‹ L'école décadenteChapitre 4 sur 10 · SPLEEN MODERNE · texte numérisé non relu

SPLEEN MODERNE

Notre époque n'est point malade; elle est fatiguée, elle est écœurée surtout. Les plus nobles tentatives de philantropie ont échoué par la faute de ceux même dentelles auraient amélioré le sort. Que d'hommes, poussant l'abnégation jusqu'au mépris de la promiscuité, ont travaillé au bonheur de l'humanité et n'en ontreiiré que des conspuations î

Tout ce qu'on a fait pour élever le niveau moral et intellectuel des masses est demeuré sans résultat. Étrange la société de l'avenir ! l'aristocratie ne fera que s'affiner de jour en jour au progrès de la civilisation, tandis que les classes inférieures s'avilissant davantage, découvriront toutes les sortes d'infamies possibles et de turpitudes inconnues.

En face de ces lamentables succès, l'homme intellectuel sent un dégoût profond et le spleen incurable, inévitable, l'assaille, le broie comme la voûte d'une église

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^qui lui tomberait sur les épau'es. Oh 1 ce spleen n'est point celui des empereurs blasés de pouvoir, de femmes et d'orgies : il est plus noir, plus intense, plus irrémédiable, puisqu'il porte à maudire Texistence, appeler la Mort et souhaiter le Néant.

Il ne faudraii point inférer de ce qui précède que rhomme moderne est triste, pessimiste dans racception du mot. Au contraire ii est gai, ou s'il ne l'est pas réellement, il sait abdiquer ses souveraines tristesses en face de ce monde par trop superficiel. Vaincu parla fatalité, il sait que sa blessure est mortelle; mais, plus fort dans sa défaite, que le vainqueur qui l'a brisé, il refoule son mal au fond de l'âme et le cache sous des apparences de gaieté, défi sublime qu'il jette à lades.inée pour montrer qu'elle peut l'anéantir mais qu'elle est impuissante à faire déchoir son indomptable et téméraire orgueil !

C'est dans l'isolement et même dans les foules, lorsque le penseur faisant abstraction des êtres matériels qui se meuvent autour de lui, s'abime dans la solitude de son ôsprit en une contemplation synthétique du monde, que ce spleen immense, si terrible, l'envahit et le force à manifesier des aspirations vers le Néant, hUT iliantes pour lui, déshonorantes pour la divinité. Oh! alors, il souffre intensément de cette maladie atroce dont les effets sont d'autant plus terribles que les causes en sont complètement inconnues, ou peut-être même n'existent pas.

Devant cette preuve de son impuissance, voyant spn intelligence fatalement broyée sous l'engrenage d'une .

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d*une destinéestupide.il prendla vie en dégoût, et l'écœurement qu'il re-sent d'exister à Tétat d'automate mû par une puissance aveugle se traduit dans ses écrits et donne à la littérature décadente cette forme grave ou gaie, selon qu'il exhale l'amertume de ses plaintes ou l'ironie amère de son intolérable désespoir.

LE DEGADISME

La littérature décadente synthétise l'esprit de notre époque, c'esl-à-dire celui de l'élite intellectuelle de la société moderne. On ne saurait faire entrer en ligne de compte quand il s'agit d'Art, la multitude, qui ne pense pas et qui ne peut être comptée que numériquement. Lé haut public intellectuel, le seul qui compte et dont les suffrages sont une consécration, celui-là en a bien assez de toules ces émotions factices, de ces excitations grossières, de ces conventions banales d'un monde imaginaire que les dernières littératures mettaient en œuvre pour la stimulation des sens.

Il est las de tout le fatras romantique et naturaliste qui fascine quelquefois l'imagination mais qui est impuissant à faire cesser l'engourdissement du cœur.

Ce qu'il veut, c'est la vie; il est assoiffé de cette vie intense telle que le progrès l'a faite, il a besoin de s'en soûler ; il voudrait condenser en une seule, la sienne, nombre d'existences d'hommes, en extraire le suc, en

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faire vibrer en lui lous les frémissements. Par une contradiction bizarre, mais qu'explique pourtant Tefifet du dés" ] espoir, le besoin de vivre est la caractéristique de cette ; époque où on semble avoir acquis la sombre et épouvantable certitude du Néant.

La littérature décadente se propose de refléter Timage de ce monde spleenétique. Elle ne prend que ce qui intéresse directement la vie. Pas de descriptions : on suppose tout connu. Rien que une synthèse rapide donnant l'impression des objets. Ne pas dépeindre, faire sentir; donner au cœur la sensation des choses, soit par des constructions neuves, soit par des symboles évoquant ridée avec plus d'intensité par la comparaison. Synthétiser la matière, mais analyser le cœur.

Tel est ce programme si simple et bien en harmonie avec la vie moderne. Aujourd'hui qiie l'homme a tout vu,, qu'il sait tout, qu'il a éprouvé toutes les émotions, il a un besoin effréné de sensations nouvelles. Maintenant qu'il aexaminé les parties, il lui faut considérer des ensembles.

Avec la marche vertigineuse des choses, il a besoin de jouir beaucoup en peu de temps. Il ne peut plus lire les longs romans d'aventures avec dos descriptions qui ne finissent pas.

Que lui importent les héros invraisemblables ? il est un homme. Que lui font les descriptions ? il a dans la poitrine un cœur inerte qui a besoin de vibrer. Ce qu'il veut, c'e»st ce frissonnement de la vie dont le contact éjectrise la Bienne.

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Les écrivains pénétrés de l'esprit de cette fin de siècle doivent être brefs et narrer les luttes intimes du Cœur, la seule chose qui interesse Thomme, qu'il ne connaisse pas, qu'il ne connaîtra janaais, parce que le cœur humain est aussi vaste que l'Infini.

C'est triste à dire, mais l'humanité ne saurait être ramenée à quelques types généraux mus par les mêmes règles, obéissant aux mêmes influences. Do même que tous les hommes se ressemblent par la forme, mais diffèrent par les traits, de même pour dépeindre tous les cœurâ, il faudrait autant de monographies qu'il y a d'ind'individus.

L'Étei-nité, le Cœur et l'Infini sont trois choses qu'il ne sera jamais donné à l'homme d'approfondir complètement, trois mystères qui défieront éternellement la Science et qui sont la preuve irréfragable de l'impuissance humaine.

C'est pleins de ces idées que Maurice du Plessys et moi, nous avons résolu de fonder une publication qui rallierait les écrivains où se manifestaient des tendances pour la nouvelle forme littéraire.

Il y avait peu de temps que je connaissais M. du Plessys, par rintermédiaire de M. Lucien Leroy, notre ami commun, qui nous présenta l'un à l'autre un jour de fête à Saint- Denys.

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Nous fumes vite en pleine conmunion d^idées. Nous rassemblâmes chez moi quelques-uns de nos amis, et la création d'un journstl fut décidée.

C e n' était pas tout.

Une longue discussion s'ensuivit pour lui donner un titre. Gha cun apportait le sien. Pour donner satisfaction à tous les fondateurs, je vis le moment où Pon serait obligé de le faire paraître successivement sous le titre préféré de chacun, si ce mode de publication ne nous eût paru devoir être nuisible à la vente.

Enfin tout le monde se résigna et il fut convenu que le journal s'appellerait le Décadent,

Ce titre, qui est un véritable contresens, nous était imposé. Voici pourquoi nous Pavons pris.

Depuis quelques temps les chroniqueurs parisiens et particulièrement M. Ghampsaur, désignaient ironiquement les écrivains de la nouvelle école du sobriquet de décadents.

Pour éviter les mauvais propos que ce mot peu privilégié pouvait faire naître à notre égard, nous avons préféré, pour en finir, le prendre pour drapeau.

Ghacun de nous fut enchanté de cette façon de tourner les obstacles, et Pon ne songea plus qu'à se mettre à Pœuvre.

L'entreprise ne manquait pas de charmes, mais elle était hérissée de difficultés nouvelles et non prévues. Ni le courage, ni Pinitiative ne nous manquaient ; il n'y a que l'argent qui nous ait fait défaut.

Au premier appel de nos amis, la copif du premier au-

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méro fut vito trouvée. C'est alors que nous avons acquis la certitude qu'il ne suffit pas d'avoir des collaborateurs pour faire paraître un journal^ même littéraire, il faut aussi, et surtout, un imprimeur.

Eh bien î il ne s'est pas trouvé dans tout Paris un homme assez passionné pour l'art pour entreprendre à ses frais la publication du Décadent !

Pourtant c'était une idée que nous que nous portions en nous, et cette idée nous avons failli la voir périr dans son germe, par l'impossibilité où nous étions d'aucun sacrifice pécuniaire.

Nous ne pouvions pas nous résigner à l'abandon de projets dont nous considérions déjà la réalisation comme une sorte.de devoir sacré, et nous passions la majeure partie du temps à échafauder des combinaisons qui s'effondraient bien vite faute d'argent pour les étayer. Les jours, les semaines, puis les mois coulaient et rien, touio'drs rien, jamais rien. Ah ! si la fortune venait quand on dort... mais la fortune est une prostituée cjui ne se donne qu'à des hommes plus dépravés qu'elle même !

Nous avons connu les âpres dégoûts, les désespoirs sans issue des âmes ardentes qui mangeraient l'univers et qui sont condamnées fatalement à l'inertie par les défaillances du corps. Heureusement, pour nous arracher à ce pessimisme glacial, nous avions soin de puriû r notre esprit dans l'eau lustrale des bocks ou des verres d'absinthe, douce consolation qui nous dédommageait amplement de l'appréhension d'un déluge futur.

Enfin aucune providence ne nous venant en aide, j'achetai quelcjues kilos de caractères, des casses et une presse à bras. Je hissai le tout dans ma chambre de la ruo Lamar-

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tine, air sixième étage, morceau par morceau, à Pinsu du concierge qui n*eut pas souffert dans la maison rétablissement d'une imprimerie clandestine. Chacun s'y prêta un peu et tout fut fait la nuit.

Mais^ le lendemain, j'étais Fobjet d'une surveillance active de la part de tous les locataires. On m'avait vu porter des choses que je dissimulais. Tout le monde me regardait avec un visage sinistre : on a dû croire que je faisais un commerce interlope, peu rassurant i^our la sécurité de la maison.

La nuit suivante je me mis à monter la presse, mais le bruit empêchait ma voisine de s'endormir. Exaspérée de ne pouvoir fermer l'œil, la bonne femme vînt frapper à ma porte. Elle était furieuse. Je parvins néanmoins à l'amadouer et à lui faire promettre de ne pas se plaindre moyennant un cent de cartes de visite.

Ce n'était pas tout ; la voisine de dessous — heureusement je n'en avais pas au-dessus ~ vint à son tour, lasse d'avoir crié et d'avoir cogné au plafond avec un manche à balai pour me faire taire ; elle m'apostropha de la plus vio~ lente façon. A la Vue de mon matériel, elle faillit tomber en syncope :

~ C'est donc un atelier de forgeron 1 dit-elle ; mais vous allez faire effondrer le plancher snr moi î

Elle fut prise d'une véritable panique, et regardait un à un mes collaborateurs qu'elle prenait pour des ouvriers.

Elle ne voulait plus retourner se coucher, dans la crainte que la machine ne lui tombât sur le nez. J'étais fort embarrassé de la voir s'obstiner à demeurer, et Pradet déployait inutilement toutes les ressources de sa dialectique pour lui prouver qu'elle pouvait dormir tranquille.

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Nous ne parvînmes à la renvoyer qu'en déplaçant la machine, qui se trouvait juste au-dessus de son lit, et on lai promettant de ne pas bouger le reste de la nuit.

Je fus obligé, pour assourdir le bruit, de faire un tapis de tout le linge et les vieux habits que j'avais. Je faisais la composition dans la partie avancée de la nuit, lo matin la mise en pages et dans la soirée, l'impression.

Je parvins à calmer toutes les inquiétudes, et au bout de quelques jours le roulis du Décadent était passé dans les coutumes de la maison.

Nos premiers numéros ne sont pas venus sans effort. Peu expert en l'art de la typographie, j'ig.iorais qu'il fallût mouiller la composition pour la mise en pages, et nous avions continuellement des paquets en pâte.

Ce qui nous a toujours gênés, c'est l'insuffisance de caractères. Souvent une sorte de lettres manquait. Une fois la casse des a était presque vide et Paul Pradet avait encore à composer un article de plus de soixante lignes. Pour cela il était obligé de chercher des synonymes à presque tous les mots où il y avait des a.

Ge qui était surtout intolérable, c'était la chaleur de l'été. Les toitures de zinc réverbéraient les rayons du soleil sur notre lucarne et faisaient de notre chambre une petite étuve où, pour résister, il fallait faire grande consommation de boisson et travailler presque à l'état de nudité complète.

Malgré ces inconvénients, le Décadent progressa rapidement. En moins de quinze jours, il fut connu du Tout- Paris intellectuel. Notre tirage devint vite insuffisant et il fallut avoir recours à une grande imprimerie.

Toute la presse, française et étrangère^ s'occupa de ce journal, et la chronique parisienne y vit l'occasion d'une

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excellente aubaine. Quelques naïfs croyant découvrir en nous des indices de famisme, se mirent à le clamer bien haut, mais ils ne tardèrent pas à se taire, craignant de n'avoir pas pour eux l'honneur même de leur découverte.

La marche littéraire du Décadent n'a guère varié, quoique nous ayons accepté comme collaborateurs des hommes qui ne représentaient nullement l'idée décadente. Nous avons été larges ; nous avons convié tout le monde. C'était un tort sans doute, puisque beaucoup sont tombés dans un excès tout à fait opposé à notre but. C'est ainsi qu'on en a vu s'imaginer de bonne foi être décadents en défigurant les mots ou en bouleversant la construction des phrases.

Le bon sens public a fait justice, il est vrai, de ces indélicats innovateurs, mais il n'en est pas moins rejailli sur nous un blâme général p^ar leur avoir donné la raison d'être.

Le Décadent a été uq organe ouvert à toutes les intelligences. Chacun a été libre d'y développer ses théories, quelque contradictoires qu'elles fussent avec les nôtres. Nous n* avons exclu personne. Notre journal a représenté l'école en général : symbolistes, verlainiens, mallarmistes^ quintessenls, etc. ■

On s'étonnera peut-être de voir tant de groupes différents dans l'école décadente, mais il n'en pouvait être autrement, à une époque où tout est nuances et où les nuances ellesmêmes ont jusqu'à des sous-nuances imperceptibles.

Sans la création du Décadent, il est certain que la plupart de ces groupes n'eussent jamais existé ; il leur a fallu la protection de cette feuille puissante pour s'épanouira l'aise.

Le premier qui s'est manifesté, celui qui semblait le plus sérieux par les hommes qui le composaient : Gustave Kahn, Jean Moréas, Paul Adam, Edouard Dujardin, Gaston Du-

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breuilh, a créé un organe intéressant : le Symboliste^ dont il n*est paru que trois ou quatre numéros.

Ce journal représentait une fraction des Décadents indépendants, c'est-à-dire qui, pour ne se rattacher ni à Verlaine ni à Mallarmé n'en ont pas moins leur caractère éminemment personnel. La Vogue^ revue fondée par M. Léo d'Orfer et dirigée par M. Gustave Kahn était encore un de leurs principaux organes.

M. René Ghil a voulu aussi créer une feuille indépendante exclusivement réservée aux Symbolistes et qu'il dénomma improprement : la Décadence, Il n'en est d'ailleurs paru que quelques numéros.

Toutes ces publications prospéraient au point de vue de la réclame, mais le jour où le Décadent fut suspendu, pour des raisons que je donnerai plus tard, toutes sont disparues en même temps et n'ont guère laissé de souvenir durable que dans la mémoire de leurs commanditaires.

C'est la propriété de toutes les fartes semences de faire naître à côté du rejeton principal des tiges plus faibles qui Yivent de la vie de celui-ci et qui meurent avec lui. l^e Décadent a eu cet honneur et uous n'avons jamais songé à nous en faire vanité.

Tandis que naissaient et s'étiolaient dans l'ombre ces feuilles éphémères, par le bruit fait autour de nous, nous avons donné l'illusion d'un tirage de {îin^uan^e mille exemplaires, chiffre inusité jusqu'à ce jour dans les fastes du journalisme littéraire. Aucun journal de ce genre n'a été plus répandu, qui ait été publié aussi bien en France que dans le reste du monde.

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