‹ L'école des flirts; comédie en trois scenesChapitre 4 sur 8 · FLIRT BLANC · texte numérisé non relu

FLIRT BLANC

Une charmille très retirée, très abritée par le feuillage, un nid de verdure d'une pénétrante poésie. De là, on entend le bruit d'une fête printanière qui se donne dans le parc. Lawn-tennis, croquet, danses* farandoles, jeux de toutes sortes ont libre carrière, chacun groupant ses amateurs. Un murmure confus de mots joyeux, de rires, de musique, arrive comme un résumé de tout ce plaisir ensoleillé.

ELLE. Sybil. — Très belle créature. Énergie vitale à fleur de peau. Type créole assaisonné d'une pointe de civilisation extra-concentrée. Vingt ans. Toutes les aspirations, toutes les fringales, le désir, sinon le courage, de toutes les audaces, et pas beaucoup de ce suprême agent de vice ou de vertu qui se nomme l'Argent !

LIT. Jacques. — Vingt-huit ans. Lassé psychologique plutôt que viveur blasé. A pris la surface pour le fond des choses et croit avoir vidé jusqu'au bout ce sac à malice que les philosophes appellent la vie. Reste encore ému devant une belle chair de femme, frémit un peu à l'espoir d'une caresse qui n'entraînera pas à trop de sacrifices, mais, comme beaucoup de ses jeunes contemporains, a placé le point culminant de sa carrière d'inutile dans un riche mariage, dans ce rapide et peu fatigant moyen de parvenir.

Elle et Lui pénètrent dans la charmille.

ELLE

Ça vous amuse, le lawn-tennis?

LUI

Absolument pas!... Moi, vous savez, les exercices violents !

ELLE

Oui!... Ça déplace la ligne?... Alors, causons-le.

LUI

Comme au cotillon?... adopté! — C'est rudement gentil ici,... et d'un suggestif!... (Galant)... surtout à côté d'une Eve de votre modèle !

ELLE

Pas de confiseries, n'est-ce pas? — C'est la verdure qui vous produit cet effet?

LUI

La verdure, oui, comme décor;... et puis, vous...

ELLE

... Comme sujet?... Un sujet dont vous ne pouvez pas être le complément,... égalité de panades! — Vous le savez bien !... alors, les compliments, entre nous, à quoi ça sert ?

LUI

Dame ! les petits profits ! . . .

ELLE

Les profits hors cadre?... Non, considérez-moi comme une nature morte.

LUI

Bigre !... C'est que vous n'en avez pas l'air!

L KCOLK DES l'LIRTS

ELLE

En tous cas, où ça nous mènerait-il?

LUI

Pas besoin que ça nous mène,... pourvu qu'on trouve une émotion qui... que...

ELLE

Qui... que.... quoi? Qu'est-ce qui vous arrête?

LUI

J'allais dire une bêtise ; j'oublie toujours que je parle à une jeune iîlle.

ELLE

Il n'y a pas que vous, allez î Nous pouvons l'être si peu par le temps qui court;... et puis, enfin, qu'est-ce q l'on entend exactement par ce mot : Jeune fille?

LUI

C'est un type qui se perd.

ELLE

Ou qui se modifie. Mais qu'est-ce qu'il représente donc de si mirifique à votre idée d'homme ?... Dites un peu,... voyons?

LUI

De même que les légendes et les histoires de bonne femme qui restent en nous comme les résidus du passé, nous trouvons, dans le fond de nos cervelles, une image toute blanche, très pure, très innocente, presque irama-

térielle, avec toutes les vertus, toutes les douceurs; et c'est sur cette image nimbée de gaze neigeuse, entourée de lys et de fleurs d'oranger, que notre sentiment d'homme a écrit le mot : jeune fille !

ELLE

En somme, la créature bien bébête, l'oie!... Et ça tous attire, ce type-là?

LUI

Pas irrésistiblement!... Mais enfin, de loin en loin, on y pense comme à quelque chose de calmant.

ELLE

Comme l'estomac dyspeptique songe au régime lacté î

LUI

Oh ! vous avez des mots!

ELLE

Des mots et des idées!... — Vous aurez beau faire, le siècle a marché pour nous comme pour vous. Est-ce que vous vous figurez que nous restons aveugles, sourdes et insensibles au milieu de tout ce qui se passe, de ce que nous voyons, entendons et... devinons?

LUI

Le fait est que devant vous on en dit et on en fait!...

ELLE

Mais vous-même, il n'y a pas une minute encore?... Quand vous songiez aux petits profits?

LUI

Et qu'est-ce que vous devinez? peut-on savoir?

ELLE, un peu tristement.

La vie! tout simplement!

La vie! hum!... pas gaie, hein? — Qu'est-ce que vous y voyez?

ELLE

Ce qu'il y a : l'égoïsme, la nécessité, la lutte et la course enragée après le divin métal!

LUI

Pas trop mal, mais pessimiste.

ELLE

J uste ! — Nous ne sommes plus au temps où l'on nous vouait au rose. La vieille chanson a cessé d'endormir les berceaux!

LUI

Tiens ! Vous avez lu Jaurès?

ELLE

Oui, je le suis, il m'intéresse, cet homme-là. ., il a aussi des idées.

LUI

Hou! la politique... nauséabond! — Racontez-moi donc plutôt ce que le spectacle du inonde ambiant vous fait pressentir?...

ELLE

Je vous l'ai dit.

LUI

Oui, mais je voudrais savoir... au point de vue plus spécial... de... de la... du sentiment historique... éternellement humain... qui... qui a fait perdre le Paradis à nos premiers parents,., enfin de la chose que j'appellerai...

ELLE

L'amour !... allez donc!... Vous avez peur des mots?

LUI

Pas pour moi!

ELLE

Pour moi, n'est-ce pas? — On voit que vous avez des sœurs; c'est toujours le vieux système de famille : nous cacher le mot, quitte à étaler la réalité ! — Morale d'autruche !

LUI

Eh! bien alors, l'amour?... Qu'est-ce que vous en soupçonnez ?

ELLE, le regardant bien en face.

Savez-vous ce que vous penserez de moi après cette conversation?

LUI

Du bien.

ELLE

Non, du mal!... Vous vous direz que vous avez eu un croustillant tête-à-tête avec une demi-viérge !

LUI

Oh! je vous assure !...

... Si. vous autres, hommes, vous classez toujours les jeunes filles en deux catégories : celles qui ne savent rien et celles qui devinent : les oies et les demivierges! Pas de milieu. La vérité est qu'il faudrait simplement distinguer les hypocrites et les sincères. — Moi, je ne sais pas, mais, à votre place, j'aimerais autant celles qui ont des aperçus, des désirs, et même des défauts un peu en rapport avec leur nature humaine, parce que, comme le dit mon curé à la campagne, nous sommes tous du bois dont on fait les flûtes.

lui, souriant.

Ah! il dit cela, votre curé?

ELLE

Eh! bien, oui; il n'y va pas par quatre chemins, cet homme! Il connaît ses paroissiens!... D'ailleurs, la ligne droite est toujours le plus court chemin...

LUI

,.. D'un cœur à un autre.

ELLE

Oh ! le cœur !

LUI

Parlez-m'en un peu,. . un tout petit peu ?

ELLE

Vous tournez joliment bien autour de votre sujet!... Vous voudriez tant me faire bavarder ! (Moqueuse; C'est de la gourmandise raffinée que de causer de... ces choses-là avec... une jeune personne !

Mais non, c'est de l'analyse !

ELLE

Oh! ce qu'on lui en fait endosser, à celle-là!

LUI

Voyons! votre profession de foi?

ELLE

Bien sincère ?

LUI

Parbleu ! . . Nous sommes entre camarades !

ELLE, un peu grave.

Eh! bien, je crois que si l'amour n'était que ce que j'en entends dire ou ce que j'en vois faire, il représenterait la plus vile des choses d'ici-bas; mais, si j'écoute la mystérieuse émotion qui, parfois, dans des jours de

rêve, me fait frissonner — comme je pense qu'elle fait frissonner toute jeune créature bien droite, bien saine, — alors je crois que l'amour est le plus délicieux, le plus poignant, le plus sublime des sentiments. Je crois qu'il doit être infiniment doux de le réaliser, mais infiniment triste que la vie vous saute à la gorge an seuil des vingt ans pour vous demander la bourse ou... le cœur!

LUI

Que lui donnerez-vous ?

Hélas!... Vous savez bien ce qu'il nous faut sacrifier pour conserver les vanités obligatoires, le rang mondain, le luxe forcé, les toilettes, les bijoux, toutes lés sottises, toutes les vessies gonflées de vent qui crèvent,... en même temps que notre bonheur !

LUI

C'est curieux;... je vous croyais insensible, froide, de marbre !

ELLE

La cuirasse!

LUI

Et voilà presque une larme au bord de vos yeux !

ELLE

\r Oui. une larme déjà; on commence par là maintenant! Autrefois, la pluie ne venait qu'après le soleil!

LUI. ?e rapprochant.

Sybil!

ELLE

Allons, pas (l'attendrisse! lient ! C'est encore du luxe ! — Racontez-moi des histoires drôles, comiques,... des potins?

C'est que j'allais vous parler du mariage!

ELLE, éclatant d'un rire nerveux.

Eh! bien, la voilà la chose drôle, et comique,... toute la farce de notre belle société! Ainsi, nous sommes là, en face l'un de l'autre, tous les deux jeunes, pas trop mal faits, avec un ensemble d'idées et de forces pareilles, ayant presque la pensée de nous aimer ;... et nous épouserons, chacun, l'antipode disgracieux ou invalide qui nous apportera l'indispensable million! Plus tard, nous nous croiserons dans l'existence indifférente, nous échangerons des sourires déteints, réfléchissant que les bénédictions nuptiales tombent à peu près aussi juste que les bienfaits de la Providence!.. Voyons, Jacques, est-ce vrai?

LUI, baissant la tète.

Horriblement vrai !

ELLE

Vous n'avez même pas la velléité de protester..., même pas le courage d'une seconde d'emballement !

LUI

Ce n'est pas l'envie...

l'école des flirts 3i

ELLE

... Qui nous en manque!... mais la possibilité!... Oui, oui, je le sais aussi bien que vous, nous ferions un ménage de gueux!... N'empêche qu'autrefois, ce que nous avons peur d'essayer, d'autres l'auraient crânement tenté... On partait d'abord!

LUI

Aujourd'hui, on calcule d'abord!...

... Et on ne part plus.

Moment du silence.

LUI

Mademoiselle Sybil9

ELLE

Monsieur Jacques?

LUI

Savez-vous que c'est très triste, tout ce que nous avons dit là?

ELLE

Oui, très triste.

LUI

Et pourtant, je ne donnerais pas pour beaucoup le souvenir de cet instant passé là, près de vous,... où j'ai eu un pende votre pensée,... presque de votre cœur!

ELLE

Cœur à dessécher!... La ileur du souvenir n'y doit pas pousser.

3a L ÉCOLE 1)ES FLIRTS

LUI

Pourquoi pas?... Lorsque vous vous marierez, vous n'êtes pas tenue de vendre aussi vos fleurs?

ELLE, souriant.

Ah!... vous croyez qu'on peut distraire ça du lot?

LUI

Mon Dieu, je ne dis pas tout un parterre!...

ELLE

Oui, mais enfin, quelques petites plantations?...

LUI, avec élan.

Ah! Sybil,... si vous vouliez?

ELLE

Quoi donc?

LUI

Un baiser?... un seul?... Vous disiez que je manquais de courage..., est-ce que vous croyez qu'il ne me faut pas une énergie... douloureuse pour être là, si près, et ne pas vous crier que je vous aime!... que je vous adore !

ELLE, se levant.

Allons-nous-en !

LUI, la prenant par la taille.

Qu'est-ce que ça vous ferait de me donner un baiser? dites,... qu'est-ce que ça vous ferait?

ELLE, émue, à voix presque basse.

. . . Trop plaisir, peut-être !

.1.1 • [ues La tient penchée dans ses bras ; ils se regardent les yeux dans le-> yeux : d'un consentement presque mutuel leurs lèvres s'approchent, puis s'écartent brusquement, avec l'instinctif recul du vertige, et Jacques met un baiser rapide dans le cou de Sybil.)

SYBIL, se dégageant doucement.

L'histoire d'une faute !

LUI

Oh ! vénielle !

ELLE

Vous voyez bien que vous oubliez toujours que je suis une jeune fille, que je dois me préserver des plus petites poussières d'amour... pour le mari de demain ?

LUI

C'est autant de pris sur l'invalide !

ELLE

Oui, mais la chromolithographie aux teintes immaculées, que vous conservez dans un recoin d'imagination, que vous époussetez si soigneusement, ne serait pas de cet avis... et ce monsieur de demain, — votre frère, — voudra aussi trouver en moi la fameuse page blanche ! C'est tout de même curieux, cette exigence quand vous n'apportez, vous, que des feuilles gribouillées !

LUI

C'est peut-(Mre à cause de ça»

34 l'écolk ni- s flirts

Le contraste !

LUI, se rapprochant à nouveau.

Si vous preniez de l'avance?... Si nous griftonnions encore un peu ?

ELLE

Non, c'est mal.

Oh!

LUI

ELLE

Si, je sens que c'est très mal.

LUI

Parce que ?

ELLE

Parce que... ça me plaît! Vous n'avez donc jamais remarqué que le péché était en raison directe de l'agrément qu'il procure ? — Sur ma page, une seule patte de mouche, je pourrai la gratter... mais deux, ça se verrait !! — Dites-moi, quand, plus tard, très isolé dans ce mariage d'affaires qui nous guette, on retrouve en soi ces... anciennes traces d'émotion, qu'est-ce que ça (ait ?

LUI

Des regrets.

ELLIÎ

... Ou de mauvaises graines... Allons, rentrons! Nous finirions par dire des bêtises !

LUI

Mais non, nous avons causé en enfants du siècle ; chose rare pour eux, avec un brin de poésie et d'amour, nous avons allumé un peu de jeunesse !

ELLE

Éteignons !... oh ! éteignons terme ! le inonde attend nos masques !

LUI, faisant mine d'éteindre.

Je SOUffle ! Ils remontent.

ELLE

Voyons, dites-moi quelque chose d'embêtant, que nous ayons l'air de gens sérieux... de gens pratiques., bien de l'époque !

LUI

Je ne sais pas. mei !... la transition... Cherchons !

ELLE

Cherchez... mais vite, on nous regarde !

LUI

Alterniez, j'ai trouvé !... Sortant ... Mademoiselle, deux et deux l'ont quatre !

FL-IRT OMNIBUS

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