LA BIENVENUE
La réception achevée , le massier se révèle homme d’affaires. Il réclame au nouveau sa masse, soit trente-cinq francs; du même coup, il demande :
— N’éprouves-tu pas le désir d’offrir quelque chose aux camarades, qui viennent de t’accueillir avec un si bel enthousiasme? C’est, la coutume.
Et le nouveau de répondre :
— Certainement !
— A la bonne heure!
— Combien faut-il donner?
— Oh ! ce que tu voudras. Si tu es riche, il t’est permis d'inviter l’atelier à un repas de corps chez Bignon. Pas un de ces Messieurs ne déclinera une invitation pareille. Si tu n’es pas riche, nous accepterons un verre chez le mastroquet.
D’ordinaire, on donne quinze francs.
Le nouveau s’exécute.
Inutile de dire que, s’il lui était impossible de payer sa bienvenue, il ne serait pas reçu avec moins de cordialité. D’ailleurs, le nouveau a généralement été mis au courant des usages, et, quoi qu’il lui en puisse coûter, il tient à honneur de faire comme les camarades. Il en sera quitte pour manger, le mois suivant, un plat de moins qu’à l’ordinaire.
La masse est toujours exigée; il faut bien entretenir le matériel. Avec le chevalet , — sept francs, — et les deux ta-
bourets, — cinq francs, — c’est une soixantaine de francs que lui coûte son entrée à l’École...
Le massier s’adresse alors à l’atelier, qui s’est remis au travail :
— Messieurs, notre nouveau et généreux camarade insiste pour vous offrir des consommations; il vient de me remettre la somme énorme de quinze francs!
— Gloire aux nababs !
On calcule ce que cela donne par élève; ils sont une quarantaine : chacun aura droit à un verre de trois sous, un gâteau de deux sous et deux cigarettes; le massier en aura trois. Il ne les a pas volées.
Si l’atelier n’est pas disposé à se déranger, on envoie les derniers nouveaux chercher les rafraîchissements. Quand, au contraire, le besoin de se dégourdir les .jambes est général, on décide de se rendre en grande pompe chez le mastroquet.
Le moment est venu où le modèle quitte la pose, qu’il reprendra dans dix minutes.
— En avant !
Criant et gesticulant, les quarante dégringolent l’escalier, traversent, au galop, le péristyle des Antiques et les deux cours, et font irruption chez le marchand de vins; deux groupes sc sont détachés, qui vont prendre les gâteaux et les cigarettes.
- Y ta santé! A ta gloire!
On trinque avec le nouveau, on le félicite sur la façon vraiment noble et digne dont il s’est présenté à l’atelier, sur ses • 'tonnantes dispositions constatées par le phrénologue, sur ses succès prochains.