LA SERINGUE
LE DINER DES PRIX DE ROME
LE DINER DES PRIX DE ROME
De la dépouille de nos bois L’automne avait jonché la terre; Le bocage était sans mystère...
... Mais l’avenue du Bois de Boulogne n’était pas sans promeneurs. L’approche de la nuit, dangereuse en novembre, avait mis en fuite les jolis bébés aux cheveux bouclés, aux robes de velours, aux larges chapeaux empanachés, et les nourrices bavardes aux grandes mantes et aux interminables rubans; mais seuls les enfants et les nourrices avaient quitté la place.
Un flot de piétons remontait lentement du côté de l’Arc de Triomphe, qu’estompait la brume; et les femmes montraient à leurs maris et les maris nommaient à leurs femmes les cavaliers plus ou moins habiles et les amazones plus ou moins élégantes qui trottaient sur l’autre chaussée.
Un groupe d’enfants à cheval passa, tètes inégales, que suivait un cavalier aux cheveux blancs, à l’épaisse moustache :
— Monsieur de Lesseps! dit la femme.
Le mari ôta son chapeau, un peu par respect, beaucoup pour avoir l’air de connaître particulièrement « le Grand Français ».
Cependant le roulement des voitures ne s’interrompait pas.
Des coupés remontaient au pas, rasant le trottoir, et la
glace baissée encadrait une petite tête pâle et un grand chapeau Gainsborough. D’un landau à l’autre, on échangeait de petits saints de la main. Des couples ennuyés s’allongeaient dans des victorias, conduites par des cochers très dignes; le monsieur fumait, regardant à droite et à gauche; la dame rêvait, le dos soutenu pas des coussins armoriés. Puis passait, au grand trot, un cab verni de neuf, conduit par-dessus la tête d’un financier aux favoris teints; puis, de temps en temps, des tapissières, où un négociant avait empilé sa famille. Parfois un coupé s’arrêtait; un piéton à tournure militaire, ou un cavalier à la boutonnière fleurie, venait s’accouder à la portière.
Les becs de gaz s’allumaient, scintillant à travers les branches dépouillées; des fenêtres à store de satin rouge flambaient dans les hôtels voisins ; la lune montait, au-dessus du mont Valérien, et ses reflets d’argent couraient sur le ventre noir des voitures et sur l’acier des roues.
Les piétons et les cavaliers se faisaient plus rares; les voitures s’espacaient. Les attardés se hâtaient, sentant l’heure du dîner venue.
— Rentrons! disaient les badauds. Nous allons être les derniers.
Non; rassurez-vous, bonnes gens! vous ne serez pas les derniers.
Voilà une bande joyeuse qui emplit la chaussée.
Dieu me pardonne! Ils descendent l’avenue, et se dirigent vers le Bois. Où diable peuvent-ils bien aller à cette heure?
Ce sont des jeunes gens qui se tiennent par le bras, comme
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les gais compagnons de Pantagruel; ils parlent haut, on dirait qu’ils se disputent...
Les bourgeois effrayés pressent le pas, et se rangent poulies laisser passer.
On ne saurait trop prendre de précautions par ce temps d'attaques nocturnes.
— Si c’était la bande des Cravates Vertes?
Non : rassurez-vous, bonnes gens, encore une fois! Écoutezles rire, et chanter à la lune la Mandolinata de Paladhile.
— Ils chantent avec goût, reconnaît le mari.
— Avec âme! déclare son épouse.
Seraient-ce des acteurs de l’Opéra-Comique?
Non. Ce sont tous les Prix de Rome de l’École des Beauxarts et du Conservatoire de musique, qui vont, bras dessus bras dessous, arroser leurs lauriers chez Ori, — le comte Ori, comme l’appellent ces messieurs les Mélodistes.
Dès l’entrée, c’est un beau tapage; on interpelle à grands cris le maître d’hôtel, grave comme un ministre au milieu d’une Chambre révoltée :
— Holà! tavernier du diable!
— Dites-moi, maître empoisonneur...
Et autres gentillesses.
Des membres de l’Institut arrivent ; des professeurs auprès desquels les lauréats d’aujourd’hui ont appris, qui la perspective et le modelé, qui la fugue et l’orchestration; mais l’entrée de ces personnages, tous salués d’acclamations, n’ôte rien à la gaîté de la fête. Les maîtres ont laissé leur auréole au vestiaire; il n’y a de palmes et d’honneurs ce soir que pour les Prix de Rome. Chacun d’eux a amené des amis, et
les anciens, ceux qui s’asseoient sous la Coupole, sont euxmêmes des amis; rien de plus.
Les discours solennels, les toasts sérieux sont proscrits.
« Tout à la joie! » Ce titre d’une polka fameuse est la devise.
Les vieux s’efforcent d’être aussi jeunes que les jeunes, et, pour la plupart, ils n’y ont pas grand’peine.
La fraternité coule à pleins bords, et le champagne aussi, l’un entretenant l’autre. Les nouveaux n’ont pas besoin, pour entrer dans la carrière, que leurs aînés n’y soient plus. Ceuxci ont la gloire; ceux-là en ont la promesse, ce qui est presque la même chose. Les uns regardent vers le passé, les autres vers l’avenir, et tous ont autant de rayons dans les yeux.
La chaleur des bougies et la chaleur des vieux vins contribuent pour leur part à entretenir cette belle fièvre : les voix sont plus bruyantes, les gestes plus rapides : les plaisanteries se croisent comme les fusées d’un feu d’artifice, dont la première allume toutes les autres; tout le monde parle à la fois; on se contredit sans s’entendre, ce qui est encore la meilleure façon de demeurer d’accord.
Les invités ont pris les fleurs des surtouts pour en ceindre le front des triomphateurs. Un peintre demande des guirlandes de myrte ou de roses de Pæstum; il entend que chaque tète, chevelue ou non, ait sa couronne odorante, comme dans les festins antiques.
Un Romantique réclame un combat de gladiateurs; la table sera l’arène.
Un poète, — quel est le dîner où il ne s’en glisse? — se fait beaucoup prier pour dire quelques vers; il commence,
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avec un fort accent du Midi, un interminable poème sur Alexandre dans les Indes... (il prononce Alessinclre). On le siffle outrageusement. Il se rabat sur la prose, et dit des contes à la façon de La Fontaine qui sont fort applaudis.
Un enthousiaste le sacre poète de génie, et lui verse un verre de Pomard sur le front.
On acclame le groupe, et on conspue le Provençal qui veut se fâcher.
Le tumulte ne fait que croître et embellir, et pour le moment tous semblent de l’avis d’Horace : « Il est bon d’être fou quelquefois. » Il n’y a guère que les garçons de dignes. Il est vrai qu’eux ne boivent pas... publiquement.
L’enthousiaste veut qu’ils boivent, et trinquent à la gloire de l’École française. La plupart des gens de l’Institut profitent du tumulte pour s’esquiver. Partir, c’est tout autoriser. Ceux qui restent l’ont compris ainsi et ne se le font pas dire deux fois. La gaîté devient du délire .
Depuis longtemps déjà les mélomanes ont réclamé de la musique. Un sculpteur, que la musique fait hurler, a protesté en vain; la majorité est contre lui. Des ténors amenés parles compositeurs se lèvent pour interpréter un morceau des œuvres couronnées, le grand air du Roi prisonnier des Romains, la plainte de Merlin enchanté, l’étonnement de Renaud mettant le pied dans l’Ile Fortunée; et les si bémols éclatent, clairs et soutenus, comme s’il en pleuvait; et les applaudissements crépitent, drus comme grêle.
Seul, le sculpteur se renferme dans un silence hostile.
Il a retenu un invité, un ancien, qui, les coudes sur la table, troublé par ces parfums capiteux, ébloui par l’étincelle-
ment des cristaux, charmé par ces mélodies, oublie complètement ses cheveux blancs, et s’attarde à raconter ses souvenirs de la Villa Médici.
— Quels modèles que ces Transtévérines ! murmure-t-il, le regard noyé.
Tout à sa rêverie, le pauvre homme ne s’aperçoit pas que les Prix de Rome de l’École, — cet âge est sans pitié, — l’ont pris pour cible; ils l’écoutent, passionnés en apparence et suspendus à ses lèvres; en réalité, ils roulent des boulettes de mie de pain, et les lui décochent, imperturbables, en même temps qu’ils le pressent de questions :
— Vlan! Alors vous dites qu’au bord du Tibre?... Vlan! dans le nez!...
— Ainsi, d’après vous, la Fornarine?... Pan! dans l’œil...
Lui, prend tout ça pour des démangeaisons, se gratte l’œil
ou le nez, et continue de plus belle.
— Pan ! dans la bouche! comme au tonneau!...
L’ancien s’étonne de cette abondante et subite salivation,
qui le fait quelque peu bafouiller; mais comment se méfierait-il? 11 est entouré d’un auditoire si attentif, si respectueux!... 11 est convaincu qu’il allait avaler un pépin d’orange.
— Oui, mes amis, reprend-il, la belle Boulangère...
Et ses amis font taire des gens irrespectueux qui , continuant sa phrase, chantent en sourdine :
.... a des écus ,
Qui ne lui coûtent guère...
Cependant les airs de ténor ne suffisent plus aux fanatiques.
GELON.
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Ou demande aux compositeurs des symphonies, des sonates :
— Je vais vous jouer, dit l’un d’eux, ma symphonie Scandinave.
Des bravos prolongés accueillent cette promesse. L’auteur, un garçon qui promet, passé maître en l’art de jouer de l’orchestration touffue, des dissonances, des leit motive , etc., s’installe au piano. Le silence se fait, troublé par les seuls grognements du sculpteur.
Une mélodie saisissante, coupée de rares accords, a pourobjet d’expliquer le titre; et, de fait, on sent la neige; on voit les glaciers bleus, les lacs transparents, on devine le maëlstrom voisin, et le pôle tout proche. On a froid. L’auditoire est très chaud.
— On dirait du Wagner! grommelle le sculpteur, que ce débordement de notes exaspère visiblement.
Personne ne prend garde à cette interruption incongrue.
L’ancien , moins que tout autre , plongé qu’il est de plus en plus dans ses ressouvenirs de la Villa Medici.
La symphonie Scandinave continue, et il n’y a pas apparence qu’elle cesse de sitôt. Très claire pour les initiés, elle traduit maintenant les joies de la paix que goûtent ces populations primitives, les danses agrestes, où il semble que les ours ont dû être invités, et, sur ces rythmes étrangement rompus, lèse onvives, couronnés de fleurs ou de raisins, s’efforcent de sauter en cadence; l’allure se précipite, et la pyrrhique du Nord prend des apparences de vulgaire cancan, tant et si bien que les garçons se sentent des fourmis dans les jambes, et qu’ils se mêleraient à la manifestation, n’était que leur grandeur les attache au rivage...
Le sculpteur commence à grincer des dents...
— Broum! broum ! pan! pa ta pan! mugit le piano.
— Qu’est-ce que c’est que ça? demande le sculpteur. La foire de Neuilly?
— Silence ! à la porte !
Ce n’est pas la foire de Neuilly, avec ses grosses caisses et ses cuivres; c’est l’orage, dont l’éclat, comme dans la Symphonie pastorale, interrompt la danse des laboureurs. Seulement, cette fois, l’orage est tout moral; la menace qui foudroie la Scandinavie, est une menace de guerre... Soit! La Scandinavie est prête ! Elle relève le défi de ses farouches ennemis, la grave Scandinavie! Aux armes! A l’appel jeté par les cornes d’aurochs répond le frissonnement des boucliers et le choc des lances; les chars roulent, les bœufs qui les traînent poussent des beuglements; les flèches volent, les haches brisent les armures; les bardes chantent les skaldas, répétées par tous les guerriers; même, un des convives, drapé d’une serviette, fait les gestes des bardes, pinçant, en guise de lyre, les barreaux de sa chaise; les cris des blessés montent sous le ciel , et le dieu Thor frappe les combattants de son inévitable marteau... Pour en donner l’idée, le compositeur, échevelé, martèle furieusement les cordes du Pleyel loué pour la circonstance... Les ennemis battent en retraite... Gloire aux braves! et victoire à la Scandinavie!...
Mais quels sont ces gémissements? Sont-ce des pleurs de femme? Est-ce la voix plaintive de la mer?... Quelle étrange gargouillade emplit les flancs de palissandre du piano devenu rebelle?...
L’opérateur hésite, trahi par son instrument...
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Que se passe-t-il?
Le sculpteur a un rire Méphistophélique, et l’auteur de la symphonie pousse un cri indigné...
Le vandale vient de verser dans le piano une bouteille de champagne, qui l’a du coup, enrhumé, grisé, empli de coassements et de borborygmes.
— A mort le musicophobe !... La tète du malheureux!...
Et le sculpteur s’enfuit, poursuivi par une avalanche
d’oranges, de cigares, de verres de liqueur. Lapidé, brûlé, trempé, le lâche rit encore; les musiciens ne sont pas vengés.
— A la rescousse! Taïaut! Hallali!...
On s’élance sur ses traces, en bousculant la table, ce qui achève une casse effroyable. Les cris se mêlent au fracas de la vaisselle foulée aux pieds.
On poursuit l’iconoclaste jusque dans l’avenue.
Il est petit jour; les étoiles s’éteignent; le ciel pâlit derrière l’Arc de Triomphe, et à grands coups de pinceaux, les balayeurs dessinent des demi-cercles parallèles dans la poussière.
Le vieux confrère, cependant, achève un bouillon que ses jeunes amis lui ont conseillé d’ajouter à la liste des breuvages absorbés dans la soirée; il endosse son pardessus de fourrures, aidé par le garçon toujours digne.
Soutenu par ses admirateurs, il a descendu l’escalier : une Urbaine est à la porte, exprès pour lui, une Urbaine chauffée; avant d’y monter, il s’attarde encore à raconter une anecdote nouvelle dont la ville des Césars fut le témoin il y a quelque quarante ans; son geste s’élargit; il prend plaisir à respirer l’air respiré par César et par Caton. Romain! il l’est encore, et le sera toujours!... Je dis Romain de l’ancienne Rome...
Et quand le cocher lui demande :
— Nous allons, bourgeois?
Persuadé qu’il ne saurait monter en char que pour la seule promenade aimée des Romains, le bois de Boulogne des empereurs, il répond d’une voix forte :
— A la voie Appienne !
Le cocher, ahuri, le regarde, se demandant si ce ne serait pas encore une nouvelle rue débaptisée par le conseil municipal :
— Vous dites, bourgeois?
La brise matinale fouette le bourgeois au visage; il a compris qu’il rêvait, et, revenu au sentiment de la réalité, il donne son adresse, dont il se souvient à cette heure :
— Aux Batignolles ! . . . rue Legendre.
Ses compagnons d’orgie lui ferment la portière, le saluent profondément, et le fiacre jaune se met en route à petits pas.