‹ L'école des belles-mères: comédieChapitre 15 sur 21 · SCENE XII GRAINDOR, FIFINE · texte numérisé non relu

SCENE XII GRAINDOR, FIFINE

GRAINDOR.

Viens ici, Fifine, assieds-toi et causons... Ta mère n'est pas là, nous sommes seuls tous les deux, nous allons tailler de la bonne besogne... Qu'est-ce que tu as l'intention de faire ?

FIFINE

Rien, père I

GRAINDOR.

Rien, père... Dis papa... comme il y a deux heures. Je ne t'ai rien fait, moi!.. Ta mère elle... je ne sais pas. . . elle est allée manigancer dans ton ménage mais moi...

Je n'accuse personne.

L'ÉCOLE DES BlELLES-MÉRES 47

GRAINDOR.

La question n'est pas là... Qu'est-ce que tu as ' r'.ention de faire, demain, par exemple?

FIFINE

Je te dis: rien... Ce que j'aurai fait aujourd'hui. *

GRAINDOR.

Rester ici?... Demeurer avec nous?

FIFINE

Oui!

GRAINDOR

Tout le temps ?

FIFINE

Tout le temps.

GRAINDOR.

Ça te fera plaisir?

FIFINE

Oui.

GRAINDOR.

Oui, mais à moi... tu ne t'es pas demandé si ça"j me ferait plaisir, à moi... En somme, nous t'avions [ mariée... nous nous disions : « Elle est casée» el tu' nous retombes sur les bras... Enfin, ça va peut-être! m'ennuyer, moi... je voulais louer cet appartement.

FIFINE

Toi?

GRAINDOR.

Oui. (Essayant de mentir.) Ta mère et moi nous aimons bien être seuls pour déjeuner... tu nous déranges... tu... tu...

FIFINE, très calme.

Tais-toi donc I Vous êtes contents comme tout. Tu

veux faire semblant que ça t'ennuie pour que... Eh . bien, je resterai ici jusqu'à ce que. tu me mettes à la porte.

GRAINDOR.

* Tu n'aimes donc plus ton mari?

FIFINE^ sans force.

Non!

GRAINDOR.

Alors il faut divorcer.

Divorcer !

GRAINDOR.

Dame. (Avec aplomb.) Je crois d'ailleurs qu'André en a l'intention.

FIFINE

Lui ! (Un silence et un' petit sourire.) Tu ne me feras pas croire cela non plus, papa.

GRAINDOR.

Ahl je ne te ferais pas croire... Dans ce cas, je n'essaierai pas... Parlons sérieusement, alors. Ma petite Fifine, vous n'avez qu'une brouille d'amoureux, il ne faut pas la faire durer. Ce soir, tu ne dîneras pas ici... Tu iras retrouver ton mari.

FIFINE

Non!

Pourquoi ?

GRAINDOR.

FIFINE

Parce qu'André me l'a « ordonné » et que je- ne veux pas avoir l'air de lui obéir.

Ihé^

GRAINDOR.

Ah ! il faut donc recourir aux grands moyens. Tu disait tout à l'heure que tu resterais ici jusqu'à ce que je te mette à la porte. Eh bien, je t'y mets.

FIFINE

Je serais curieuse de voir ça!

GRAINDOR.

Tu vas le voir... je ne suis pas en colère après toi, tu sais, je t'aime toujours bien... ne va pas te tromper là-dessus... Seulement je te mets à la porte.

FIFINE

Tu veux rire.

GRAINDOR.

Pas le moins du monde. Lève-toi et va-t'en.

FIFINE, inquiète, mais essayant encore de sourire.

Il faudra employer la force.

GRAINDOR^ (ceci très tendre et très détaillé.)

Va-t'en, ma bonne petite Fifine... Vois-tu, je vais tout te dire. Si je n'écoutais gue mes manies, que mon propre bonheur, je te prierais de rester ici tout le temps, parce que je suis content de te voir, de t'entendre, de te savoir là... c'est très doux à mon âge d'être câline, d'êtTe dorloté par ces petites mains-là... Mais les vieux doivent être seuls... on a du mal à s'y faire par exemple... (un temps.) on a de la peine à s'y décider... La plus grande preuve d'amour qu'ils peuvent donner à leurs enfants, c'est celle là, vois-tu parce que ça... c'est la vraie douleur de la vie... (Très tendre.) Va-t'en, Fifine, va-t'en I

FIFINE

Gomme tu es bon!

K'^lf Kt:7.xrrr^'-

GRAINDOR.

Ma foi, je crois en effet que je le suis en ce moment, mais ça n'est pas si commode que je l'aurais cru.

FIFINE

Tu as du chagrin à cause de moi ?

GRAINDOR.

3uî, c'est à ça que servent les enfants. Si tu veux liie consoler, c'est bien simple : sois heureuse? Pas un mot de résistance... Viens! (il la prend par le cou çt

la conduit doucement à la portç, avec une grande tendresse)

Je te mets à la porte, va mettre ton chapeau et ton

manteau.

Je veux t 'embrasser.

GHAINBOH, qui peut à peine retenir ses larmes.

Non, ce n'est pas la peine... On se reverra, on se re verra !..

Il descend en scène, en se mouchant. Fiâne reste un moment à la porte du fond. Entrent André et sa mère.

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