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LE MONÔME

Les premiers sortis attendent les autres dans la grande cour; quand tous les logistes sont réunis, ils allument leurs bougies , les fixent avec une goutte de cire chaude au bout de leurs cannes, et forment un monôme qui se déroule, à l’ombre des grands murs, autour du Portique de Gaillon, comme une farandole organisée par des vers luisants.

Puis le cortège franchit la grille, incline ses lumières devant les bustes du Poussin et du Puget, et se dirige du côté du quartier Latin.

11 ne suit jamais que l’un ou l’autre de ces deux itinéraires consacrés par la tradition :

La petite rue des Beaux-Arts, dont la grille fait face à l'École, la rue de Seine, la rue de Buci, la rue de l’Ancienne- Comédie, puis le boulevard Saint-Germain , que la nouvelle École de médecine, regardée de travers par de vieilles échoppes, fait très solennel et un peu froid; ou bien la rue Bonaparte, le quai Conti, plein de marchands d’estampes, le quai Voltaire, où le monôme salue la statue en bronze de Voltaire et la statue en marbre de la République, sans honorer d’un salut l’antique Académie, puis le quai des Grands-Augustins, au bout duquel Notre-Dame dresse ses deux tours et sa flèche aiguë, qu’entoure un essaim d’étoiles, puis la place Saint- Michel, où le tableau de Raphaël, mal copié en bronze, et

l’inscription des projets.

LE MONOME.

aggravé d’un bassin, constitue un beau dessus de pendule.

Que le monôme suive le boulevard Saint-Germain ou les quais, le but est toujours le boulevard Saint-Michel.

Une fois là, il entre dans un bureau de tabac prendre, payer et allumer une centaine de cigares, il pénètre dans les cafés et les brasseries, stupéfiant les consommateurs sérieux, deux fois plus bruyant quand il trouve attablés chez Vachette, à la Source ou au d’Harcourt, des élèves de l’École sirotant des bocks ou des mazagrans. Et ce sont des plaisanteries à n’en plus finir, des demandes de consommations invraisemblables, dont le nom seul fait sursauter les garçons.

Parfois, ce serpent humain aux anneaux lumineux a des difficultés avec la police. Des sergents de ville grincheux, ou seulement tatillons, n’osant pas rompre lafile indienne, jouent de ruse; ils poussent le monôme sur le trottoir de droite, au risque d’interrompre pendant cinq minutes la circulation des tramways; une fois du côté du lycée Louis-le-Grand, le monôme remonte vers la grille du Luxembourg, puis il tourne et descend la rue de Médicis; le voilà dans la zone plus tranquille de l’Odéon et du Sénat, dans la morne rue de Tournon ou dans la rue de Vaugirard, non moins morne : c’est là que l’attendaient les sergents de ville astucieux; sûrs de ne pas provoquer de scandale dans ces quartiers province, ils dispersent le monôme; et, si le monôme, fort d’un droit consacré par l’usage, essaie de résister, ils arrêtent les meneurs et les conduisent au poste de police de la place Saint- Sulpice.

Le reste du monôme suit ses chefs à distance; quand les portes se rouvrent, et que les rebelles sont rendus à leurs

camarades, après admonestation du commissaire et rappel au respect des lois qui interdisent les rassemblements de plus d’une personne, des cris de joie éclatent, et des ovations, qui font tourner la tète à tous les cochers de la station de fiacres, et qui provoquent sur l’impériale des omnibus, d’un voyageur à l’autre , des questions et des réponses comme celles-ci :

— Savez-vous ce qui se passe, Monsieur?

— Non Monsieur.

— Ah!... Je vous remercie, Monsieur.

- — De rien, Monsieur.

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