LÉLIE, GROS-RENÉ
GBOS-RENÉ. Enfin nous y voici. Mais, monsieur, si je l'ose,
Je voudrais vous prier de me dire une chose.
"LIE. Hé bien! parle.
GROS-RENÉ. Avez-vous le diable dans le corps,
Pour ne point succomber à de pareils efforts?
Depuis huit jours entiers avec vos longues traites
Nous sommes à piquer des chiennes de mazettes,
De qui le train maudit nous a tant secoués
Que je m'en sens pour moi tous les membres roués;
Sans préjudice encor d'un accident bien pire
Qui m'afflige un endroit que je ne veux pas dire :
Cependant arrivé, vous sortez bien et beau
Sans prendre de repos ni manger un morceau.
LÉLIE. Ce grand empressement n'est pas digne de blâme ;
De l'hymen de Célie on alarme mon âme :
Tu sais que je l'adore; et je veux être instruit,
Avant tout autre soin, de ce funeste bruit.
GROS-RENÉ. Oui : mais un bon repas vous serait nécessaire
Pour s'aller éclaircir, monsieur, de cette affaire;
Et votre coeur, sans doute, en deviendrait plus fort
Pour pouvoir résister aux attaques du sort.
J'en juge par moi-même ; et la moindre disgrâce,,
Lorsque je suis à jeun, me saisit, me terrasse :
Biais quand j'ai bien mangé, mon âme est ferme à tout,
Et les plus grands revers n'en viendraient pas à bout.
Croyez-moi, bourrez-vous, et sans réserve aucune,
Contre les coups que peut vous porter la fortune ;
Et, pour fermer chez vous l'entrée à la douleur,
De vingt verres de vin entourez votre coeur.
LELIE, Je ne saurais manger.
GROS-RENÉ bas à part. Si fait bien moi, je meure.
(Haut.)
Votre dîner pourtant serait prêt tout à l'heure.
LÉLIE. Tais-toi, je te l'ordonne.
GROS-RENÉ. Ah! quel ordre inhumain!
LÉLIE. J'ai de l'inquiétude, et non pas de la faim.
GROS-RENÉ. Et moi j'ai de la faim et de l'inquiétude
De voir qu'un sot amour fait toute votre étude.
LÉLIE. Laisse-moi m'informer de l'objet de mes voeux,
Et, sans m'importuner, va manger si tu veux.
GROS-RENÉ. Je ne réplique point à ce qu'un maître ordonne.