‹ L'école des RobinsonsChapitre 12 sur 38 · QUI SE TERMINE JUSTE A POINT PAR UN SUPERBE ET HEUREUX COUP DE FOUDRE · texte numérisé non relu

QUI SE TERMINE JUSTE A POINT PAR UN SUPERBE ET HEUREUX COUP DE FOUDRE

Pourquoi ne pas en convenir? Godfrey était en train de devenir un nouvel homme dans cette situation nouvelle pour lui, si frivole, si léger, si peu réfléchi, alors qu'il n'avait qu'à se laisser vivre. En effet, jamais le souci du lendemain n'avait été pour inquiéter son repos. Dans le trop opulent hôtel de Montgomery-Street, où il dormait ses dix heures sans désemparer, le pli d'une feuille de rose n'avait pas encore troublé son sommeil.

Mais il n'en allait plus être ainsi. Sur cette île inconnue, il se voyait bel et bien séparé du reste du monde, livré à ses seules ressources, obligé de faire face aux nécessités de la vie, dans des conditions où un homme, même beaucoup plus pratique, eût été fort empêché. Sans doute, en ne voyant plus reparaître le Drearn, on se mettrait à sa recherche. Mais qu'étaient-ils tous deux ? Moins mille fois qu'une épingle dans une botte de foin, qu'un grain de sable au fond de la mer! L'incalculable fortune de l'oncle Kolderup n'était pas une réponse à tout!

Aussi, bien qu'il eût trouvé un abri à peu près acceptable, Godfrey n'y

dormit-il que d'un sommeil agité. Son cerveau travaillait comme il ne l'avait jamais fait Cest qu'il s'y associait des idées de tontes sortes : celles du passé qu'il regrettait amèrement, celles dn présent dont il cherchait la réalisation, celles de l'avenir qui l'inquiétaient plus encore!

Mais, devant ces rudes épreuves, la raison et, par suite, le raisonnement qui tout naturellement en découle, se dégageaient peu i peu des limbes où ils avaient en lui sommeillé jusqu'alors. Godfrey était résolu à lutter contre la mauvaise fortune, à tout tenter dans la mesure du possible pour se tirer d'affaire. Sll en réchappait, cette leçon ne serait certainement pas perdue à l'avenir.

Dès l'aube, il fut debout avec l'intention de procéder à une installation plus complète, La question des vivres, surtout celle du feu qui lui était connexe, primait toutes les autres, outils ou armes quelconques à fabriquer, vêtements de rechange qu'il fondrait se procurer, sous peine de n'être bientôt vêtus qu'à la mode polynésienne.

Tartelett dormait encore. On ne le voyait pas dans l'ombre, mais on l'entendait. Ce pauvre homme, épargné dans le naufrage, resté aussi frivole à quarante-cinq ans, que son élève l'avait été jusqu'alors, ne pouvait lui être d'une grande ressource, n serait même un surcroît de charge, puisqu'il faudrait pourvoir à ses besoins de toutes sortes ; mais enfin c'était un compagnon ! Il valait mieux, en somme, que le plus intelligent des chiens, bien qu'il dût, sans doute, être moins utile! C'était une créature pouvant parler, quoique à tort et à travers; causer, bien que ce fût jamais que de choses peu sérieuses; se plaindre, ce qui lui arriverait le plus souvent 1 Quoi qu'il en soit, Godfrey entendrait une voix humaine résonner à son oreille. Cela vaudrait toujours mieux que le perroquet de Robinson Crusoë! Même avec un Tartelett, il ne serait pas seul, et rien ne l'eût autant abattu que la perspective d'une complète solitude.

*< Robinson avant Vendredi, Robinson après Vendredi, quelle différence! » pensait-il.

Cependant ce matin-là, 29 juin, Godfrey ne fut pas fâché d'être seul, afin de mettre à exécution son projet d'explorer les environs du groupe des séquoias. Peut-être serait-il assez heureux pour découvrir quelque fruit, quelque racine comestible, qu'il rapporterait à l'extrême satisfaction du professeur. 11 laissa donc Tartelett à ses rêves et partit.

Une légère brume enveloppait encore le littoral et la mer; mais déjà ce

■ Oui, mais la cheminée? dit Tartelett... » (Page 93.)

brouillard commençait à se lever dans le nord et Test sous l'influence des rayons solaires, qui devaient le condenser peu à peu. La journée promettait d'être fort belle.

Godfrey, après s'être taillé un solide bâton, remonta pendant deux milles jusqu'à cette parlie du rivage qu'il ne connaissait pas, dont le retour formait la poinle allongée de l'île Phina.

Là, il fit un premier repas de coquillages, de moules, de clovisses et plus particulièrement de petites huîtres excellentes qui s'y trouvaient en grande abondance.

La journée promettait... (Page 96.)

a A la rigueur, se dit-il, voilà de quoi ne pas mourir de faim ! Il y a là des milliers de douzaines d'huîtres, et de quoi étouffer les cris de l'estomac le plus impérieux ! Si Tartelett se plaint, c'est qu'il n'aime pas ces mollusques!.. Eh bien, il les aimera ! »

11 est certain que, si l'huître ne peut remplacer le pain et la viande d'une façon absolue, elle n'en fournit pas moins un aliment très nutritif, à la condition d'être absorbée en grande quantité. Mais, comme ce mollusque est d'une digestion très facile, on peut sans danger en faire usage, pour ne pas dire eh faire abus.

Ce déjeuner terminé, Godfrey reprit son bâton et coupa obliquement vers le sud-est, de manière à remonter la rive droite du ruisseau. Ce chemin devait le conduire, à travers la prairie, jusqu'aux bouquets d'arbres aperçus la veille, au delà des longues lignes de buissons et d'arbustes qu'il voulait examiner de près.

Godfrey s'avança donc dans cette direction pendant deux milles environ. H suivait la berge du rio, tapissée d'une herbe courte et serrée comme une étoffe de velours. Des bandes d'oiseaux aquatiques s'envolaient bruyamment devant cet être, nouveau pour eux, qui venait troubler leur domaine. Là aussi, des poissons de plusieurs espèces couraient à travers les eaux vives du ruisseau, dont la largeur, en cette partie, pouvait être évaluée à quatre ou cinq yards.

De ces poissons-là, il ne serait évidemment pas difficile de s'emparer; encore fallait-il pouvoir les faire cuire : c'était toujours l'insoluble question.

Fort heureusement, Godfrey, arrivé aux premières lignes de buissons, reconnut deux sortes de fruits ou racines, dont les uns avaient besoin de passer par l'épreuve du feu avant d'être mangés, mais dont les autres étaient comestibles à l'état naturel. De ces deux végétaux, les Indiens d'Amérique font un constant usage.

Le premier était un de ces arbustes nommés." camas », qui poussent même dans les terrains impropres à toute culture. Avec leurs racines, qui ressemblent à un oignon, on fait une sorte de farine très riche en gluten et très nourrissante, à moins qu'on ne préfère les manger comme des pommes de terre. Mais, dans les deux cas, il faut toujours les soumettre aune certaine cuisson ou torréfaction.

L'autre arbuste produisait une espèce de bulbe de forme oblongue, qui porte le nom indigène de a yamph », et s'il possède, peut-être, moins de principes nutritifs que le camas, il était bien préférable en cette circonstance, puisqu'on peut le manger cru.

Godfrey, très satisfait de cette découverte, se rassasia, sans plus tarder, de quelques-unes de ces excellentes racines, et, n'oubliant pas le déjeuner de Tartelett, il en fit une grosse botte qu'il jeta sur son épaule, puis il reprit le chemin de Will-Tree.

S'il fut bien reçu en arrivant avec sa récolte d'yamphs, il est inutile d'y insister. Le professeur se régala avidement, et il fallut que son élève l'engageât à se modérer.

« Eh ! répondit-il, nous en avons aujourd'hui de ces racines, qui sait si nous en aurons demain ?..

— Sans aucun doute, répliqua Godfrey, demain, après-demain, toujours ! 11 n'y a que la peine d'aller les cueillir !

— Bien, Godfrey; et ce camas ?

— Ce camas, nous en ferons de la farine et du pain, lorsque nous aurons du feu !

— Du feu ! s'écria le professeur en secouant la tête ! Du feu ! Et comment en faire?...

— Je n'en sais rien encore, répondit Godfrey, mais, d'une façon ou dune autre, nous y arriverons !

— Le ciel vous entende, mon cher Godfrey ! Et quand je pense qu'il y a tant de gens qui n'ont qu'à frotter un petit morceau de bois sur la semelle de leur soulier pour en obtenir ! Cela m'enrage ! Non ! jamais je n'aurais cru que la mauvaise fortune m'aurait réduit un jour à pareil dénuement! On ne ferait pas trois pas dans Montgomery-Street, sans rencontrer un gentleman, le cigare à la bouche, qui se ferait un plaisir de vous en donner, de ce feu, et ici...

— Ici, nous ne sommes pas à San-Francisco, Tartelett, ni dans Montgomery-Street, et je crois qu'il sera plus sage de ne pas compter sur l'obligeance des passants !

— Mais, aussi, pourquoi faut-il que la cuisson soit nécessaire au pain, à la viande? Comment la nature ne nous a-t-elle pas faits pour vivre de l'air du temps?

— Cela viendra peut-être ! répondit Godfrey avec un sourire de bonne humeur.

— Le pensez-vous?...

— Je pense que des savants s'en occupent, tout au moins !

— Est-il possible ? Et sur quoi se fondent-ils pour chercher ce nouveau mode d'alimentation?

— Sur ce raisonnement, répondit Godfrey, c'est que la digestion et la respiration sont des fonctions connexes, dont l'une pourrait peut-être se substituer à l'autre. Donc, le jour où la chimie aura fait que les aliments nécessaires h la nourriture de l'homme puissent s'assimiler par la respiration, le problème sera résolu. 11 ne s'agit pour cela que de rendre l'air nutritif. On respirera son dîner au lieu de le manger, voilà tout !

iOO L'ÉCOLE DES ROBINSONS.

— Ah ! qu'il est donc fâcheux que cette précieuse découverte n'ait pas encore été faite ! s'écria le professeur. Comme je respirerais volontiers une demi-douzaine de sandwiches et un quart de corn-beef, rien que pour me mettre en appétit ! »

Et ïartelett, plongé en unB demi-rêverie sensuelle, dans laquelle il entrevoyait de succulents dîners atmosphériques, ouvrait inconsciemment la bouche, respirait à pleins poumons, oubliant qu'il avait à peine de quoi se nourrir à la manière habituelle.

Godfrey le tira de sa méditation, et le ramena dans le positif.

Il s'agissait de procéder à une installation plus complète à l'intérieur de Will-Tree.

Le premier soin fut de s'employer au nettoyage de la future habitation. 11 fallut, d'abord, retirer plusieurs quintaux de cette poussière végétale, qui couvrait le sol et dans laquelle on enfonçait jusqu'à mi-jambe. Deux heures de travail suffirent à peine à cette pénible besogne, mais enfin la chambre fut débarrassée de cette couche pulvérulente, qui s'élevait en nuée au moindre mouvement.

Le sol était ferme, résistant, comme s'il eût été parqueté de forte lambourdes, avec ces larges racines du séquoia qui se ramifiaient à sa surface. C'était raboteux, mais solide. Deux coins furent choisis pour remplacement des couchettes, dont quelques bottes d'herbes, bien séchées au soleil, allaient former toute la literie. Quant aux autres meubles, bancs, escabeaux ou tables, il ne serait pas impossible de fabriquer les plus indispensables, puisque Godfrey possédait un excellent couteau, muni d'une scie et d'une serpe. Il fallait être à môme, en effet, par les mauvais temps, de rester à l'intérieur de l'arbre, pour y manger, pour y travailler. Le jour n'y manquait pas, puisqu'il pénétrait à flots par l'ouverture. Plus tard, s'il devenait nécessaire de fermer cette ouverture au point de vue d'une sécurité plus complète, Godfrey essayerait de percer dans l'écorce du séquoia une ou deux embrasures qui serviraient de fenêtres.

Quant à reconnaître à quelle hauteur s'arrêtait l'évidement du tronc, Godfrey ne le pouvait pas sans lumière. Tout ce qu'il put constater, c'est qu'une perche, longue de dix à douze pieds, ne rencontrait que le vide, lorsqu'il la promenait au-dessus de sa tête.

Mais cette question n'était pas des plus urgentes. On la résoudrait ultérieurement.

La journée s'écoula dans ces travaux qui ne furent pas terminés avant le coucher du soleil. Godfrey et Tartelett, assez fatigués, trouvèrent excellente leur literie uniquement faite de cette herbe sèche, dont ils avaient fait une ample provision; mais ils durent la disputer aux volatiles, qui auraient volontiers fait élection de domicile à l'intérieur de Will-Tree. Godfrey pensa donc qu'il serait convenable d'établir un poulailler dans- quelque autre séquoia du groupe, et il ne parvint à leur interdire l'entrée de la chambre commune qu'en l'obstruant de broussailles. Très heureusement, ni les moulons, ni les agoutis, ni les chèvres n'éprouvèrent la môme tentation. Ces animaux restèrent tranquillement au dehors et n'eurent point la velléité de franchir l'insuffisante barrière.

Les jours suivants furent employés à divers travaux d'installation, d'aménagement et de récolte : œufs et coquillages à ramasser, racines de yamph et pommes de manzanillas à recueillir, huîtres qu'on allait, chaque matin, arracher au banc du littoral, tout cela prenait du temps, et les heures passaient vite.

Les ustensiles de ménage se réduisaient encore à quelques larges coquilles de bivalves, qui servaient de verres ou d'assiettes. Il est vrai que, pour le genre d'alimentation auquel les hôtes de Will-Tree étaient réduits, il n'en fallait pas davantage. Il y avait aussi le lavage du linge dans l'eau claire du rio, qui occupait les loisirs de Tartelett. C'était à lui qu'incombait cette tâche : il ne s'agissait,, d'ailleurs, que des deux chemises, des deux mouchoirs et des deux paires de chaussettes , qui composaient toute la garde-robe des naufragés. .

Aussi, pendant cette opération, Godfrey et Tartelett étaient-ils uniquement vêtus de leur pantalon et de leur vareuse; mais avec le soleil ardent de cette latitude, tout cela séchait vite.

Ils allèrent ainsi, sans avoir à souffrir ni de la pluie ni du vent, jusqu'au 3 juillet.

Déjà l'installation était à peu près acceptable, étant données les conditions de dénuement dans lesquelles Godfrey et Tartelett avaient été jetés sur cette île.

Cependant il ne fallait pas négliger les chances du salut, qui ne pouvaient venir que du dehors. Aussi, chaque jour, Godfrey venait-il observer la mei dans toute l'étendue de ce secteur, qui se développait de l'est au nord-ouest, au delà du promontoire. Cette partie du Pacifique était toujours déserte. Pas

un bâtiment, pas une barque de pêche, pas une fumée se détachant de l'horizon et indiquant, au large, le passage de quelque steamer, il semblait que l'île Phina fût située en dehors des itinéraires du commerce et des transports de voyageurs. Il s'agissait donc d'attendre, patiemment, de se fier au Tout- Puissant, qui n'abandonne jamais les faibles.

Entre temps, lorsque les nécessités immédiates de l'existence lui laissaient quelques loisirs, Godfrey, poussé surtout par Tartelett, revenait à cette importante et irritante question du feu.

Il tenta tout d'abord de remplacer l'amadou, qui lui faisait si malheureusement défaut, par une autre matière analogue. Or, il était possible que quelques variétés de champignons qui poussaient dans .le creux des vieux arbres, après avoir été soumis à un séchage prolongé, pussent se transformer en une substance combustible.

Plusieurs de ces champignons furent donc cueillis et exposés à l'action directe du soleil jusqu'à ce qu'ils fussent réduits en poussière. Puis, du dos de son couteau, changé en briquet, Godfrey fit jaillir d'un silex quelques étincelles qui tombèrent sur cette substance... Ce fut inutile. La matière spongieuse ne prit pas feu.

Godfrey eut alors la pensée d'utiliser cette fine poussière végétale, séchée depuis tant de siècles, qu'il avait trouvée sur le sol intérieur de Will-Tree.

Il ne réussit pas davantage.

A bout de ressources, il tenta encore de déterminer, au moyen du briquet, Tignition d'une sorte d'épongé, qui croissait sous les roches.

Il ne fut pas plus heureux. La particule d'acier, allumée au choc du silex, tombait sur la substance, mais s'éteignait aussitôt.

Godfrey et Tartelett furent véritablement désespérés. Se passer de feu était impossible. De ces fruits, de ces racines, de ces mollusques, ils commençaient à se fatiguer, et leur estomac ne tarderait pas à se montrer absolument réfractaire à ce genre de nourriture. Ils regardaient, — le professeur surtout, — ces moutons, ces agoutis, ces poules, qui allaient et venaient autour de Will-Tree. Des fringales les prenaient à cette vue. Ils dévoraient des yeux ces chairs vivantes !

Non ! cela ne pouvait durer ainsi !

Mais une circonstance inattendue, — disons providentielle, si vous le voulez bien, — allait leur venir en aide.

Dans Ja nuit du 3 au 4 juillet, le temps, qui tendait à se modifier depuis

quelques jours, tourna à l'orage, après une accablante chaleur, que la brise de mer avait été impuissante à tempérer.

Godfrey et Tartelett, vers une heure du matin, furent réveillés par les éclats de la foudre, au milieu d'un véritable feu d'artifice d'éclairs. Il ne pleuvait pas encore, mais cela ne pouvait tarder. Ce seraient alors de véritables cataractes qui se précipiteraient de la zone çuageuse par suite de la rapide condensation des vapeurs.

Godfrey se leva et sortit, afin d'observer l'état du ciel.

Tout n'était qu'embrasement au-dessus du dôme des grands arbres, dont le feuillage apparaissait sur le ciel en feu. comme les fines découpures d'une ombre chinoise.

Tout à coup, au milieu de l'éclat général, un éclair plus ardent sillonna l'espace. Le coup de tonnerre partit aussitôt, et Will-Tree fut -sillonné de haut en bas par le fluide électrique.

Godfrey, à demi renversé par un contre-choc, s'était relevé au milieu d'une pluie de feu, qui tombait autour de lui. La foudre avait enflammé les branches sèches de la ramure supérieure. C'étaient autant de charbons incandescents qui Crépitaient sur le sol.

Godfrey, d'un cri, avait appelé son compagnon.

« Du feu ! du feu !

— Du feu! avait répondu Tartelett. Béni soit le ciel qui nous renvoie ! a

Tous deux s'étaient aussitôt jetés sur ces brandons, dont les uns flambaient encore, dont les autres se consumaient sans flammes! Ils en ramassèrent en môme temps qu'une certaine quantité de ce bois mort qui ne manquait pas au pied du séquoia, dont le tronc n'avait été que touché par la foudre. Puis ils rentrèrent dans leur sombre demeure, au moment où la pluie, se déversant à flots, éteignait l'incendie, qui menaçait de dévorer la ramure supérieure de Will-Tree.

« Du feu! du feu! • (Page 103 -)

OU GODFREY VOIT ENCORE S'ÉLEVER UNE LÉGÈRE FUMÉE SUR UN AUTRE POINT DE i/lLE.

Voilà un orage qui était venu à propos! Godfrey et Tartelett n'a\ aient pas eu, comme Promélhée, à s'aventurer dans les espaces pour aller y dérober le feu céleste ! C'était bien le ciel, en effet, comme l'avait dit Tartelett, qui

Pendant ce temps, Godfrey s'occupait... (Page 106.)

avait été assez obligeant pour le leur envoyer par la voie d'un éclair. A eux maintenant le soin de le conserver!

« Non ! nous ne le laisserons pas s'éteindre! s'était écrié Godfrey.

— - D'autant plus que le bois ne manquera pas pour l'alimenter ! avait répondu Tartelett, dont la satisfaction se traduisait par de petits cris de joie.

— Oui ! mais qui l'entretiendra?

— Moi! Je veillerai jour et nuit, s'il faut, » riposta Tartelett, en brandissant un tison enflammé.

Et c'est bien ce qu'il fit jusqu'au lever du soleil.

Le bois mort, on l'a dit, abondait sous l'énorme couvert des séquoias. Aussi, dès l'aube, Godfrey et le professeur, après en avoir entassé un stock considérable, ne l'épargnèrent pas au foyer allumé par la foudre. Dressé au pied de l'un des arbres, dans un étroit entre-deux de racines, ce foyer flambait avec un pétillement clair et joyeux. Tartelett, s'époumonant, dépensait toute son haleine à souffler dessus, bien que ce fût parfaitement inutile. Dans cette altitude, il prenait les poses les plus caractéristiques, en suivant la fumée grisâtre, dont les volutes se perdaient dans le haut feuillage.

Mais ce n'était pas pour l'admirer qu'on J'avait tant demandé, cet indispensable feu. ni pour se chauffer non plus. On le destinait à un usage plus intéressant. 11 s'agissait d'en finir avec ces maigres repas de coquillages crus et de racines de yamph, dont une eau bouillante ou une simple cuisson sous la cendre n'avaient jamais développé les éléments nutritifs. Ce fut à cette besogne que Godfrey et Tartelett s'employèrent pendant une partie de la matinée.

« Nous mangerons bien un ou deux poulets ! s'écria Tartelett, dont la mâchoire claquait d'avance. On pourrait y joindre un jambon d'agouti, un gigot de mouton, un quartier de chèvre, quelques pièces de ce gibier qui court la prairie, sans compter deux ou trois poissons d'eau douce, accompagnés de quelques poissons de mer?

— Pas si vite, répondit Godfrey, que l'exposé de ce peu modeste menu avait mis en belle humeur. Il ne faut pas risquer une indigestion pour se rattraper d'un jeûne ! Ménageons nos réserves, Tartelett ! Va pour deux poulets, — chacun le nôtre, — et si le pain nous manque, j'espère bien que nos racines de camas, convenablement préparées, le remplaceront sans trop* de désavantage! »

Cela coûta la vie à deux innocents volatiles, qui, plumés, parés, apprêtés par le professeur, puis enfilés dans une baguette, rôtirent bientôt devant une flamme pétillante.

Pendant ce temps, Godfrey s'occupait de mettre les racines de camas en état de figurer au premier déjeuner sérieux qui allait être fait dans l'île Phina. Afin de les rendre comestibles, il n'y avait qu'à suivre la méthode indienne, que des Américains devaient connaître, pour l'avoir vu plus d'une fois employer dans les prairies de l'Ouest-Amérique.

Voici comment Godfrey procéda :

Une certaine quantité de pierres plates, ramassées sur la grève, furent

mises dans le brasier, de manière à s'imprégner d'une chaleur intense. Peutêtre Tartelett troùva-t-il qu'il était dommage d'employer un si bon feu « à cuire des pierres d, mais comme cela ne gênait en aucune façon la préparation de ses poulets, il ne s'en plaignit pas autrement.

Pendant que les pierres s'échauffaient ainsi, Godfrey choisit un endroit du sol, dont il arracha l'herbe sur l'espace d'un yard carré environ; puis, ses mains armées de larges coquilles, il enleva la terre jusqu'à une profondeur de dix pouces. Cela fait, il disposa au fond de ce trou un foyer de bois sec qu'il alluma, de manière à communiquer à la terre, tassée au fond du trou, une chaleur assez considérable.

Lorsque tout ce bois eut été consumé, après enlèvement des cendres, les racines de camas, préalablement nettoyées et grattées, furent étendues dans le Irou; une mince couche de gazon les recouvrit, et les pierres brûlantes, placées par-dessus, servirent de base à un nouveau foyer, qui fut allumé à leur surface.

En somme, c'était une sorte de four qui avait été préparé de la sorte, et, après un temps assez court, — une demi-heure au plus, — l'opération dut être considérée comme finie.

En effet, sous la double couche de pierres et de gazon qui fut enlevée, on retrouva les racines de camas modifiées par cette violente torréfaction. En les écrasant, on eût pu obtenir une farine très propre à faire une sorte de pain; mais, en les laissant à leur état naturel, c'était comme si Ton mangeait des pommes de terre de qualité très nourrissante.

Ce fut ainsi que ces racines furent servies, cette fois, et nous laissons h penser quel déjeuner firent les deux amis avec ces jeunes poulets qu'ils dévorèrent jusqu'aux os, et ces excellents camas qu'il n'avaient pas besoin de ménager. Le champ n'était pas loin, où ils poussaient en abondance. Il n'y avait qu'à se baisser pour les récolter par centaines.

Ce repas achevé, Godfrey s'occupa de préparer une certaine quantité de cette farine, qui se conserve presque indéfiniment et peut être transformée en pain pour les besoins de chaque jour.

Cette journée se passa dans ces diverses occupations. Le foyer fut toujours alimenté avec le plus grand soin. On le chargea plus particulièrement de combustible pour la nuit, — ce qui n'empêcha pas Tartelett de se relever à plusieurs reprises, afin d'en rapprocher les charbons et de provoquer une combustion plus active. Puis, il venait se recoucher; mais, comme il rêvait

que le feu s'éteignait, il se relevait aussitôt, et il recommença ainsi ce manège jusqu'au point du jour.

La nuit s'écoula sans aucun incident. Les pétillements du foyer, joints au chant du coq, réveillèrent Godfrey et son compagnon, qui avait fini par s'endormir.

Tout d'abord, Godfrey fut surpris de sentir une sorte de courant d'air, qui venait d'en haut, à l'intérieur de Will-Tree. Il fut donc conduit à penser que le séquoia était creux jusqu'à Técartement des basses branches, que là s'ouvrait un orifice qu'il conviendrait de boucher, si l'on voulait être clos et couvert.

« Cependant, voilà qui est singulier ! se dit Godfrey. Comment, pendant les nuits précédentes, n'ai-je pas senti ce courant d'air? Est-ce que ce serait le coup de fçudre?... »

Et pour répondre à ces questions, l'idée lui vint d'examiner extérieurement le tronc du séquoia.

Examen fait, Godfrey eut bientôt compris ce qui s'était passé pendant l'orage.

La trace de la foudre était visible sur l'arbre, qui avait été largement écorcé par le passage du fluide, depuis la fourche jusqu'aux racines. Si l'étincelle électrique se fût introduite à l'intérieur du séquoia au lieu d'en suivre le contour extérieur, Godfrey et son compagnon auraient pu être foudroyés. Sans s'en douter, ils avaient couru là un danger véritable.

« On recommande, dit Godfrey, de ne point se réfugier sous les arbres pendant les orages ! C'est très bien pour ceux qui peuvent faire autrement ! Mais le moyen, pour nous, d'éviter ce danger, puisque nous demeurons dans un arbre ! Enfin nous verrons !

Puis, regardant le séquoia au point où commençait la longue traînée du fluide :

« Il est évident, se dit-il, que là où la foudre l'a frappé, elle l'aura violemment disjoint au sommet du tronc. Mais alors puisque l'air pénètre à l'intérieur par cet orifice, c'est que l'arbre est creusé sur toute sa hauteur et ne vit plus que par son écorce ? Voilà une disposition dont il convient de se rendre compte ! »

Et Godfrey se mit à chercher quelque branche résineuse, dont il pût faire une torche.

Un bouquet de pins lui fournit la torche dont il avait besoin ; la résine

exsudait de cette branche, qui, une fois enflammée, donna une très brillante lumière.

Godfrey rentra alors dans la cavité qui lui servait de demeure. A l'ombre succéda immédiatement la clarté, et il fut facile de reconnaître quelle était la disposition intérieure de Will-Tree.

Une sorte de voûte, irrégulièrement découpée, plafonnait à une quinzaine de pieds au-dessus du sol. En élevant sa torche, Godfrey aperçut très distinctement l'ouverture d'un étroit boyau, dont le développement se perdait dans l'ombre. Évidemment l'arbre était évidé sur toute sa longueur; mais peut-être restait- il des portions de l'aubier encore intactes. Dans ce cas, en s'aidant de ces saillies, il serait, sinon facile du moins possible, de s'élever jusqu'à la fourche.

Godfrey, qui songeait à l'avenir, résolut de savoir sans plus tarder à quoi s'en tenir à cet égard.

11 avait un double but : d'abord boucher hermétiquement cet orifice par lequel le vent ou la pluie pouvaient s'engouffrer, — ce qui aurait rendu Will- Tree presque inhabitable; puis, aussi, s'assurer si, devant un danger, attaque d'animaux ou d'indigènes, les branches supérieures du séquoia n'offriraient •pas un refuge convenable.

On pouvait essayer, en tout cas. S'il se rencontrait quelque insurmontable obstacle dans l'étroit boyau, eh bien, Godfrey en serait quitte pour redescendre.

Après avoir planté sa torche dans l'interstice de deux grosses racines à fleur de sol, le voilà donc qui commence à s'élever sur les premières saillies intérieures de l ecorce. 11 était leste, vigoureux, adroit, habitué à la gymnastique comme tous les jeunes Américains. Ce ne fut qu'un jeu pour lui. Bientôt il eut atteint, dans ce tube inégal, urte partie plus étroite par laquelle, en s'arc-boutant du dos et des genoux, il pouvait grimper à la façon d'un ramoneur. Toute sa crainte était qu'un défaut de largeur ne vint l'arrêter dans son ascension.

Cependant il continuait à monter, et, quand il rencontrait une saillie, il s'y reposait, afin de reprendre haleine.

Trois minutes après avoir quitté le sol, si Godfrey n'était pas arrivé à soixante pieds de hauteur, il ne devait pas en être loin, et par conséquent, il n'avait plus qu'une vingtaine de pieds à franchir.

En effet, il sentait déjà un air plus vif lui souffler au visage, il le humait

avidement, car il ne faisait pas précisément très frais à l'intérieur du séquoia.

Après s'être reposé pendant une minute, après avoir secoué la fine poussière arrachée aux parois, Godfrey continua à s'élever dans le boyau qui se rétrécissait peu à peu.

Mais,, en ce moment, son attention fut attirée par un certain bruit qui lui parut très justement suspect. On eût dit qu'un grattement se produisait à l'intérieur de l'arbre. Presque aussitôt, une sorte de sifflement se fit entendre.

Godfrey s'arrêta.

« Qu'est cela? se demanda-t-il. Quelque animal qui se sera réfugié dans ce séquoia? Si c'était un serpent?... Non ï... Nous n'en avons point encore aperçu dans l'île !... Ce doit être plutôt quelque oiseau qui cherche à s'enfuir ! »

Godfrey ne se trompait pas, et, comme il continuait à monter, une sorte de croassement plus accentué, suivi d un vif battement d'ailes, lui indiqua qu'il ne s'agissait là que d'un volatile, niché dans l'arbre, et dont il troublait le repos, sans doute.

Plusieurs « frrr! frrr!» qu'il poussa de toute Ma vigueur de ses poumons, eurent bientôt déterminé l'intrus à déguerpir.

C'était, en effet, une espèce de choucas de grande taille, qui ne tarda pas à s'échapper par l'orifice et disparut précipitamment dans la haute cime de Will-Tree.

Quelques instants après, la tête de Godfrey passait par le même orifice, et bientôt il se trouvait installé fort à son aise, sur la fourche de l'arbre, à la naissance de ces basses branches que quatre-vingts pieds de hauteur séparaient du sol.

Là, ainsi qu'il a été dit, l'énorme tronc du séquoia supportait toute une forêt. Le capricieux enchevêtrement de la ramure secondaire présentait l'aspect de ces futaies très serrées de bois, qu'aucune percée n'a rendues praticables.

Cependant Godfrey parvint, non sans quelque peine, à se glisser d'une branche à l'autre, de manière à atteindre peu à peu le dernier étage de cette phénoménale végétation.

Nombre d'oiseaux s'envolaient à son approche en poussant des cris, et ils allaient se réfugier sur les arbres voisins du groupe que Will-Tree dominait de toute sa tête.

Godfrey continua de grimper ainsi tant qu'il le put, et ne s'arrêta qu'au

OU GODFREY VOIT ENCORE UNE LÉGÈRE FUMÉE. ili

moment où les extrêmes branches supérieures commencèrent à fléchir sous son poids.

Un large horizon d'eau entourait l'île Phina, qui se déroulait a ses pieds comme une carte en relief.

Ses yeux parcoururent avidement cette portion de mer. Elle était toujours déserte. 11 fallait bien en conclure, une fois de plus, que l'île se trouvait hors des routes commerciales du Pacifique.

Godfrey étouffa un gros soupir; puis, ses regards s'abaissèrent vers cet étroit domaine, sur lequel la destinée le condamnait à vivre, longtemps sans doute, toujours peut-être !

Mais quelle fut sa surprise lorsqu'il revit, dans le nord cette fois, une fumée semblable à celle qu'il avait déjà cru apercevoir dans le sud. Il regarda donc avec la plus extrême attention.

Une vapeur très déliée, d'un bleu plus foncé à sa pointe, montait droit dans Pair calme et pur.

« Non ! je ne me trompe pas ! s'écria Godfrey. Il y a là une fumée, et, par conséquent, un feu qui la produit I... et ce feu ne peut avoir été allumé que par... Par qui?... »

Godfrey prit alors avec une extrême précision le relèvement de l'endroit en question.

La fumée s'élevait au nord-est de l'île, au milieu des hautes roches qui bordaient le rivage. Il n'y avait pas d'erreur possible. C'était à moins de cinq milles de Will-Tree. En coupant droit sur le nord-est, à travers la prairie, puis, en suivant le littoral, on devait nécessairement arriver aux rochers qu'empanachait cette légère vapeur.

Tout palpitant, Godfrey redescendit l'échafaudage de branches jusqu'à la fourche. Là, il s'arrêta un instant pour arracher un fouillis de mousse et de feuilles; puis, cela fait, il se glissa par l'orifice, qu'il boucha du mieux qu'il put, et se laissa rapidement couler jusqu'au sol.

Un seul mot jeté à Tartelett pour lui dire de ne point s'inquiéter de son absence, et Godfrey s'élança dans la direction du nord-est, de manière à gagner le littoral.

Ce fut une course de deux heures, d'abord à travers la verdoyante prairie, au milieu de bouquets d'arbres clairsemés ou de longues haies de genêts épineux, ensuite le long de la lisière du littoral. Enfin la dernière chaîne de roches fut atteinte.

Godfrey parvint à se glisser d'une branche à l'autre. (Page 110.)

Mais cette fumée que Godfrey avait aperçue du haut de l'arbre, en vain chercha-t-il à la revoir, lorsqu'il fut redescendu. Toutefois, comme il avait relevé exactement la situation de l'endroit d'où elle s'échappait, il put y arriver sans erreur. Là, Godfrey commença ses recherches. Il explora avec soin toute cette partie du littoral. Il appela...

Personne ne répondit à son appel. Aucun être humain ne se montra sur cette grève. Pas un rocher ne lui offrit la trace ni d'un feu allumé récemment, ni d'un foyer maintenant éteint, qu'avaient pu alimenter les herbes marines et les algues sèches, déposées par le flot.

[1 s'en acquittait à la satisfaction générale. (Page 115J

« Il n'est cependant pas possible que je me sois trompé ! se répétait Godfrey. C'est bien une fumée que j'ai aperçue !... Et pourtant!... »

Comme il n'était pas admissible que Godfrey eût été dupe d'une illusion, il en arriva à penser qu'il existait quelque source d'eau chaude, une sorte de geiser intermittent, dont il ne pouvait retrouver la place, qui avait dû projeter cette vapeur.

En effet, rien ne prouvait qu'il y n'eût pas dans l'île plusieurs de ces puits naturels. En ce cas, l'apparition d'une colonne de fumée se fût expliquée par ce simple phénomène géologique.

Godfrey, quittant le littoral, revint donc vers Will-Tree, en observant un peu plus le pays au retour qu'il ne l'avait fait à l'aller. Quelques ruminants se montrèrent, entre autres des wapitis, mais ils filaient avec une telle rapidité qu'il eût été impossible de les atteindre.

Vers quatre heures, Godfrey était de retour. Cent pas avant d'arriver, il entendait l'aigre crin-crin de la pochette, et se retrouvait bientôt en face du professeur Tartelett, qui, dans l'attitude d'une vestale, veillait religieusement sur le feu sacré confié à sa garde.

DANS LEQUEL GODFREY TROUVE UNE EPAVE, A LAQUELLE SON COMPAGNON ET LUI FONT BON ACCUEIL.

Souffrir ce qu'on ne peut empêcher est un principe de philosophie qui, s'il ne porte peut-être pas à l'accomplissement des grandes choses, est, à coup sûr, éminemment pratique. Godfrey était donc bien résolu à lui subordonner désormais tous ses actes. Puisqu'il fallait vivre dans cette ile, le plus sage était d'y vivre le mieux possible, jusqu'au moment où une occasion serait donnée de la quitter.

On s'occupa, sans plus tarder, d'aménager quelque peu l'intérieur de Will- Tree. La question de propreté, à défaut de confort, domina toutes les autres. Les couchettes d'herbes furent souvent renouvelées. Les ustensiles se réduisaient à de simples coquilles, il est vrai; mais les assiettes ou les plats d'un office américain n'auraient pas offert plus de netteté. Il faut le répéter à sa louange, le professeur Tartelett lavait admirablement la vaisselle. Son couteau aidant, Godfrey, au moyen d'un large morceau d'écorce aplanie et de quatre pieds fichés au sol, parvint à établir une table au milieu de la chambre. Des souches grossières servirent d'escabeaux. Les convives n'en furent plus réduits à manger sur leurs genoux, lorsque le temps ne permettait pas de dîner en plein air.

11 y avait encore la question de vêtements, qui n'était pas sans préoccuper

beaucoup. On les ménageait donc le mieux possible. Par cette température et sous cette latitude, il n'y avait aucun inconvénient à être demi-nu. Mais enfin, culotte, vareuse, chemise de laine, finiraient par s'user. Comment pourrait-on les remplacer? En viendrait-on à se vêtir des peaux de ces moutons, de ces chèvres, qui, après avoir nourri le corps, serviraient encore à rhabiller? Il le faudrait sans doute. En attendant, Godfrey fit laver fréquemment le peu de vêtements dont ils disposaient. Ce fut encore à Tartelett, transformé en lessiveuse, qu'incomba cette tâche. Il s'en acquittait, d'ailleurs, à la satisfaction générale.

Godfrey, lui, s'occupait plus spécialement des travaux de ravitaillement et d'aménagement. 11 était, en outre, le pourvoyeur de l'office. La récolte des racines comestibles et des fruits de manzanillas lui prenait chaque jour quelques heures ; de même, la pêche au moyen de claies de joncs tressés, qu'il installait soit dans les eaux vives du rio, soit dans les cavités des roches du littoral que le reflux laissait à sec. Ces moyens étaient fort primitifs, sans doute, mais, de temps h autre, un beau crustacé ou quelque poisson succulent figurait sur la table de Will-Tree, sans parler des mollusques, dont la récolte se Taisait à la main et sans peine.

Mais, nous l'avouerons, — et on voudra bien admettre que de tous les ustensiles de cuisine, c'est le plus essentiel, — la marmite, la simple marmite de fonte ou de fer battu manquait. Son absence ne se faisait que trop sentir. Godfrey ne savait qu'imaginer pour remplacer le vulgaire coquemar dont Fusage est universel. Pas de pot-au-feu, pas de viande ni de poisson bouillis, rien que du rôti et des grillades. La soupe grasse n'apparaissait jamais au début des repas. Parfois, Tartelett s'en plaignait amèrement; mais le moyen de satisfaire ce pauvre homme !

D'autres soins, d'ailleurs, avaient occupé Godfrey. En visitant les différents arbres du groupe, il avait trouvé un second séquoia, de grande taille, dont la partie inférieure, creusée par le temps, offrait aussi une assez large anfractuosité.

Ce fut là qu'il établit un poulailléf, dans lequel les volatiles eurent bientôt pris leur domicile. Le coq et les poules s'y habituèrent aisément, les œufs y éclosaient dans l'herbe sèche, les poussins commençaient à pulluler. On les renfermait chaque soir, afin de les mettre à l'abri des oiseaux de proie, qui, du haut des branches, guettaient ces faciles victimes et auraient fini par détruire toutes les couvées.

Quant aux agoutis, aux moulons, aux chèvres, jusqu'alors il avait paru inutile de leur chercher une bauge ou une étable. Lorsque la mauvaise saison serait venue, on aviserait. En attendant, ils prospéraient dans ce luxuriant pâturage delà prairie, ayant là en abondance une sorte de sainfoin et quantité de ces racines comestibles, dont les représentants de la race porcine faisaient le plus grand cas. Quelques chèvres avaient mis bas depuis l'arrivée dans l'île, mais on leur laissait presque tout leur lait, afin qu'elles pussent pourvoir, à la nourriture des petits.

De tout cela, il résultait que Will-Tree et ses alentours étaient maintenant fort animés. Les animaux domestiques, bien repus, venaient, aux heures chaudes de la journée, y chercher refuge contre les ardeurs du soleil. Il n'y avait point à craindre qu'ils allassent s'égarer au loin, ni rien à redouter, non plus, de la part des fauves, puisqu'il ne semblait pas que l'île Phina renfermât un seul animal dangereux.

Ainsi allaient les choses, avec le présent à peu près assuré, mais un avenir toujours inquiétant, lorsqu'un incident inattendu se produisit, qui devait notablement améliorer la situation.

C'était le 29 juillet.

Godfrey errait, pendant la matinée, sur cette partie de la grève qui formait le littoral de la grande baie, à laquelle il avait donné le nom de Dream-Bay. Il l'explorait, afin de reconnaître si elle était aussi riche en mollusques que le littoral du nord. Peut-être espérait-il encore que quelque épave s'y retrouverait, tant il lui semblait singulier que le ressac n'eût pas jeté un seul des débris du navire à la côte.

Or, ce jour-là, il s'était avancé jusqu'à la pointe septentrionale, que terminait une plage sablonneuse, lorsque son attention fut attirée par une roche de forme bizarre, qui émergeait à la hauteur du dernier relai d'algues et de varechs.

Un certain pressentiment le porta à hâter sa marche. Quelle fut sa surprise, sa joie aussi, quand il reconnut que ce qu'il prenait pour une roche, était une malle à demi enterrée dans le sable.

Était-ce un des colis du Dreaml Se trouvait-il à cette place depuis le naufrage ? N'était-ce pas plutôt tout ce qui restait d'une autre catastrophe plus récente? Il eût été difficile de le dire. En tout cas, d'où qu'elle vînt et quoi qu'elle pût contenir, cette malle devait ôtre de bonne prise.

Godfrey l'examina extérieurement. Il n'y vit aucune trace d'adresse. Pas

un nom, pas même une de ces grosses initiales, découpées dans une mince plaque de métal, qui ornent les malles américaines. Peut-être s'y trouveraitil quelque papier qui indiquerait sa provenance, la nationalité, le nom de son propriétaire? En tout cas, elle était hermétiquement fermée, et on pouvait espérer que son contenu n'avait point été gâté par son séjour dans l'eau de mer. C'était, en effet, une malle très forte en bois, recouverte d'une peau épaisse, avec armatures de cuivre à tous ses angles et de larges courroies qui la sanglaient sur toutes ses faces.

Quelle que fût son impatience à vouloir visiter le contenu de cette malle, Godfrey ne songea point à la briser, mais à l'ouvrir, après en avoir fait sauter la serrure. Quant à la transporter du fond de Dream-Bay à Will-Tree, son poids ne le permettait pas, et il n'y fallait même pas penser.

« Eh bien, se dit Godfrey, nous la viderons sur place, et nous ferons autant de voyages qu'il sera nécessaire pour transporter tout ce qu'elle renferme. »

On pouvait compter environ quatre milles de l'extrémité du promontoire au groupe des séquoias. Cela demanderait donc un certain temps et occasionnerait une certaine fatigue. Or, le temps ne manquait pas. Quant à la fatigue, ce n'était pas là le cas d'y regarder.

Que renfermait cette malle?... Avant de retourner à Will-Tree, Godfrey voulut au moins tenter de l'ouvrir.

Il commença donc par défaire les courroies, et, une fois débouclées, il enleva, en le ménageant bien, le capuchon de cuir qui recouvrait la serrure. Mais comment la forcer?

Là était la besogne la plus difficile. Godfrey n'avait aucun levier qui pût lui permettre de pratiquer une pesée. Risquer de briser son couteau dans cette opération, il s'en fût bien gardé. Il chercha donc un lourd galet, avec lequel il tenterait de faire sauter la gâche.

La grève était semée de durs silex, de toutes formes, qui pouvaient servir de marteau.

Godfrey en choisit un, gros comme le poing, et il porta un coup vigoureux sur la plaque de cuivre.

A son extrême surprise, le pêne, engagé dans la gâche, se dégagea immédiatement.

Ou la gâche s'était brisée au chec, ou la serrure n'avait pas été fermée à clef.

Le cœur de Godfrey lui battit fort, au moment où il allait relever le couvercle de la malle !

Enfin elle était ouverte, et, en vérité, s'il eût fallu la briser, Godfrey n'y fût pas parvenu sans peine.

C'était un véritable coffre-fort que cette malle. Les parois intérieures en étaient doublées d'une feuille de zinc, de telle sorte que l'eau de mer n'avait pu y pénétrer. Aussi les objets qu'elle contenait, si délicats qu'il fussent, devaient-ils se trouver dans un parfait état de conservation.

Et quels objets! En les retirant, Godfrey ne pouvait retenir des exclamations de joie ! Certainement cette malle avait dû appartenir à quelque voyageur très pratique, qui comptait s'aventurer en un pays, où îl serait réduit à ses seules ressources.

En premier lieu, du linge : chemises, serviettes, draps, couvertures; puis, des vêtements : vareuses de laine, chaussettes de laine et de coton, solides pantalons de toile et de velours écru, gilets de tricot, vestes de grosse et solide étoffe; puis, deux paires de fortes bottes, des souliers de chasse, des chapeaux de feutre.

En deuxième lieu, quelques ustensiles de cuisine et de toilette : marmite. — la fameuse marmite tant demandée! — bouilloire, cafetière, théière, quelques cuillers, fourchettes et couteaux, un petit miroir, des brosses à tout usage; enfin, ce qui n'était pas à dédaigner, trois bidons contenant environ quinze pintes d'eau-de-vie et de tafia, et plusieurs livres de thé et de café.

En troisième lieu, quelques outils : tarière, vrille, scie à main, assortiment de clous et de pointes, fers de bôche et de pelle, fer de pic, hache, herminette, etc.

En quatrième lieu, des armes : deux couteaux de chasse dans leur gaîne de cuir, une carabine et deux fusils à. piston, trois revolvers à six coups, une dizaine de livres de poudre, plusieurs milliers de capsules et une importante provision de plomb et de balles, — toutes ces armes paraissant être de fabrication anglaise ; enfin une petite pharmacie de poche, une longue-vue, une boussole, un chronomètre.

Il s'y trouvait aussi quelques volumes en anglais, plusieurs mains de papier blanc, crayons, plumes et encre, un calendrier, une Bible, éditée à New- York, et un Manuel du parfait cuisinier.

Vraiment, cela constituait un inventaire d'un prix inestimable dans la circonstance.

Aussi Godfrey ne se tenait-il pas de joie. Il eût tout exprès commandé ce trousseau, à l'usage de naufragés dans rembarras, qu'il ne l'aurait pas eu plus complet.

Cela valait bien un remerciement à la Providence, et la Providence eut son remerciement, parti d'un cœur reconnaissant.

Godfrey s'était donné le plaisir d'étaler tout son trésor sur la grève. Chaque objet avait été visité, mais aucun papier ne se trouvait dans la malle qui pût en indiquer la provenance, ni sur quel navire elle avait été embarquée.

Aux alentours, d'ailleurs, la mer n'avait apporté aucune autre épave d'un naufrage récent. Rien sur les roches, rien sur la grève. Il fallait que la malle eût été transportée en cet endroit par le flux, après avoir flotté plus ou moins longtemps. En effet, son volume, par rapport à son poids, avait pu lui assurer une flottabililé suffisante.

Les deux hôtes de l'île Phina se trouvaient donc avoir, et pour un certain temps, les besoins de la vie matérielle assurés dans une large mesure : outils, armes, instruments, ustensiles, vêtements, une heureuse bonne fortune venait de tout leur donner.

Il va de soi que Godfrey ne pouvait songer à emporter tous ces objets à Will-Tree. Leur transport nécessiterait plusieurs voyages ; mais il conviendrait de se bâter, par crainte du mauvais temps.

Godfrey remit donc la plupart de ces divers objets dans la malle. Un fusil, un revolver, une certaine quantité de poudre et de plomb, un couteau de chasse, la longue-vue, la marmite, voilà ce dont il se chargea niquement.

Puis, la malle fut soigneusement refermée, rebouclée, et, d'un pas rapide, Godfrey reprit le chemin du littoral.

Ah! comme il fut reçu une heure après par Tartelett ! Et le contentement du professeur, lorsque son élève lui eut fait l'énumération de leurs nouvelles richesses! La marmite, la marmite surtout, lui causa des transports, qui se traduisirent par une série de jetés-battus, terminés par un triomphant pas de six-huit!

Il n'était encore que midi. Aussi, Godfrey voulut-il, après le déjeuner, retourner immédiatement à Dream-Bay. Il lui tardait que tout fût mis en sûreté dans Will-Tree.

Tartelett ne fit aucune objection et se déclara prêt à partir. 11 n'avait même

Son attention fut attirée par une roche... (Page 110.)

plus à surveiller le foyer qui flambait. Avec de la poudre, on se procure partout du feu. Mais le professeur voulut que, pendant leur absence, le pot-aufeu pût mijoter doucement.

En un instant, la marnjite, remplie d'eau douce, reçut tout un quartier d'agouti avec une douzaine de racines d'yamph, qui devaient tenir lieu de légumes, additionnées d'une bonne pincée de ce sel qu'on trouvait dans le creux des roches.

« Elle s'écumera bien toute seule ! » s'écria Tartelett, qui paraissait très satisfait de son œuvre.

il fut procédé au triage des divers objets. (Page 121.

Et les voilà partis d'un pied léger pour Dream-Bay, en obliquant par le plus court.

La malle était toujours à sa place. Godfrey l'ouvrit avec précaution. Au milieu des exclamations admiratives de Tartelett, il fut procédé au triage des divers objets.

Dans ce premier voyage, Godfrey et son compagnon, transformés en mules de charge, purent rapporter à Will-Tree les armes, les munitions et une partie des vêtements.

Tous deux se reposèrent alors de leur fatigue devant la table où fumait ce

bouillon d'agouti qu'ils déclarèrent excellent. Quant à la viande, au dire du professeur, il eût été difficile d'imaginer quelque chose de plus exquis! merveilleux effet des privations !

Le lendemain, 30, Godfrey et Tartelett partaient dès Paube, et trois autres voyages achevaient de vider et de transporter le contenu de la malle. Avant le. soir, outils, armes, instruments, ustensiles, tout était apporté, rangé, emmagasiné à Will-Trce.

Enfin le 1 er août, la malle elle-même, traînée non sans peine le long de la grève, trouvait place dans l'habitation, où elle se transformait en coffre à linge.

Tartelett, avec la mobilité de son esprit, voyait maintenant l'avenir tout en rose. On ne s'étonnera donc pas que, ce jour-là, sa pochette à la main, il fût venu trouver son élève et lui eût très sérieusement dit, comme s'ils avaient été dans le salon de l'hôtel Kolderup:

o Eh bien, mon cher Godfrey, ne serait-il pas temps de reprendre nos leçons de danse ? »

OU IL ARRIVE CE QUI ARRIVE AU MOINS UNE FOIS DANS LA VIE DE TOUT ROBINSON VRAI OU IMAGINAIRE.

L'avenir se montrait donc sous un jour moins sombre. Mais, si Tartelett, tout au présent, ne voyait dans la possession de ces instruments, de ces outils, de ces armes, qu'un moyen de rendre cette vie d'isolement un peu plus agréable, Godfrey, lui, songeait déjà à la possibilité de quitter l'île Phina. Ne pourrait-il, maintenant, construire une embarcation suffisamment solide, qui leur permettrait d'atteindre, soit une terre voisine, soit quelque navire passant en vue dellle?

En attendant, ce furent les idées de Tartelett, dont la réalisation occupa plus spécialement les semaines qui suivirent.

Bientôt, en effet, la garde-robe de Will-Tree fut installée, mais il fut décidé

qu'on n'en userait qu'avec toute la discrétion qu'imposait l'incertitude de l'avenir. Ne se servir de ces vêtements que dans la mesure du nécessaire, telle fut la règle à laquelle le professeur dut se soumettre.

a A quoi bon ? disait-il en maugréant, c'est trop de parcimonie, mon cher Godfrey! Que diable! nous ne sommes pas des sauvages pour aller à demi nus î

— Je vous demande pardon, Tartelett, répondait Godfrey, nous sommes des sauvages, pas autre chose!

— Cortime il vous plaira, mais yous verrez que nous aurons quitté nie avant d'avoir usé ces habits!

— Je n'en sais rien, Tartelett, et mieux vaut en avoir de reste que d'en manquer I

— Enfin le dimanche au moins, le dimanche, sera-t-il permis de faire un peu de toilette?

— Eh bien, oui ! le dimanche, et même les jours de fête, répondit Godfrey, qui ne voulut pas trop contrarier son frivole compagnon ; mais, comme c'est précisément lundi aujourd'hui, nous avons toute une semaine avant de nous faire beaux! »

Il va sans dire que, depuis le moment où il était arrivé sur Tile, Godfrey n'avait pas manqué de marquer chacun des jours écoulés. Aussi, à l'aide du calendrier trouvé dans la malle, avait-il pu constater que ce jour-là était réellement un lundi.

Cependant, chacun s'était partagé la besogne quotidienne, suivant ses aptitudes. Il n'était plus nécessaire de veiller jour et nuit, sur un feu qu'on avait maintenant les moyens de rallumer. Tartelett put donc abandonner, non sans regret, cette tâche, qui lui convenait si bien. Il fut désormais chargé de l'approvisionnement des racines de yamph et de camas, — de celles-ci surtout, qui faisaient le pain quotidien du ménage. Aussi, le professeur allait-il chaque jour à la récolte jusqu'à ces lignes d'arbustes, dont la prairie était bordée en arrière de Will-Tree. C'étaient un ou deux milles à faire, mais il s'y habitua. Puis il s'occupait, entre temps, de recueillir les huîtres ou autres mollusques, dont on consommait une grande quantité.

Godfrey, lui, s'était réservé le soin des animaux domestiques et des hôtes du poulailler. Le métier de boucher n'était pas pour lui plaire, mais enfin il surmontait sa répugnance. Aussi^ grâce à lui, le pot-au-feu apparaissait-il fréquemment sur la table, suivi de quelque morceau de viande rôtie, ce qui formait

m L'ÉCOLE DES ROBINSONS.

un ordinaire assez varié. Quant au gibier, il abondait dans les bois de l'île Phina, et Godfrey se proposait de commencer ses chasses, dès que d'autres soins plus pressants lui en laisseraient le loisir. 11 comptait bien utiliser les fusils, la poudre et le plomb de son arsenal ; mais, auparavant, il avait voulu que l'aménagement fut terminé.

Ses outils lui permirent d'établir quelques bancs à l'intérieur et à l'extérieur de Will-Tree. Les escabeaux furent dé,grossis à la hache, la table, moins rugueuse, devint plus digne des plats, assiettes et couverts, dont l'ornait le professeur Tartelett. Les couchettes furent {irrangées dans des cadres de bois, et leur literie d'herbe sèche prit un aspect plus engageant. Si les sommiers et les matelas manquaient encore, les couvertures, du moins, ne leur faisaient pas défaut. Les divers ustensiles de cuisine ne traînèrent plus à môme le sol, mais ils trouvèrent place sur des planches fixées aux parois intérieures. Effets, linge vêtements furent soigneusement serrés au fond de placards évidés dans l'écorce même du séquoia, à l'abri de la poussière. A de fortes chevilles on suspendit les armes, les instruments, qui décorèrent les parois sous forme de panoplies.

Godfrey voulut aussi fermer sa demeure, afin qu'à défaut d'autres êtres vivants, les animaux domestiques ne vinssent pas, pendant la nuit, troubler leur sommeil. Comme il ne pouvait pas tailler des planches avec l'unique scie à main, l'égoïne, qu'il possédait, il se servit encore de larges et épais morceaux d'écorce, qu'il détachait facilement. Il fabriqua ainsi une porte assez solide pour commander l'ouverture de Will-Tree. En même temps, il perça deux petites fenêtres, opposées l'une à l'autre, de manière à laisser pénétrer le jour et l'air à l'intérieur de la chambre. Des volets permettaient de les fermer pendant la nuit; mais, au moins, du matin au soir, il ne fut plus nécessaire de recourir à la clarté des torches résineuses qui enfumaient l'habitation.

Ce que Godfrey imaginerait plus tard pour s'éclairer pendant les longues soirées d'hiver, il ne le savait trop. Parviendrait-il à fabriquer quelques chandelles avec la graisse de mouton, ou se contenterait-il de bougies de résine plus soigneusement préparées ? Ce serait à voir.

Une autre préoccupation, c'était d'arriver à construire une cheminée à l'intérieur de Will-Tree. Tant que durait la belle saison, le foyer, .établi au dehors dans le creux d'un séquoia, suffisait à tous les besoins de la cuisine; mais, lorsque le mauvais temps serait venu, quand la pluie tomberait à tor-

rents, alors qu'il faudrait combattre le froid dont ou devait craindre l'extrême rigueur pendant une certaine période, force serait d'aviser au moyen de faire du feu à l'intérieur de l'habitation, et de donner à la fumée une issue suffisante. Cette importante question devrait être résolue en son temps.

Un travail très utile fut celui que Godfrey entreprit, afin de mettre en communication les deux rives du rio, sur la lisière du groupe de séquoias. Il parvint, non sans peine, à enfoncer des pieux dans les eaux vives, et il disposa quelques baliveaux qui servirent de pont. On pouvait aller ainsi au littoral du nord sans passer par un gué, qui obligeait à faire un détour de deux milles en aval.

Mais si Godfrey prenait toutes les précautions afin que l'existence fût à peu près possible sur cette île perdue du Pacifique, — au cas où son compagnon et lui seraient destinés à y vivre longtemps, à y vivre toujours peut-être! — il ne voulut rien négliger, cependant, de ce qui pouvait accroître les chances de salut.

L'île Phina n'était pas sur la route des navires : cela n'était que trop évident. Elle n'offrait aucun port de relâche, aucune ressource pour un ravitaillement. Rien ne pouvait engager les bâtiments à venir en prendre connaissance. Toutefois, il n'était pas impossible qu'un navire de guerre ou de commerce no passât en vue. Il convenait donc de chercher le moyen d'attirer son attention et de lui montrer que l'île était habitée.

Dans ce but, Godfrey crut devoir installer un mât de pavillon à l'extrémité du cap qui se projetait vers le nord, et il sacrifia la moitié d'un des draps trouvés dans la malle. En outre, comme il craignait que la couleur blanche ne fût visible que dans un rayon très restreint, il essaya de teindre son pavillon avec les baies d'une sorte d'arbousier qui croissait au pied des dunes. Il obtint de la sorte un rouge vif, qu'il ne put rendre indélébile, faute de mordant, mais il devait en être quitte pour reteindre sa toile, lorsque le vent ou la pluie en auraient effacé la couleur.

Ces divers travaux l'occupèrent jusqu'au 15 août. Depuis plusieurs semaines t le ciel avait été presque constamment beau, à part deux ou trois orages d'une extrême violence, qui avaient déversé une grande quantité d'eau, dont le sol s'était avidement imprégné.

Vers cette époque, Godfrey commença son métier de chasseur. Mais, s'il était assez habile à manier un fusil, il ne pouvait compter sur Tartelett, qui en était encore à tirer son premier coup de feu.

Godfrey consacra donc plusieurs jours par semaine à lâchasse au gibier de poil ou de plume, qui, sans être très abondant, devait suffire aux besoins de Will- Trec. Quelques perdrix, quelques bartavelles, une certaine quantité de bécassines, vinrent heureusement varier le menu habituel. Deux ou trois antilopes tombèrent aussi sous le plomb du jeune chasseur, et, pour n'avoir point coopéré à leur capture, le professeur ne les accueillit pas moins avec une vive satisfaction, lorsqu'elles se présentèrent sous la forme de cuissots et de côtelettes.

Mais, en môme temps qu'il chassait, Godfrey n'oubliait pas de prendre un aperçu plus complet de Pile. Il pénétrait au fond de c<es épaisses forêts, qui en occupaient la partie centrale. Il remontait le rio jusqu'à sa source, dont les eaux du versant ouest de la colline alimentaient le cours. Il s'élevait de nouveau au sommet du cône et redescendait par les talus opposés vers le littoral de l'est, qu'il n'avait pas encore visité.

« De toutes ces explorations, se répétait souvent Godfrey, il faut conclure ceci : c'est que l'île Phina ne renferme pas d'animal nuisible, ni fauve, ni serpent, ni saurien! Je n'en ai pas aperçu un seul-! Certainement, s'il y en avait, mes coups de feu leur auraient donné l'éveil ! C'est une heureuse circonstance ! S'il avait fallu mettre Will-Tree à l'abri de leurs attaques, je ne sais trop comment nous y serions parvenus ! »

Puis, passant à une autre déduction toute naturelle :

« Il faut en conclure aussi, se disait-il, que l'île n'est point habitée. Depuis longtemps déjà, indigènes ou naufragés seraient accourus au bruit des détonations ! Il n'y a donc que cette inexplicable fumée, que, deux fois, j'ai cru apercevoir!... »

Le fait est que Godfrey n'avait jamais trouvé trace d'un feu quelconque. Quant à ces sources chaudes auxquelles il croyait pouvoir attribuer l'origine des vapeurs entrevues, l'île Phina, nullement volcanique, ne paraissait pas en contenir. Il fallait donc qu'il eût été deux fois le jouet de la môme illusion.

D'ailleurs cette apparition de fumée ou de vapeurs ne s'était plus reproduite. Lorsque Godfrey fit, une seconde fois, l'ascension du cône central, aussi bien que lorsqu'il remonta dans la haute ramure de Will-Tree, il ne vit rien qui fût de nature à attirer son attention. Il finit donc par oublier cette circonstance.

Plusieurs semaines se passèrent dans ces divers travaux d'aménagement, dans ces excursions de chasse. Chaque jour apportait une amélioration à la vie commune.

Tous les dimanches, ainsi qu'il avait été convenu, Tartelett revêlait ses plus beaux habits. Ce jour-là, il ne songeait qu'à se promener sous les grands arbres, en jouant de sa pochette. 11 faisait des pas de glissades, se donnant des leçons à lui-même, puisque son élève avait positivement refusé de continuer son cours.

« A quoi bon ? répondait Godfrey aux instances du professeur. Imaginezvous, pouvez-vous imaginer un Robinson prenant des leçons de danse et de maintien?

— Et pourquoi pas? reprenait sérieusement Tartelett, pourquoi un Robinson serait-il dispensé de bonne tenue ? Ce n'est pas pour les autres, c'est pour soi-même qu'il convient d'avoir de belles manières ! »

A cela Godfrey n'avait rien à répondre. Pourtant, il ne se rendit pas, et le professeur en fut réduit à « professer à blanc ».

Le 13 septembre fut marqué par une des plus grandes, une des plus tristes déceptions que puissent éprouver les infortunés qu'un naufrage a jetés sur une île déserte.

Si Godfrey n'avait jamais revu en un point quelconque de l'Ile les fumées inexplicables et introuvables, ce jour-là, vers trois heures du soir, son attention fut attirée par une longue vapeur, sur l'origine de laquelle il n'y avait pas à se tromper.

11 était allé se promener jusqu'à l'extrémité de Flag-Point, — nom qu'il avait donné au cap sur lequel s'élevait le mât de pavillon. Or, voilà qu'en regardant à travers sa lunette, il aperçut au-dessus de l'horizon une fumée que le vent d'ouest rabattait dans la direction de l'île.

Le cœur de Godfrey battit avec violence :

« Un navire! » s'écria-t-il.

Mais ce navire, ce steamer, allait-il passer en vue de l'île Phina?Et, s'il passait, s'en approcherait- il assez pour que des signaux pussent être vus ou entendus de son bord? Ou bien cette fumée, à peine entrevue, allait-elle disparaître avec le bâtiment dans le nord-ouest ou dans le sud-ouest do l'horizon ?

Pendant deux heures, Godfrey fut en proie à des alternatives d'émotions plus faciles à indiquer qu'à décrire.

En effet, la fumée grandissait peu à peu. Elle s'épaississait, lorsque le steamer forçait ses feux, puis elle diminuait au point de disparaître, lorsque la pelletée de charbon était consumée. Toutefois le navire .se rapprochait

Le pot-au-feu apparaissait fréquemment sur la table... (Page 123.)

visiblement. Vers quatre heures du soir, sa coque se montrait à l'affleurement du ciel et de l'eau.

C'était un grand vapeur qui faisait route au nord-est, — Godfrey le reconnut aisément. Celte direction, s'il s'y maintenait, devait inévitablement le rapprocher de l'île Phina.

Godfrey avait tout d'abord songé à courir à Will-Tree, afin de prévenir Tartelett. Mais à quoi bon ? La vue d'un seul homme faisant des signaux valait autant que la vue de deux. Il resta donc, sa lunette aux yeux, ne voulant pas perdre un seul des mouvements du navire.

Il le laissa à mi-mat... Page 130.)

Le steamer se rapprochait toujours de la côte, bien qu'il Veut pas mis le cap directement sur l'île. Vers cinq heures, la ligne d'horizon s'élevait déjà plus haut que sa coque, ses trois mâts de goélette étaient visibles. Godfrey put môme reconnaître les couleurs qui battaient à sa corne.

C'étaient les couleurs américaines.

« Mais, se dit-il, si j'aperçois ce pavillon, il n'est pas possible que, du bord, on n'aperçoive pas le mien! Le veut le déploie de manière qu'il puisse être facilement vu avec une lunette ! Si je faisais des signaux en l'élevant et l'abaissant à plusieurs reprises, afin de mieux indiquer que de terre on

veut entrer en communication avec le navire? Oui! il n'y a pas un instant à perdre !»

L'idée était bonne. Godfrey, courant à l'extrémité de Flag-Point, commença à manœuvrer son pavillon, comme on fait dans un salut ; puis, il le laissa à mi-mât, c'est-à-dire en berne, —ce qui, suivant les usages maritimes, signifie que l'on demande secours et assistance.

Le steamer se rapprocha encore, à moins de trois milles du littoral, mais son pavillon, toujours immobile à la corne d'artimon, ne répondit pas à celui <le Flag-Point!

Godfrey sentit son cœur se serrer. Certainement il n'avait pas été vu'... Il était six heures et demie, et le crépuscule allait se faire !

Cependant le steamer ne fut bientôt plus qu'à deux milles de la pointe du ■cap vers lequel il courait rapidement. A ce moment, le soleil disparaissait au-dessous de l'horizon. Avec les premières ombres de la nuit, il faudrait renoncer à tout espoir d'être aperçu.

Godfrey recommença, sans plus de succès, à hisser et à amener successivement son pavillon... On ne lui répondit pas.

II tira alors plusieurs coups de fusil, bien que la distance fût grande encore «t que le vent ne portât pas dans cette direction!... Aucune détonation ne lui arriva du bord.

La nuit, cependant, se faisait peu à peu ; bientôt la coque du steamer ne fut plus visible. 11 n'était pas douteux qu'avant une heure il aurait dépassé l'île Phina.

Godfrey, ne sachant que faire, eut alors l'idée d'enflammer un bouquet d'arbres résineux, qui croissait en arrière de Flag-Point. Il alluma un tas de feuilles sèches au moyen d'une amorce, puis il mit le feu au groupe de pins, qui brûla bientôt comme une énorme torche.

Mais les feux de bord ne répondirent point à ce feu de terre, et Godfrey revint tristement à Will-Tree, se sentant plus abandonné, peut-être, qu'il ne l'avait été jusque-là !

INCIDENT QUI NE SAURAIT SURPRENDRE LE LECTEUR. 13t

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