SCÈNE XXI
CÉLIE, LÉLIE, SGANARELLE armé de pied en cap, LA SUIVANTE DE CÉLIE.
SGANARELLE. Guerre, guerre mortelle à ce larron d'honneur
Qui sans miséricorde a souillé notre honneur.
CÉLIE à Lélie en lui montrant. Sganarelle.
Tourne, tourne les yeux, sans me faire répondre.
LÉLIE. Ah! je vois...
CÉLIE. Cet objet suffit pour te confondre.
LÉLIE. Mais pour vous obliger bien plutôt à rougir.
SGANARELLE à part. Ma colère à présent est en état d'agir.
Dessus ses grands chevaux est monté mon courage ;
Et si je le rencontre on verra du carnage.
Oui, j'ai juré sa mort; rien ne peut m'empêcher :
Où je le trouverai, je le veux dépêcher :
(Tirant son épée à demi, il approche de Lélie.)
Au beau milieu du coeur il faut que je lui donne...
LÉLIE se retournant. A qui donc en veut-on?
SGANARELLE. Je n'en veux à personne.
LÉLIE. Pourquoi ces armes-là ?
SGANARELLE. C'est un habillement
(A part.)
Que j'ai pris pour la pluie. Ah ! quel contentement
J'aurais à le tuer ! Prenons-en le courage.
LÉLIE se retournant encore. liai?
SGANARELLE. Je ne parle pas.
(A part après s'être donné des soufflets pour s'exciter.)
Ah! poltron, dont j'enrage,
Lâche, vrai coeur de poule !
CÉLIE à Lélie. Il t'en doit dire assez,
Cet objet dont tes yeux nous paraissent blessés.
LÉLIE. Oui, je connais par là que vous êtes coupable
De l'infidélité la plus inexcusable
Qui jamais d'un amant puisse outrager la foi.
SGANARELLE à part. Que n'ai-je un peu de coeur!
CÉLIE. Ah! cesse devant moi,
Traître, de ce discours l'insolence cruelle.
SGANARELLE à part. Sganarelle', lu vois qu'elle prend ta querelle :
Courage, mon enfant ! sois un peu vigoureux.
La , hardi! tâche à faire un effort généreux
En le tuant tandis qu'il tourne le derrière.
LÉLIE faisant deux ou trois pas, sans dessein, fait retourner Sgana--
relle , qui s'approchait pour le tuer.
Puisqu'un pareil discours émeut votre colère ,
Je dois de votre coeur me montrer satisfait,
Et l'applaudir ici du beau choix qu'il a fait.
CÉLIE. Oui, oui, mon choix est tel qu'on n'y peut rien reprendre.
LÉLIE. Allez, vous faites bien de le vouloir défendre.
SGANARELLE. Sans doute, elle fait bien de défendre mes droits.
Cette action, monsieur, n'est point selon les lois :
J'ai raison de m'en plaindre; et, si je n'étais sage,
On verrait arriver un étrange carnage.
LÉLIE. D'OÙ vous naît cette plainte, et quel chagrin brutal...
SGANARELLE. Suffit. Vous savez bien où le bât me fait mal :
Biais votre conscience et le soin de votre âme
Vous devraient mettre aux yeux que ma femme est ma femme ;
Et vouloir à ma barbe en faire votre bien,
Que ce n'est pas du tout agir en bon chrétien.
LÉLIE. Un semblable soupçon est bas et ridicule.
Allez, dessus ce point n'ayez aucun scrupule.
Je sais qu'elle esta vous; et bien loin de brûler...
CÉLIE. Ah! qu'ici tu sais bien , traître , dissimuler !
LÉLIE. Quoi! me soupçonnez-vous d'avoir une pensée
De qui son âmë ait lieu de se croire offensée,
De cette lâcheté voulez-vous me noircir ?
CÉLIE. Parle , parle à lui-même, il pourra t'éclaircir. 16 SGANARELLE.
SGANARELLE à Célie. Vous me défendez mieux que je ne saurais faire,
Et du biais qu'il faut vous prenez cette affaire.