CIRCONSTANCE
La nuit se passa sans aucun incident. Les deux naufragés, rompus par les émotions et la fatigue, avaient reposé aussi tranquillement que s'ils eussent été couchés dans la plus confortable chambre de l'hôtel de Montgomery- Street.
Le lendemain, 27 juin, aux premiers rayons du soleil levant, le chant du coq les réveillait.
Godfrey revint presque aussitôt au sentiment de la situation, tandis que Tartelett dut longtemps se frotter les yeux et s'étirer les bras, avant d'être rentré dans la réalité.
« Est-ce que le déjeuner de ce matin ressemblera au diner d'hier? demanda-t-il tout d'abord.
— Je le crains, répondit Godfrey, mais j'espère que nous dînerons mieux ce soir! »
Le professeur ne put retenir une moue significative. Où étaient le thé et les sandwiches, qui jusqu'alors lui étaient apportés à son réveil! Comment, sans ce repas préparatoire, pourrait-il attendre l'heure d'un déjeuner... qui ne sonnerait jamais peut-être!
Mais il fallait prendre un parti. Godfrey sentait bien maintenant la responsabilité qui pesait sur lui, sur lui seul, puisqu'il n'avait rien à attendre de son compagnon. Dans cette boîte vide qui servait de crâne au professeur, il ne pouvait naître aucune idée pratique : Godfrey devait penser, imaginer, décider pour deux.
Il donna un premier souvenir à Phina, sa fiancée, dont il avait si étourdiment refusé de faire sa femme, un second, à son oncle Will, qu'il avait si imprudemment quitté, et se retournant vers Tartelett :
« Pour varier notre ordinaire, dit-il, voici encore quelques coquillages et une demi-douzaine d'œufs!
— Et rien pour les faire cuire !
— Rien! dit Godfrcy. Mais si ces aliments mômes nous manquaient, que diriez- vous donc, Tartelett?
— Je dirais que rien n'est pas assez ! » répondit le professeur d'un ton sec. Néanmoins, il fallut se contenter de ce repas plus que sommaire. C'est ce
qui fut fait.
L'idée très naturelle qui vint alors à Godfrey, ce fut de pousser plus avant la reconnaissance commencée la veille. Avant tout, il importait de savoir, autant que possible, en quelle partie dé l'océan Pacilique le Dream s'était perdu, afin de chercher à atteindre quelque endroit habité de ce littoral, où l'on pourrait, soit organiser un mode de rapatriement, soit attendre le passage d'un navire.
Godfrey observa que s'il pouvait dépasser la seconde ligne de collines, dont le profil pittoresque se dessinait au-dessus de la forêt, peut-être serait-il fixé à cet égard. Or, il ne pensait pas qu'il lui fallût plus d'une heure ou deux pour y arriver : c'est à cette urgente exploration qu'il résolut de consacrer les premières heures du jour.
Il regarda autour de lui. Les coqs et les poules étaient en train de picorer dans les hautes herbes. Agoutis, chèvres, moutons, allaient et venaient sur la lisière des arbres.
Or, Godfrey ne se souciait pas de traîner à sa suite toute cette troupe de volatiles et de quadrupèdes. Mais, pour les retenir plus sûrement en cet endroit, il fallait laisser Tartelett à leur garde.
Celui-ci consentit à rester seul et à se faire, pendant quelque heures, le berger de ce troupeau.
Il ne fit qu'une observation :
« Si vous alliez vous perdre, Godfrey?
— N'ayez aucune crainte à cet égard, répondit le jeune homme. Je n'ai que cette forêt à traverser, et comme vous n'en quitterez pas la lisière, je suis certain de vous y retrouver.
— N'oubliez pas la dépêche à votre oncle Will, et demandez-lui plusieurs centaines de dollars!
— La dépêche... ou la lettre! C'est convenu! » répondit Godfrey, qui, tant qu'il ne serait pas fixé sur la situation de cette terre, voulait laisser à Tartelett toutes ses illusions.
Puis, après avoir serré la main du professeur, il s'enfonça sous le couvert
de ces arbres, dont l'épais feuillage laissait à peine filtrer quelques rayons solaires. C'était leur direction qui devait, cependant, guider notre jeune explorateur vers cette haute colline, dont le rideau dérobait encore à ses regards tout l'horizon de Test.
De sentier, il n'y en avait pas. Le sol, cependant, n'était point vierge de toute empreinte. Godfrey remarqua, en de certains endroits, des passées d'animaux. A deux ou trois reprises, il crut même voir s'enfuir quelques rapides ruminants, élans, daims ou cerf wapitis, mais il né reconnut aucune tracé de bêtes féroces, telles que tigres ou jaguars, dont il n'avait pas lieu, d'ailleurs, de regretter l'absence.
Le haut entresol de la forêt, c'est-à-dire toute cette portion des arbres comprise entre la première fourche et l'extrémité des Êranches, donnait asile à un grand nombre d'oiseaux : c'étaient des pigeons sauvages par centaines, puis, sous les futaies, des orfraies, des coqs de bruyère, des aracaris au bec en patte de homard, et plus haut, planant au-dessus des clairières, deux ou trois de ces gypaëtes, dont l'œil ressemble à une cocarde. Toutefois, aucun de ces volatiles n'était d'une espèce assez spéciale pour qu'on en pût déduire quelle étaii la latitude de ce continent.
Il en était ainsi des arbres de cette forêt. 'Mêmes essences à peu près que celles de cette partie des États-Unis qui comprend la Basse-Californie, la baie de Monterey et le Nouveau-Mexique. Là poussaient des arbousiers, des cornouillers à grandes fleurs, des érables, des bouleaux, des chênes, quatre ou cinq variétés de magnolias et de pins maritimes, tels qu'il s'en rencontre dans la Caroline du Sud ; puis, au milieu de vastes clairières, des oliviers, des châtaigniers, et, en fait d'arbrisseaux, des touffes de tamarins, de myrtes, de lentisques, ainsi qu'en produit le sud de la zone tempérée. En général, il y avait assez d'espace entre ces arbres pour que l'on pût passer, sans être obligé de recourir ni au feu ni à la hache. La brise de mer circulait facilement à travers le haut branchage, et, çà et là, de grandes plaques de lumière miroitaient sur le sol.
Godfrey allait donc ainsi, traversant en ligne oblique ces dessous de grands bois. De prendre quelques précautions, cela ne lui venait même pas à l'idée. Le désir d'atteindre les hauteurs qui bordaient la forêt dans l'est l'absorbait tout entier. Il cherchait, à travers le feuillage, la direction des rayons solaires, afin de marcher plus directement à son but. Il ne voyait même pas ces oiseauxguides, — ainsi nommés parce qu'ils volent devant les pas du voyageur, —
Il s'enfonça sous le couvert des arbres... (Page 78.)
s'arrêtant, retournant, repartant, comme s'ils voulaient lui indiquer sa route, ftien ne le pouvait distraire.
Cette contention d'esprit se comprend. Avant une heure, son sort allait être résolu ! Avant une heure, il saurait s'il était possible d'atteindre quelque portion habitée de ce continent!
Déjà Godfrey, raisonnant d'après ce qu'il connaissait de la route suivie et du chemin fait par le Dream, pendant une navigation de dix-sept jours, s'était dit qu'il n'y avait que le littoral japonais ou la cote chinoise sur lesquels le navire eût pu sombrer. D'ailleurs, la position du soleil , toujours
« Une ile ! » (Page 82.)
dans le sud par rapport à lui, démontrait clairement que le Dream n'avait pas franchi la limite de l'hémisphère méridional.
Deux heures après son départ, Godfrey estimait à cinq milles environ le chemin parcouru, en tenant compte de quelques détours, auxquels l'épaisseur du bois l'avait parfois obligé. Le second plan de collines ne pouvait être loin. Déjà les arbres s'espaçaient, formant quelques groupes isolés, et les rayons de lumière pénétraient plus facilement à travers les hantes ramures. Le sol accusait aussi une certaine déclivité, qui ne tarda pas à se changer en rampe assez rude.
Quoiqu'il fût passablement fatigué, Godfrey eut assez de volonté pour ne pas ralentir sa marche. Courir.il l'eût fait, sans doute, n'eût été la raideur des premières pentes.
Bientôt il se fut assez élevé pour dominer la masse générale de ce dôme verdoyant qui s'étendait derrière lui, et dont quelques têtes d'arbres émergeaient çà et là.
Mais Godfrey ne songeait pas à regarder en arrière. Ses yeux ne quittaient plus cette ligne de faîte dénudée qui se profilait à quatre ou cinq cents pieds en avant et au-dessus de lui. C'était la barrière qui lui cachait toujours l'horizon oriental.
Un petit cône, obliquement tronqué, dépassait cette ligne accidentée, et se raccordait par des pentes douces à la crête sinueuse que dessinait l'ensemble des collines.
« Là !.. . Là!... se dit Godfrey. Cest ce point qu'il faut atteindre!... C'est le sommet de ce cône !... Et de là, que verrai-je?... Une ville?... un village?... le désert? »
Très surexcité, Godfrey montait toujours» serrant ses coudes à sa poitrine pour contenir les battements de son cœur. Sa respiration un peu haletante le fatiguait, mais il n'aurait pas eu la patience de s'arrêter pour reprendre haleine. Dût-il tomber, à demi pâmé, au sommet du cône, qui ne se dressait plus qu'à une centaine de pieds au-dessus de sa tête, il ne voulait pas perdre une minute à s'attarder.
Enfin, quelques instants encore, et il serait au but. La rampe lui semblait assez raide de ce côté, sous un angle de trente à trente-cinq degrés. Il s'aidait des pieds et des mains; il se cramponnait aux touffes d'herbes grêles du talus, aux quelques maigres arbrisseaux de lentisques ou de myrtes, qui s'étageaient jusqu'à la crête.
Un dernier effort fut fait! Delà tête, enfin, il dépassa la plate-forme du cône, tandis que, couché à plat ventre, ses yeux parcouraient avidement tout l'horizon de Test...
C'était la mer qui le formait et allait se confondre à une vingtaine de milles, au delà, avec la ligne du ciel !
Il se retourna...
La mer encore, àl'ouest, au sud, au nord !... l'immense mer, l'entourant de toutes parts !
« Une île! »
En jetant ce mot, Godfrey éprouva un vif serrement de cœur. La pensée ne lui était J>as venue qu'il pût être dans une île! Et cela était, cependant 1 La chaîne terrestre, qui aurait pu le rattacher au continent, était brusquement rompue! Il ressentait cette impression d'un homme endormi dans une embarcation entraînée à la dérive, qui se réveille sans avoir ni aviron ni voile pour regagner la terre!
Mais Godfrey se remit vite. Son parti fut pris d'accepter la situation. Quant aux chances de salut, puisqu'elles ne pouvaient venir du dehors, c'était à lui de les faire naître.
Il s'agissait, d abord, de reconnaître aussi exactement que possible la disposition de cette lie, que son regard embrassait dans toute son étendue. Il estima qu'elle devait mesurer environ soixante milles de circonférence, ayant à vue d'oeil vingt milles de longueur du sud au nord, sur douze milles de largeur de l'est à l'ouest.
Quant à sa partie centrale , elle se dérobait sous la verdoyante épaisse forêt, qui s'arrêtait à la ligne de faîte dominée par le cône, dont le talus venait mourir au littoral.
Tout le reste n'était que prairie avec des massifs d'arbres, ou grève avec des rochers, projetant leurs dernières assises sous la forme de caps et de promontoires capricieusement effilés. Quelques criques découpaient la côte, mais n'auraient pu donner refuge qu'à deux ou trois barques de pêche. Seule, la baie au fond de laquelle le Dream avait fait naufrage mesurait une étendue de sept à huit milles. Semblable à une rade foraine, elle s'ouvrait sur les deux tiers du compas ; un bâtiment n'y aurait pas trouvé d'abri sûr, à moins que le vent n'eût soufflé de Test.
Mais quelle était cette île? De quel groupe géographique relevait-elle? Appartenait-elle à un archipel, ou n'était-ce qu'un accident isolé dans cette portion du Pacifique?
En tout cas, aucune autre île, grande ou petite, haute ou basse, n'apparaissait dans le rayon de vue.
Godfrey s'était relevé et interrogeait l'horizon. Rien sur cette ligne circulaire où se confondaient la mer et le ciel. Si donc il existait au vent ou sous le vent quelque île ou quelque côte d'un continent, ce ne pouvait être qu'à une distance considérable.
Godfrey fit appel à tous ses souvenirs en géographie, afin de deviner quelle était cette île du Pacifique. Par raisonnement, il arriva à ceci : le Di % eam,
pendant dix-sept jours, avait suivi, à peu de chose près, k> direction du sud-ouest. Or, avec une vitesse de cent cinquante à cent quatre-vingts milles par vingt-quatre heures, il devait avoir parcouru près de cinquante degrés. D'autre part, il était établi qu'il n'avait pas dépassé la ligne équatoriale. Donc, il fallait chercher la situation de l'Ile ou du groupe duquel elle dépendait peut-être, dans la partie comprise entre les cent soixantième et cenl soixantedixième degrés nord.
Sur cette portion de l'océan Pacifique, il sembla bien à Godfrey qu'une carte ne lui eût pas offert d'autre archipel que celui des Sandwich ; mais, en dehors de cet archipel, n'y avait-il pas des îles isolées, dont les noms lui échappaient et qui formaient comme un grand semis jusqu'au littoral du Céleste Empire?
Peu importait, d'ailleurs. 11 n'existait aucun moyen d'aller chercher en un autre point de l'Océan une terre plus hospitalière.
« Eh bien, se dit Godfrey, puisque je ne connais pas le nom de cette île, qu'elle soit nommée île Phina, en souvenir de celle que je n'aurais pas dû abandonner pour aller courir le monde, et puisse ce nom nous porter •bonheur!»
Godfrey s'occupa alors de reconnaître si l'île était habitée dans la partie qu'il n'avait pu visiter encore.
Du sommet du cône, il ne vit rien qui décelât des traces d'indigènes, ni habitations dans la prairie, ni maisons à la lisière des arbres, ni même une seule case de pêcheur sur la côte.
Mais si l'île était déserte, cette mer qui l'entourait ne l'était pas moins, et aucun navire ne se montrait dans les limites d'une périphérie à laquelle la hauteur du cône donnait un développement considérable.
Godfrey, exploration faite, n'avait plus qu'à redescendre au pied de la colline et à reprendre le chemin de la forêt, afin d'y rejoindre Tartelett. Mais, avant de quitter la place, son regard fut attiré par une sorte de futaie d'arbres de grande taille, qui se dressait à la limite des prairies du nord. C'était un groupe gigantesque: il dépassait de la tête tous ceux que Godfrey avait vus jusqu'alors.
« Peut-être, se dit-il, y aura-t-il lieu de chercher à s'installer de ce côté, d'autant mieux que, si je ne me trompe, j'aperçois un ruisseau, qui doit prendre naissance à quelque source de la chaîne centrale et coule à travers la prairie »
Ce serait à examiner dès le lendemain.
Vers le sud, l'aspect de l'île était un peu différent. Forêts et prairies faisaient plus vite place au tapis jaune des grèves, et, par endroits, le littoral se redressait en roches pittoresques.
Mais, quelle fut la surprise de Godfrey, lorsqu'il crut apercevoir une légère fumée, qui s'élevait dans l'air, au delà de cette barrière rocheuse.
« Y a-t-il donc là quelques-uns de nos compagnons! s'écria-t-il. Mais non! ce n'est pas possible ! Pourquoi se seraient-ils éloignés de la baie depuis hier, et jusqu'à plusieurs milles du récif? Serait-ce donc un village de pêcheurs ou le campement d'une tribu indigène?»
Godfrey observa avec la plus extrême attention. Était ce bien une fumée, cette vapeur déliée que la brise rabattait doucement vers l'ouest? On pouvait s'y tromper. En tout cas, elle ne tarda pas à s'évanouir : quelques minutes après, on n'en pouvait plus rien voir.
C'était un espoir déçu.
Godfrey regarda une dernière fois dans cette direction; puis, n'apercevant plus rien, il se laissa glisser le long du talus, redescendit les pentes de la colline et s'enfonça de nouveau sons les arbres.
Une heure plus tard, il avait traversé toute la forêt et se retrouvait à sa lisière.
Là attendait Tartelett, au milieu de son troupeau, à deux et quatre pattes. Et, à quelle occupation se livrait l'obstiné professeur? A la même, toujours. Un morceau de bois dans la main droite, un autre dans la main gauche, il s'exténuait encore à vouloir les enflammer. Il frottait, il frottait avec une constance digne d'un meilleur sort.
« Eh bien, demanda-t-ildu plus loin qu'il aperçut Godfrey, et le bureau télégraphique ?
— Il n'était pas ouvert! répondit Godfrey, qui n'osait encore rien dire de la situation.
— Et la poste ?
-Elle était fermée! Mais déjeunons!... Je meurs de faim!... Nous causerons ensuite. »
Et ce matin-là Godfrey et son compagnon durent encore se contenter de ce trop maigre repas d'œufs crus et dé coquillages!
« Régime très sain! » répétait Godfrey à Tartelett, qui n'était guère de cet avis et ne mangeait que du bout des lèvres.
DANS LEQUEL LA QUESTION DU LOCEMENT EST RÉSOLUE AUTANT QU'ELLE PEUT L'ÊTRE.
La journée était déjà assez avancée. Aussi Godfrey résolut-il de remettre au lendemain le soin de procéder à une installation nouvelle. Mais, aux questions pressantes que lui posa le professeur sur les résultats de son exploration, il finit par répondre que c'était une île, — Pile Phina, — sur laquelle ils avaient été jetés tous les deux, et qu'il faudrait aviser aux moyens <Py vivre, avant de songer aux moyens de la quitter.
i Une île! s'écria Tartelett.
— Oui!... c'est une île!
— Que la mer entoure?...
— Naturellement.
— Mais quelle est-elle?
— Je vous l'ai dit, l'île Phina, et vous comprendrez pourquoi j'ai voulu lui donner ce nom î
— Non!... Je ne le comprends pas, répondit Tartelett, en faisant la grimace, et je ne vois pas la ressemblance! Miss Phina est entourée de terre, elle! »
Sur cette réflexion mélancolique, on se disposa à passer la nuit le moins mal possible. Godfrey retourna au récif faire une nouvelle provision cFœufs et de mollusques, dont il fallut bien se contenter; puis, la fatigue aidant, il ne tarda pas à s'endormir au pied d'un arbre, pendant que Tartelett. dont la philosophie ne pouvait accepter un tel état de choses, se livrait aux plus amères réflexions.
Le lendemain, 28 juin, tous deux étaient sur pied, avant que le coq n'eût interrompu leur sommeil.
Et d'abord un déjeuner sommaire, — le même que la veille. Seulement,
l'eau fraîche d'un petit ruisseau fui avantageusement remplacée par un peu de lait, qu'une des chèvres se laissa traire.
Ah ! digne Tarteletl! oè étaient ce « mint-julep •, ce « portwine sangrie », ce « sherry-cobbler •, ce. « sberry-ooetktail », dont Q ne buvait guère, mais qu'il aurait pu se faire servir i tonte heure dans les bars et les tavernes de San- F ranci sco? Il en était à envier ces volatiles, ces agoutis, ces moutons, qui se désaltéraient, sans réclamer aucune adjonction de principes sucrés ou alcoolisés à l'eau claire! A ces bêtes, il ne fallait pas de feu pour cuire leurs aliments : racines. herbes, graines, suffisaient, et leur déjeuner était toujours servi à point sur la table verte.
o En route, • dit Godfrey.
Et les voilà tous deux partis, suivis de leur cortège d'animaux domestiques, qui, décidément, ne voulaient point les quitter.
Le projet de Godfrey était d'aller explorer, au nord de File, catte portion de la côte, sur laquelle s'élevait ce bouquet de grands arbres qu'il avait aperçu du haut du cAne. Hais, pour s'y rendre, il résolut de suivre le littoral. Peutêtre le ressac y aurait-il apporté quelque épave du naufrage? Peut-être trouverait-il là, sur le siMe de la grève, quelques-uns de ses compagnons du Dream, gisant sans sépulture, et auxquels il conviendrait de donner une inhumation chrétienne? Quant à rencontrer vivant, après avoir été sauvé comme lai, un seul matelot de l'équipage, il ne l'espérait plus, trente-six heures après la catastrophe.
La première ligne des dunes fut donc franchie. Godfrey et son compagnon se retrouvèrent bientôt à la naissance du récif, et ils le revirent tout aussi désert qu'ils l'avaient laissé. Là, par précaution, ils renouvelèrent leur provision d'œufs et de coquillages, dans la prévision que ces maigres ressources pourraient leur manquer au nord de l'Ile. Puis, suivant la frange des varechs abandonnés par la dernière marée, ils remontèrent en interrogeant du regard toute cette portion de la côte.
Rien! toujours rien !
Décidément, convenons que si la mauvaise fortune avait fait des Robinsons de ces deux survivants du Dream, elle s'était montrée plus rigoureuse à leur égard qu'envers leurs devanciers ! A ceux-ci, il restait toujours quelque chose du bâti ment naufragé. Après en avoir retiré une foule d'objets de première nécessité, ils pouvaient en utiliser les débris. C'étaient des vivres pour quelque temps, des vêtements, des outils, des armes, enfin de quoi pourvoir aux exigences les plus
Pendant que Tarte le tt se livrait aux plus arriéres réflexions. (Page 86.)
élémentaires de la vie. Mais ici, rien de tout cela! Au milieu de celte nuit noire, le navire avait disparu dans les profondeurs de la mer, sans laisser au récif la moindre de ses épaves! Il n'avait pas été possible d'en rien sauver... pas môme une allumette, — et en réalité, c'était surtout cette allumette qui faisait défaut.
Je le sais bien, de braves gens, confortablement installés dans leur chambre, devant une bonne cheminée, où flambent le charbon et le bois, vous disent volontiers :
a Mais rien de plus facile que de se procurer du feu! 11 y a mille moyens
Une vingtaine d'arbres gigantesques... (Page 90.)
pour cela! Deux cailloux!... Un peu de mousse sèche!.... Un peu de linge brûlé... et comment le brûler, ce linge?... Puis, la lame d'un couteau servant de briquet... ou deux morceaux de bois vivement frottés simplement, à la façon polynésienne!... »
Eh bien, essayez !
C'étaient là les réflexions que Godfrey se faisait tout en marchant, et ce qui, à bon droit, le préoccupait le plus. Peut-être, lui aussi, tisonnant devant sa grille chargée de coke, en lisant des récits de voyages, avait-il pensé comme ces braves gens! Mais, à l'essai, il en était revenu, et il ne voyait pas sans une cer-
taine inquiétude lui manquer le feu, cet indispensable élément, que rien ne peut remplacer.
Il allait donc, perdu dans ses pensées, précédant Tartelett, dont tout le soin consistait à rallier par ses cris le troupeau des moutons, des agoutis, des chèvres et des volatiles
Soudain son regard fut attiré par les vives couleurs d'une grappe de petites pommes, qui pendaient aux branches de certains arbustes, disséminés par centaines au pied des dunes. Il reconnut aussitôt quelques-uns de ces « manzanillas », dont les Indiens se nourrissent volontiers dans certaines portions de la Californie.
« Enfin! s'écria-t-il, voilà de quoi varier un peu nos repas d'oeufs et de coquillages 1
— Quoi ! cela se mange? dit Tartelett, qui, suivant son habitude, commença par faire la grimace.
— Voyez plutôt! » répondit Godfrey.
Et il se mit à cueillir quelques-unes de ces manzanillas, dans lesquelles il mordit avidement.
Ce n'étaient que des pommes sauvages, mais leur acidité même ne laissait, pas d'être agréable. Le professeur ne tarda pas à imiter son compagnon, et ne se montra pas trop mécontent de la trouvaille. Godfrey pensa, avec raison, que Ton pourrait tirer de ces fruits une boisson fermentée, qui serait toujours préférable à l'eau claire.
La marche fut reprise. Bientôt l'extrémité delà dune sablonneuse vint mourir sur une prairie que traversait un petit rio aux eaux courantes. C'était celui que Godfrey avait aperçu du sommet du cône. Quant aux grands arbres, ils se massaient un peu plus loin, et. après une course de neuf milles environ, les deux explorateurs, assez fatigués de cette promenade de quatre heures, y arrivèrent, que>ques minutes après midi.
Le site valait vraiment la peine d'être regardé, visité, choisi, et, sans doute, occupé.
Là, en effet, sur la lisière dune vaste prairie, coupée de buissons de manzanillas et autres arbustes, s'élevaient une vingtaine d'arbres gigantesques, qui auraient pu supporter la comparaison avec les mêmes essences des forêts californiennes. Ils étaient disposés en demi-cercle. Le tapis de verdure qui s'étendait à leur pied, après avoir bordé le lit du rio pendant quelques centaines de pas encore, faisait place à une longue grève, semée de roches, de galets,
de goémons, dont le prolongement se dessinait en mer par une pointe effilée de File vers le nord.
Ces arbres géants, ces « big-trees », — les gros arbres, — ainsi qu'on les appelle communément dans l'OuesUAmérique, appartenaient au genre des séquoias, conifères de la famille des sapins. Si vous demandiez à des Anglais sous quel non plus spécial ils les désignent : « des Wellingtonias », répondraient-ils. Si vous le demandiez à des Américains : « des Washingtonias » serait leur réponse.
On voit tout de suite la différence.
Mais, qu'ils rappellent le souvenir du flegmatique vainqueur de Waterloo ou la mémoire de Pilluslre fondateur de la république américaine, ce sont toujours les plus énormes produits connus de la flore californienne et névadienne.
En effet, dans certaines parties de ces États; il y a des forêts entières de ces arbres, tels que les groupes de Mariposa et de Calavera, dont quelques-uns mesurent de soixante à quatre-vingts pieds de circonférence sur une hauteur de trois cents. L'un d'eux, à l'entrée de la vallée de Tosemiti, n'a pas moins de cent pieds de tour; de son vivant, — car il est maintenant couché à terre. — ses dernières branches auraient atteint la hauteur du Munster de Strasbourg, c'est-à-dire plus de quatre cents pieds. On cite encore la « Mère de la forêt », la « Beauté de la forêt », la « Cabane du pionnier», les a deux Sentinelles », le « Général Grant », « Mademoiselle Emma », « Mademoiselle Marie », « Brigham Young et sa femme », les « Trois Grâces », Y « Ours », etc., qui sont de véritables phénomènes végétaux. Sur le tronc, scié à sa base, de l'un de ces arbres, on a construit un kiosque, dans lequel un quadrille de seize à vingt personnes peut manœuvrer à l'aise. Mais, en réalité, le géant de ces géants, au milieu d'une forêt qui est la propriété de l'État, à une quinzaine de milles de Murphy, c'est le '< Père de la forêt », vieux séquoia âgé de quatre mille ans; il s'élève à quatre cent cinquante-deux pieds du sol, plus haut que la croix de Saint-Pierre de Rome, plus haut que la grande pyramide de Gizeh, plus haut enfin que ce clocheton de fer qui se dresse maintenant sur une des tours de la cathédrale de Rouen et doit être tenu pour le plus haut monument du monde.
C'était un groupe d'une vingtaine de ces colosses que le caprice de la nature avait semés sur cette pointe de l'île, à l'époque peut-être où le roi Salomon construisait ce temple de Jérusalem, qui ne s'est jamais relevé de ses ruines. Les plus grands pouvaient avoir près de trois cents pieds, les plus
petits deux cent cinquante. Quelques-uns, intérieurement évidés par la vieillesse, montraient à leur base une arche gigantesque, sous laquelle eût passé toute une troupe à cheval.
Godfrey fut frappé d'admiration en présence de ces phénomènes naturels, qui n'occupent généralement que les altitudes de cinq à six mille pieds audessus du niveau de la mer. 11 trouva même que cette vue seule aurait valu le voyage. Rien de comparable, en effet, à ces colonnes d'un brun clair, qui se profilaient presque sans diminution sensible de leur diamètre, depuis la racine jusqu'à la première fourche. Ces fûts cylindriques, à une hauteur de quatre-vingts à cent pieds au-dessus du sol, se ramifiant en fortes branches, épaisses comme des troncs d'arbres déjà énormes, portaient ainsi toute une forêt dans les airs.
L'un de ces « séquoias giganteas », — c'était un des plus grands du groupe, — attira plus particulièrement l'attention de Godfrey. Creusé à sa base, il présentait une ouverture large de quatre à cinq pieds, haute de dix. qui permettait de pénétrer à l'intérieur. Le cœur du géant avait disparu, l'aubier s'était dissipé en une poussière tendre et blanchâtre; mais si l'arbre ne reposait plus sur ses puissantes racines que par sa solide écorce, il pouvait encore vivre ainsi pendant des siècles.
a A défaut de caverne ou de grotte, s'écria Godfrey, voilà une habitation toute trouvée, une maison de bois, une tour, comme il n'y en a pas dans les pays habités! Là. nous pourrons être clos et couverts! Venez, Tartelett, venez! »
Et le jeune homme, entraînant son compagnon, s'introduisit à l'intérieur du séquoia.
Le sol était couvert d'un lit de poussière végétale, et son diamètre n'était pas inférieur à vingt pieds anglais. Quant à la hauteur à laquelle s'arrondissait la voûte, l'obscurité empêchait de l'estimer. Mais nul rayon de lumière ne se glissait à travers les parois décorce de cette sorte de cave. Donc, pas de fentes, pas de failles, par lesquelles la pluie ou le vent auraient pu pénétrer. 11 était certain que nos deux Robinsons se trouveraient là dans des conditions supportables pour braver impunémentles intempéries du ciel. Une caverne n'eût été ni plus solide, ni plus sèche, ni plus close. En vérité, il eût été difficile de trouver mieux!
« Hein, Tartelett, que pensez-vous de cette demeure naturelle? demanda Godfrey.
— Oui mais la cheminée? dit Tartelclt.
— Avant de réclamer la cheminée, répondit Godfrey, attendez au moins que nous ayons pu nous procurer du feu ! »
C'était on ne peut plus logique.
Godfrey alla reconnaître les environs du groupe d'arbres. Ainsi qu'il a été dit, la prairie s'étendait jusqu'à cet énorme massif de séquoias, qui en formait la lisière. Le petit rio, courant à travers son tapis verdoyant, entretenait au milieu de ces terres, un peu fortes, une salutaire fraîcheur. Des arbustes de diverses sortes croissaient sur ses bords, myrtes, lentisques, entre autres, quantité de ces manzanillas, qui devaient assurer la récolte des pommes sauvages.
Plus loin, en remontant, quelques bouquets d'arbres, des chênes, des hêtres, des sycomores, des micocouliers, s'éparpillaient sur toute cette vaste zone herbeuse ; mais bien qu'ils fussent, eux aussi, de grande taille, on les eût pris pour de simples arbrisseaux, auprès de ces « Mammoths-trees, » dont le soleil levant devait prolonger les grandes ombres jusqu'à la mer. A travers ces prairies se dessinaient aussi de sinueuses lignes d'arbustes, de touffes végétales, de buissons verdoyants, que Godfrey se promit d'aller reconnaître le lendemain.
Si le site lui avait plu, il ne semblait pas déplaire aux animaux domestiques. Agoutis, chèvres, moutons, avaient pris possession de ce domaine, qui leur offrait des racines à ronger ou de l'herbe à brouter au delà de leur suffisance. Quant aux poules, elles becquetaient avidement des graines ou d^s vers sur les bords du ruisseau. La vie animale se manifestait déjà par des allées et venues, des gambades, des vols, des bêlements, des grognements des gloussements, qui, sans doute, ne s'étaient jamais fait entendre en ces parages.
Puis, Godfrey revint au groupe des séquoias, et examina plus attentivement l'arbre dans lequel il allait faire élection de domicile. 11 lui parut qu'il serait, sinon impossible, du moins bien difficile de 9e hisser jusqu'à ses premières branches, au moins par l'extérieur, puisque ce tronc ne présentait aucune saillie; mais, à l'intérieur, peut-être l'ascension serait-elle plus aisée, si l'arbre se creusait jusqu'à la fourche entre le cœur et l'écorce.
Il pouvait être utile, en cas de danger, de chercher un refuge dans cette épaisse ramure que supportait l'énorme tronc. Ce serait une question à examiner plus tard.
Lorsque cetle exploration fut terminée, le soleil était assez bas sur l'horizon, et il parut convenable de remettre au lendemain les préparatifs d'une installation définitive.
Mais, cette nuit, après un repas dont le dessert se composa de pommes sauvages, où pouvait-on mieux la passer que sur cette poussière végétale, qui couvrait le sol à l'intérieur du séquoia?
C'est ce qui fut fait sous la garde de la Providence, non sans que Godfrey, en souvenir de l'oncle William W. Kolderup, n'eût donné le nom de Will-Tree à cet arbre gigantesque, dont les similaires des forêts de Californie et des États voisins portent tous le nom de l'un des grands citoyens de la république américaine.