SUR L AMOUR MODERNE ET LE FLIRT II
poivrades, la cuisine savante, sont aux estomacs actuels dilatés et indifférents, incapables de digérer les plats de résistance.
Entre l'homme et la femme, c'est un duel, — non pas an fleuret, — mais aux sourires et aux déclarations mouchetées.
Parfois les armes mises à nu sans qu'on s'en aperçoive, peuvent faire aux deux adversaires de profondes blessures.
La bataille de fleurs finit alors en drame, et le sang coule sur les pétales embaumés des roses.
Ce n'est donc pas toujours — comme le prétendent les malins qui sont dans l'affaire, — ce n'est donc pas toujours un badinage sans portée, — une aquarelle de l'amour, — suivant l'expression de Bourget.
Il en était peut-être ainsi autrefois, dans les siècles de galanterie, quand cela s'appelait joliment conter fleurette, mais maintenant le mot est plus court, plus cinglant, la chose plus perfide : ce n'est pas un assaut d' esprit, une coquetterie du cœur, mais bien la dégustation d'une volupté extrêmement subtile et énervante.
Sans mordre à pleines dents dans le fruit défendu, on veut au moins que son parfum grise le cœur et monte au cerveau!
Le Flirt est une marchandise d'importation, — contre laquelle, d'ailleurs, nous n'avons pas usé du seul protectionnisme qui eût été bienfaisant.
Il est né de cette nécessité où se trouvent les filles anglaises et américaines, qui, n'ayant pas de dot, sont obligées de faire la chasse à l'homme.
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En passant dans nos mœurs, le flirt s'est modifié et généralise. Il sert bien le plus souvent à prendre l'homme, mais il sert beaucoup aussi à prendre la femme.
Celle-ci, d'ailleurs, n'a pas à s'en plaindre, car en même temps que propagatrice de la méthode, elle s'est constituée le professeur de cet instrument à plusieurs cordes, dont elle joue en virtuose.
La femme d'hier et d'aujourd'hui, — qu'elle me pardonne quelques vérités, quelques sévérités plutôt, que mon culte pour elle m'oblige à lui dire, — la femme d'aujourd'hui, tout en ayant de sublimes vertus, est instinctivement comédienne, naturellement superficielle, et elle a hérité de la race féline la souplesse, la trompeuse douceur, les griffes et la patte de velours.
Il se trouve en elle, quelque chose d'indéfînisssable : pouvoir* occulte, ressources mystérieuses, sorte de fonds secrets, avec lesquels elle peut nous récompenser ou nous combattre.
En outre, ses admirables facultés d'intuition lui permettent, au premier coup d'œil, de deviner le point faible de l'homme.
Si la femme aime à tel point la flirtation qu'elle semble l'avoir inventée, c'est que ce jeu de souris lui permet d'utiliser toutes les ressources de son génie, et que ses défauts, plus encore que ses qualités, sont autant d'atouts lui servant à gagner la partie.
Elle guette, surprend, caresse ou déchire, et s'accorde même les joies de l'abandon, sachant qu'au bout de la conversation, elle aura le malicieux plaisir de se
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reprendre tout entière, ou tout au moins de le paraître.
Avee ses tendances au matérialisme l'être masculin, — devant son admiratrice naturelle et légale — descend souvent de son piédestal.
Si près d'elle, le voyant à terre, — au contraire du Duc de Guise, — il lui paraît moins grand et, dans sa recherche du point faible, elle s'ingénie plutôt à la découverte,... je ne dirai pas de la petite bête,... mais
de la grosse, de celle qui ne sommeille que d'un
œil, et que le souffle d'un désir suffit à réveiller.
Elle sait que trop souvent c'est en flattant... l'animal, qu'on obtient tout ce qu'on veut de l'homme d'esprit,... et même de e"f À qui n'en a pas !
La femme étant ainsi armée par sa nature, par ses facultés spéciales d'inturtion, de finesse, de séduction, par ses faiblesses qui sont des forces, et aussi par ses besoins, — le flirt devient pour elle une carrière, — une carrière où elle débute à l'âge de la poupée et qu'elle ne quitte pas toujours à L'âge de la retraite.
Aussi les espèces de flirt sont-elles innombrables, puisqu'elles varient avec les individus, et suivant leur âge, leur tempérament, leurs passions, leur esprit.
Néanmoins on peut cataloguer ces flirts sous trois étiquettes :
Le Flirt blanc;
Le Flirt omnibus, qui sert à tout le monde el
chez tout le monde... et ne manque même pas de correspondances... personnelles.
Kl le Flirt fin de race, — le produit typique de L'époque, débarqué du dernier bateau-fleurs.
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Et ces trois genres de flirts, — qui naturellement n'aboutissent presque jamais, — répondent à trois insuffisances très actuelles : insuffisance de volonté, insuffisance de cœur, insuffisance de sens.
Le flirt blanc est une maraude sur le terrain des orangers, — maraude pleine de tentations grisantes, quelquefois malsaines — plat de haut goût, où la pureté sert de piment, d'un côté, à un égoïsme blasé, de l'autre, à une innocence qui croit tout savoir, parce qu'elle a tout entendu.
Comme complices habituels :
— La jeune fille de type très répandu maintenant, — belle, ou tout au moins jolie, — Parisienne à l'esprit cosmopolite, — ayant en elle la sève d'une civilisation trop concentrée, qui développe toutes ses aspirations, toutes ses fringales.
Initiée dès l'enfance aux difficultés quotidiennes des familles de demi-fortune, à cette lutte, — plus ardente encore pour la défense du luxe que pour la sauvegarde du pain, — elle a, de suite, conçu l'idée de sa valeur marchande, — en môme temps qu'elle se résignait à la nécessité de faire passer la combinaison économique avant l'inclination sentimentale.
Le complice, — de trentaine déjà entamée, est un lassé psychologique plutôt qu'un viveur fourbu, — d'intelligence et de facultés moyennes, — produit courant fabriqué par nos bazars d'éducation.
Malgré son plaquage artificiel, il reste encore ému devant une belle chair de femme, frémit un peu à l'espoir d'une caresse, mais, comme une infinité de ses
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jeunes contemporains de moule identique, il a pris pour but de sa profession d'inutile, ce détournement de la fortune d'autrui, rapide, agréable et sans danger qui s'appelle un mariage riche.
Pour le flirt qualifié d'omnibus, les personnages ontils vraiment besoin d être présentés et définis?
— C'est le monsieur moderne, — en jaquette, redingote ou habit noir ; — c'est la dame également moderne, — en toilette de ville, toilette de visites ou toilette de bal, qui, dans la rue, au spectacle, dans les salons, à un fiçe 6* dock, un cinq heures, un dîner, ou une soirée, échangent la monnaie courante de leurs passionnettes.
Ce sont des mots, des riens, des frôlements, des ébauches de sentiments, des essais de déclaration, des tentatives de roman.
C'est l'amorce jetée que grignotent quelques désirs, en attendant qu'une grosse tentation passe et vienne s'y accrocher !
Le flirt fin de race est bien le fils dégénéré de l'amour moderne ayant, grossi par l'atavisme, les défauts de son papa tels que nous les avons définis : gamin précoce, vicieux, au regard insolent, à la parole hardie, fêtard, dans les limites de sa souffreteuse santé, ayant des exaspérations de sensualité plutôt que des aspirations fortes, et marchandant, avec des ruses de retors, un plaisir de sentiment ou une joie d'épiderme.
On pourrait l'appeler encore le flirt de liquidation, — se traitant comme un marché de coulisse et bien approprié à une société qui, à la veille de déposer le bilan de
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son siècle, liquide toutes les valeurs qui, clans le passé, ont constitué sa force et sa richesse, ses croyances, ses principes, ses sélections, ses grandeurs. — et fait table rase pour le siècle qui va s'ouvrir !
Les personnages de ce flirt sont d'une psychologie à fleur de peau, car leurs âmes et leurs cœurs se déshabillent devant tout le monde.
Elle, — la jeune fille de tout à l'heure devenue femme, ayant essuyé la série ordinaire des désillusions conjugales, commencées le jour où le prêtre, croyant unir deux êtres, a jeté de l'eau bénite sur deux intérêts.
Lassée de toutes les expériences, — presque sans les avoir tentées, — elle ne croit guère qu'une réalité quelconque soit cachée sous le mot Passion.
Il faudrait un choc, un bouleversement de son être, qui lui apparaissent impossibles avec les... moyens ordinaires dont la séduction masculine dispose aujourd'hui. Et d'ailleurs, à tout prendre, elle préfère le tranquille confortable de son gouvernement capitaliste , aux frais d'une révolution qui ne peut pas lui garantir un César !
Lui, — le chasseur ordinaire de toutes les jouissances qu'on peut s'oflrir sans compromettre irrémédiablement sa fortune, son hygiène, son repos.
Marié ou célibataire, — slruggle for life des sphères dorées, — il étudie la cote des baisers en même temps que celle de la Bourse, ponte sur un cheval ou sur une femme, et demande à ce qu'il appelle l'amour, non pas le mirage de l'illusion, l'envolée du rêve, mais la solution d'un besoin ou d'un caprice !
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Tels sont les types, les acteurs des flirts les plus courants.
Quant au thème, nous avons essayé de le vivre en quelques scènes surprises le plus près possible de la réalité. — C'est celui que brodent les professionnels, les mondains, chacun d'eux et chacune d'elles variant ses dessins d'après ses goûts particuliers, et suivant la qualité de ce que Voltaire appelait très justement V étoffe de la nature!
COMÉDIE EN TROIS SCÈNES Représentée à La Bodinière
[Décembre 1897 — Mars 1808.)