LA CORRECTION DU PROFESSEUR
L ’ A T E LIER D ’ A RCHITEC T ü R E .
La seconde partie du concours d’admission consiste :
1° En exercices de calcul faits en loge;
2° En un examen d’arithmétique, d’algèbre et de géométrie ;
3° En un examen de géométrie descriptive;
4° En une épreuve d’histoire.
Tout candidat qui renonce à une seule des épreuves est considéré comme se retirant du concours.
Une fois admis, l’architecte est élève de seconde classe; il doit alors prendre part à plusieurs concours :
1° Concours d’architecture;
2° Concours sur les matières de l’enseignement scientifique ;
3° Exercices de dessin ornemental ;
4° Exercices de dessin de figure et de modelage d’ornement.
S’il obtient des médailles ou des mentions à ces différents concours, il passe en première classe.
Le résultat de ces examens ne varie guère; sur cent cinquante candidats, cent sont admissibles, cinquante, reçus; les admissibles ont le droit d’aller à l’atelier, et de ne passerai! concours suivant que les mathématiques et l’histoire.
Le nouveau des architectes diffère sensiblement du nouveau des peintres.
Il est souvent plus âgé, toujours plus correctement vêtu. Plus âgé, parce que l’architecte, ayant des examens sérieux à passer pour les mathématiques, la physique, l’histoire, etc., a généralement terminé ses études avant d’entrer à l’École. D’une mise plus soignée, parce qu’il est presque toujours
d’une famille au moins aisée. Il viendra rarement à l’idée d’un fils de sabotier, né dans une bourgade, de se faire architecte, tandis qu’à chaque instant débarquent à l’École des peintres ou des sculpteurs que le démon de la couleur ou de la forme a tentés au fond d’une chaumière, enfouie dans un vallon perdu.
Au point de vue de l’élégance et de l’instruction , c’est donc l’architecte qui tient la corde; le peintre arrive second; le sculpteur et le graveur ferment la marche.
Le nouveau se présente avec une lettre du patron.
On l’accueille avec des cris de joie.
— Le massier? demande-t-il.
- Là-bas ! s’empresse-t-on de lui répondre : ce petit blond qui tourne son encre de Chine.
— Je vous remercie.
— J1 n’y a pas de quoi.
Le nouveau se dirige vers le petit blond; celui-ci l’avertit charitablement qu’il n’est pas le massier, et qu’il faut s’adresser au grand brun qui colle ses bandes, là, sous la fenêtre.
Le nouveau s’adresse au grand brun, qui le renvoie à un gros roux, lequel le renvoie au Marseillais qui cause à l’autre coin.
On te trompe, té! Mon cer... veux-tu que ze te l’indique, moi, le massier?...
Ainsi ballotté de Caïphe à Pilate, le nouveau fait le tour de l’atelier, reçu poliment par celui que le jeu amuse, rembarré par celui (pii se voit dérangé au milieu d’une teinte dégradée.
Le diable t’emporte avec ton massier!
L’ATELIER D’ARCHITECTURE
Enfin on l’adresse au massier véritable, lequel, pour la circonstance, se trouve toujours étranger ou sourd ; ce qui donne lieu à des dialogues comme celui-ci :
— C’est bien vous le massier?
— Pas mal, et vous?
— Merci. Vous êtes le massier, n’est-ce pas?
— Non; pas Bordelais, Breton.
— On m’a dit de m’adresser à vous...
— Alors nous sommes compatriotes?
— S’il vous plaît?...
Le nouveau n’y comprend plus rien, et reste bouche bée.
— Eh bien? demande le massier impassible. Qu'est-ce que vous avez à me regarder avec des yeux de carpe frite?
— Moi!...
— Vous n’entendez pas ce que je vous dis? Ah! ça, vous êtes donc sourd?
— Moi?...
Le nouveau croirait plutôt que c’est le contraire.
Et, en effet, on l’avertit tout bas de l’infirmité du massier.
— Il est sourd comme un pot !
— Il fallait donc le dire !
Et le nouveau élève la voix, et crie, de manière à rendre le massier sourd pour de bon.
— C’est vous qui êtes le massier? hurle-t-il.
— S'il vous plaît?
Et il recommence, de plus en plus fort, jusqu’à ce que le massier, se fâchant :
— Qu’est-ce que vous avez à brailler? à la fin! Je ne suis pas sourd !...
Et l’atelier de rire sous cape, à peu près comme dut rire
Brusquet, le fou d’Henri II, quand il persuada à sa femme que le vieux maréchal de Strozzi était dur d’oreille, et au maréchal de Strozzi que sa femme eût à peine entendu Stentor éternuer.
Le massier a fini par comprendre de quoi il retourne; il demande au nouveau son nom et son adresse, ses titres et qualités; puis, tout à coup, 11e veut plus rien écouter, le voilà redevenu sourd ! Il 11’entendra plus un mot avant que le nouveau ait payé le montant de l’entrée et la cotisation du premier mois.
Le nouveau tire ses soixante-cinq francs; le massier alors lui donne un reçu, l’inscrit sur le registre des élèves.
Et la réception commence.
Tout d’abord on nomme une commission chargée d’examiner le nouveau.
Les questions sont presque toujours de ce calibre :
Géométrie descriptive. — Étant donné un point par ses deux projections, trouver la distance de ce point à l’autre.
Géographie. — Quel est le chemin de fer parallèle à celui du Caucase?
Histoire. — Dites le nom de l’arrière- petit-fils de Charlemagne, par les femmes. — Quelle est la plus belle conquête de Louis XIV, après Mlle de la Vallière?... etc., etc...
Puis, le médecin arrive, très digne dans sa redingote sévèremcnt boutonnée; il interroge le nouveau, le palpe, l’ausculte, et le fait se déshabiller.
— Thorax étroit... Sifflements dans le poumon... Adhérences à l’omoplate... Points pleurétiques caractérisés... Mucosités dans le diaphragme... Pléthore du système veineux...
L’ATELIER D’ARCHITECTURE
Afïlux de sang autour du foie... Prédisposition marquée aux varices brachiales...
Et il conclut, avec une grimace :
— Constitution déplorable.
Quelquefois même, passant du diagnostic au traitement, il fait mine d’appliquer au patient des sangsues, figurées par des épluchures de radis noir nageant dans un verre d’eau.
En fin de compte, il le déclare, en hochant la tète, défectueux sous tous les rapports; ce qui ne l’empêche pas de conclure que ce jeune valétudinaire pourra parfaitement devenir un grand architecte...
— Eh bien! tu entends? C’est une consolation! Qu’importe de mourir jeune, comme Achille, quand on meurt glorieux!...
— D’ailleurs Voltaire aussi, à ton âge, fut condamné parles médecins... et il est mort à quatre-vingts ans.
— Silence, là-bas!...
Un camarade, entrant en hâte, vient annoncer l’arrivée de l’inspecteur de l’École.
— L’inspecteur! Vite! rhabille-toi!
Le malheureux, affolé par les cris, cherche partout, et sans succès, ses vêtements qu’on lui a cachés.
— Eh bien? Y es-tu?
— Mais... je ne trouve pas mes habits!...
— Comment! Tu ne les trouves pas? Ils étaient là sur le tabouret!
— L’inspecteur! Pincé!
En effet, l’inspecteur, — autre camarade de l’atelier voisin, — arrive, solennel!
On pousse le nouveau dans un coin, derrière un tas de châssis... Il était temps !
Il est là, blotti de biais, n’osant remuer ni souffler; un châssis lui meurtrit l’épaule, un autre lui écrase l’orteil; il a le pied droit tout engourdi... Mais quoi! essayer de se dégager, tout doucement, c’est risquer de provoquer la chute de ce rempart qui le dissimule. Il doit se trouver bien heureux d’être là, même si mal à l’aise!...
— Ah ! mon Dieu !
Voilà que l’inspecteur demande le nouveau! Il tient absolument à le voir. M. le directeur veut lui parler.
Très gentiment, les camarades viennent à son secours :
Le nouveau? Mais, monsieur l’inspecteur, personne ne l’a vu! personne! Aucun nouveau ne s’est présenté aujourd’hui.
Par malheur, l’inspecteur, qui ne semble pas commode, n’est pas homme à s’en laisser conter. La colère le prend :
— Quelle est cette mauvaise plaisanterie, Messieurs? Je vous avertis qu’elle a assez duré. Et je vous prie d’y mettre fin... et de me répondre sérieusement, et tout de suite. Où est le nouveau?...
- Monsieur l’inspecteur...
11 est là ! derrière ces châssis que je vois remuer...
Non, Monsieur, répond hardiment le massier. Il n’y a là personne... Et la preuve...
Ce disant, il se met à remuer rudement les châssis, au plus grand désespoir du nouveau, dont chaque mouvement meurtrit l’échine. — Cette preuve n’a pas convaincu l'inspecteur, plus incrédule que saint Thomas.
- Ceci ne veut rien dire! soutient-il.
Hurar
l'architecte est l’élève le mieux mis de l’école.
L’ATELIER D’ARCHITECTURE
■ — Soit, Monsieur, répond le massier : mais il est un autre moyen de vous prouver qu’il n’y a là personne...
Le nouveau tend le dos...
Et un cri d’effroi lui échappe!...
— Miséricorde !
Qu’est-ce qui vient de lui dégringoler sur la tête et dans le cou? Quelle est cette avalanche qui l’aveugle et l’englue?...
Ahuri, il repousse des pieds et des mains, à tâtons les châssis qui le cachent... Patatras! Tout s’écroule...
Et le nouveau apparaît, nu comme un ver, les cheveux souillés, tel enfin qu’un homme qu’on vient de coiffer d’une terrine de colle de pâte.
L’inspecteur, devenu tout à fait furieux, semonce d’importance les coupables et la victime, se déclare indigné, et sort en affirmant qu’il va immédiatement raconter au directeur ce qui se passe, et demander qu’on ferme l’atelier.
On rend au nouveau ses habits enfin retrouvés.
— Eh bien! lui dit-on de toute part, tu vois ce qui arrive, par ta faute! — Vrai! ça n’est pas gentil ce que tu fais là!... Comment! Tu es là depuis une heure à peine, et voilà qu’on ferme l’atelier à cause de toi!... Si tu crois que c’est amusant pour nous!...
— Je comprends bien mes torts, Messieurs... Mais que faire ?...
— Il n’y a qu’un moyen , déclare le massier, de moins en moins sourd.
— Et lequel ?
— Cours au secrétariat, et va faire tes excuses à M. l’inspecteur. Il s’en contentera peut-être...
— J’y vais.
Il y va, bien inquiet, et se demandant ce qu’il dira quand il sera là-haut, et comment tout ça va finir...
La plupart du temps, c’est au secrétaire qu’il s’adresse.
Le secrétaire, habitué à ce genre de visites, pressent une farce, avant même que le visiteur lui ait raconté son aventure; et il explique en souriant au nouveau, qui se rassérène, qu'il a été victime d’une mauvaise plaisanterie, et que l’inspecteur si gravement offensé n’était qu’un inspecteur d’occasion.
— Félicitez-vous, conclut le secrétaire, d’en être quitte à si bon marché. On vous a épargné le supplice de l’échelle, qui ne laissait pas d’être désagréable, et qui consistait en ceci : le massier donnait l’ordre au nouveau de monter lui chercher un châssis sur la grande galerie que vous avez vue; une fois le nouveau là-haut, on retirait l’échelle; on accumulait sur le plancher un tas de tabourets, les pieds en l’air, et on criait : — « Eli bien! saute! » L’autre regardait cette forêt de pieds et de barreaux menaçants ou enchevêtrés, qui ne lui disaient rien qui vaille; il se grattait l’oreille, d’autant plus perplexe que des voix s’élevaient : « Ne faites donc pas de ces plaisanteries! Que c’est bête! L’an dernier, il y en a un qui s’est cassé la jambe. » Ceci n’était pas pour l’enhardir ; avec la meilleure envie de se montrer brave, le saut n’avait rien d’engageant... Le plus souvent, le néophyte trouvait plus simple de s’asseoir, et d’attendre qu’un camarade complaisant ait replacé l’échelle. Ce qui ne tardait guère, si le néophyte avait le bon goût de ne pas se fâcher...
Et maintenant, allez! mon ami, et ne vous fâchez pas!
Le nouveau n’y pense guère. Il s’estime trop heureux de
L’ATELIER D’ARCHITECTURE
ne pas s’être brouillé dès son entrée avec les autorités. Tout à fait consolé, il s’en retourne à l’atelier, où les camarades l’attendent, impatients d’aller boire à sa santé et à celle de l’architecture.
— Allons !
Il est bien entendu que c’est lui qui paiera.
— De grand cœur!
On se forme en monôme et l’on se rend chez « Philippe ».
Philippe, c’est n’importe quel marchand de vins.
— A la santé du nouveau !
— A la santé de l’architecture!
Les toasts se succèdent, et les verres de madère , et les rires ponctuent les chansons.
Mais tout à coup le massier, redevenu grave , élève la voix.
— Et maintenant, commence-t-il en s’adressant au nouveau, il s’agit de te lier à nous par un serment solennel!
— Quel serment?
— Suis-nous, nous allons te le dire!
Tout l’atelier sort de chez Philippe, descend la rue Bonaparte, suit le quai Malaquais en remontant le cours de la Seine, salue la statue de Voltaire, puis la statue de la République, et s’arrête devant les marches de l’Institut.
Arrivé là, le massier prend le nouveau par la main; il le conduit au pied d’un des lions de granit qui font là si piteuse figure et dont la queue, terminée par une houppe, s’allonge de si singulière façon le long du piédestal.
— A genoux! ordonne le massier.
Le nouveau obéit. Les architectes chantent en chœur un refrain irrévérencieux déjà ancien, et dont l’auteur est demeuré inconnu.
Les académiciens,
Les académiciens N’y connaissent rien...
Puis le massier reprend la parole , et , s’adressant au nouveau :
— Répète le serment que je vais te dire.
11 étend la main , le nouveau l’imite, et il prononce lentement cette formule, que le nouveau répète à mesure :
— Quels que puissent être ma gloire et mon talent, quelles que puissent être les sollicitations de mes amis et des corps constitués, je jure devant l’atelier des architectes, qui tous avant moi ont fait le même serment, je jure de ne jamais mettre les pieds, sous aucun prétexte, dans cette maison fermée d’une grille et coiffée d’un dôme.
Après quoi le nouveau se lève. Le chœur recommence ; il y mêle sa voix. La cérémonie est terminée, et l’atelier va se remettre au travail, ou simplement déjeuner.
l’atelier de sculpture.
Les sculpteurs sont bien moins nombreux que les peintres au concours d’admission : cinquante à soixante concurrents, tout au plus. On en reçoit vingt-sept.
Le concours comprend :
1° Un dessin d’anatomie (ostéologie) , exécuté en loge en deux heures;
L’ATELIER DE SCULPTURE
2° Un examen sur les notions générales cle l’histoire, écrit ou oral, au choix du candidat;
(Ces épreuves sont éliminatoires.)
3° Une figure modelée en bas-relief d’après nature à l’une des sessions, d’après l’antique à l’autre session, et exécutée en douze heures;
4° Un fragment de figure, dessinée d’après l’antique et exécutée en neuf heures ;
5° Une étude élémentaire d’architecture exécutée en loge en six heures.
Les trois ateliers de sculpture sont situés à droite de la salle Melpomène, deux au même niveau, un encontre-bas. Ce dernier prend jour sur le quai Malaquais.
Les professeurs actuels sont MM. Cavelier, F aiguière et Thomas.
M. Cavelier a succédé à M. Guillaume, nommé directeur de l’École en 18(36. M. Thomas a succédé à Dumont, mort en 1880, et M. F aiguière à Jouffroy, mort en 1882.
Les charges faites au nouveau sont à peu près les mêmes chez les sculpteurs que chez les peintres. On le tourmente plutôt moins. En revanche, ses dépenses d’entrée sont beaucoup plus considérables.
Outre les cinquante francs versés à la masse et les vingt francs de bienvenue, il lui faut, pour travailler : une selle de vingt-cinq francs. — Une selle est une sorte de trépied en bois haut de lm,30 environ, sur lequel s’emmanche un plateau tournant , qui fait l’office de table et sert à supporter les fonds et les armatures;
— Trois fonds, qui coûtent à peu près dix francs, un grand pour les études d’atelier, un plus petit pour les concours,
et un fond d’esquisse. — Les fonds se composent de deux planches clouées perpendiculairement; celle qui sert de base est la plus petite, l’autre constitue le fonds.
Le fond d’esquisse est une caisse rectangulaire de cinq à six centimètres de profondeur; c’est dans cette caisse que se modèleront les esquisses en bas-relief.
Les ouvrages des sculpteurs sont de trois sortes :
Le bas-relief;
Le haut relief;
Le plein relief, ou ronde bosse.
Bas-relief, quand les figures ne se détachent du fond que par une faible saillie;
Haut relief, quand la saillie est plus prononcée, et que les figures semblent, pour ainsi dire, adossées au fond ;
Plein relief, ou ronde bosse, quand les figures sont isolées et qu’on en peut faire le tour.
En outre des fonds, il faut au nouveau une armature. — On appelle ainsi une forte planche dans laquelle est fixée une barre de fer, dont l’extrémité, recourbée comme un crochet, sert à soutenir le fond où s’appuie la figure en ronde bosse.
Si, dans un mouvement, une jambe ou un bras se trouvent trop écartés du corps, on complète cette armature par de petites tiges de bois fixées avec du fil de fer, auxquelles on donne la longueur et la direction voulues ; cet ensemble forme une sorte de squelette fixe, qui soutient la terre glaise et l’empêche de céder sous son propre poids.
Cette armature coûte dix francs.
Soit donc une somme de cent vingt ou cent trente francs que le sculpteur, — familièrement appelé boueux, — verse eu entrant à l’Ecole.
l’atelier de sculpture.
L’ATELIER DE SCULPTURE
Non seulement son entrée lui coûte beaucoup plus cher, mais son service est beaucoup plus dur.
Le nouveau des peintres n’a guère, en fait de corvées, que les courses pour les anciens.
Le nouveau des sculpteurs doit balayer l’atelier deux fois par semaine. Et la besogne n’est pas mince; il faut racler ferme pour enlever la terre glaise aplatie par les pieds; si elle est encore humide, une boue grasse éclabousse le nouveau; si elle est déjà sèche, une épaisse poussière grise l’aveugle...
Et tant de fonds en désordre ! Et tant de selles à ranger !...
Enfin l'atelier est propre! Le nouveau n’a plus qu’à entretenir la provision de terre amassée dans le grand baquet; il la pétrit, s’efforce de lui donner le degré d’humiclité qui la fait malléable à point... Et gare à lui, tout à l’heure, si les anciens trouvent qu’il y a mis trop ou pas assez d’eau!... Quelle avanie!...
L’atelier, dans sa disposition générale, rappelle l’atelier des peintres.
En face de la haute fenêtre, la table à modèle, et, devant, les selles rangées en demi-cercle, comme chez les peintres les chevalets; dans un coin, un antique; sur les planches, des figures de concours moulées en plâtre, des esquisses en terre cuite, qui viennent tacher d’une note rouge les grands murs gris et froids, tout suintants d’humidité; puis, sous la fenêtre, un amoncellement de pièces de bois et de ferrailles, pareilles
à des instruments de torture, vieux fonds brisés, armatures hors de service, qui font là une de ces étranges broussailles comme on en voit dans les chantiers où s’entassent les matériaux de démolition. Dans l’autre angle, le baquet rempli d’argile, un seau d’eau, des torchons, et une longue seringue qui sert à mouiller les figures.
Enfin, juste en face de la grande baie, au-dessus de la table à modèle, à la place d’honneur, voilé de crêpe et fleuri d’immortelles, le buste du patron, — de l’autre, celui qui est mort il y a quelques années.
En été, par les grandes chaleurs, quand de nombreuses figures inachevées élèvent des bras arrondis terminés par de maigres baguettes, la haute salle s’emplit d’une buée épaisse, d’une vapeur d’eau qui s’échappe de la glaise mouillée; cela sent bon, la terre, odeur enivrante pour le sculpteur, comme l’odeur de la peinture pour le peintre, comme l’odeur de la poudre pour le soldat.
Le massier des sculpteurs, élu comme celui des peintres, remplit les mêmes fonctions; il a la gérance de la masse et la direction des nouveaux.
La terre est achetée aux frais de la masse ; quand la masse est épuisée, on se cotise; chaque élève donne cinq sous par semaine... Manquer de terre? on manquerait plutôt de pain !
Ce sont les élèves qui choisissent et qui posent les modèles.
Le lundi matin, on fait l’appel; les prix d’atelier, les médaillés et les premiers reçus au concours d’admission se placent d’abord ; ceux qui n’ont encore mérité aucune distinction s’installent derrière eux; les nouveaux occupent le dernier rang.
L’ATELIER DE SCULPTURE
Pendant le repos de dix minutes qui a lieu toutes les heures, comme chez les peintres, on choisit les modèles qui viennent se présenter, on va rendre visite aux camarades de l’atelier voisin et l’on fait de la gymnastique. Pendant les séances, même tapage, mêmes chants, mêmes plaisanteries, ou à peu près : la dernière heure venue, chacun asperge sa figure avec la seringue, et l’enveloppe de torchons mouillés, afin de pouvoir retrouver le lendemain la terre glaise encore humide.
Le mercredi et le samedi, les patrons viennent corriger.
Le bas-relief et le haut relief s’exécutent couramment; la grosse affaire, c’est la figure de ronde bosse, qu’on établit plus grande que les autres, qu’on n’adosse pas à un fond, et qu’on travaille sous toutes ses faces.
La pose est choisie par le professeur.
Les élèves ont six ou huit semaines pour exécuter leur figure.
On n’en fait que deux par an , une au mois de janvier, l’autre au mois de juin. Et les trois ateliers sont pleins alors de grands spectres, voilés de chiffons mouillés...
Aux derniers jours de juillet, a lieu l’exposition de fin d’année.
Outre leurs figures de ronde bosse, les élèves envoient ce qu’ils croient avoir le mieux réussi.
Le jury décerne les récompenses : trois prix et plusieurs mentions.
Le premier prix est de cent vingt-cinq francs; le second, de soixante-quinze; le troisième, de cinquante.
Les trois élèves qui les ont mérités ont le droit de faire mouler aux frais de l’École leurs figures récompensées.
Les lauréats « payent la goutte ». L’atelier tout entier trinque avec eux, chacun se promettant tout bas de remporter le prix l’année prochaine.
l’atelier de gravure en taille-douce.
11 existe à l’École deux ateliers de gravure : l’un où l’on apprend la gravure en taille-douce, et dont M. Henriquel Dupont est le professeur; l’autre où M. Ponscarme enseigne la gravure en médailles.
Pour en faire partie, il faut être reçu au concours d’admission des peintres ou à celui des sculpteurs, selon qu’on se destine à la taille-douce ou aux médailles.
Une quinzaine d’élèves, au plus, fréquentent ces ateliers perchés tout là-haut, sous les toits, là où les moineaux accrochent leurs nids.
L’ami qui veut aller leur rendre visite doit traverser, d’abord, le portique de la cour du Mûrier, puis suivre tout un dédale de corridors sombres et de sombres escaliers, au bout desquels il trouve enfin un grenier triste et nu, destiné visiblement à l’étude d’un art délaissé.
Une partie des élèves allant dessiner ou modeler avec les peintres et les sculpteurs, il n’y a pas là plus d’une demidouzaine de tables, supportant des plateaux inclinés à quarante-cinq degrés, où sont fixées des plaques de cuivre rouge. A côté de chaque table, un petit chevalet avec la gravure qui sert de modèle à l’élève. Sur la table, un assortiment