Putiphar
« ïossif dit :
« — Si tu répètes cela, je le dirai à ton mari.
« Elle le saisit par son vêtement et se mit à pousser des cris. Les serviteurs l'entendirent et arrivèrent. Ensuite arriva Pentefri. La femme lui raconta que ïossif avait voulu le tuer et se marier avec elle. Pentefri le fit jeter en prison. Comme ïossif était un bon homme, il sut, même là, se faire estimer, et on le commit à la surveillance de la prison. Une fois, étant entré dans un cachot, il aperçoit deux hommes assis et tout tristes. Il s'approche et demande :
« — Pourquoi êtes-vous tristes ?
« Et ils disent :
« — Voilà, nous avons eu deux rêves la même nuit, et personne ne peut les expliquer.
« ïossif dit :
« — Mais quels rêves ?
« L'échanson commence à raconter :
« — Je cueillais trois grappes, j'en exprimais le suc, et je le donnais à boire au czar.
« Iossif dit:
« — Dans trois jours, tu seras de nouveau en place.
« Puis, ce fut le tour du panetier à raconter son rêve.
« — Je portais trois corbeilles de farine, et les oiseaux volaient et becquetaient le pain.
« Iossif dit :
« — Dans trois jours, tu seras pendu, et les oiseaux voleront et becqueteront ton corps.
« Ainsi fut fait. Un jour, le czar Faraon eut, dans la même nuit, deux rêves ; il assembla tous ses sages, et personne ne put les lui expliquer. L'échanson se souvint et dit:
« — ■ Je sais quelqu'un qui pourrait expliquer.
« Le czar envoya une calèche le prendre. Quand on l'eut amené, le czar se mit à raconter :
« — J'étais au bord d'une rivière, et j'en vis sortir sept vaches grasses, puis sept maigres ; les maigres se jetèrent sur les grasses et les dévorèrent sans devenir grasses. Et voici mon autre rêve : sur la même tige croissaient sept épis pleins, puis sept épis vides; les vides se jetèrent sur les pleins et les dévorèrent, sans devenir pleins.
« lossif dit :
« — Voici l'explication : il y aura sept années fertiles en froment, puis sept années stériles.
« La czar donna à lossif une chaîne d'or en sautoir, avec la bague de sa main gauche, et il ordonna de bâtir des greniers d'abondance. »
Tout ce qui a été dit s'applique à l'enseignement de l'histoire tant sainte que russe, à l'histoire naturelle, à la géographie, à la physique, à la chimie, à la zoologie, etc., généralement à toutes les matières, sauf le chant, les mathématiques et le dessin. Mais, en ce qui touche particulièrement l'étude de l'histoire sainte, voici ce que je dois dire :
Premièrement, pourquoi choisir tout d'ahord l'Ancien Testament ? — Il ne faut pas
oublier que les parents, aussi bien que les élèves eux-mêmes, demandent à connaître l'histoire sainte ; de tous les récits que j'ai essayés pendant trois ans, rien ne répondait mieux à leurs idées, rien n'était plus à la portée de leur esprit que la Bible. Le même fait s'est répété dans toutes les autres écoles qu'il m'a été donné d'observer. J'ai essayé du Nouveau Testament, j'ai essayé de l'histoire russe et de la géographie, j'ai essayé de ces explications des phénomènes de la nature, si goûtées de notre temps : mais tout cela s'oubliait et s'écoutait sans enthousiasme; tandis que l'Ancien Testament se retenait, se racontait avec passion, avec transport, et dans la classe et à la maison, et il se gravait si profondément que, deux mois après un de ces récits, les enfants l'écrivaient de mémoire dans leurs cahiers, avec des omissions insignifiantes. Il me semble que le livre de l'enfance du genre humain sera toujours le meilleur livre
de l'enfance de chaque homme. Remplacer ce livre me paraît impossible. Modifier, abréger la Bible, comme on fait dans les manuels Zontag et autres, me semble pernicieux. Tout, dans la Bible, chaque mot, est juste comme révélation, juste comme art. Lisez la création du monde dans la Bible, puis dans un abrégé d'histoire sainte, et les modifications subies par la Bible vous apparaîtront incompréhensibles : l'abrégé ne peut que s'apprendre par cœur, tandis que la Bible présente un vivant et majestueux tableau qu'il n'oubliera jamais. Les lacunes de l'histoire sainte sont absolument incompréhensibles, et ne font qu'altérer le caractère et la beauté de l'Écritu ré-Sainte. Pourquoi, par exemple, avoir retranché de toutes ces histoires saintes que « lorsqu'il n'y avait rien, l'Esprit de Dieu était porté sur Les abîmes », et que « Dieu, après avoir créé, vit toutes les choses qu'il avait faites, et elles étaient très bonnes. Et du soir et du matin se
L'ÉCOLE DE YASiNAIA POLIANA 201
fît le sixième jour ». Pourquoi avoir retranché que « Dieu insuffla l'àme dans les narines d'Adam», et que « après avoir tiré une de ses côtes, il mit de la chair à la place », etc. ?
Il faut avoir lu la Bible à des enfants innocents pour comprendre a quel point tout cela est nécessaire et vrai. Peut-être ne peut-on mettre la Bible entre les mains des demoiselles dépravées, mais moi, en la lisant à des enfants de mougiks, je n'ai jamais changé, jamais retranché un mot. Et personne ne souriait derrière le dos de son voisin, et tous écoutaient d'un cœur plein d'effroi et de respect naturel. L'histoire de Loth et de ses filles, l'histoire du fils de Juda, excitaient la terreur et non point le rire. . .
Comme tout est compréhensible et clair, surtout pour un enfant, et, avec cela, sérieux et sévère ! Je ne puis me figurer comment l'instruction serait possible sans ce livre. — A ce qu'il semble, lorsque tu n'as appris ces
récits que dans ton enfance, et que, par la suite, tu les as en partie oubliés, — à quoi te servent-ils ? Et n'en va-t-il pas de même que s'ils n'étaient pas ?
Ainsi semble-t-il jusqu'à ce que, te mettant à enseigner, tu reconnaisses chez les autres enfants tous les éléments de ton propre développement. Il semble que tu puisses apprendre aux enfants à écrire, à lire, à compter, leur donner des notions sur l'histoire, la géographie , les phénomènes de la nature, sans Bible et avant la Bible. Et pourtant il n'en est nulle part ainsi, — partout, avant tout, l'enfant sait la Bible, des récits, des extraits de la Bible. Les premiers rapports de l'écolier avec le maître se fondent sur ce livre. Un phénomène si général n'est pas un accident. Ce phénomène, la libre familiarité de mes relations avec les élèves, au début de l'école de Yasnaïa Poliana, m'a aidé à me l'expliquer.
L'enfant, ou l'homme, qui vient a l'école (je ne fais aucune différence entre un homme de dix ans et un de trente ou soixante-dix) a pris de la vie et apporte avec soi des vues particulières sur les choses. Pour qu'un homme, n'importe son âge, étudie, il lui faut aimer l'étude. Pour aimer l'étude, il lui faut reconnaître la fausseté, l'insuffisance de ses vues sur les choses, et pressentir, par l'intuition, cet horizon nouveau que l'étude va lui découvrir. Pas un homme, pas un enfant, n'aurait la force d'étudier, s'il n'entrevoyait à ses études d'autre but que l'art d'écrire, de lire ou de compter; pas un maître ne pourrait enseigner, s'il n'avait à dévoiler un horizon plus haut que celui des élèves. Pour que l'éiève puisse s'abandonner tout entier à l'instituteur^ il faut soulever un coin de ce voile qui lui dérobe tout l'enchantement de ce monde de la pensée, de la connaissance et de la poésie, dans lequel doit l'introduire l'étude.
C'est grâce, uniquement, au charme constant de cette lumière qui brille devant lui, que l'élève se sent capable de se façonner luimême, comme nous le lui demandons.
Mais quels moyens avons-nous pour découvrir à leurs yeux le bord du rideau?... Je l'ai dit ; je pensais, comme beaucoup d'autres, que, me trouvant moi-même dans ce monde où je dois introduire les élèves, rien ne me serait plus facile; et j'enseignais à lire et à écrire, j'expliquais les phénomènes de la nature, j'exposais, comme il est dit dans les petits alphabets, que les fruits de l'étude sont doux, mais les élèves ne me croyaient pas, et ils rechignaient, J'essayai de leur lire la Bible, et je m'emparai complètement d'eux. Le bord du rideau était soulevé, et ils s'abandonnaient à moi tout entiers. Ils se mirent à aimer et le livre, et l'élude, et moi. Il ne me restait plus qu'à les guider plus loin. Après l'Ancien Testament, je leur racontai le Nou-
veau Testament; de plus en plus, ils s'attachaient à l'étude et à moi. Puis je leur dis l'histoire générale, l'histoire russe, puis l'histoire naturelle : après la Bible, ils entendaient tout, croyaient tout, voulaient aller plus loin, toujours plus loin. Et, plus loin, toujours plus loin s'ouvraient devant eux les perspectives de la pensée, de la science, de la poésie.
Peut-être était-ce un hasard? Peut-être, en commençant par une autre méthode, dans une autre école, obtient-on les mêmes résultats. Peut-être ; — mais cet accident se répète trop invariablement dans toutes les écoles, dans toutes les familles, l'explication du phénomène est trop claire à mes yeux, pour que je consente à ne voir là qu'un hasard. Pour ouvrir à l'élève un univers nouveau, et, sans science, l'amener à aimer la science, il n'y a qu'un seul livre, — la Bible. Je parle même pour ceux qui ne considèrent pas la Bible comme une révélation. Non ; du moins je ne
sache pas une œuvre qui réunisse, au même degré que la Bible, et sous une forme poétique aussi serrée, toutes les faces de la pensée humaine. Tous les phénomènes naturels sont expliqués dans ce livre, tous les rapports primitifs des hommes entre eux, famiiie, société, religion, c'est dans ce livre qu'ils apparaissent pour la première fois. La généralisation des idées, la sagesse sous une simple forme enfantine, enchante pour la première fois l'esprit de l'élève. Le lyrisme clés psaumes de David n'agit pas seulement sur l'esprit des élèves; chacun, pour la première fois, goûte dans ce livre le charme de l'épouse avec une simplicité et une force inimitables. Qui n'a pas pleuré sur l'histoire de ïossif et de sa rencontre avec ses frères, qui n'a pas pas raconté avec un cœur plein d'effroi l'histoire de Sam son enchaîné et rasé, qui, pour se venger de ses ennemis, se perd lui-même avec eux sous les décombres du palais dé-
truit ! Et des centaines d'autres impressions, qui nous ont nourris comme le lait maternel...
Ceux qui nient la puissance éducatrice de la Bible vont disant qu'elle a fini son temps : qu'ils inventent un livre pareil, des récits pareils, qui expliquent les phénomènes de la nature, de l'histoire, de l'imagination, et qui s'imposent comme la Bible, et alors nous conviendrons que la Bible a fini son temps.
Quant à la pédagogie, elle étudie les phénomènes psychologiques, elle traite des questions générales et abstraites.
Le matérialisme aura le droit de chanter victoire alors seulement que sera écrite la bible du matérialisme et que l'enfance sera élevée d'après cette bible. L'essai d'Owen n'est pas plus probant sur ce point, que la croissance d'un citronnier dans une serre chaude de Moscou n'éîablit la possibilité pour les arbres de croître sans ciel et sans soleil.
Je le répète, ma conviction, déduite peutêtre d'une expérience exclusive^ c'est que, sans la Bible dans notre société, comme sans Homère dans la société grecque, le développement de l'enfant et de l'homme est impossible. La Bible est le seul livre de lecture élémentaire et enfantine. La Bible, par la forme comme par le fond, doit servir de modèle à tous les manuels enfantins, et aux livres de lecture. Une version vulgaire de Bible serait le meilleur livre populaire. La publication d'une version pareille ferait époque dans l'histoire du peuple russe.
Pour en revenir à la méthode d'enseignement de l'histoire sainte, je trouve dans tous les abrégés en langue russe un double crime, et contre la sainteté et contre la poésie. Toutes ces transformations, qui ont pour but de faciliter l'étude de l'histoire sainte, la rendent, en fait, malaisée. On lit la Bible par plaisir, chez soi, la tête abandonnée sur le coude ; on en apprend les abrégés péniblement, mot par
mot. Non seulement ces abrégés sont en-
nuyeux et obscurs, ils oblitèrent la faculté de comprendre la poésie de la Bible. Que de fois j'ai remarqué à quel point une langue mauvaise et peu claire nuit a l'intelligence du sens intrinsèque de la Bible. Les mots obscurs prennent la même importance que les événements, ils distraient, par leur nouveauté, l'attention de l'élève, qui s'en sert comme de balises pour se guider dans le récit.
Très souvent, il ne raconte que pour employer tel mot qui lui plaît ; il n'est pas assez simple pour ne s'attacher qu'au sens. J'ai encore remarqué, et plus d'une fois, que les élèves venus d'autres écoles sentaient toujours beaucoup moins, et parfois ne sentaient pas du tout, le charme des récits bibliques, charme aboli en eux par la nécessité d'apprendre par cœur et par les procédés grossiers que cette méthode imposait au maître. Ces élèves gâtaient même leurs cadets qui, dans leurs récits, s'assimilaient les tour-
nures triviales des abrégés d'histoire sainte. Les livres nuisibles répandent jusque dans le peuple des histoires déformées, et souvent les élèves nous apportent de la maison de singulières légendes sur la création du monde, sur Adam et sur lossif. De tels élèves n'éprouvent point les mêmes impressions que les débutants, qui, en écoutant la Bible, le cœur pénétré de saisissement, boivent chaque mot, et pensent que va s'ouvrir enfin pour eux toute la sagesse du monde.
J'ai enseigné et j'enseigne l'histoire sainte uniquement d'après la Bible, et je trouve pernicieux tout autre enseignement.
Le Nouveau Testament se raconte de même d'après l'Évangile, et s'écrit ensuite dans les cahiers. Il se retient moins aisément et exige de fréquentes répétitions.
Voici des modèles de récits sur le Nouveau Testament.
Du cahier de l'élève J. M. sur la sainte Cène:
« Une fois, Jésus-Christ envoya quelquesuns de ses disciples dans Jérusalem-la-Ville, en leur disant :
« — Le premier homme que vous rencontrerez portant de l'eau, suivez-le et lui demandez : « Maître, indique-nous une salle où nous puissions préparer la Pàque. Il vous l'indiquera, et vous préparerez tout là. »
« Ils partirent, trouvèrent ce qu'il leur avait dit et préparèrent tout. Le soir, Jésus arriva îui-môme avec ses disciples. Pendant le souper, Jésus-Christ retira son vêtement et prit une serviette avec une aiguière qu'il remplit d'eau, puis, s'approchant de chacun de ses disciples, il leur lava les pieds. Quand il fut près de Pierre pour lui laver les pieds, Pierre dit :
« — Seigneur ! Tune me laveras jamais les pieds.
« Et Jésus-Christ lui dit:
« — Si je ne te lave pas les pieds, tu ne
seras jamais avec moi dans le royaume du ciel.
« Et Pierre s'effraya, et il dit :
« — Seigneur, non seulement mes pieds, mais aussi ma tête et tout le corps.
« Et Jésus lui dit :
« — A un homme propre, il suffit de laver les pieds.
« Ensuite Jésus-Christ se vêtit ; il se mit à table, prit le pain, le bénit, le rompit et le distribua à ses disciples, en disant :
ce — Prenez et mangez, ceci est Mon corps.
« Ils prirent et mangèrent.
« Puis Jésus prit une tasse avec du vin, la bénit et la tendit à ses disciples, en disant:
« — Prenez et buvez, ceci est Mon sang du Nouveau Testament.
« Ils prirent et burent.
« Ensuite Jésus-Christ dit :
« — L'un de vous Me trahira.
« Et les disciples se mirent à dire :
« — Seigneur! peut-être moi?
« Mais Jésus dit :
« — Non.
« Puis Judas dit :
« — Seigneur, sera-ce moi ?
« Et Jésus-Christ dit à demi-voix :
« — Ce sera toi.
« Ensuite Jésus-Christ dit à ses disciples :
« — Celui-là Me trahira, auquel je donnerai un morceau de pain.
« Et Jésus donna du pain à Judas. Et Satan entra alors dans l'âme de Judas, qui se troubla et sortit de la salle. »
Du cahier de l'élève T. B,
« ... Ensuite Jésus-Christ se rendit, avec ses disciples, dans le jardin de Ghephsimanski *, pour prier Dieu, et il dit à ses disciples :
« — Attendez-moi et ne dormez pas.