‹ L'école des beaux-artsChapitre 6 sur 95 · LE FER ROUGE · texte numérisé non relu

LE FER ROUGE

— Et maintenant, voyons sa force morale !

Le nouveau , qui commençait à passer sa veste , s’arrête, inquiet :

- Qu’est-ce qu'ils vont encore me faire? se demande-t-il? Il a le pressentiment que chacun de ces jeunes hommes

cache un bourreau.

— Préparez le fer rouge ! ordonne le massier.

- Le fer rouge!...

Quelques protestations s’élèvent :

— Non! non! Épargnez-le! Grâce pour les enfants!

— Allons! il y a des braves cœurs partout...

Mais non; la majorité a soif de sang humain :

— Pas de grâce! Pas plus pour lui que pour les autres!

— Ah! les cannibales!...

O11 amène le nouveau près du poêle, autour duquel les élèves viennent se grouper; on lui tient les mains! Un ancien,

— (à voilà le bourreau ! — saisit le tisonnier, dont l’extrémité est chauffée à blanc, et qui resplendit, rouge sombre.

Le nouveau n’a pas pu s’empêcher de tressaillir.

— Bandez-lui les yeux!

Le pauvre garçon n’a pas le temps de protester. .Maintenant, h; voilà dans la nuit! D’où va lui venir la blessure? Où le fer va-t-il ronger sa chair? Quelle minute ! La ui iir commence à perler le long de ses tempes... Sans doute

LA CHANSON

LA CHANSON

on le marquera à la main... la main gauche, pour ne pas entraver son travail... Il serre le poing, résolu...

Un cri lui échappe.

Le tisonnier vient de lui toucher le nez ! Et, chose étrange, il le sent froid comme glace.

D’un mouvement brusque, il arrache son bandeau; sa main rencontre l’instrument de torture : il est froid ! Ce fer rouge, admirablement imité, n’était rouge qu’en peinture...

Remettez- vous , Monsieur, d’une alarme si chaude !.0

LA CHANSON

Le patienta repris ses habits; mais ses tourmenteurs ne le tiendront pas quitte avant qu’il n’ait chanté quelque chose.

On lui indique un tabouret, dans le fond de l’atelier : il y grimpe, et, dominant de là l’auditoire en gaité, il chante... Qu’il chante bien ou mal, d’une voix timide ou à plein gosier, une chanson de café-concert ou un grand air cl’opéra, le résultat est toujours le même : un chœur indigné l’interrompt :

— Bravo! A la porte! Encore! Arrêtez-le! Toujours! Bis! Veux-tu te taire!...

11 ne demandait pas mieux.

Cette fois, l’initiation est terminée.

Le massier, éloquent par état, ne manque jamais de faire au nouveau une petite harangue bien sentie, en manière de consolation.

- Jeune homme, lui dit-il de sa voix la plus paternelle, les épreuves imposées au nouveau sont une coutume dont l'origine se perd dans la nuit des temps; et, sans remonter au déluge, tu sais, ou devrais savoir, que les étudiants de la Sorbonne soumettaient à des épreuves analogues les nouveaux, alors appelés bé jaunes , autrement dit « serins ». Dans tous les collèges, dans tous les lycées, dans toutes les institutions de France et de Navarre, on se plaît à berner quelque peu le nouvel arrivant : on lui pousse des colles plus ou moins amusantes pour lui , on lui donne des commissions plus ou moins drôles pour les autres; et, en lui imposant cette initiation, on a grandement raison.

Sur quoi, le massier, prenant un ton solennel, conclut en ces termes :

La vie d’étudiant, comme la vie d’artiste, est une image en réduction de la vie. Partout où il arrive, le nouveau venu est mal venu; on lui sourit, par politesse, on lui tend la main..., mais on le voit d’un mauvais œil; il est pour tous un fâcheux, un importun. On lui promet assistance tout haut , et tout bas on s’engage à lui nuire, à mettre le plus possible de bâtons dans ses roues. On sème sa route de pièges <t do chausse-trapes. — C’est pour t’habituer, jeune homme, à ces ('preuves réelles, que nous t’avons soumis à ces épreuves pour rire. T’en souviendras-tu?

Le nouveau promet de s’en souvenir.

Fl voilà à quoi se bornent ces charges terribles, qui durent à peine une demi-heure, si le nouveau a bon caractère et sait prendre les plaisanteries.

Page 1