Chaussures de moujik
Enfin, des élèves quittent l'école parce que leurs parents, poussés à nous les envoyer par la nécessité de complaire à quelqu'un, les retirent une fois que cette nécessité ne se fait plus sentir.
En résumé, donc, douze ordres de matières, trois classes, une quarantaine d'élèves, quatre maîtres, de cinq à sept leçons par jour.
Les maîtres tiennent chacun un journal des études, qu'ils se communiquent l'un à l'autre le dimanche. lis s'en servent pour arrêter le plan de l'enseignement pendant la semaine suivante. Ce plan ne se réalise pas toujours tel quel, il se modifie suivant la demande des élèves.
La lecture mécanique est comprise dans l'enseignement de la langue. Le problème de cet enseignement, à notre avis, consiste à guider l'élève dans l'intelligence des livres écrits en langue littéraire. La connaissance de la langue littéraire est indispensable, car en dehors d'elle point de bons livres.
Avant, dans les débuts de l'école, la division n'existait point entre la lecture mécanique et progressive ; les élèves ne lisaient que ce qu'ils pouvaient comprendre: des
œuvres spéciales, des mots et des phrases écrits a Ja craie sur les murs, puis les contes de Khoudiakov et d'Afanassiev. Je pensais que les enfants devaient, pour apprendre à lire, prendre goût à la lecture, et, pour prendre goût à la lecture, comprendre et aimer ce qu'ils lisaient. Mais cette idée, pour raisonnable et claire qu'elle semblait, n'en était pas moins fausse.
Premièrement, pour passer de la lecture sur les murs à la lecture dans les livres, il fallait apprendre à chaque élève en particulier la lecture mécanique dans un livre quelconque. Tant que les élèves furent peu nombreux et les matières confondues, la chose était encore possible et je réussissais, sans grande difficulté, à les amener de la lecture sur les murs à la lecture dans les livres ; mais, avec des élèves nouveaux, ce devint impossible. Les cadets se trouvaient hors d'état de lire et à la fois de comprendre les
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contes : cet effort simultané — épeler les mots et saisir le sens — dépassait leur portée.
Autre inconvénient: ces contes interrompaient la lecture progressive, et, quelque livre que nous prissions, — national, militaire, Pouchkine, Gogol, Karamzine, — il apparaissait que les aînés, en lisant Pouchkine, comme les cadets en lisant les contes, ne pouvaient à la fois lire et comprendre, là où ils comprenaient en nous entendant lire.
Attribuant d'abord la difficulté à leur seule ignorance du mécanisme de la lecture, nous inventâmes une méthode mécanique, la lecture pour la lecture, le maître lisant alternativement avec les élèves ; — mais l'affaire ne marcha point, et la même impuissance se manifesta à la lecture de Robinson. En été, dans la morte-saison de l'école, nous crûmes résoudre la difficulté par le moyen le plus simple et le plus usité. Pourquoi ne pas l'avouer? Nous en fûmes pour notre courte
honte vis-à-vis des visiteurs : nos écoliers lisaient bien plus mal que les élèves du sacristain au bout du même temps d'étude. Le nouveau maître proposa d'introduire la lecture à haute voix, et nous y consentîmes. Partant de cette idée fausse que les élèves devaient lire couramment ce même été, nous inscrivîmes dans l'emploi du temps la lecture mécanique et progressive, et nous les obligeâmes à lire deux heures par jour dans les mêmes livres. C'était très commode pour nous ; mais une seule transgression à la règle de la liberté des élèves engendra mensonge sur mensonge, faute sur faute.
On acheta des livres, les petits contes de Pouchkine et de lerschov ; on faisait asseoir les enfants sur les bancs: l'un devait lire à haute voix, les autres suivre sa lecture ; pour s'assurer si tous suivaient réellement, le maître interrogeait tantôt l'un, tantôt l'autre.
Au commencement, cela nous paraît parfait. Tu viens a l'école, — on est assis comme il faut sur les petits bancs, un d'eux lit, tous suivent. Celui qui lit prononce : « s'apitoie... souveraine... petit poisson»; les autres, ou le maître, corrigent « s'apitoie » ; — tous suivent.
— Ivanov, lis, toi !
Ivanov cherche un peu et Jit. Tous sont absorbés, on écoute le maître, on prononce régulièrement chaque mot, on lit assez couramment. Cela semble parfait, mais va plus au fond. Celui qui lit lit la même chose pour la trentième ou la quarantième fois. — Une feuille imprimée suffit pour toute une semaine et au delà ; acheter chaque fois de nouveaux livres serait trop onéreux, et les livres compris par les enfants de mougiks se réduisent à deux : les contes de Khoudiakov et d'Afanassiev. En outre, à force de lire et de relire le même livre dans une classe, quel-
ques-uns le savent par cœur, et non seulement tous les écoliers le connaissent, mais il finit par ennuyer toute la famille. — Celui qui lit se décourage à écouter sa voix qui résonne seule dans le silence de la pièce; toutes ses forces se concentrent dans l'observation des signes et des accents, et il prend l'habitude de lire sans chercher à pénétrer le sens, car il est absorbé par d'autres soucis. Ceux qui écoutent font de même, et, constamment préoccupés de tomber juste au bon endroit quand on leur dira de continuer, ils traînent machinalement leurs doigts sur les lignes, s'ennuient, et se laissent aller à des distractions étrangères. Le sens de ce qu'on leur lit, comme une chose indifférente, tantôt répugne à leur volonté, tantôt n'entre pas dans leur tête. Mais le principal inconvénient, c'est l'éternelle lutte de ruse et d'adresse entre les élèves et le maître, lutte qu'une pareille méthode développe à l'excès,
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et que notre école ne connaissait point jusqu'alors ; tandis que Tunique avantage de ce système de lecture, la prononciation régulière des mots, échappait complètement a nos écoliers. Ils lisaient sur le mur les phrases qu'ils écrivaient et prononçaient eux-mêmes, et tous savaient qu'on doit écrire « koho l » et qu'on prononce « kovo » ; mais leur apprendre à suspendre et à changer la voix selon les signes de ponctuation, je le trouve inutile, car tout enfant de cinq ans observe exactement, en parlant, les signes de ponctuation quand il comprend ce qu'il dit. Par conséquent, il est plus aisé de le dresser à comprendre ce qu'il lit dans le livre (ce à
quoi il doit arriver tôt ou tard) que de lui apprendre à chanter d'après ces signes comme d'après les notes. Mais il convient, ce semble, de se demander où est la commodité du maître.