet, derrière les enclos où sont les meules de blé, tout au bout du village. Semka ramassa une branche sèche dans la neige, et en frappa le tronc glacé d'un tilleul. La gelée blanche tomba des branches sur nos chapeaux, et le son retentit solitairement dans la forêt.
— Léon Nikolaïevitch, me dit Fedka (je pensais qu'il allait me reparler de la comtesse), pourquoi apprendre le chant? J'y songe souvent, je vous l'avoue, — à quoi sert de chanter?
Comment, de l'effroi que lui inspirait l'assassinat, avait-il sauté à cette question? — Dieu le sait. Mais à tous les indices, au son de sa voix, au sérieux avec lequel il attendait la réponse, au silence attentif des deux autres,
on sentait que cette question se rattachait fortement, naturellement à la conversation précédente. Répondait-il à l'explication que je leur avais donnée, en attribuant le crime a l'ignorance? Se transportait-il dans l'âme de l'assassin et, faisant un retour sur lui-même, se rappelait-il son étude de prédilection (il a une voix merveilleuse et de grandes aptitudes pour la musique)? Ou sentait-il que le moment était propice d'une conversation sincère, et que surgissaient dans son esprit toutes les questions qui appellent une solution ?... Sa demande ne surprit aucun de nous.
— A quoi sert le dessin, à quoi sert le style ? dis-je, absolument hors d'état de lui expliquer à quoi l'art est bon.
— A quoi sert le dessin ?... répéta-t-il d'un air pensif.
Il demanda notamment :
— A quoi sert l'art?
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Je ne pouvais, je ne savais comment le lui expliquer.
— A quoi sert le dessin ! fit Semka. A dessiner tout, à reproduire chaque chose par la ligne.
— Non, cela, c'est le dessin linéaire, répliqua Fedka ; mais pourquoi dessiner des figures ?
La saine nature de Semka ne s'embarrassait guère.
— ■ Pourquoi un bâton ? Pourquoi un tilleul ? dit-il en frappant sur le tilleul.
— Oui, c'est vrai ; a quoi sert un tilleul? demandai-je.
— Mais à faire des chevrons, répondit Semka.
— Et en été, à quoi sert-il, tant qu'il n'est pas coupé ?
— Mais, à rien !
— Non, non, insista Fedka; pourquoi donc en effet croît le tilleul ?
Et nous en vînmes à conclure qu'en dehors de Futile, il y a la beauté, et que l'art, c'est la beauté, et nous comprimes l'un et l'autre, et Fedka comprit tout à fait pourquoi le tilleul croît et pourquoi chanter.
Prognka tomba d'accord avec nous, mais lui comprenait mieux la beauté morale, — le bien.
Semka, grâce à sa grande intelligence, comprenait aussi, mais il ne séparait pas le beau de l'utile. Il doutait, comme il arrive assez souvent aux gens de grande intelligence, qui, reconnaissant que l'art est une force, ne sentent point dans leur àme la nécessité de cette force. Comme eux, il voulait, lui aussi, arriver à l'art par l'intelligence, et allumer en lui cette flamme.
— Nous chanterons demain le psaume :
« Je suis... » je sais ma partie.
Il a l'oreille juste, mais il manque de goût et de grâce dans le chant.
Fedka donc trouvait que le tilleul est beau avec ses feuilles, et qu'en été, c'est un plaisir de le regarder, et qu'il n'en faut pas davantage. Prognka estimait qu'il est regrettable de le couper, parce que l'arbre est aussi un être vivant.
— Car c'est comme du sang, quand nous buvons la sève du bouleau.
Semka ne disait rien, mais il pensait visiblement qu'il offre moins d'utilité, une fois pourri. Il me serait difficile de répéter tous les propos que nous échangeâmes alors, mais je me souviens que nous dîmes, à mon sens, tout ce qu'on peut dire sur l'utilité, sur la beauté plastique et morale.
Nous nous dirigeâmes vers le village. Fedka ne lâchait pas ma main, en signe de reconnaissance, me semblait-il maintenant. Depuis longtemps, une pareiile intimité n'avait pas régné entre nous. Prognka cheminait à côté de nous, sur le large chemin du village.
— Voyez- vous, il y a encore de la lumière chez Masanov! dit-il... Aujourd'hui, comme j'allais à l'école, Gavrukcha sortait du cabaret, ajouta-t-il, ivre, absolument i-v-r-e. Son cheval était tout couvert d'écume, et lui, il l'accablait de coups... J'en souffre encore, je vous assure. Pourquoi le battre?...
— Aujourd'hui, le père, disait Semka, a mené dans un tas de neige son cheval de Toula; il l'a laissé, et lui, il dort ivre-mort.
— Et Gavrukcha fouettait son cheval sur les yeux... que j'en souffre encore, reprenait Prognka. Pourquoi le battre? îl était descendu pour le fouetter.
Semka s'arrêta brusquement.
— Les nôtres sont déjà couchés, dit-i), en fixant ses regards sur les fenêtres de sa noire isba bossuée.
— Vous ne venez pas plus loin ?
— Non. Au revoir, Léon Nikolaïevitch S cria-t-il soudain, et s'arrachant, comme avec
clïort, d'auprès de nous, il courut au trot vers la maison, souleva le loquet, et disparut.
— Veux-tu nous reconduire, d'abord l'un, puis l'autre? dit Fedka.
Nous reprîmes noire marche. Chez Prognka on voyait de la lumière. Nous regardâmes par la fenêtre. La mère, une femme grande, jolie, les sourcils et les yeux noirs, mais accablée, était assise devant la table et épluchait des pommes de terre; au milieu, un berceau était suspendu; le mathématicien de la seconde classe, l'autre frère de Prognka, debout près de la table, mangeait les pommes de terre avec du sel. L'isba était noire, trop petite, sale.
— Il n'y a pas de précipice pour toi! cria la mère à Prognka; où étais-tu?
Prognka sourit doucement et douloureusement en regardant par la fenêtre. Sa mère devina qu'il n'était point seul, et sa physiono-
mie prit aussitôt une autre expression doucereuse et hypocrite.
Il ne restait plus que Fedka.
— Nous ayons les tailleurs chez nous, c'est pourquoi il y a de la lumière, dit-il, avec sa voix douce de la soirée; au revoir, Léon Nikoîaïévitch ! ajouta-t-il avec tendresse.
Il se mit à heurter la porte, fermée avec l'anneau.
— Ouvrez ! résonna sa petite voix cristalline, au milieu du grand silence de l'hiver au village.
On tarda quelque temps à lui ouvrir. Je jetai un coup-d'œil à travers la fenêtre. L'isba était grande; le père jouait aux cartes avec les tailleurs; — quelques pièces de cuivre étaient sur la table. Une baba, la marâtre, assise près du chenet garni de copeaux de pin allumés, attachait sur l'argent des regards d'avidité. L'un des tailleurs, un jeune mougïk,
un luron « percé par le feu en long et en travers » l, tenait, sur la table, ses cartes retournées, et considérait son adversaire avec un air de triomphe. Le père de Fedka, le col déboutonné, les sourcils froncés par l'attention et le souci, froissait ses cartes d'un air irrésolu, en brandissant au-dessus d'elles son bras de travailleur.
— Ouvrez !
La baba se leva et vint ouvrir.
— Au revoir ! me dit encore une fois Fedka. Nous irons toujours nous promener ainsi.
1. Traduction littérale. Proverbe; se dit de quelqu'un qui a passé par les piques, comme on dit en français, qui en a vu de toutes les couleurs.
J'entends des gens honnêtes, bons, libéraux, des membres de sociétés de bienfaisance, qui sont prêts à donner, et qui donnent aux pauvres, une partie de leur fortune, qui ont fondé et fondent des écoles, je les entends me dire, après avoir lu cela : « Ce n'est pas bien ! » Puis, secouant la tête : « Pourquoi les développer à ce point? ajouteront-ils. Pourquoi leur inculquer des sentiments et des idées qui les brouilleront avec leurs pareils? Pourquoi les faire sortir de leur sphère? »
Je ne parle point de ceux qui, trahissant leur arrière-pensée, diront : « Le gouverne-
ment sera bien loti, quand tous voudront être penseurs et artistes, quand nul ne travaillera plus ! » Ceux-là avouent franchement qu'ils n'aiment pas à travailler, et c'est pourquoi il faut qu'il y ait des gens qui, nullement incapables d'un autre genre d'activité, travaillent, comme des esclaves, pour les autres. Est-il bon, est-il mauvais, est-il nécessaire de les faire sortir de leur sphère? — Qui le sait ? Et qui peut les faire sortir de leur sphère? C'est absolument comme en matière purement mécanique : est-il bon ou mauvais d'ajouter du sucre dans la farine, ou du poivre dans la bière? Fedka ne sent point le froid qui le mord à travers les déchirures de son caftan, mais les problèmes nouveaux, les doutes, le tourmentent; et vous voulez lui donner trois roubles, le catéchisme, et l'historiette comme quoi le travail et l'humilité, dont vous ne voulez à aucun prix pour vous-mêmes, sont seuls utiles à l'homme ! Il n'a pas besoin de
trois roubles, il saura bien les trouver et les prendre quand il en sentira la nécessité. Travailler, il l'apprendra sans vous, comme il apprit à respirer. Il a besoin de ce a quoi aboutit votre vie, et celle de vos dix générations que n'écrasa point le travail ; vous avez eu le temps de chercher, de penser, de souffrir ; donnez-lui donc le résultat de vos souffrances; — de cela seul il a besoin. Mais, vous, comme le sacrificateur d'Egypte, vous vous dérobez à ses regards par un voile mystérieux, vous enfouissez dans le sol le trésor de la science que vous légua l'histoire. N'ayez crainte : à l'homme, rien d'humain ne nuit. Vous en doutez ? Abandonnez-vous au sentiment, le sentiment ne vous trompera pas. Confiez le paysan à la nature, et vous verrez qu'il y puisera ce que l'histoire vous chargea de lui transmettre, ce que vos propres souffrances ont élaboré en vous.
L'école est gratuite. Ses plus anciens élèves sont du village de Yasnaïa Poliana. Plusieurs d'entre eux ont quitté l'école, parce que les parents ne goûtaient point l'enseignement; plusieurs, après avoir appris à lire et a écrire, cessèrent de venir, pour se louer au relais (c'est là le principal métier de notre village). D'abord, les villages pauvres du voisinage nous envoyèrent leurs enfants; mais l'ennui de revenir dîner, ou de payer la pension (on
ne prend pas chez nous moins de deux roubles par mois), les fit retirer aussitôt. Dans les villages plus éloignés, les mougiks les plus aisés, attirés parla gratuité et par le bruit, au loin répandu, que l'école de Yasnaïa Poliana donnait un bon enseignement, nous confièrent leurs enfants; mais, cet hiver, à l'ouverture des écoles dans chaque commune, ils les ont repris pour les placer dans les écoles communales payantes. Chez nous sont restés les enfants des mougiks de Yasnaïa Poliana, qui viennent en hiver, mais qui, en été, d'avril à la mi-octobre, vont travailler aux champs, et les enfants des valets de ferme, des gérants, des soldats, des cabaretiers, des sacristains et des mougiks riches, dans un rayon de trente à cinquante verstes.
Nous comptons une quarantaine d'élèves, mais il en vient rarement plus de trente ensemble, dont trois à cinq filles; nos garçons ont de sept à treize ans, en général. En outre,
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chaque année, il nous arrive trois ou quatre adultes, pour un mois, parfois pour tout l'hiver; puis ils nous quittent tout à fait. Pour ces adultes, qui viennent un par un, le régime de l'école est des plus incommodes. Leur âge, leur amour-propre, les empêchent de participer à l'animation de l'école, de se mêler aux enfants, et ils demeurent absolument isolés. Le mouvement de l'école ne fait que les gêner. Ils viennent là, pour la plupart, sachant déjà quelque chose, achever de s'instruire, dans la conviction que l'étude consiste uniquement et toujours dans la lecture des mêmes livres qu'ils ont déjà lus ou entendus lire auparavant. Pour venir à l'école, il lui a fallu surmonter sa crainte, subir les orages des siens et les railleries des camarades :
— Voyez-vous, quel cheval hongre ! il va à l'école !
Et, en outre, il sent que chaque jour passé à l'école est un jour perdu pour le travail, qui
forme son unique capital, et c'est pourquoi, pendant tout le temps qu'il y passe, il se trouve dans un état d'irritation, de zèle fiévreux et hâtif, qui nuit le plus souvent à l'étude. Dans la période dont je parle, nous en avions trois de ce genre : l'un d'eux continue à venir encore aujourd'hui.
L'adulte se comporte, à l'école, exactement comme a un incendie : à peine a-t-il fini d'écrire, que, posant la plume d'une main, il attrape de l'autre le livre, et se met à lire debout. Lui retire-t-on le livre, il saisit l'ardoise; quand on la lui prend, il se voit perdu. Nous eûmes, cet automne, un ouvrier qui allumait les poêles dans l'école, et qui étudiait en même temps. En deux semaines, il apprit à lire et à écrire : ce n'était pas étude chez lui, mais maladie, comme un accès d'ivresse. En traversant la classe avec du bois, il s'arrêtait et, son bois dans les bras, courbé sur la tête des enfants, il épelait :
s, k, a, ska, en allant à sa place. Lorsqu'il en était empêché, il promenait sur les élèves des regards d'envie et presque de haine ; mais quand il se trouvait libre, on n'en pouvait rien tirer : il couvait le livre des yeux, en répétant : b, a, ba, r, i, ri, etc., et il était alors hors d'état de comprendre rien autre chose.
Quand il arrivait aux adultes de chanter ou de dessiner, ou d'écouter un récit d'histoire, ou d'assister aux expériences, — on voyait, clairement, qu'ils cédaient à une dure nécessité, et que, comme des affamés à qui l'on arrache le morceau de la bouche, ils n'avaient d'autre désir que de se repaîlre de nouveau les yeux des lettres du livre. Fidèle à mon principe, je n'imposais pas plus l'alphabet a l'enfant quand il voulait autre chose, que la mécanique ou le dessin linéaire à l'adulte quand il voulait l'alphabet. Chacun prenait ce qu'il lui fallait.
En général, les adultes déjà enseignés anté-
rieurement n'ont pas encore trouvé une place pour eux dans l'école de Yasnaïa Poliana; ils apprennent mal, il y a quelque chose d'anormal ;et de maladif dans leur manière d'être. Les écoles du dimanche que j'ai vues présentent le même phénomène, en ce qui touche les adultes ; et c'est pourquoi tous les renseignements sur une méthode vraiment efficace pour l'instruction libre des a îukes nous seraient infiniment précieux.
L'opinion du peuple sur l'école s'est beaucoup modifiée depuis sa fondation. Ce qui s'est dit au début, il nous arrivera de le relater au cours de ce récit. Aujourd'hui on dit qu'à l'école de Yasnaïa Poliana on enseigne tout, toutes les sciences, qu'on y trouve des maîtres.... malheur î On dit qu'ils forgent le tonnerre et la foudre. Cependant, les élèves comprennent à merveille, ayant déjà appris à lire et à écrire.
Ce qui pousse les uns — de riches fermiers — à nous confier leurs enfants, c'est la vanité de les voir faire leurs études complètes, connaître la division (la division symbolise pour eux le plus haut degré de l'instruction); d'autres pères estiment le savoir chose très avantageuse ; mais la plupart agissent inconsciemment, pour obéir à l'esprit du temps.
Ces élèves ainsi amenés à l'école, qui forment la majorité, nous offrent le plus heureux phénomène : ils mordent si bien à l'étude que les pères se prêtent bientôt au désir des enfants, et, sentant eux-mêmes, inconsciemment, que leurs enfanls ont tout à gagner à l'école, ils se gardent bien de les en retirer. Un père m'a raconté qu'il brûla une fois une bougie entière, en la tenant devant le livre de son fils, et qu'il loua fort et son fils et le livre. C'était l'Évangile.
— Mon père aussi, me disait un autre
L'ECOLE DE YASNAIA POLIANA 8b
écolier, mon père, en écoutant un conte, sourit et s'en va; mais le divin livre, jusqu'à minuit, il reste à l'écouter, en m'éclairant lui-même.
Me trouvant avec un instituteur nouveau en visite chez un élève, je lui donnai, pour le faire briller devant le maître, un problème d'algèbre à résoudre. La mère était occupée près du poêle, et nous l'avions oubliée. En entendant son fils, qui construisait l'équation, dire, d'un air appliqué et assuré : « 2 ab — c = d, divisé par 3, etc. », elle se couvrit, tout le temps, la bouche avec sa main, en se contenant à grand'peine ; puis elle finit par éclater de rire, sans pouvoir nous expliquer de quoi elle riait.
Un autre père, un soldat, étant venu chercher son fils, le trouva dans la classe de dessin. En voyant le talent de son fils, il se mit à lui dire « vous », et il ne put se résoudre à lui remettre, dans la classe, les
petites marmites qu'il lui apportait en cadeau.
L'opinion générale est, je crois, celle-ci : on enseigne tout (comme aux enfants des narines), avec excès et en vain, mais on enseigne vite à lire et à écrire; donc, on peut envoyer ses enfants.
Il circule aussi des bruits malveillants, mais ils rencontrent, aujourd'hui, moins de créance.
Deux excellents élèves ont, naguère, quitté l'école, parce qu'on n'y apprenait censément pas à écrire.
Un autre soldat voulait nous donner son fils, mais après avoir interrogé le meilleur de nos élèves, trouvant qu'il lisait avec trop d'hésitation le livre des psaumes, il décida que l'enseignement était mauvais, et qu'il n'avait de bon que sa réputation.
Maint paysan de Yasnaïa Poliana redoute encore que les fâcheux bruits d'antan ne vien-
nent à se réaliser : ils croient,^ qu'on instruit les élèves en vue de quelque emploi, et qu'on est toujours prêt à les charger sur des camions pour les emmener à Moscou. On ne se plaint presque plus que les enfants ne soient pas battus et que l'ordre manque ; et il m'est arrivé assez souvent de remarquer la perplexité d'un père qui, venu|à l'école pour chercher son fils, tombait au milieu du tumulte, du tapage et des batailles. Il trouvait le désordre funeste, et l'enseignement bon ; et, comme tout se combinait, il n'y comprenait plus rien.
La gymnastique soulève encore quelques préventions, et l'on demeure convaincu qu'elle finit par abîmer le ventre. Au sortir du maigre, ou en automne, quand les légumes sont mûrs, — la gymnastique fait du mal, et les babouchkas !, en mettant des cruchons, expliquent