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LES CONCOURS

LE CONCOURS D ESQUISSE

Le grand bâtiment des loges fait façade sur une longue cour encaissée entre de hauts murs gris. Avec ses grandes portes vitrées, à impostes circulaires, et sa rangée de fenêtres régulières et sans moulures , il a l’aspect d’un théâtre de province, vu de dos.

De chacune des fenêtres sort un tuyau de poêle, dont le double coude est coiffé d’un double chapiteau , que rend nécessaire un courant d’air perpétuel. On dirait autant de bras d’airain balançant des haltères. Tout en haut, se développe une ligne de vantaux accouplés, des hottes grâce auxquelles les loges ne voient qu’un pan de ciel.

Le jour du concours d’esquisse, dès huit heures, cent élèves, à peu près, s’assemblent devant la porte.

Sur la dernière marche du perron, le chef des surveillants fait l’appel, une liste à la main. En face de lui, le brigadier des gardiens veille à ce que les appelés n’entrent qu’à leur

tour. Les élèves grimpent l'escalier en courant. Introduits cinq par cinq, ils viennent au bureau de M. Allard, le surveillant des peintres, inscrire sur un registre leur nom et celui de leur professeur. Après quoi, un gardien les conduit à leurs loges respectives, une soixantaine de cases ouvertes sur un long corridor, rayé, tous les deux mètres, par l’ombre d’une cloison.

Cela ressemble assez aux deux files de boxes des écuries de Cirque; cela ressemble surtout aux galeries de Mazas avec leurs rangées de cellules. Et, de fait, ceux qui viennent s’enfermer là y vont rester prisonniers jusqu’à quatre heures du soir. Une fois franchi le seuil , personne ne peut plus sortir avant midi, et ceux qui sortent après n’ont plus le droit de rentrer.

Le mobilier de la loge est bien simple : un tabouret, une planche qui sert de table, et le chevalet.

Lorsque les concurrents sont trop nombreux, on en met deux dans la même loge; ceux qui redoutent les regards de leurs camarades accrochent d’une cloison à l’autre un lambeau d’étoffe, plaid écossais ou rideau de serge, et rien n’est plus curieux que ces taches lumineuses égayant l’interminable corridor.

En attendant l’arrivée de l’inspecteur qui doit apporter le programme, on bourre sa pipe, — quelquefois, c’est la pipe de la fraternité, une pipe et deux sous de tabac pour cinq ; chacun tire une bouffée, pas trop longue :

— Honte au faux frère !

Pour sa peine, il passerait un tour.

Un Américain ingénieux enveloppe un peigne dans un papier de soie, l’approche de ses lèvres, souffle doucement...

LE CONCOURS D'ESQUISSE

un son plaintif et nasillard ondule, se prolonge; voilà une cornemuse improvisée; l’Américain joue une gigue, et un grand diable d’Écossais, long comme un jour sans pain, se met à danser, les bras croisés , tordant les hanches , et frappant le parquet de ses talons. Là-bas, un groupe s’est formé autour d’un Toulousain , pas plus haut qu’une botte, qui raconte et mime la Tentation de saint Antoine. A l’autre bout, un hippodrome s’organise : la blouse serrée à la ceinture , un leste Parisien fait de la haute école sur le dos d’un gaillard athlétique. Un autre, du rouge au nez, se coiffe d’un chapeau défoncé, et imite l’immortel Auguste et son dandinement de canard.

Tout à coup, la musique, les gambades, les assauts d’armes s’interrompent. Des deux extrémités du couloir, les élèves accourent au grand galop, hennissant et piaffant à qui mieux mieux. On dirait qu’une charge de cavalerie se rue à travers les loges... Qu’est-ce qui arrive?...

C’est le programme !... L’inspecteur vient d’entrer. . .

Les premiers qui l’ont aperçu l’entourent; les derniers venus montent sur des tabourets ou même sur les épaules des camarades.

Calme , tenant d’une main son chapeau et sa canne , de l’autre le grand pli cacheté, l’inspecteur attend que le tapage cesse.

Enfin , le silence se fait , tant bien que mal , car ceux du fond protestent qu’ils sont trop loin pour entendre.

— A la porte ! Assez ! Chut !

La minute est solennelle. Lentement, l’inspecteur rompt le cachet, et lit :

« MORT DE TIMOPHANE.

« Timophane fit mourir, sans aucune forme de justice, un « grand nombre des principaux citoyens, et se déclara ouver- « tement le tyran de sa patrie. Timoléon, vivement affligé « de cette trahison, qu’il regardait comme un malheur per- « sonnel , essaya d’abord de gagner son frère par la persua- « sion. Timophane ne fit aucun cas de ses prières et rejeta « ses remontrances. Alors Timoléon, prenant avec lui, parmi « les parents de Timophane, Eschyle son beau-frère, et, entre « ses amis, un devin, va, après quelques jours d’intervalle, « retrouver avec eux Timophane, et tous les trois le pressent « de nouveau , le conjurent de prendre un parti sage et d’a- « bandonner ses projets ambitieux. Timophane ne fit d’abord « que rire de leurs représentations; ensuite il s’emporta « contre eux avec fureur. Timoléon s’éloigna de quelques « pas, et, fondant en larmes, il se couvrit le visage; les deux « autres ayant tiré leurs épées, tuèrent Timophane sur « place. »

Plutarque, Timoléon.

La lecture s’achève au milieu de mouvements divers, comme disent les sténographes de la Chambre.

— Des Grecs! Un cadavre! Bravo! crient les amateurs d’antique.

La majorité trouve le sujet assommant.

— Timophane? Ques aco? Timophane? demande le Toulousain.

l’appel en loges.

LE CONCOURS D’ESQUISSE

Et l’on s’interpelle, avec l’accent traînard de Paris, ou la voix de rogome de Paulin Ménier sifflant Fouinard :

— Ohé ! Timoléon ! Ohé !

Des blagueurs demandent à quoi on reconnaîtra qu’Eschyle est le beau-frère de Timoléon.

L’inspecteur est parti, toujours digne, laissant le texte officiel qu’un gardien va placer dans un cadre à l’entrée des Loges.

Les élèves se bousculent et se pressent pour copier le récit de Plutarque, le plus haut sur jambes, l’Écossais, dicte, au milieu des commentaires; puis, chacun regagne sa place, et l’on commence à travailler.

D’abord, c’est un bouillonnement d’idées contraires; les uns cherchent tout de suite leur composition sur leur toile, à grands coups de fusain ; d’autres, plus prudents , font croquis sur croquis. D’abord, Timoléon assis dans le fond auprès d’un autel, tandis qu’au premier plan, Timophane, debout et majestueux, reçoit les coups des assassins; maintenant, c’est Timophane qui occupe le fond du tableau, tandis que Timoléon, devenu le personnage principal, reste debout, la tête couverte de son manteau.

L’inspiration ne vient pas à tout le monde; une grosse incertitude arrête bon nombre de concurrents ; quel est le décor? La maison de ce vilain Timophane? ou la place publique? Dans un intérieur, on aurait des tentures, un autel : c’est vrai, peut-être une lampe donnant de curieux effets de lumière; dehors, on aurait le ciel de la Grèce, les lauriers-roses et, au loin, le front blanc des temples. Plein air ou pas plein air? Voilà la question. Le texte ne précise pas : « retrouver

Timophane », ils ont pu aussi bien le rencontrer sur l’Agora. Dans le doute, abstiens-toi. Beaucoup commencent par s’abstenir.

Un loustic, qui mâchonnait entre ses dents depuis quelques minutes, essayant des airs, se met à rire tout seul ; puis il attend un silence, en homme qui veut se ménager un effet, et il entonne enfin cette scie, sur l’air fameux : Tant mieux pour elle !

Ousqu’est donc ma colophane?

Hé! Timophane!

Je l’ai donnée à Léon,

Timoléon !

On rit; les voisins reprennent en chœur et la moitié des loges hurle bientôt :

Ousqu’est donc ma colophane?...

Le vacarme est devenu vraiment excessif; les gardiens cherchent à faire respecter le recueillement des travailleurs; ils n’y arrivent guère; mais voici qu’une voix s’élève, claire, sonore; c’est le petit Toulousain, le ténor, qui chante :

O ma tendre musette,

Musette, ô mes amours...

Les tapageurs se taisent ; tout le monde écoute, et, pour un moment, le silence se rétablit.

Onze heures et demie ! Grand remue-ménage. Le cantinier dresse de longues tables sur les tréteaux dans l’espace libre entre les loges.

LE CONCOURS D’ESQUISSE

Chacun abandonne son esquisse plus ou moins avancée; ici deux magnifiques gaillards, dont un à barbe blanche, — le devin , — frappent de leur épée un Timophane à peine ébauché, sur lequel pleure un Timoléon sommairement indiqué par quelques taches violettes; là, Timophane correctement drapé, Timoléon sanglotant derrière ses mains, Eschyle et le devin se groupent, soigneusement dessinés, sur la toile encore vierge de couleurs; un impatient a cherché, au contraire, sa composition en pleine pâte; c’est un pêle-mêle confus, un horrible mélange de tous les tons imaginables, où Ton devine ce qu’on peut ; pour le moment, Timophane, comme un dieu de l’Inde, a quatre bras dont il repousse une demidouzaine d’épées menaçantes, et Timoléon, dont le peintre vient de changer la pose, fait des efforts inouïs pour cacher ses deux tètes dans ses deux mains.

Tout le monde court chercher un repas frugal à la cantine du père Valentin.

Tout le monde, c’est trop dire; il est bien quelques concurrents qui ne bougent pas; et voilà deux loges voisines où Ton n’a pas l’air de se douter que l’heure de déjeuner est venue.

Cependant, un de ces piocheurs s’étire, lève le nez, regarde derrière lui ; c’est le Parisien si fort à l’équitation.

— Tiens! Les camarades sont à table!

Et, apercevant son voisin penché sur sa toile :

— Hé! l’enragé, tu ne déjeunes donc pas?

— Non, répond l’autre sans se déranger, tout occupé qu’il est à faire pleurer Timoléon.

Le Parisien jette un regard sur les poches du voisin; elles

paraissent bien plates. Il prend sur sa table un énorme morceau de pain :

— En veux-tu la moitié?

— Je veux bien. Merci.

— Oui, mais moi, tu sais? je ne mange jamais de pain sec...

L’autre le regarde, surpris.

— Bah?

— Non, jamais; je le trempe dans l’eau, ça glisse mieux. Ce disant, il va à la cantine chercher un verre d’eau, et

tous deux font la trempette.

Ils ne seront pas les moins gais tout à l’heure, et, quand les camarades auront terminé leur repas, ils seront les premiers à chanter :

Ah! quel déjeuner j’ai fait!

Quelle cave! et quel buffet...

Timophane a encore moins de succès après déjeuner. Estce que la digestion se fait mal? Quelques-uns, dépités, l’abandonnent à son malheureux sort, et s’en vont, de guerre lasse.

Enfin la majorité se remet au travail; les chants recommencent de plus belle; les cavatines se mêlent aux refrains sans queue ni tête; les Choux fleuris en bois verni alternent avec l’Arioso d’Hamlet.

Trois heures ! déjà ! diable ! Barytons et ténors cessent leurs vocalises, et le silence se fait peu à peu ; tous les élèves qui ont renoncé au concours sont partis ; la lutte devient sérieuse.

Il y a celui qui est en retard; et puis, il y a celui qui croyait

LE CONCOURS D’ESQUISSE

avoir fini... Il se mirait clans son œuvre, « et trouvait que c’était bien ». Mais, tout à coup, son Timophane a cessé de lui plaire... positivement, il ne vaut rien ce Timophane... Alors? quoi?... Vlan! Il vient de le supprimer d’un coup de couteau à palette, et il attaque de nouveau la toile avec fureur.

Quatre heures moins un quart! Plus que quinze minutes; jamais ce monstre de Timophane n’aura le temps de mourir... Hâtons sa fin!... Ah! miséricorde! Et du sang? Il n’y a de sang nulle part!... Ce n’est plus un meurtre alors, c’est une mort par anémie... Toc! toc!... une belle traînée de carmin! A la bonne heure! Voilà un assassinat truculent! Quelle boucherie, messeigneurs !...

Quatre heures! Cette fois, finie ou non, on livre son esquisse, et l’on s’en va, un peu congestionné; l’escalier s’emplit du bruit des pas et du vacarme des voix, pendant que, là-haut, M. Allard, le surveillant, muni de sa cire et de sa bougie, et secondé par un gardien, va apposer le cachet de l’École sur les cent ou cent cinquante esquisses laissées. Grave, il prend son temps, M. Allard, et, sur la tranche du châssis, s’étale une large tache rouge, qui bave sur la toile, et qui fait penser aux larges sceaux qu’un ruban de soie blanche fixe aux bulles papales.

Dehors, le temps est affreux; il neige! A peine tombés, les flocons fondent, et tous ces jeunes gens, qui ont passé leur journée sous le tiède azur de la Grèce, frissonnent en s’en allant par les rues pleines de boue.

Les plus heureux rentrent dans leur famille, où les attend la soupière maternelle, toute fumante, et un bon coin chaud

au foyer plein de coke ou de bois; ceux qui n’ont pas de famille à Paris, mais qui peuvent manger à leur faim, se rendent à grands pas au caboulot accoutumé; les pauvres vont chercher une soupe , souvent bien loin , et ils font durer le morceau de pain qui l’accompagne, attendant impatiemment sept heures et demie, pour venir se chauffer à la Bibliothèque.

Là, ils regardent les dessins des maîtres, et, repassant dans leur tête leur esquisse de la journée, ils cherchent à se rendre compte s’ils ont bien ou mal interprété le sujet. Du succès dépend peut-être le maintien de la pension que leur fait leur famille ou leur conseil municipal, et sans laquelle ils ne pourraient. continuer leurs études...

Il est dix heures et demie; il faut quitter la salle hospitalière, et rentrer dans la mansarde glacée, et se coucher en grelotant sous une couverture trop mince.

— Allons! pauvre rapin !.. . Bit! Quelle bise!...

Un moment, le froid lui fait oublier la faim; puis, tant bien que mal, il se réchauffe, et voilà son estomac qui crie. Aussi la nature est bien injuste de donner l’estomac de tout le monde à un pauvre diable sans le sou.

Enfin, peu à peu, ses idées se brouillent dans sa tête : il ferme les yeux; son souffle se fait régulier; il dort... il n’a plus faim.

Par la fenêtre sans rideaux, la lune se hasarde, puis se glisse, curieuse; elle passe en revue les quelques meubles éclopés, les murs où sont accrochées des toiles, académies ou portraits; elle fait lentement le tour de la triste chambre, et attarde un moment ses rayons d’argent sur la tête pâle du jeune homme endormi.

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