SCÈNE IX
SGANARELLE à part. Quoi ! peste ! le baiser !
Ah! j'en tiens.
LA FEMME DE SGANARELLE poursuit. Avouons qu'on doit être ravie
Quand d'un homme ainsi fait on se peut voir servie,
Et que, s'il en contait avec attention,
Le penchant serait grand à la tentation.
Ah ! que n'ai-je un mari d'une aussi bonne mine !
Au lieu de mon pelé, de mon rustre....
SGANARELLE lui arrachant le portrait. Ah! mâtine!
Nous vous y surprenons en faute, contre nous,
Et diffamant l'honneur de votre cher époux.
Donc, à votre calcul, ô ma trop digne femme,
Monsieur, tout bien compté , ne vaut pas bien madame ?
Et, de par Belzébut, qui vous puisse emporter,
Quel plus rare parti pourriez-vous souhaiter?
Peut-on trouver en moi quelque chose à redire ?
Cette taille, ce port, que tout le monde admire,
Ce visage si propre à donner de l'amour,
Pour qui mille beautés soupirent nuit et jour;
Bref, en tout et partout ma personne charmante
N'est donc pas un morceau dont vous soyez contente?
Et pour rassasier votre appétit gourmand,
Il faut joindre au mari le ragoût d'un galant? LA FEMME DE SGANARELLE. J'entends à demi-mot où va la raillerie :
Tu crois par ce moyen...
SGANARELLE. A d'autres, je vous prie.
La chose est avérée, et je tiens dans mes mains
Un bon certificat du mal dont je me plains.
LA FEMME DE SGANARELLE. Mon courroux n'a déjà que trop de violence,
Sans le charger encor d'une nouvelle offense.
Ecoute, ne crois pas retenir mon bijou,
Et songe un peu...
SGANARELLE. Je songe à te rompre le cou.
Que ne puis-je, aussi bien que je tiens la copie,
Tenir l'original !
LA FEMME DE SGANARELLE. Pourquoi?
SGANARELLE. Pour rien, ma mie.
Doux objet de mes voeux, j'ai grand tort de crier,
Et mon front de vos dons vous doit remercier.
(Regardant le portrait de Lélie.)
Le voilà, le beau fils, le mignon de couchette,
Le malheureux tison de ta flamme secrète,
Le drôle avec lequel...
LA FEMME DE SGANARELLE. Avec lequel, Poursui. SGANARELLE. Avec lequel, te dis-je... et j'en crève d'ennui, [ivrogne? LA FEMME DE SGANARELLE Que me veut donc compter par là ce maître SGANARELLE. Tu ne m'entends que trop, madame la carogne.
Sganarelle est un nom qu'on ne me dira plus,
Et l'on va m'appeler seigneur Cornélius.
J'en suis pour mon honneur; mais, à toi qui me l'ôtes,
Je t'en ferai du moins pour un bras ou deux côtes. LA FEMME DE SGANARELLE. Et tu m'oses tenir de semblables discours? SGANARELLE. Et tu m'oses jouer de ces diables de tours? LA FEMME DE SGANARELLE. Et quels diables de tours? Parle donc sans rien SGANARELLE. Ah ! cela ne vaut pas la peine de se plaindre ! Jfeindre.
D'un panache de cerf sur le front me pourvoir,
Hélas! voilà vraiment un beau venez-y voir!
LA FEMME DE SGANARELLE. Donc, après m'avoir fait la plus sensible offense
Qui puisse d'une femme exciter la vengeance ,
Tu prends d'un feint courroux le vain amusement
Pour prévenir l'effet de mon ressentiment?
D'un pareil procédé l'insolence est nouvelle !
Celui qui fait l'offense est celui qui querelle. SGANARELLE. Hé! la bonne effrontée! A voir ce fier maintien
Ne la croirait-on pas une femme de bien ?
LE FEMME DE SGANARELLB. Va, poursuis ton chemin, cajole tes maîtresses,
Adresse-leur tes voeux, et fais-leur des caresses :
Mais rends-moi mon portrait sans te jouer de moi.
(Elle lui arrache le portrait et s'enfuit.) SGANARELLE. Oui, tu crois m'échapper; je l'aurai malgré toi.