SGANARELLE, LÉLIE
SGANARELLE sans voir Lélie et tenant dans ses mains le portrait.
Nous l'avons, et je puis voir à l'aise la trogne
Du malheureux pendard qui cause ma vergogne.
Il ne m'est point connu.
LÉLIE à part. Dieu! qu'aperçois-je ici?
Et, si c'est mon portrait, que dois-je croire aussi?
SGANARELLE sans voir Lélie. Ah ! pauvre Sganarelle, à quelle destinée
Ta réputation est-elle condamnée !
Faut...
(Apercevant Lélie, qui le regarde, il se tourne de l'autre côté.)
LÉLIE à part. Ce gage ne peut, sans alarmer ma foi,
Etre sorti des mains qui le tenaient de moi.
SGANARELLE à part. Faut-il que désormais à deux doigts on te montre,
Qu'on te mette en chanson, et qu'en toute rencontre
On te rejette au nez le scandaleux affront
Qu'une femme malnée imprime sur ton front !
LÉLIE à part. Me trompé-je ?
SGANARELLE à part. Ah ! truande, as-tu bien le courage
De m'avoir fait cocu dans la fleur de mon âge ?
Et, femme d'un mari qui peut passer pour beau,
Faut-il qu'un marmouset, un maudit étourneau...
LÉLIE à part et regardant encore le portrait que tient Sganarelle.
Je ne m'abuse point, c'est mon portrait lui-même.
SGANARELLE lui tourne le dos. Cet homme est curieux.
LÉLIE à part. Ma surprise est extrême.
SGANARELLE à part. A qui donc en a-t-il?
LÉLIE à part. Je le veux accoster.
(Haut.) (Sganarelle veut s'éloigner.)
Puis-je?... Hé"! de grâce, un mot.
SGANARELLE à part s'éloignant encore. Que me veut-il conter ?
LÉLIE. Puis-je obtenir de vous de savoir l'aventure
Qui fait dedans vos mains trouver cette peinture?
SGANARELLE à part. D'où lui vient ce désir? Mais je m'avise ici...
(Il examine Lélie et le portrait qu'il tient.)
Ah! ma foi! me voilà de son trouble éclairci;
Sa surprise à présent n'étonne plus mon âme;
C'est mon homme, ou plutôt c'est celui de ma femme.
LÉLIE. Retirez-moi de peine, et dites d'où vous vient...
SGANARELLE. Nous savons, Dieu merci, le souci qui vous tient.
Ce portrait qui vous fâche est votre ressemblance :
Il était en des mains de votre connaissance;
Et ce n'est pas un fait qui soit secret pour nous
Que les douces ardeurs de la dame et de vous.
Je ne sais pas si j'ai, dans sa galanterie, .
L'honneur d'être connu de votre seigneurie :
Mais faites-moi celui de cesser désormais
Un amour qu'un mari peut trouver fort mauvais; H
SGANARELLE
Et songez que les noeuds du sacré mariage...
LÉLIE. Quoi! celle, dites-vous, dont vous tenez ce gage... SGANARELLE. Est ma femme, et je suis son mari. LÉLIE. Son mari?
SGANARELLE. Oui, son mari, vous dis-je, et mari très-marri;
Vous en savez la cause, et je m'en vais l'apprendre
Sur l'heure à ses parents.