‹ L'école des journalistesChapitre 19 sur 55 · SCÈNE Yin · texte numérisé non relu

SCÈNE Yin

MARTEL, PLUCHARD, ANDRÉ.

André entre par la porte do service ; il a une jambe de bois et un bras de moins.

AIKDRÉ-

Monsieur Martel.

JHARTEL.

C'est quelque mendiant, va-t'en fermer la porte. Quand puis-je travailler ?

n s'assied devant son bureau.

ANDRÉ, tenant wn papier. ^i.

Monsieur, je vous apporte La liste des tableaux du grand peintre Morin.

PLUCHARD, d'un air gracieux.

C'est un talent sublime, et nous étions en train

A panrt.

De faire son éloge. Attirons ce sauvage, Et servons-nous de lui pour apaiser la rage De ce fou dangereux qui trouble mon repos.

Haut.

Je vous le disais bien, vous venez à propos: Vous êtes de Morin...

ANDRÉ

Le serviteur fidèle, L'ami, le confident, et, de plus, le modèle. Depuis deux ans je souffre en le voyant souffrir. Ah ! monsieur, les journaux ! ils nous feront mourir!

PLUCHARD.

Martel, écoute donc cet homme ; il m'intéresse, Vraiment.

ANDRÉ

JVIonsieui' Martel, pardon si je m'adresse A vous pour obtenir quelques soulagemens Aux chagrins de mon maître, à ses affreux toup-

[ mens ; Ce désespoir, monsieur, c'est comme une folie ; Ses accès me font peur : il s'emporte, il s'oublie. Un jour, n'en dites rien, il s'est empoisonné. Ses élèves déjà l'ont tous abandonné.

Dam, messieurs, vous avez tant ri de son école, Que tous ces jeunes gens vous ont cru sur parole; En lisant les journaux ils rougissaient de lui,

MAGASIN THEATRAL

Et comme des ingrats loin du maître ils ont fui. L'atelier est désert. Monsieur le journaliste, Ayez pitié de lui. Tenez, voici la liste Des tableaux qu'il a faits jadis, dans son bon temps: Alexandre, l'Amour faisant passer le Temps. La Bataille d'Iëna, les Muses au Parnasse...

MARTEL, toujours assis à son bureau.

Bien ; pour le consoler que veu\-tu que je fasse?

ANDRÉ

L'n éloge, monsieur, lui rendrait la raison.

MARTEL

In éloge, en effet, c'est le contre-poison De la critique.

ANDRÉ

Un mot, et moi je vous pardonne D'avoir dépareille mon auguste personne.

MARTEL

Que dis-tu? je serais...

ANDRÉ

Tous, non, mais vos pareils, Dont j'ai trop bien suivi les dangereux conseils ; Ceux qui nous font rester trois jours en embuscade Derrière un Omnibus, qu'ils nomment barricade; Qui, chauffant nos esprits, dans de sanglans com-

[bats, Nous donnent rendez-vous, et qui n'y viennent pas. Nous étions des héros dans notre imprimerie. Nous allions tous les ans délivrer la patrie. En juin j'étais là-bas ; diantre! il y faisait chaud! J'y courus patriote, et j'en revins manchot; Les balles m'ont taillé, messieurs, vous voyez

[comme.

Or, n'ayant plus d'état, je me suis fait bel homme.

PLUCHARD.

En effet.

ANDRÉ

Non, je suis mieux que je ne parais ; La blouse me va mal, il faut me voir de près.

PLUCHARD.

Vous avez une barbe...

ANDRÉ

Ah ! c'est là ma fortune.

Cette barbe, messieurs, c'est celle de Neptune, C'est celle de 31oise et celle de Platon. Je nourris quatre enfans des fruits de mon menton. Pour un boiteux manchot, c'est être encore habile Que de gagner sa vie en restant immobile. N'importe, j'aimais mieux mon état d'imprimeur. Je me sens mannequin, et j'en ai de l'humeur. A.h! les vilains journaux! ah! que je les déteste! Je les déchire tous de la main qui me reste. Tiens, j'oubliais, monsieur, vous êtes du métier.

MARTEL

Je te livre, mon cher, le troupeau tout entier. Mais va vite porter ma promesse à ton maître; Nous ferons son éloge,

AiNDRÉ.

„ 11 ne doit point connaître

Ma visite.

MARTEL

Souvent, va, je prends son parti; Tu n'as en me parlant prêché qu'un converti. A Plucliard.

Toi, Pluchard, maintenant que tu n'as rien à

[craindre, Cours apaiser Guilbert, il est venu se plaindre.

PLLCMARD.

Guilbert?

MARTEL

Il veut, dit-il, reprendre son argent.

Va vite le calmer.

PLUCHARD.

Ah! ce n'est pas urgent.

Car nous serons bientôt hors de sa dépendance.

MARTEL

Vrai? tant mieux! A ce soir.

PLUCHARD.

Au foyer de la danse.

ANDRÉ

Adieu, monsieur Martel ; je n'espère qu'en vous.

Va, sous deux jours IMorin sera content de nous.

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