LE MARCHAND DE PAPIER
LE GARDIEN
Autrefois on devenait toujours gardien au bout d’un an; mais, dans cette carrière, ni plus ni moins que dans toutes les autres, les difficultés ont doublé; l’encombrement augmente sans cesse, et il faut aujourd’hui attendre son tour deux ou trois années, ou même davantage.
Les gardiens, actuellement nommés par l’administration, l’étaient naguère par les professeurs réunis en assemblée générale, ou sur la proposition du directeur des Beaux-Arts.
Le postulant devait faire des visites aux professeurs, — absolument comme un candidat à l’Académie fait des visites aux Immortels.
Le jour où il était admis, il recevait une lettre analogue à la lettre suivante :
« Est approuvée la délibération en date du 26 février, dans « laquelle les professeurs de l'École des Beaux-Arts, réunis « en assemblée générale, ont fait choix du nommé Rabot « (Charles-Théodore), pour remplacer le sieur Védié, homme « de service, promu au rang de gardien. »
L’homme de service était promu à son tour gardien à 900 francs; plus tard, comme gardien de première classe, il était averti de cette faveur par la lettre que voici, empreinte cette fois d’une certaine déférence :
« J’ai le plaisir de vous annoncer que, par arrêté en date « de ce jour, rendu sur ma proposition, son Excellence le mi- « nistre de la Maison de l’Empereur et des Beaux-Arts vous a « nommé gardien de première classe, aux appointements de « 1.200 francs. »
Signé : « de Nieuwerkerke. »
Il passait ensuite, tout en restant gardien de première
classe, aux appointements de 1 .400, 1 .550 et 1 .700 francs, était enfin nommé sous-brigadier à 1.800 francs, et surveillant à 2.100, après vingt ou vingt-cinq années de service.
Autrefois, les hommes de service premiers en grade avaient de petits privilèges qui venaient augmenter d’un léger bénéfice leurs 850 francs.
Le premier était chargé de la gargote (le déjeuner des logistes), le second, de la location des cartons et de la vente du papier et du fusain aux cours de dessin.
Cuisine ou vente de papier, c’est à leurs risques et périls que les hommes de service entreprenaient ce petit commerce.
Le gargotier, s’il n’avait pas les talents requis pour faire la cuisine lui-même, s’entendait avec un marchand de vins du voisinage, et procurait aux logistes un repas toujours très suffisant; aussi bien, il n’est pas besoin de plats copieux pour des prisonniers enfermés là toute une journée, et qui s’escriment à précipiter Manlius de la roche Tarpéienne, ou à construire un hôpital pour une sous-préfecture inconnue.
Le menu et les prix ne variaient pas :
Bifteck huit sous.
Saucisse ....... trois sous.
Pain trois sous.
Gruyère trois sous.
Demi-bouteille. . . . dix sous.
Café dix sous.
Chacun mangeait selon son appétit, et surtout selon ses moyens.
La gargote existe toujours; mais, — ainsi va le progrès,