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LE RÈGLEMENT

LES MODÈLES

« Dis-moi qui tu fréquentes, je te dirai où tu habites. » Les modèles s’agglomèrent dans tous les quartiers de Paris qu’affectent les artistes; ils pullulent à Montmartre, d’où ils descendent approvisionner les ateliers du boulevard de Clicliy, du boulevard des Batignolles et de l’avenue de Villiers; mais le plus grand nombre loge du côté de la Halle aux vins, rue Saint-Victor principalement et rue Mouffetard, où ils se trouvent à proximité de tous les ateliers qui environnent le Luxembourg. C’est là qu’on est le plus sûr de trouver des Napolitains basanés comme ceux que peignait Léopold Robert, des Florentines aux yeux veloutés, comme celles qu’affectionne M. Hébert.

C’est plaisir de les voir, après la journée finie, s’offrir une heure ou deux de farniente sur quelque banc des squares, où courent les gamins sortis de l’école voisine; inattentifs à ce tumulte, le père, la mère et les enfants songent, — du moins ils en ont l’air, — à quoi? Chi lo sa? Ce qui est sûr, c’est qu’avec leurs costumes éclatants ils semblent groupés là pour le plaisir des yeux.

Dans ce Paris, d’où le pittoresque s’en va, ils sont la dernière note artistique; et, quelque temps qu’il fasse au dehors, quand une belle fille de là-bas , comme ils disent, entre dans l’atelier, souriante, un foulard rouge noué à son chignon noir, F avant-bras serré dans une manche de velours, un fichu de dentelles complétant le corsage de toile, il semble qu’un peu de lumière de sa patrie la suive et rayonne autour d’elle.

11 est vrai que celle-là est modèle de son métier; ses parents l’étaient avant elle; tous les gens quelle connaît gagnent leur vie h poser; tout enfant, elle posait dans les bras de sa mère; à sa grâce native l’étude a beaucoup ajouté; elle donne, sans tâtonner, une attitude, tragique ou tendre, toujours élégante, et fournit une silhouette agréable à voir de tous les côtés; son geste est ample et juste à la fois. Aussi l’apprécie-t-on également chez les peintres et chez les sculpteurs; tous ont sa carte de visite dans la bordure de leur glace, et c’est à elle qu’on écrit, qu’il s’agisse de modeler Biblis ou de peindre Nausicaa.

Ne parlez pas aux artistes des modèles d’occasion ! Ils ont tout contre eux, la vulgarité d’allures, et l'ignorance des principes élémentaires sans lesquels un modèle ne vaut guère

LES MODELES

mieux qu’un mannequin; de plus, n’ayant choisi qu’à défaut d’autre ce gagne-pain qui ne laisse pas d’être fatigant, ils y renoncent sitôt qu’ils retrouvent un travail quelconque, ils lâchent sans façon le sculpteur ou le peintre au milieu de leur étude.

Aussi l’atelier ne s’ouvre guère à ces intermittents, qu’on arrive vite à reconnaître; quitte à les attendre un peu, on préfère les modèles pour de bon, ceux qui font, n’ont fait et ne feront que ça!

Avec eux, les relations sont sûres ; on peut compter sur leur parole. Ils savent qu’y manquer ce serait déshonorer la corporation. On peut même en attendre quelquefois de bons conseils; ils ne les marchandent pas, pour peu qu’on les en prie; et à force de fréquenter des gens dont l’art est la grande préoccupation, ils ont si bien complété ce qu’ils peuvent avoir reçu de goût naturel, qu’ils expriment, souvent pas mal, des avis parfois précieux.

Ceux qui arrivent à ce point et qui sont l’honneur de leur compagnie sont particulièrement achalandés, comme de juste. Ils ne paraissent pas plus 11ers pour ça. Ils savent se tenir à leur place, et respecter les méditations de celui qui les emploie; mais dès qu’ils le voient de belle humeur, la cigarette aux lèvres, disposé à causer autant qu’à peindre ou qu’à modeler, ils ne se font pas faute de lui donner la réplique.

Anciens dans le métier, fréquentant assidûment les musées du Louvre et du Luxembourg, les salons annuels et les expositions, ils sont au courant de tout ce qui se fait et se dit dans le monde des arts.

ECOLE DES BEAl'X-ARTS.

Ils vous apprendront que les droits qui frappent la peinture exportée en Amérique vont être diminués, qu’on parle de M. Un tel pour la décoration; ils connaissent par le menu les pérégrinations des tableaux célèbres ; ils savent, par exemple, que Y Enfance de Bacclius , de M. Bouguereau, orne un barde New-York; et ils vous diront ce que Y Angélus de Millet a été vendu à son premier et à son dernier acquéreur.

Et, toutes ces nouvelles, ils les agrémentent d’anecdotes; leur répertoire est très fourni; assidus chez tous les peintres contemporains et ceux de la génération précédente, ils ont passé des mansardes aux hôtels; ils font des comparaisons, rappellent les manies d’Eugène Delacroix et les mots du sculpteur Préault.

Leurs connaissances sont encyclopédiques; mais, le plus souvent, leurs aptitudes sont spéciales; leurs qualités physiques les restreignent à de certains emplois; qu’ils posent la tête ou l’ensemble, on comprend de reste que celui qui représente le Christ ou Vercingétorix ne peut pas représenter Brutus ou Thomas Becket; de même, les gaillards aux muscles puissants, aux larges pectoraux, sont nécessairement des lutteurs ou même des Hercule; plus jeunes et moins vigoureux, ils vous aideront à reconstituer Phœbus le roux ou le bel Alcibiade.

Quelques-uns se font faire des ajustements en rapport avec leur physionomie, et l’on reçoit parfois dans les ateliers des cartes ainsi conçues :

Josepiio Vitelli , modèle,

Possesseur de six costumes historiques.

LES MODÈLES

Celui-ci vous donnera au choix saint Louis sous le chêne de Vincennes, Charles Ier montant à l’échafaud, Bonaparte au Pont d’Arcole, Talma dans Charles IX et Lamartine haranguant l’émeute. La perruque va avec le costume; et quand il vient faire ses offres de service, appuyées de quelques exemples, on croirait voir ces acteurs de café-concert qui se font, au choix du public, les têtes des acteurs à la mode, des chefs d’orchestre contemporains ou des généraux de la Révolution.

Dans cette phalange toujours renouvelée des modèles, qui vont, le jour du vernissage, s’admirer en effigie, quelquesuns sont restés ou resteront à bon droit légendaires.

En première ligne il faut citer Dubosc.

Dubosc , tout en portant le nom d’un gredin qu’a immortalisé le Courrier de Lyon, fut un fort honnête homme. Modèle attitré, et, pour ainsi dire officiel, de l’École des Beaux- Arts, il s’était pris d’une amitié passionnée pour les élèves, la plupart du temps peu favorisés de la fortune; il avait constaté que l’indemnité allouée aux logistes pour frais d’exécution était loin d’être suffisante. Et il s’était promis, à part lui, de faire ce que l’État ne faisait pas. Il y réussit. A force d’économie, il parvint à amasser, avec son seul travail de modèle, une petite fortune, qu’il eut la joie, en mourant, de léguer à l’École des Beaux-Arts.

Par son testament en date du 22 juillet 1859, Charles Dubosc a pris les dispositions suivantes :

« Ayant commencé à poser en 1804, à l’âge de sept ans, et ayant continué à servir de modèle jusqu’à soixante-deux ans,

j’ai donc passé ma vie avec les artistes les plus distingués, sous tous les rapports. Je veux qu’après mon décès, la petite fortune que j’ai gagnée avec eux soit consacrée à une fondation utile aux artistes. En conséquence, j’institue pour légataire universel, en toute propriété, l’Institut de France (Académie des Beaux-Arts), pour disposer de ma succession delà manière suivante : il sera fait emploi, en rentes sur l’État, de tout ce qui composera ma succession, et les arrérages de cette rente seront chaque année distribués par égales portions aux jeunes peintres et aux jeunes sculpteurs reçus en loges pour le grand prix de Rome. Cette somme leur sera remise au moment de l’admission en loges. »

Il n’est pas à notre connaissance que Gélon pense à faire à l’École des donations dans le genre de celle-là. Quoi qu'il en soit, Gélon mérite de survivre dans la mémoire des hommes.

Gélon, qui est aujourd’hui le doyen des modèles, ne dit pas descendre du tyran de Syracuse; il pourrait le soutenir sans invraisemblance, et avoir hérité de lui ce masque tragique qui fait sa gloire.

Voulez-vous un Claude menacé? Gélon, lui , n’a pas besoin de costume historique : une couverture de voyage ou un couvre-pied lui suffit; il se drape avec une science remarquable, en homme qui n’a porté que la toge toute sa vie; et, sans autre indication, ni plus ni moins que s’il savait son Suétone par cœur, le voilà qui recule, pâle de peur, de la folie plein les yeux. 11 a appris la mort de Caligula, soyezen sûr... Il voit le centurion qui vient le prendre... Il le voit, n’en doutez pas!

Vous faut-il un Auguste devant le tombeau d’Alexandre?

GELON.

LES MODELES

Gélon varie les plis de son costume, met plus de sérénité, et, si j’ose dire, de gravité dans sa couverture, place devant lui un tabouret, qui représente le tombeau, dispose sur le tabouret un drap, qui représente le linceul... Attention! Il le soulève... Et voyez comme son mâle visage est pénétré de mélancolie! Quelle tristesse sur ce masque impérial!... C’est donc là qu’il faut en venir, à ce « je ne sais quoi qui n’a de nom dans aucune langue » !... Volontiers il répéterait la méditation d’Hamlet au cimetière; mais il n’a que faire de la dire; ses traits parlent, et le Cromwel regardant le corps de Charles Ier n’a pas une expression plus éloquente. Ah! combien tu as raison d’être triste, premier empereur des Romains! La seule gloire qui survive est celle des conquérants; les clairons n’ont pas assez célébré ton règne; le sang qui coulait à Pérouse n’était pas versé dans la bataille; Auguste aura beau faire, il ne fera pas oublier Octave...

Aussi multiple que les grands tragédiens, et sans la ressource du fard, de la pourpre et des beaux vers, Gélon évoquera ainsi devant vous toute l’antiquité. Regardez ! Cet homme aux yeux creux qui vient de tomber à terre sur son manteau détaché, la main sur la poitrine, il semble moins souffrir des blessures reçues que du crime avéré... Osez dire, en dépit des souliers qui paraissent sous la toge, que ce n’est pas là le grand Jules César, frappé au pied de la statue de Pompée par Casca et par Brutus... Sa bouche n’a-t-elle pas l’air de pousser le fameux : Tu quoque!...

Et celui-ci, à la lourde encolure, aux mâchoires engorgées, qui, sombre, suit des yeux, visiblement, une agonie qui le délecte, n’est-ce pas l’odieux Néron invité par Locuste

à juger l’effet de ses poisons thessaliens? A n’en pas douter, il pense à Britannicus et rumine les conseils de l’infâme Narcisse...

Mais le moment de la pause est venu : Gélon abdique pour dix minutes toutes ces grandeurs empruntées : une bonne pipe est une bonne chose, et cette fumée-là vaut bien les vaines fumées de la gloire.

Gélon tire lentement des bouffées; il a pris dans la poche de son habit un jeu de cartes « nullement préparé » ; il s’amuse à faire des tours, histoire de vous distraire et de prouver qu’il mêle l’agréable à l’utile ; et, tout en faisant sortir à votre gré l’as de cœur ou le valet de carreau , il va vous raconter son histoire, pour peu que vous insistiez.

Insistez! L’histoire est curieuse, et curieusement racontée.

Gélon est né, en 1824, dans « une charmante vallée de la Savoie , entre deux grandes chaînes de montagnes couvertes de bois immenses... »

Il ajoute que les pointes des rochers à pic s’y confondent « avec l’air bleuâtre et serein du ciel ».

Enfant, il menait paître les moutons dans la montagne. A quatorze ans, il venait à Lyon « pour y apprendre le métier de canut ».

Vous ai-je dit que Gélon est d’une force extraordinaire?

Un jour qu’il se promenait à la Croix-Rousse au milieu des baraques d’une fête foraine, il aperçoit « pour la première fois » des saltimbanques. Le rideau et le pitre annonçaient des tours de force : on ne payait qu’en sortant; Gélon entre.

« Un gros colosse », qui enlevait quinze cents avec les reins, défiait l’assistance d’en faire autant. Gélon relève le

LES MODELES

défi et enlève les quinze cents. Non content de cette victoire , il demande six hommes, les ajoute aux quinze cents déjà nommés, et enlève le tout!

« L’auditoire » applaudit.

On applaudirait à moins.

— Faites-en autant ! dit à son tour Gélon au gros colosse.

Le gros colosse s’évertue, s’époumonne, avec des efforts à en crever; mais il ne parvient pas à enlever aussi les six hommes; il est obligé de reconnaître la force de son rival supérieure à la sienne.

Là-dessus, la troupe des lutteurs, joignant ses félicitations à celles de l’auditoire, offre à Gélon un engagement brillant, qu’il accepte.

De canut devenu athlète, Gélon, la fête finie, partit avec ses nouveaux compagnons pour le midi de la France. Il lutta à Marseille, à Aix, à Carpentras, à Beaucaire, à Avignon, à Nîmes, à Montpellier; puis la troupe se divisa; les hercules firent bande à part; les lutteurs, parmi lesquels brillait Gélon , prirent la direction de Paris. A peine arrivés dans la capitale, ils transformèrent en arène la salle Montesquieu, la même où fleurit aujourd’hui, — ô décadence! — le bouillon Duval fréquenté par les Copurchics.

Gélon s’y fit applaudir comme au jour de ses débuts; l’affiche le désignait ainsi : « L’invincible Savoyard, Gélon , dit l’Achille. »

De la salle Montesquieu, après plusieurs étapes. Gélon passa rue Lepelletier, où les séances du lutteur masqué provoquèrent si longtemps la curiosité des Parisiens.

Les programmes de ces luttes sont des chefs-d’œuvre du genre. En voici un :

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