‹ L'école des femmesChapitre 14 sur 44 · ARNOLPHE, AGNÈS · texte numérisé non relu

ARNOLPHE, AGNÈS

ARNOLPHE

La promenade est belle.

Ù AGNÈS

. Fort belle.

ARNOLPHE

Le beau jour | AGNÈS.

Fort beau.

ARNOLPHE

. Quelle nouvelle?

AGNÈS

Le petit chat est mort. | C’est dommage; mais quoi !

Nous sommes tous mortels, et chacun est pour soi. Lorsque j'étais aux champs, n’a-t-il point fait de pluie ? AGNÈS.

Non. 3 cn

ARNOLPHE

Vous ennuyait-il? | AGNÈS.

Jamais je ne m'ennuie.

ARNOLPHE

Qu'avez-vous fait encor ces neuf ou dix jours-ci P AGNÈS.

Six chemises, je pense , et six coiffes anssi.

L'E cole des Femmes, 4

26 L'ÉCOLE DES FEMMES, ARNOLPHE, après avoir un peu rêvé, Le monde, chère Agnès, est une étrange chose ! Voyez la médisance , et comme chacun cause !

Quelques voisins m'ont dit qu’un jeune homme inconnu Etait en mon absence à la maison venu ; Que vous aviez souffert sa vue et ses harangues : Maïs je n'ai point pris foi sur ces méchantes langues, Ei j'ai voulu gager que c'était faussement.

AGNÈS

Mon dieu ! ne gagez pas, vous perdriez vraiment. ARNOLPHE.

Quoi ! c’est la vérité qu’un homme...

AGNÈS

Chose sûre.

Il n’a presque bougé de chez nous, je vous jure.

ARNOLPHE bas, à part.

Cet aveu qu'elle fait avec sincérité Me marque pour le moins son ingénuité. (haut. ) A

Mais il me semble, Agnès, si ma mémoire est bonne, Que j'avais défendu que vous vissiez personne.

AGNÈS

Oui : mais quand je l'ai vu, vous ignoriez pourquoi; Et vous en auriez fait sans doute autant que moi.

ARNOLPHE

Peut-être. Mais enfin contez-moi cette histoire. AGNÈS.

Elle est fort étonnante et diflicile à croire.

J'étais sur le balcon à travailler au frais,

Lorsque je vis passer, sous les arbres d'auprés , Un jeune homme bien fait, qui, rencontrant ma vue, D'une humble révérénce aussitôt me salue :

Moi, pour ne point manquer à la civilité,

Je fis la révérence aussi de mon côté.

Soudain il me refait une autre révérence;

Moi, j'en refais de même une autre en diligence : Et lui d’une troisième aussitôt repartant ,

D'une troisième aussi j'y repars à l'instant.

Il passe, vient, repasse , et toujours de plus belle Me fait à chaque fois révérence nouvelle :

COMÉDIE

Et moi, qui tous ses tours fixement regardais, Nouvelle révérence aussi je lui rendais :

‘Tant que, si sur ce point la nuit ne fût venue : Toujours comme cela je me serais tenue, Ne voulant point céder, ni recevoir l'ennui Qu'il me püût estimer moins civile que lui.

Fr

ARNOLPHE

Fort bien. É :

AGNÈS

Le lendemain , étant sur notre porte - Une vieille m'aborde, en parlant de la sorte : Mon enfant, le bon Dieu puisse-t-il vous bénir, Et dans tous vos attraits long-temps vous maintenir ! I] ne vous a pas fait une belle personne, :

Afin de mal user des choses qu'il vous donne ; Et vous devez savoir que vous avez blessé Un cœur, qui de s’en plaindre est aujourd'hui forcé.

ARNOLPHE, à part.

Ah ! suppôt de satan ! exécrable damnée !

AGNÈS

Moi, j'ai blessé quelqu'un ! fis-je tout étonnée. Qui, dit-elle, Hesse, mais blessé tout de bon ; Et c’est l'homme qu’hier vous vîtes du balcon. Hélas ! qui pourrait, dis-je, en avoir été cause? Sur lui, sans y penser, fis-je cheoir quelque chose ? Non, dit-elle, vos yeux ont fait ce coup fatal, Et c’est de leurs regards qu’est venu tout son mal. Eh ! mon dieu ! ma surprise est, fis-je, sans seconde. Mes yeux ont-ils du mal pour en donner au monde ? Oui, fit-elle, vos yeux, pour causer le trépas, Ma fille, ont un venin que Vous ne savez pas; En un mot, il languit le pauvre misérable :

Et s’il faut, poursuivit la vieille charitable, Que votre cruauté lui refuse un secours, C’est un homme à porter en terre dans deux jours. Mon dieu ! j'en aurais, dis-je, une douleur bien grande. Mais pour le secourir qu'est-ce qu'il me demande ? Mon enfant, me dit-elle, il ne veut obtenir Que le bien de vous yoir et vous entretenir : Vos yeux peuvent eux seuls empêcher sa ruine, Et du mal qu’ils ont fait être la médecine.

Hélas ! très-volontiers, dis-je ; et puisqu'il est ainsi,

Il peut, tant qu'il voudra, me venir voir ici. ARNOLPHE, à part.

Ab ! sorcière maudite, empoisonneuse d’âmes, Puisse l’enfer payer tes charitables trames !

AGNÈS

Voilà comme il me vit, et reçut guérison.

Vous-même, à'votre avis, n’ai-je pas eu raison ?

Et pouvais-je , après tout, avoir la conscience |

De le laisser mourir faute d’une assistance ?

Moi qui compatis tant aux gens qu’on fait souffrir,

Et ne puis, sans pleurer, voir un poulet mourir ! ARNOLPHE bas, à part.

Tout cela n’est parti que d’une âme innocente;

Et j'en dois accuser mon absence imprudente,

Qui sans guide a laissé cette bonté de mœurs

Exposée aux aguets des rusés séducteurs.

Je crains que le pendard, dans ses vœux téméraires ,

Un peu plus fort que jeu n’ait poussé les affaires.

AGNES

Qu’avez-vous? Vous grondez, ce me semble, un petit. Est-ce que c’est mal fait ce que je vous ai dit? Non. Mais de cette vue apprenez-moi les suites , ” Et comme le jeune homme a passé ses visites.

AGNÈS

Hélas ! si vous saviez comme il était ravi, Comme il perdit son mal sitôt que je le vi, Le présent qu'il m'a fait d’une belle cassette, Et l'argent qu’en ont eu notre Alain et Georgette, Vous l’aimeriez sans doute, et diriez comme nous. ARNOLPHE.

Oui, Mais que faisait-il étant seul avec vous? AGNES.

{1 disait qu'il m’aimait d’une amour sans seconde , Et me disait des mots les plus gentils du monde, Des choses que jamais rien ne peut égaler, Et dont, toutes les fois que je l’entends parler, La douceur me brille , et là dedans remue Certain je ne sais quoi dont je suis tout émue.

COMÉDIE. 20 ARNOLPHE bas, à part.

) fâcheux examen d'un mystère fatal, Jù l'examinateur souffre seul tout le mal !

(haut. ) Jutre tous ces discours , toutes ces gentillesses , le vous faisait-1l point aussi quelques caresses ?

AGNÈS

)h tant ! il me prenait et les mains et les bras, t de me les baiser il n’était jamais las.

ARNOLPHE

le vous a-t-il point pris, Agnès, quelque autre chose?

(la voyant interdite, )

Juf !

AGNÈS

Eh! ilma… - !

és ARNOLPHE.

uoi ?

AGNÈS

Pris.

ARNOLPHE

Euh!

AGNES

é SE ARNOLPHE.

Plait-:11?

AGNÈS. - Je n'ose,

t vous vous fàcherez peut-être contre moi.

ARNOLPHE

on,

Si fait.

AGNÈS

ARNOLPHE

Mon dieu ! non.

Jurez donc votre foi.

Fa foi, soit.

AGNÈS

Il m'a pris... Vous serez en colère.

ARNOLPHE

Non.

AGNÈS

ARNOLPHE

Non, non, non, non. Diantre ! que de mystère ! Qu'est-ce qu'il vous a pris ?

AGNÈS

ARNOLPHE, à part.

. Je souffre en damné.

AGNÈS

Il m'a pris le ruban que vous m'aviez donné.

À vous dire le vrai, je n’ai pu m'en défendre.

ARNOLPHPE, reprenant haleine.

Passe pour le ruban. Mais je voulais apprendre S'il ne vous a rien fait que vous baiser les bras ? Comment ! est-ce qu’on fait d’autres choses ? RE: ARNOLPHE.

; | Non pas.

Mais, pour guérir du mal qu’il dit qui le possède, à lat-il Pas exigé de vous d'autre remède ?

* AGNÈS

Non. Vous pouvez juger, s’il en eût demandé, Que pour le secourir j'aurais tout accordé.

ARNOLPHE bas, à part. .

Grâce aux bontés du ciel, j'en suis quitte à bon compte : Si j'y retombe plus, je veux bien qu’on m'affronte. (haut. ) 2 | Chut. De votre innocence, Agnès, c'est un effet, Je ne vous en dis mot. Ce qui s'est fait, est fais. Je sais qu’en vous flattant le galant ne désire Que de vous abuser, et puis après s’en rire.

| AGNÈS

Oh ! point. Il me l’a dit plus de vingt fois à moi. ARNOLPIHE.

Ah ! vous ne savez pas ce que c’est que sa foi. Mais enfin, apprenez qu'accepter des cassettes,

COMÉDIE. ES 31 Et de ces beaux blondins écouter les sornettes, Que se laisser par eux, à force de langueur, Baiser ainsi les mains’, et Chatouiller le cœur, Est un péché mortel des plus gros qu'il se fasse. | AGNÈS.

Un péché, dites-vous ! Et la raison, de grâce? ARNOLPHE.

La raison ? La raison est l'arrêt prononcé, Que par ces actions le ciel est courroucé.

AGNÈS

Courroucé ! Mais pourquoi faut-il qu’il s’en courrouce P

C’est une chose, hélas ! si plaisante et si douce ! J'admire quelle joie on goûte à tout cela, Et je ne savais point encor ces choses-là.

ARNOLPHE

Oui, c’est un grand plaisir que toutes ces tendresses, Ces propos si gentils, ét ces douces caresses ; Mais il faut le goûter en toute honnêteté, Et qu’en se mariant le crime en soit ôté.

AGNÈS

N'est-ce plus un péché lorsque l'on se marie ? ARNOLPHE.

Non. 3 AGNES.

Mariez-moi donc promptement, je vous prie, ARNOLPHE.

Si vous le souhaitez, je le souhaite aussi, Et pour vous marier on me revoit 1C1.

AGNÈS

Est-il possible ?

Oui.

ARNOLPHE

AGNÈS

Que vous me ferez aise !

ARNOLPHE

Oui; je ne doute point que l'hymen ne vous plaise, AGNÈS, Vous nous voulez, nous deux...

Rien de plus assuré.

AGNÈS

Que, si cela se fait, je vous caresserai !

ARNOLPHE

Eh ! la chose sera de ma part réciproque.

AGNÈS

Je ne reconnais point, pour moi, quand on se moque; Parlez-vous tout de bon?

ARNOLPHE

Ouï; vous le pourrez voir.

AGNÈS

Nous serons mariés ?

ARNOLPHE

Oui.

AGNÈS

Mais quand?

ARNOLPIIE.

Dès ce soir.

AGNES, riant.

Dés ce soir?

ARNOLPHE

Dès ce soir. Cela vous fait donc rire ?

AGNÈS

Oui. . :

AT ARNOLPHE

Vous voir bien contente est ce que je désire.

AGNÈS

Hélas ! que je vous ai grande obligation !

Et qu'avec lui j'aurai de satisfaction !

ARNOLPHE

Avec qui? à

Avec... là...

ARNOLPHE

Là... là nest pas mon compte.

À choisir un mari vous êtes un peu prompte.

C'est un autre, en un mot, que je vous tiens tout prêt : Et, quant au monsieur Là, je prétends, s’il vous plait, Düt le mettre au tombeau le mal dont il yous berce,

Qu'avec

COMÉDIE. 33

Qu'avec lui désormais vous rompiez tout commerce ; Que, venant au logis, pour votre compliment Vous lui fermiez au nez la porte honnêtement ; Et lui jetant, s’il heurte, un grès par la fenêtre, L'obligiez tout de bon à ne plus y paraître.

M'entendez-vous, Agnès? Moi, caché dans un coin, De votre procédé je serai le témoin.

AGNÈS

Las ! il est si bien fait ! C'est.

ARNOLPHE

Ah ! que de langage !

AGNÈS

Je n'aurai pas le cœur...

ARNOLPHE

Point de bruit davantage.

Montez là-haut.

AGNÈS

Mais quoi ! voulez-vous ?.…..

C'est assez:

Je suis maître, je parle ; allez, obéissez.

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