‹ L'école des beaux-artsChapitre 22 sur 95 · LA COLONNE OÙ SE TIENT UNE CÉBÈS · texte numérisé non relu

LA COLONNE OÙ SE TIENT UNE CÉBÈS

LE GARDIEN

bouleversant toutes les institutions, — elle est maintenant entre les mains d’un homme à l’esprit entreprenant. Ce réformateur étranger à l'Ecole, et qui a réuni les deux monopoles de la cuisine et des lampes, est le père Valentin. Contentons-nous pour le moment de le saluer au passage; nous le retrouverons aux cours.

L’emploi de gardien à l’École des Beaux-Arts exige un ensemble de qualités spéciales, qui n’est pas dévolu à tout le monde.

Le gardien doit avoir bon caractère; il faut qu’il sache supporter les plaisanteries, qu’il soit ferme sans rudesse et tolérant sans complaisance. Tâche difficile et complexe. Le service manuel, classements et nettoyages, est le côté le moins malaisé de son rôle; mis en faction à la porte des ateliers, il a besoin de beaucoup de tact pour réprimer les écarts d’une liberté presque sans limites.

D’où vient-il"?

Un peu de partout : son origine n’importe guère, pourvu que son passé soit irréprochable; ancien militaire, ancien employé, ancien ouvrier même, il possède en général une petite instruction, sans laquelle il ne franchirait jamais les échelons qui séparent l’homme de service du gardien et le gardien du surveillant.

Le gardien se prend volontiers d’affection pour ses élèves : il suit de loin, avec intérêt, la fortune des artistes qu’il a vus jeunes et le plus souvent pauvres; de temps en temps, un journal lui apporte, comme un écho, un nom qu’il a connu jadis, que tous connaissent maintenant.

Le gardien est un ami ignoré, qui se réjouit de tous les

succès, et qui se demande ce que deviennent un tel et un tel, dont il n’entend plus parler.

C’est lui, quinze ou vingt ans plus tard, quand les luttes de la vie, si rude même aux heureux, vous ont fait oublier ces premières années d’études, c’est lui qui, avec une mémoire étonnante, vous reconnaît le premier, malgré vos premières rides et vos premiers cheveux gris.

Il s’arrête et vous salue, et vous parle, sans que cette figure ni cette voix vous rappelle rien.

— Vous êtes Monsieur...?

— Oui, mais?...

— Ah! je vous remets bien, allez!

— Excusez-moi : je ne vous remets pas...

- Comment? Vous ne vous souvenez pas? Rabot!... C’est moi qui vous ai gardé en loges.

— Ah ! c’est vrai ! Mon pauvre vieux ! Il y a longtemps , hein?

- Dame! oui... mais je ne vous ai pas perdu de vue...

— Vraiment?

— Alors, ça a bien marché?

— Eh ! oui. Pas mal.

- Dites donc, vous rappelez-vous?...

Et les souvenirs reviennent; on remonte de quinze ou vingt ans en arrière, non sans une certaine mélancolie de part et d’autre... Les anecdotes se pressent, et les noms, tous les noms, ceux des vainqueurs qui ont les honneurs et la réputation, ceux des morts arrêtés en face de la terre promise, ceux des vaincus, disparus à jamais.

Eh bien? et vous, Rabot, ça marche-t-il?

Moi? oui. Je suis surveillant maintenant, voilà quatre

LA RONDE DE NUIT

ans déjà!... Dans cinq ans j’aurai ma retraite... On arrive aussi chez nous, comme vous voyez. Seulement ça nous pousse, tout ça, et on se fait vieux...

LA RONDE DE NUIT

Pas une étoile au ciel. La pluie tombe, fine, serrée, inondant. les cours désertes.

On distingue à peine la svelte colonne où se tient une Cérès ; avec ses niches vides confusément aperçues, le portique du château de Gaillon semble un mur en ruines.

Une ombre franchit en hâte la grille qui sépare les deux cours.

L’horloge de l’École tinte... Une... deux... Les sons vibrent dans le silence et s’éteignent lentement : on dirait la cloche d’un cloître... L’ombre s’arrête, écoute... Dix heures!...

Au même instant, la porte de bronze qui donne accès au vestibule s’ouvre, trouant d’un large flamboiement la masse sombre de la bibliothèque.

Un jet de vive lumière accuse les degrés, enveloppe le soldat de Marathon appuyé sur son bouclier, et va piquer de petites notes brillantes les ruisselantes rondeurs des statues , rangées le long de la muraille comme des sentinelles de marbre.

— C’est vous? demande le gardien qui se profile sur la porte ouverte.

— Oui.

— Vous arrivez à temps. Je ne vous attendais plus. Alors nous faisons la ronde ensemble ce soir? Vous savez que ça dure deux heures, toujours à marcher, à monter et à descendre?

— Je le sais.

- Eh bien, maintenant que vous êtes prévenu, allons!

— Allons !

— Nous commençons par le bâtiment des loges.

— Soit.

Les voilà dans l’escalier en colimaçon.

Au milieu de l’étroite cage pend une longue corde qui sert à hisser les ouvrages trop lourds des sculpteurs.

Ils montent; la lanterne du gardien, une grosse lanterne de marine au verre bombé, sautille, et les ombres gesticulent sur le mur, fantastiquement.

Au quatrième étage, un petit palier. La poulie énorme où s’enroule la corde est fixée à une poutre transversale qui se détache en clair sur le vitrage dominant l’escalier.

Le ciel, au-dessus, est noir comme de l’encre. Sur le vitrage, la pluie grésille.

Le gardien ouvre une serrure qui grince ; la longue enfilade des loges apparaît, et sur l’arête de chaque cloison s’accroche un filet lumineux.

— Tout est en ordre; il n’y a pas eu de concours aujourd’hui. Descendons!

Ils visitent les loges des Prix de Rome, descendent encore, traversent l’étroite cour, le coin aux débarras où s'amoncellent les grandes caisses vides avec des adresses ainsi libellées :

LA RONDE DE NUIT

Son Excellence le Minisire de l' Instruction pu ldi que et des Beaux-Arts A l'École des Beaux-Arts , rue Bonaparte .

Paris. — France.

— Nous entrons à l’Anatomie?

— Oui...

... Au milieu d’un demi-cercle une lourde et large table roulante; tout autour, des gradins s’étagent dans l’ombre; en face de la porte, le Gladiateur, debout sur un haut piédestal , s’allonge, lançant dans le vide son poing armé du ceste; sur le mur, s’ébauchent des formes livides : écorchés de plâtre, dignes ou convulsés, squelettes grimaçants, qui semblent esquisser une danse macabre...

— Et cette petite porte basse? où mène-t-elle?

— Au Laboratoire.

Le Laboratoire n’est que ténèbres; tout de suite, le gros œil éblouissant de la lanterne s’est fixé sur une table massive, où s’étale une forme vague, recouverte d’un drap, que soulèvent à l’extrémité deux pieds...

Un cadavre.

Un bras pend, tout blanc, que le scalpel n’a pas entamé encore.

— Qu’est-ce donc qu’il a au poignet? On dirait un bracelet.

C’est un bracelet de papier, où s’alignent de grosses lettres.

Le gardien approche la lumière, et le visiteur lit :

« Jean Roux, 23 ans. 12 février. 6 heures du matin. »

Et, un peu au-dessous, en caractères moindres :

« Envoyer à l’École des Beaux-Arts. »

Le gardien s’est retourné vers la porte...

Brusquement, le laboratoire retombe clans la nuit; la sinistre vision s’efface comme un fantôme évoqué par la lanterne magique.

— Ça n’est pas gai, hein?

— Pas trop.

— Il y en a beaucoup qui ne veulent pas venir faire la ronde ici la nuit. Cales impressionne. Moi, je trouve çajintéressant. Passez !

— Et maintenant c’est le tour de la Bibliothèque.

Ils traversent à grands pas la cour de la fontaine , une fontaine toujours aussi altérée que le Mançanarès en été. Et la pluie qui cingle la lanterne s’éclaire en passant devant la flamme.

— Quel chien de temps !

— Ça va donner à boire à la fontaine.

Dans le péristyle, les torses incomplets ont l’air de cadavres amputés. Derrière les colonnes, auxquelles les bonds de la. lumière donnent une sorte de vie, la Diane chasseresse semble courir à travers des arbres balancés par le vent.

— Encore pas mal de marches à grimper!

Rien de suspect dans la Bibliothèque, où le gardien et son compagnon passent sous le regard des bustes adossés aux fenêtres.

- C’est ici surtout qu’un incendie serait à craindre !

Aussi examine-t-on partout avec soin; et la lanterne, qui se mire dans les vitres des médaillers, envoie des éclairs sur les reliures rouges et or, les lustres à abat-jour de porcelaine et l’élégante rampe de cuivre qui court le long de la galerie...

LA RONDE DE NUIT

LA RONDE DE NUIT

Mêmes précautions, au-dessus, dans l’attique, où s’entassent les collections des envois de Rome (architecture), les livres non encore catalogués, les documents, — photographies et gravures, — qu’il reste à mettre en ordre.

Mêmes précautions dans les ateliers de peinture, où les grattures de palette font sur la muraille jusqu’à hauteur d’homme une croûte qui atteint parfois vingt-cinq centimètres d’épaisseur.

— Et les chevalets de bois sec, et les toiles, et la paille des tabourets, voilà qui flamberait! Il suffirait d’une cigarette!

— Et il s’en fume ici plus d’une par jour...

— Plus de cent!... Regardez! La fumée n’est pas encore toute dissipée.

En effet, il flotte encore au-dessus des études commencées un nuage grisâtre, et l’odeur de tabac couvre l’odeur de la peinture.

— Pourquoi n’ouvrez-vous pas la fenêtre?

— Ils ne veulent pas ; ils prétendent que ça empêcherait leur peinture de sécher, que ça détend les toiles; et puis, l’atelier se refroidirait trop, et demain, à la première heure, il ne ferait pas assez chaud pour le modèle. C’est plutôt ça la raison.

— Faites attention à vos pieds !

Une échelle de meunier, vrai casse-cou, monte au grenier, qui s’allonge au-dessus d’une partie de la bibliothèque, audessus des trois ateliers de peinture, et couvre l’aile en retour dans la moitié de son développement.

C’est là que s’emmagasine la réserve des moulages.

Sous un enchevêtrement de poutres énormes, arc-boutées

les unes aux autres, et dont l’assemblage en trapèze rappelle le boisage des galeries de mine, des légions de Faunes, de Nymphes et de Héros se pressent, à perte de vue; Rhamsès debout ou Jupiters assis, des douzaines de Rois et de Dieux se font face; des rangées de Suppliantes élèvent leurs bras au ciel avec le geste consacré; des séries de Vénus de Milo tendent le genou pour retenir leur tunique qui glisse; un couple de philosophes fait suite à une paire de lutteurs; et toujours l’immense théorie se développe, variée d’attitudes, mais également belle, comme la procession des Panathénées, où les paysans de l’Attique alternaient avec les pontifes, et les éphèbes avec les canéphores.

Entre cette haie de blanches apparitions, vite évanouies, le visiteur et son guide vont lentement; par les lucarnes ouvertes sur le ciel noir, il n’entre aucun autre bruit que le murmure ininterrompu de la pluie ruisselant dans le cheneau ; et, tandis qu’au dehors la nuit pleure toutes ses larmes, ces deux promeneurs silencieux, silhouettes étranges, continuent leur ronde, s’arrêtant parfois, comme le Dante et Virgile s’arrêtaient à chaque cercle de l'Enfer, pour regarder le cortège éploré des ombres...

Sur les côtés, là où les pieds touffus des poutres s’appuient au sol, sont accumulés les bas-reliefs, les chapiteaux déchiquetés, les élégantes amphores; tout en haut, des têtes de lions irrités rugissent, le nez froncé, la gueule ouverte, montrant leurs formidables crocs.

Et, derrière les pâles effigies, les ténèbres s’entassent, inquiétantes.

Vous voyez ces bonshommes qui ont l’air de souffrir, et qui se tordent les bras?

L/Y RONDE DE NUIT

— Les Esclaves de Michel Ange... Admirables!

— Oui. Eh bien, une lois, il y a deux ans, derrière ces Esclaves, on a trouvé un homme couché.

Un homme? Un voleur?

— Non. Un vagabond. 11 était entré le soir; il avait fait le tour du bâtiment, et, voyant la porte de l’escalier ouverte, il était monté. 11 fait toujours chaud dans le grenier. Il a trouvé le logement à son goût, et s’est blotti dans le coin, là, si bien qu’en faisant ma ronde je ne l’ai pas vu.

— C’est vous qui faisiez la ronde?

— Oui. Et, justement, ce soir-là, j’ai été regarder par cette lucarne, qui donne sur les jardins de l’hôtel de Chimay. L’homme était là, tout près, dans mon dos... S’il avait eu de mauvaises intentions, il lui aurait suffi de s’élancer sur moi, qui n’avais pas pris mon revolver. Il n’a pas bougé. Vous voyez donc bien que ça n’était pas un voleur. Et il ne dormait pas. C’est lui qui a raconté tout ca le lendemain aux mouleurs qui venaient chercher des plâtres, et qui l’ont aperçu.

— Et qu’est-ce qu’on en a fait?

— Je ne sais pas... Prenez garde en descendant! Il n’est pas trop solide, l’escalier. Un de ces jours, un mouleur dégringolera avec sa Vénus dans les bras...

— Ah! voilà une salle que vous ne devez pas connaître... Regardez-moi ça!

Une grande table elliptique, échancrée au centre et couverte d’un tapis vert, se développe, enfermant deux lampadaires de bronze; autour de la table, qui semble disposée pour la signature d’un traité de paix, des fauteuils de velours, inégaux de taille, mais tous verts; partout des chaises empire en ve-

lours vert. Sur la haute cheminée , une Minerve en marbre, casquée. Et, sur les murs, deux étages de portraits de peintres et sculpteurs, depuis Simon Vouet, le Poussin, Largillière et Vieil, jusqu’à David, Ingres, Ary Scheffer et Pradier.

Par les fenêtres, encadrées de grands rideaux verts, et qui donnent sur la Salle des Antiques, la lueur de la lanterne illumine les énormes piliers du Parthénon.

— C’est la Salle du Conseil?

— Oui. C’est là que se réunit le Conseil supérieur, deux fois par an. Ils sont vingt-cinq membres en tout. Il y a d’abord le Ministre, qui s’assied sur le grand fauteuil. Et puis, il y a le Directeur des Beaux-Arts, le Directeur de l’École, l’inspecteur de l’Ecole. Et puis les professeurs. Enfin ils sont vingtcinq.

— Et dans quel but se réunissent-ils?

— Je ne sais pas...

— Où allons-nous maintenant?

— A la tribune de l’hémicycle. Il faut que je fasse le pointage avec le compteur...

Le gardien a posé sa lanterne sur le petit balcon doré qui domine l’élégante salle où se décernent les récompenses; le jet de lumière s’étale horizontalement, le plafond de vitrage et les gradins circulaires revêtus de housse restant dans l’ombre; seules, les figures de la fresque de Delaroche surgissent, nimbées de rayons, Rembrandt, Rubens et Velasquez, Léonard, Michel Ange, André del Sarte et Raphaël, groupés autour de la gloire aux yeux de pervenche, qui distribue, agenouillée, les couronnes de laurier vert...

Puis, brusquement, tout l’hémicycle s’éteint.

- Vous voyez, dans l’angle, cette espèce de cadran?...

LA RONDE DE NUIT

J’entre là-dedans cette espèce de boussole... Je tourne... Crac! Ça y est... Ça marque que je suis venu et à quelle heure... Vous comprenez que, sans le contrôle , il y en a bien qui feraient la ronde dans leur lit.

C’est le tour du musée Renaissance.

Il s’agit, cette fois, de traverser les deux cours dans toute leur longueur, et sous une pluie battante. Le gardien enfonce sa casquette.

— Au pas gymnastique! Une! deux!

Le musée est installé dans la chapelle de l’ancien couvent; et la porte basse, par laquelle on entre et qui touche au portail d’Anet, a été ouverte et fermée bien des fois par Diane de Poitiers. L’or des deux D entrelacés brille au passage de la lanterne.

Et si la belle châtelaine au corps de déesse revenait la nuit sous cette voûte ronde, elle se retrouverait en pays de connaissance.

Les prédicateurs quelle allait entendre en ses heures de dévotion parlaient du haut de chaires pareilles à celle-ci, dont une rampe d’arabesques enguirlande l’escalier tournant.

Son père, le comte de Saint-Vallier, devait ressembler à ce vieillard assis sur une dalle funéraire, qui s’interrompt de sa lecture, et rêve, comme étonné d’entendre ici des pas.

Que de fois , dans les galeries du Louvre ou de Fontainebleau, elle a vu passer de ces robins, dont la face sillonnée de rides dit la patience, la sagesse obstinée, la sagacité, de ces durs soldats aux mâchoires de paysans, de ces hardis jeunes hommes, et de ces belles jeunes tilles qu’immortalisait son ami Jean Goujon!...

Tout son siècle revit là, depuis les moines encapuchonnés,

immobilisés dans l’extase, jusqu’aux grands seigneurs magnifiques et hautains.

Couchés sur leurs tombeaux, et comme attendant le jugement dernier, dont la joie et l’épouvante sont traduites en cette immense fresque, voici, raide dans son costume de cour, le vainqueur de Ravenne, Gaston de Foix aux cheveux d’or, à la joue en fleur, le jeune héros dont la mort réjouit les Impériaux et fit pleurer Louis XII...

Et voici le bon Louis XII lui-même, à côté de sa fidèle épouse, tous les deux tels que les fit la vieillesse...

Et là, ce mort à la stature herculéenne, que le gardien éclaire de son falot, n’est-ce pas, avec son long nez, sa barbe et ses cheveux longs , le Roi chevalier, le Roi de Marignan et de Pavie , hélas ! tant infidèle et tant aimé, auquel les femmes pardonnaient souvent parce qu’il leur pardonnait toujours, et qui se jugeait assez vengé quand il avait écrit sur une vitre :

Souvent femme varie...

Époque rayonnante où toutes les moissons mûrissaient à la fois, où les sculpteurs de Nuremberg fouillaient ces baptistères trapus et ces lampadaires soutenus par des chimères!... où Raphaël modelait cette jeune tête douce comme un rayon de lune, où Cellini sculptait des aiguières pour les tables des reines, où Michel-Ange taillait à grands coups dans le marbre le Penseur, l’immortelle Pietà, la Nuit mélancolique et le Jour pareil à un forgeron fatigué!...

La Nuit et le Jour, la Madone et le Penseur, et le Moïse, qui semble un faune dont on a fait un dieu, les voilà tous

LA RONDE DE NUIT

groupés, effrayants à voir, dans cette sacristie devenue un temple, et voici le vieux Buonarotti, qui, fier et triste, regarde ses enfants monstrueux.

— C/est fini pour le coup?

— Ah bien oui!... Et le bûcher?...

Le bûcher est installé dans un réduit qu’on prendrait à cette heure pour un décor d’opéra; quand le gardien lève le bras, des voûtes ogivales surgissent de l’ombre, des portes et des fenêtres dont le temps a meurtri les moulures, des murailles lépreuses, oû, par endroits, des restes de peinture d’un rouge vif paraissent de larges taches de sang.

— Fini? Et le calorifère?... Et, là-haut, sous le toit, l’atelier de gravure?...

— C’est juste...

— Je vous ai prévenu que vous auriez pas mal d’escaliers à monter et à descendre. Fini? Et, une fois que vous serez parti, je recommencerai la même tournée d’un bout à l’autre, dans tous les coins et recoins, en pointant de nouveau au compteur. A trois heures, j’irai me coucher sur un petit lit de camp, dans le bureau du secrétariat. Et à cinq heures, je reprendrai mon service. Heureusement, nous faisons la 'ronde chacun notre tour...

— Et combien êtes-vous de gardiens?

— Trente. En somme ça ne fait qu’une nuit à peu près blanche par mois... A présent, il s’agit de passer aux ateliers d’architecture prévenir les élèves qu’il est onze heures et qu’il faut se préparer à s’en aller.

Les architectes sont les seuls qui aient le privilège de travailler la nuit; et, les lampes et le gaz étant défendus comme

trop dangereux, les élèves dessinent couchés sur leur planche , entre deux bougies plantées dans de gros chandeliers de fonte.

— Messieurs! Onze heures viennent de sonner!

— Déjà!

Et l’on se hâte de passer des teintes, tout en fredonnant la retraite...

— Fini? Et la salle Melpomène?...

La porte à peine ouverte, la lumière frappe le dos de l’énorme statue, dont l’ombre démesurée s’aplatit sur le plancher.

Le gardien marche à grands pas , et, par secousses, apparaissent la dispute du saint Sacrement, l’École d’Athènes, la Cène, le portrait d’André del Sarto, si triste, la folie dans les yeux, le Mariage de la Vierge, la Leçon d’anatomie, et, là-haut, la série des Sybilles, dont les bouches tragiques ont l’air de vociférer dans la nuit.

Puis vient la salle d’exposition du rez-de-chaussée, puis celle du premier étage, à travers les fenêtres de laquelle on voit briller sur le quai les lanternes multicolores des fiacres et des omnibus, et la Seine refléter le ciel qui se dégage.

— Cette fois, ça s’avance.

Le gardien traverse de nouveau la salle Melpomène, si vaste que les rayons lumineux en atteignent à peine le fond; peu à peu, la statue se détache, éclairée de face, et son ombre monte, léchant les parois de l’immense niche, se balançant de droite à gauche, suivant l’oscillation de la lanterne, et cachant tour à tour le portrait de Raphaël ou la Délivrance de saint Pierre...

La pluie a cessé; le vent se lève, chassant les nuages, se-

LA RONDE DE NUIT

coiiant les arbres qui se tordent au milieu de la cour du Mûrier.

Par moments, du ciel triste tombe un rayon blafard.

Alors, dans l’angle le plus sombre du cloître, apparaît une blanche image de femme qui tend une palme vers un buste...

C’est le monument d’Henri Régnault... Des lettres d’or brillent...

Puis, d’autres nuages passent, et les noms s’évanouissent de ceux qui sont morts à l’ennemi...

La cour d’entrée est muette.

Le pas des Parisiens attardés qui suivent la rue Bonaparte y réveille seul l'écho.

— Eh bien, bonne nuit!

— Bonne nuit!

La grille se referme.

La cour est vide; peuplée de ruines, elle semble précéder un palais mort.

Seule , la statue de bronze perchée sur la svelte colonne a l’air de vivre. Enlevée sur un pied dans un geste de danseuse, on la prendrait pour une de ces Phrygiennes qui chantaient sous les astres en l’honneur de Tanit, la déesse au masque d’argent.

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