SCÈNE III
MARTEL, GUILBERT est introduit pçir un laquais.
MARTEL
Heureux!.,.
Apercevant Guilbert.
Monsieur Guilbert, notre capitaliste; No tre budget !
GUILBERT, apercevant Martel.
Martel ! le fameux journaliste I MARTEL, à part.
Je n'ose en cet état paraître devant lui, Je suis trop laid... Ah bah! c'est la mode aujour-
[d'bui.
On ne s'habille plus pour aller dans le monde.
Regardant Guilbert, qui est assez mal mis. Et d'ailleurs...
GUILBERT, d part.
Parlons-lui du grand journal qu'il fonde. Prouvons à ce Geoffroi, malgré ce qu'il écrit. Qu'un homme de finance est un homme d'esprit,
MARTEL, à part.
Le gros Mondor, je crois, me fait des prévenances ; Prouvons-lui qu'un auteur se connaît en finances.
GUILBERT, à Martel.
Pluchard nous fait attendre, il m'avait dit pourtant Que nous ])()uvions ici nous rejoindre un instant. Pour causer à loisir de sa belle entreprise. Que fait la Vérité ce soir ?
MARTEL, à part.
Elle se grise, liant.
Le prniiier numéro doit paraître demain.
GUILBERT
La vérité nous guide une plume à la main !
MARTEL, à part.
Oh: oli! le financier se lance dans l'image; L'intention me plait, c'est pour me rendre honw
[mage.
Ras au laquais qui vient de relever le feu.
Dites « CCS messieurs de ne pas se presser.
El de parler plus bas, et de ne rien casser.
A part.
Ce bruit l'alarmerait... la flnance est peureuse.
Haut.
Le plan de ce journal est une idée heureuse. J'ai bien chiffré l'affaire et la crois sans défaut; Mais ce sont des soutiens comme vous qu'il nous
[faut, Car ce n'est pas l'argent, c'est le crédit qui manque.
GUiLBERT, à part.
Oh ! oh! notre Geoffroi se lance dans la banque, Venons à son secours.
Haut.
Vous avez mon secret.
Dans ce nouveau journal je prends un intérêt; Mais ma position... mon gendre au ministère... Vous comprenez...
MARTEL
Très-bien.
GUILBERT
J'agis avec mystère.
Par moi vous obtiendrez plus d'un renseignement. Mais vous en userez vous-même prudemment. D'une indiscrétion on. chercherait la source, Et je ne pourrais plus...
M.iRTEL, à part.
Spéculer à la Bourse.
GDILBERT.
Vous donner des avis avec autorité; Et tout doit être vrai dans notre rérité. J'ai là le prospectus, il est fait à merveille. Il va pour lire le prospectus.
UNE VOIX, derrière le théâtre.
La vérité se trouve au fond de la bouteille, Buvons, du vin, du vin !
PLUCHARD, derrière Je théâtre.
Servez du vin du Rhin.
GUILBERT
C'est la voix de Pluchard, il paraît fort en train. Ceci n'annonce point une chère frugale.
MARTEL, au supplice.
Ce sont des... Marseillais... que notre ami régale...
A part.
Scandaliser ainsi son banquier, l'étourdi!
Haut.
D'aimables Provençaux... mais cerveaux du Midi. Ce prospectus vous plaît, vous disiez, ce me semble,
A part.
Qu'il était convenable. Ils vont venir, je tremble !
GUILBERT
Oui, j'en suis très-content. 11 est de vous, je crois.
MARTEL
De moi.
GUILBERT
Je veux encor le relire une fois.
Il parcourt des yeux le prospectus. On entend rire. Après avoir lu.
Tort beau!... je vous prédis un succès magnifique ;
Journal bien informé, savante polémique.
Un rédacteur en chef grave, adroit, respecté, Car moi je tiens beaucoup à la moralité.
MARTEL, à part.
Diable! que dirait-il s'il savait qu'à cette heure Une nymphe en courroux ravage ma demeure ?
Haut.
Mais je vois qu'il vous faut des sages éprouvés, Et j'ai bien peur...
GUILBERT
Comment! Pluchard les a trouvés.
Oui , Pluchard m'a promis des jeunes gens très-
[sages.
Qui sauront respecter le monde et les usages; Qui, se sentant goûtés par un public instruit. Sauront être amusans sans scandale et sans bruit. On entend casser des assiettes et des rires forcenés. MARTEL.
Les maudits Provençaux!
GUILBERT
Ils rompent nos oreilles.
Que leur mistral fameux lesemporte...
MARTEL
A Marseilles.
GUILBERT
La Vérité, monsieur, c'est un titre excellent; Mais qu'on y soit fidèle. Ah! point de faux sem- La vérité, toujours. [blant !
Bon, vous parlez en maître.
Pour la dire toujours, il faudrait la connaître. Chaque objet aux regards présente deux côtés,. Monsieur; chaque principe a ses deux vérités. Dont l'obligation tour à tour se démontre. Si vous plaidez le pour, je plaiderai le contre. Et je crains qu'arrivés à la péroraison. Nous n'ayons tous les deux...
GUILBERT
Tort.
MARTEL
Ah ! bien pis, raison.
Quand deux hommes ont tort chacun dans leur
[système, Quelque autre peut venir résoudre le problème ; Mais quand des deux côtés le droit se trouve égal, Il en résulte un choc à tous les deux fatal. A qui rendre justice et donner préférence? Nous avons tous raison, c'est ce qui perd la France. Ceux-ci, fiers du passé, vivent du souvenir ; Ceux-là, rêveurs ardens, font tout pour l'avenir. Les uns veulent garder tout le vieil édifice. Les autres au progrès l'offrent en sacrifice. Et chacun fait pour vaincre un inutile effort. On s'entendrait déjà... si quelqu'un avait tort.
GUILBERT, avec ironie.
Je vois que vous jugez heureusement les choses. MARTEL. [causes.
Oui, monsieur, nos malheurs n'ont que de nobles
MAGASLN THÉÂTRAL.
Le mal n existe pas chez nous, il n'est; dans rien, bit notre seul fléau...
GUILBERT
C'est...
MARTEL
C'est l'abus du bien.
Mais cet abus fatal détruit tout sans ressource. Par lui le fleuve pur est souillé dans sa course : Le ciel dorait ses flots, et le sang les rougit; Il coulait en chantant, en roulant il rugit; Au lieu de féconder la terre, il la ravage. Et le peuple à jamais déserte son rivage. Ainsi nous avons fait haïr par leur abus De belles vérités dont nous ne voulons plus. Nous avons abusé des vertus les ydus grandes : Les autels ont croulé sous nos lâches offrandes; Nous sommes aujourd'hui sans prière, sans foi, Pour avoir abusé de la divine loi.
Le trône a succombé par excès de puissance; La liberté mourut en devenant licence ; Et la presse, monsieur, nouvel astre du jour. Pour avoir trop brillé, va s'éteindre à son tour. Si nous sommes tombés, c'est par excès de gloire; Nous avions abusé même de la victoire.
Ah ! nous regretterons un jour, pauvres Français, Tous ces trésors perdus, perdus par nos excès.
GUILBERT
Je pense comme vous, nous manquons de mesure ; Mais le temps nous instruit, et cela me rassure.
MARTEL, allant écouter au fond du théâtre. Ils viennent, c'en est fait...
GUILBERT
Il doit être fort tard.
MARTEL
Oui... neuf heures...
Déjà... A'euillez dire à Pluchard Que je suis obligé de faire une visite Indispensable.
MARTEL
Bien... allez vite... allez vite.
GUILBERT, revenant.
Veuillez lui dire aussi que tout est convenu.
MARTEL
Oui.
GUILBERT, revenant encore.
Mais dans peu d'instans je serai revenu. Il sort.
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