‹ L'école des journalistesChapitre 51 sur 55 · SCÈNE III · texte numérisé non relu

SCÈNE III

MORIN, seul.

L'art fait vivre l'artiste!

Eh bien, l'artiste meurt quand son art est perdu! C'en est fait ; ce travail si beau, qui m'était dû. Est donné ! Vainement une main charitable Me protégeait, ce coup était inévitable. Mon enemi l'emporte et m'ôte tout espoir! 11 aperçoit le journal qui est sur la boîte de couleurs.

Quoi, cejournal ! encor!... jeneveux plus le voir. Il déchire le journal et jette les morceaux loin de lui. C'est mon rival, le chef de la nouvelle école. C'est Jardy qui peindra cette immense coupole! Moi, je n'ai rien. Mon nom n'obtient que des mépris! De mes nombreux travaux est-ce donc la le prix ? 11 n'est donc ici-bas nuls triomphes durables Si le sot jugement de quelques misérables Peut détruire en un jour quarante ans de succès î Etquels succès !... D'orgueil comme je frémissais ! Quand devant ces tableaux, aujourd'hui leur risée, La foule avec ardeur se pressait au Musée! Chacun voulait les voir, on se battait pour eux. Que j'étais fier... hélas ! et que j'étais heureux, Quand l'empereur, après une grande victoire, Choisissait mes pinceaux pour en tracer l'histoire. Et médisait, devant mes confrères jaloux : «Ah ! Morin, nous venons de travailler pour vous!» Ces mots flattent encor mon oreille charmée. Eh quoi!... tant de succès et tant de renommée Sont à jamais détruits!... par des fous sans talent Qui vendent au hasard leur langage insolent. Qui se font un état dans la littérature En prenant bassement ma gloire pour pâture ; En frappant sanspudeur, sans haine et sans danger Un vieillard qui n'a plus de fils pour le venger!

Il parcourt l'atelier et contemple ses tableaux. 0 mes tableaux!... témoins de ma sombre agonie, Recevez mes adieux, espoir de mon génie! Que mon talent par vous soit réhabilité, Et que ma mort vous rende à la postérité!

11 ouvre une cassette remplie de journaux qu'il déploie. Il prend un cahier cacheté de noir et le met dans la cassette.

Je mets mon testament sur ce monceau d'injures, Il renferme l'aveu de mes longues tortures. En voyant ce poison dont s'abreuvaient mes jours, On me pardonnera d'en arrêter le cours. Je le sens, aujourd'hui, dans ma chute profonde. C'est un crime d'avoir une idole en ce monde! Ce crime fut le mien! mon jeune âge exalté Poussa l'amour de l'art jusqu'à l'impiété. Pour donner la lumière et l'espace à ma toile. Pour faire enfler la vague et frissonner la voile, Pourpeindre le regard, le sourire, l'éclair. J'aurais vendu mon âme au démon de l'enfer. Mon art, c'était ma vie, il avait tous mes rêves , Et j'aimai mes cnfans bien moins que mes élèves j

Mes amis au tombeau je les pleurai deux jouis;

Mes élèves ingrats je les pleure toujours !

Dans tous mes seutimens l'art me trouva fidèle.

Une femme!... pour moi ce n'était qu'un modèle;

Je ne lui demandai ni foi ni pureté.

J'avais mis la vertu dans la seule beauté!

Je contemplais sa joie avec des yeux profanes;

Cruel, j'étudiais ses larmes diaphanes!

J'étais peintre toujours: sans effroi, sans remord,

Dans ses plus noirs secrets j'interrogeais la mort!

Je luttais avec Dieu... l'auteur de la nature

N'était pour mon orgueil qu'un rival en peinture, l Et je lui reprochais, dans mes jaloux combats, ] Les couleurs du soleil, que je ne trouvais pas!

Mais Dieu m'a bien puni,sa vengeance fut prompte:

3'ai vécu par l'orgueil. .. et je meurs par la honte !

11 sort wi catliant sa figure dans ses mains. Au même instant Valentine paraît au haut de l'escalier.

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