‹ L'école des RobinsonsChapitre 13 sur 38 · LE LECTEUR · texte numérisé non relu

LE LECTEUR

Ce coup frappa Godfrey. Cette chance inespérée, qui venait de lui échapper,, se représenterait -elle jamais? Pouvait-il l'espérer? Non! L'indifférence de ce navire à passer en vue de l'île Phina, sans même chercher à la reconnaître, il était évident qu'elle serait partagée par tous autres bâtiments, qui s'aventureraient sur cette portion déserte du Pacifique. Pourquoi ceux-là y relâcheraient-ils plutôt que celui-ci, puisque cette île n'avait aucun port de refuge.

Godfrey passa une triste nuit. A chaque instant, réveillé en sursaut, comme s'il eût entendu quelque coup de canon au large, il se demandait alors si le steamer n'avait pas enfin aperçu ce grand feu qui flambait encore sur le littoral, s'il ne cherchait pas à signaler sa présence par une détonation ?

Godfrey écoutait... Tout cela n'était qu'une illusion de son cerveau surexcité. Quand le jour eut reparu, il en vint à se dire que cette apparition d'un navire n'avait été qu'un rêve, qui avait commencé la veille, à trois heures du soir !

Mais, non! il n'était que trop certain qu'un bâtiment s'était montré en vue de File Phina. à moins de deux milles peut-être, et non moins certain qu'il ny avait pas relâché !

De cette déception, Godfrey ne dit pas un mot à Tarteleft. A quoi bon lui en parler? D'ailleurs, cet esprit frivole ne voyait jamais au delà devingt-quatre heures. Il ne songeait même plus aux chances qui pouvaient se présenter de quitter l'île. Il n'imaginait pas que l'avenir pût lui réserver de graves éventualités. San-Francisco commençait à s'effacer de son souvenir. H n'avait pas de fiancée qui l'attendait, pas d'oncle Willà revoir. Si, sur ce bout de terre, il avait pu ouvrir un cours de danse, ses vœux auraient été comblés, — n'eût-il eu qu'un seul élève !

Eh bien, si le professeur ne songeait pas à quelque danger immédiat, qui fût de nature à compromettre sa sécurité dans cette île, dépourvue de fauves et d'indigènes, il avait tort. Ce jour même, son optimisme allait être mis à une rude épreuve.

Vers quatre heures du soir, Tartelett était allé, suivant son habitude, récolter des huîtres et des moules à la partie du rivage en arrière de Flag- Point, lorsque Godfrey le vit revenir tout courant à Will-Tree. Ses rares cheveux se hérissaient aux tempes. Il avait bien l'air d'un homme qui fuit, sans oser même retourner la tête.

« Qu'y a-t-il donc? s'écria Godfrey, non sans inquiétude, en se portant au-devant de son compagnon.

— Là... là !... répondit Tartelett, qui montra du doigt cette portion de la mer, dont on apercevait un étroit segment, au nord, entre les grands arbres de Will-Tree.

i— Mais qu'est-ce donc ? demanda Godfrey, dont le premier mouvement fut de courir à la lisière des séquoias.

— Un canot!

— Un canot ?

— Oui !... des sauvages!... toute une flottille de sauvages!... Des cannibales, peut-être!.... »

Godfrey avait regardé dans la direction indiquée...

Ce n'était point une flottille, ainsi que le disait l'éperdu Tartelett, mais il ne se trompait que sur la quantité.

En effet, une petite embarcation, qui glissait sur la mer, très calme en ce moment, se dirigeait à un demi-mille de la côte, de manière à doubler Flag- Point.

a Et pourquoi seraient-ce des cannibales ? dit Godfrey en se retournant vers le professeur.

— Parce que, dans les îles à Robinsons, répondit Tartelett, ce sont toujours des cannibales qui arrivent tôt ou tard !

— N'est-ce point là plutôt le canot d'un navire de commerce?

— D'un navire?...

— Oui... d'un steamer, qui a passé hier, dans l'après-midi, en vue de notre île?

— Et vous ne m'avez rien dit! s'écria Tartelett, en levant désespérément les bras au ciel.

— A quoi bon, répondit Godfrey, puisque je croyais que ce bâtiment avait définitivement disparu ! Mais ce canot peut lui appartenir! Nous allons bien voir!... »

Godfrey, retournant rapidement à Will-Tree, y prit sa lunette et revint se poster à la lisière des arbres.

Dé là, il put observer avec une extrême attention cette embarcation, d'où Ton devait nécessairement apercevoir le pavillon de Flag-Point, déployé sous une légère brise.

La lunette tomba des yeux de Godfrey.

a Des sauvages !... Oui !... Ce sont bien des sauvages ! » s'écria-t-il.

Tartelett sentit ses jambes flageoler, et un tremblement d'épouvante passa par tout son être.

C'était, en effet, une embarcation de sauvages que Godfrey venait d'apercevoir, et qui s'avançait vers l'île. Construite comme une pirogue des îles polynésiennes, elle portait une assez grande voile en bambous tressés; un balancier, débordant sur bâbord, la maintenait en équilibre contre la bande qu'elle donnait sous le vent.

Godfrey distingua parfaitement la forme de l'embarcation : c'était un prao, — ce qui semblait indiquer que l'île Phina ne pouvait être très éloignée des parages de la Malaisie. Mais ce n'étaient point des Malais qui montaient cette pirogue : c'étaient des noirs, à demi nus, dont on pouvait compter une douzaine.

Le danger était donc grand d'être vus. Godfrey dut regretter, alors, d'avoir hksé ce pavillon que n'avait point aperçu le navire et que voyaient certainement les naturels du prao. Quant à l'abattre maintenant, il était trop tard.

Circonstance très regrettable, en effet. S'il était évident que ces sauvages avaient eu pour but, en quittant quelque île voisine, d'atteindre celle-ci, peutêtre la croyaient-ils inhabitée, comme elle l'était réellement, avant le-naufrage du Dream. Mais le pavillon était là, qui indiquait la présence d'êtres humains sur cette cftte! Comment, alors, leur échapper s'ils débarquaient?

Godfrey ne savait quel parti prendre. En tout cas, observer' si les naturels mettraient ou non le pied dans l'île, c'était là le plus pressé. Il aviserait ensuite.

La lunette aux yeux, il suivit donc le prao; il le vit contourner la pointe du promontoire, puis la doubler, puis redescendre le long du littoral, et, finale-

ment,.accoster l'embouchure môme du rio, qui, deux milles en amont, passait à Will-Tree.

Si donc ces naturels s'imaginaient de remonter le cours du ruisseau, ils arriveraient, en peu de temps, au groupe de séquoias, sans qu'il îùi possible de les en empêcher.

Godfrey et Tartelett revinrent rapidement à leur habitation. Il s'agissait, avant tout, de prendre quelques mesures, qui pourraient la mettre à l'abri d'une surprise et donner le temps de préparer sa défense. C'est à quoi songeait uniquement Godfrey. Quant au professeur, ses idées suivaient un tout autre cours.

« Ah çà ! se disait-il, c'est donc une fatalité ! C'est donc écrit ! On ne peut donc y échapper ! On ne peut donc devenir un Robinson sans qu'une pirogue accoste votre île, sans que des cannibales y apparaissent un jour ou l'autre ! Nous ne sommes ici que depuis trois mois, et les voilà déjà ! Ah ! décidément, ni monsieur de Foë, ni monsieur Wyss n'ont exagéré les choses ! Faites-vous donc Robinson, après cela ! »

Digne Tartelett, on ne se fait pas Robinson, on le devient, et tu ne savais pas si bien dire en comparant ta situation à celle des héros des deux romanciers anglais et suisse.

Voici quelles précautions furent immédiatement prises par Godfrey dès son retour à Will-Tree. Le foyer allumé dans le creux du séquoia fut éteint, et on en dispersa les cendres, afin de ne laisser aucune trace; coqs, poules et poulets étaient déjà dans le poulailler pour y passer la nuit, et on dut se contenter d'en obstruer l'entrée avec des broussailles, de manière à le dissimuler le plus possible; les autres botes, agoutis, moutons et chèvres, furent chassés dans la prairie, mais il était fâcheux qu'eux aussi ne pussent être renfermés dans une étable; tous les instruments et outils étant rentrés dans la demeure, rien ne fut laissé au dehors de ce qui aurait pu indiquer la présence ou le passage d'êtres humains. Puis, la porte fut hermétiquement fermée, après que Godfrey et Tartelett eurent pris place dans Will-Tree. Cette porte, faite d'écorce de séquoia, se confondait avec l'écorce du tronc, et pourrait peutêtre échapper aux yeux des naturels, qui n'y regarderaient pas de très près. Il en fut de même des deux fenêtres, sur lesquelles les auvents avaient été rabattus. Puis, tout fut éteint à l'intérieur de l'habitation, qui demeura dans une obscurité complète.

Que cette nuit fut longue! Godfrey et Tartelett écoutaient les moindres

bruits du dehors. Le craquement d'une branche sèche, un souffle du vent les faisaient tressaillir. Ils croyaient entendre marcher sous les arbres. Il leur semblait qge Ton rôdait autour de Will-Tree. Alors Godfrey, se hissant à Tune des fenêtres, soulevait un peu l'auvent et regardait anxieusement dans l'ombre.

Rien encore.

Cependant Godfrey entendit bientôt des pas sur le sol. Son oreille ne pouvait l'avoir trompé, cette fois. Il regarda encore, mais il n'aperçut qu'une des chèvres qui venait chercher abri sous les arbres.

Du reste, si quelques-uns des naturels parvenaient à découvrir l'habitation cachée dans l'énorme séquoia, le parti de Godfrey était pris : il entraînerait Tartelett avec lui par le boyau intérieur, il se réfugierait jusque sur les hautes branches, où il serait mieux en mesure de résister. Avec des fusils et des revolvers à sa disposition, avec des munitions en abondance, peut-être aurait-il quelque chance de l'emporter sur une douzaine de sauvages, dépourvus d'armes à feu. Si ceux-ci, au cas où ils seraient munis d'arcs et de flèches, attaquaient d'en bas, il n'était pas probable qu'ils eussent l'avantage contre des fusils bien dirigés d'en haut. Si, au contraire, ils forçaient la porte de l'habitation et cherchaient à gagner la haute ramure par l'intérieur, il leur serait malaisé d'y parvenir, puisqu'ils devraient passer par un étroit orifice, que les assiégés pouvaient aisément défendre.

Au surplus, Godfrey ne parla point de celte éventualité à Tartelett. Le pauvre homme était déjà assez épouvanté de l'arrivée du prao. La pensée qu'il serait peut-être obligé de se réfugier dans la partie supérieure de l'arbre, comme dans un nid d'aigle, n'eût pas été pour lui rendre un peu de calme. Si cela devenait nécessaire, au dernier instant, Godfrey l'entraînerait, sans même lui laisser le temps de la réflexion

La nuit s'écoula* dans des alternatives de crainte et d'espoir. Aucune attaque directe ne se produisit. Les sauvages ne s'étaient pas encore portés jusqu'au groupe des séquoias. Peut-être attendaïent-ils le jour pour s'aventurera travers l'île.

« C'est probablement ce qu'ils feront, disait Godfrey, puisque notre pavillon leur indique qu'elle est habitée ! Mais ils ne sont qu'une douzaine et ont quelques précautions à prendre ! Comment supposeraient-ils qu'ils n'auront affaire qu'à deux naufragés? Non! ils ne se hasarderont qu'en pleirfjour... à moins qu'ils ne s'installent...

De là, il put observer avec une extrême attention... Page 133.)

— A moins qu'ils ne se rembarquent, dès que le jour sera venu, répondit Tarteletî.

— Se rembarquer? Mais alors que seraient-ils venus faire à l'île Phina pour une nuit?

— Je ne sais pas!... répondit le professeur, qui, dans son effroi, ne pouvait expliquer l'arrivée de ces naturels que par le besoin de se repaître de chair humaine.

— Quoi qu'il en soit, reprit Godfrey, demain matin, si ces sauvages ne sont pas venus à Will-Tree, nous irons en reconnaissance.

Godfrey s'arrêta. (Page 140.)

— Nous?...

— Oui! nous!... Rien ne serait plus imprudent que de se séparer! Qui sait s'il ne faudra pas nous réfugier dans les bois du centre, nous y cacher pendant quelques jours... jusqu'au départ du prao! Non! nous resterons ensemble, Tartelett!

— Chut!... dit le professeur d'une voix tremblante. Il me semble que j'entends au dehors... »

Godfrey se hissa de nouveau à la fenêtre et redescendit presque aussitôt.

— Non î dit-il. Rien encore de suspect ! Ce sont nos bêtes qui rentrent sous le bois.

— Chassées, peut-être! s'écria Tartelett.

— Elles paraissent fort tranquilles, au contraire, répondit Godfrey. Je croirais plutôt qu'elles viennent seulement chercher un abri contre la rosée du malin.

— 4b! murmura tartelett d'un ton si pileux que Godfrey eût ri volontiers sans la gravité des circonstances, voilà des choses qui ne nous arriveraient pas à l'hôtel Kolderup, dans Montgomery-Street !

— Le jour ne tardera pas à se lever, dit alors Godfrey. Avant une heure, si les indigènes n'ont pas paru, nous quitterons Will-Tree, et nous irons en reconnaissance dans le nord de l'île. — Vous êtes bien capable de tenir un fusil, Tartelett?

— Tenir!... oui !...

— Et de tirer dans une direction déterminée?

— Je ne sais pas!... Je n'ai jamais essayé, et vous pouvez être sûr, Godfrey, que ma balle n'ira pas...

— Qui sait si la détonation seule ne suffira pas à effrayer ces sauvages ! » Une heure après, il faisait assez jour pour que le regard pût s'élendre

au delà du groupe de séquoias.

Godfrey releva alors successivement, mais avec précaution, les auvents des deux fenêtres. A travers celle qui s'ouvrait vers le stid, il ne vit rien que d'ordinaire. Les animaux domestiques erraient paisiblement sous les arbres et ne paraissaient nullement effrayés. Examen fait, Godfrey referma soigneusement cette fenêtre. A travers la baie dirigée vers le nord, la vue pouvait se porter jusqu'au littoral. On apercevait même, à deux milles environ, l'extrémité de Flag-Point; mais l'embouchure du rio, à l'endroit où les sauvages avaient débarqué la veille, n'était pas visible.

Godfrey regarda d'abord, sans se servir de sa lunette, afin d'observer les environs de Will-Tree de ce côté de l'île Phina.

Tout était parfaitement tranquille.

Godfrey, prenant alors sa lunette, parcourut le périple du littoral jusqu'à la pointe du promontoire de Flag-Point. Peut-être, et comme l'avait dit Tartelett, bien que cela eût été inexplicable, les naturels se seraient-ils rembarques, après une nuit passée à terre, sans même avoir cherché à reconnaître si l'Ile était habitée.

DANS LEQUEL LE FUSIL DU PROFESSEUR TARTELETT FAIT VÉRITABLEMENT MERVEILLE.

Mais alors une exclamation échappa à Godfrey, qui fit bondir le professeur. On n'en pouvait plus douter, les sauvages devaient savoir que l'île était occupée par des êtres humains, puisque le pavillon, hissé jusqu'alors à l'extrémité du cap, emporté par eux, ne flottait plus en berne au mât de Flag-Point!

Le moment était donc venu de mettre à exécution le parti projeté : aller en reconnaissance, afin de voir si les naturels étaient encore dans 111e et ce qu'ils y faisaient.

« Partons, dit-il à son compagnon.

— Partir! mais... répondit Tartelett. •

— Aimez-vous mieux rester ici ?

— Avec vous, Godfrey... oui!

— Non... seul!

— Seul!... jamais!...

— Venez donc ! »

Tartelett, comprenant bien que rien ne ferait revenir Godfrey sur sa décision, se décida à raccompagner. Demeurer seul à Will-Tree, il n'en aurait pas eu le courage.

Avant de sortir, Godfrey s'assura que ses armes étaient en état. Les deux fusils furent chargés à balle, et l'un d'eux passa dans la main du professeur, qui parut aussi embarrassé de cet engin que l'eût été un naturel des Pomotou. En outre, il dut suspendre un des couteaux de chasse à sa ceinture, à laquelle était déjà attachée la cartouchière. La pensée lui était bien venue d'emporter aussi sa pochette, — s'imaginant peut-être que des sauvages

seraient sensibles au charme de ce crin- crin, dont tout le talent d'un virtuose n'eût pas racheté l'aigreur.

Godfrey eut quelque peine à lui fairef abandonner cette idée, aussi ridicule que peu pratique.

Il devait être alors six heures du matin. La cime des séquoias s'égayait des premiers rayons du soleil.

Godfrey enlr'ouvrit la porte, il fit un pas au dehors, il observa le groupe d'arbres.

Solitude complète.

Les animaux étaient retournés dans la prairie. On les voyait brouter tranquillement, à un quart de mille. Rien chez eux ne dénotait la moindre inquiétude.

Godfrey fit signe à Tartelett de le rejoindre. Le professeur, tout à fait gauche sous son harnais de combat, le suivit, non sans montrer quelque hésitation.

Alors Godfrey referma la porte, après s'être s'assure qu'elle se confondait absolument avec l'écorce du séquoia. Puis, ayant jeté au pied de l'arbre un paquet de broussailles, qui furent maintenues par quelques grosses pierres, il se dirigea vers le rio, dont il comptait descendre les rives, s'il le fallait, jusqu'à son embouchure.

Tartelett le suivait, non sans faire précéder chacun de ses pas d'un regard inquiet, porté ckculairemenUjusqu'à la limite de l'horizon; mais la crainte de rester seul fit qu'il ne se laissa point devancer.

Arrivé à la lisière du groupe d'arbres, Godfrey s'arrêta. Tirant alors sa lorgnette de son étui, il parcourut avec une extrême attention toute la partie du littoral qui se développait depuis le promontoire de Flag-Point jusqu'à l'angle nord-est de l'île.

Pas un être vivant ne s'y montrait ; pas une fumée de campement ne s'élevait dans l'air.

L'extrémité du cap était également déserte, mais on y retrouverait, sans doute, de nombreuses empreintes de pas fraîchement faites. Quant au mât, Godfrey ne s'était pas trompé. Si la hampe se dressait toujours sur la dernière roche du cap, elle était veuve de son pavillon. Évidemment les naturels, après être venus jusqu'à cet endroit, s'étaient emparés de l'étoffe rouge, qui devait exciter leur convoitise; puis, ils avaient dû regagner leur embarcation b l'embouchure du rio.

Godfrey se retourna alors de manière à embrasser du regard tout le littoral de l'ouest.

Ce n'était qu'un vaste désert depuis Flag-Point jusqu'au delà du périmètre de Dream-Bay.

Du reste, nulle embarcation n'apparaissait à la surface de la mer. Si les naturels avaient repris leur prao, il fallait en conclure que, maintenant, il rasait le rivage., à l'abri des roches, et d'assez près pour qu'il ne fût pas possible de l'apercevoir.

Cependant Godfrey ne pouvait pas, ne voulait pas rester dans l'incertitude. Il lui importait de savoir si, oui ou non, le prao avait définitivement quitté

nie.

Or, dans le but de s'en assurer, il était nécessaire de gagner l'endroit où les naturels avaient débarqué la veille, c'est-à-dire l'embouchure môme du rio, qui formait une étroite crique.

C'est ce qui fut immédiatement tenté.

Les bords du petit cours d'eau, ombragés de quelques bouquets d'arbres, étaient encadrés d ! arbustes sur un espace de deux milles environ. Au delà, pendant cinq à six cents yards jusqu'à la mer, le rio coulait à rives découvertes. Cette disposition allait donc permettre de s'approcher, sans risquer d'être aperçus, près du lieu de débarquement. Il se pouvait, cependant, que les sauvages se fussent déjà hasardés à remonter le cour du ruisseau. Aussi, afin de parer à cette éventualité, il y aurait lieu de p'avancer qu'avec une extrême prudence.

Cependant Godfrey pensait, non sans raison, qu'à cette heure matinale les naturels, fatigués par une longue traversée, ne devaient pas avoir quitté le lieu de mouillage. Peut-être même y dormaient-ils encore, soit dans leur pirogue, soit à terre. En ce cas, on verrait s'il ne conviendrait pas de les surprendre.

Le projet fut donc mis à exécution sans retard. Il importait de ne pas se laisser devancer. En pareilles circonstances, le plus souvent l'avantage appartient aux premiers coups. Les fusils armés, on en vérifia les amorces, les revolvers furent également visités; puis, Godfrey et Tartelett commencèrent à descendre, en se défilant, la rive gauche du rio.

Tout était calme aux alentours. Des volées d'oiseaux s'ébattaient d'une rive à l'autre, se poursuivant à travers les hautes branches, sans montrer aucune inquiétude.

Godfrey marchait le premier, mais on peut croire que son compagnon devait se fatiguer à lui emboîter le pas. En allant d'un arbre à l'autre, tous deux gagnaient ainsi vers le littoral, sans trop risquer d'être aperçus. Ici, les buissons d'arbustes les dérobaient à la rive opposée ; là, leur tête même disparaissait au milieu des grandes herbes, dont l'agitation aurait plutôt annoncé le passage d'un homme que celui d'un animal. Mais, quoi qu'il en soit, la flèche d'un arc ou la pierre d'une fronde pouvait toujours arriver à l'improviste. 11 convenait de se défier.

Cependant, malgré les recommandations qui lui étaient faites, Tartelett, butant mal à propos contre certaines souches à fleur de terre, fit deux ou trois chutes, qui auraient pu compromettre la situation. Godfrey en arriva à regretter de s'être fait suivre d'un tel maladroit. En vérité, le pauvre homme ne devait pas lui être d'un grand secours. Mieux eût valu, sans doute, le laisser à Will-Tree, ou, s'il n'avait pas voulu y consentir, le cacher dans quelque taillis de la forêt; mais il était trop tard.

Une heure après avoir quitté le groupe des séquoias, Godfrey et son compagnon avaient franchi un mille, — un mille seulement, — car la marche n'était pas facile sous ces hautes herbes et entre ces haies d'arbustes. Ni l'un ni l'autre n'avaient encore rien vu de suspect.

En cet endroit, les arbres manquaient sur un espace d'une centaine de yards au moins, le rio coulait entre ses rives dénudées, le pays se montrait plus découvert.

Godfrey s'arrêta. Il observa soigneusement toute la prairie sur la droite et sur la gauche du ruisseau.

Rien encore de nature à inquiéter, rien qui indiquât l'approche des sauvages. Il est vrai que ceux-ci. ne pouvant douter que l'île ne fût habitée, ne se seraient point avancés sans précautions; ils auraient mis autant de prudence à s'aventurer, en remontant le cours de la petite rivière, que Godfrey en mettait à le descendre. II fallait donc supposer que, s'ils rôdaient aux environs, ce n'était pas sans profiter, eux aussi, de l'abri de ces arbres ou de ces hauts buissons de lentisques et de myrtes, très convenablement disposés pour une embuscade.

Effet bizarre, mais assez naturel, en somme. A mesure qu'il avançait, Tartelett, ne voyant aucun ennemi, perdait peu à peu de ses inquiétudes et commençait à parler avec mépris de ces « cannibales pour rire ». Godfrey, au contraire, paraissait être plus anxieux. Ce fut en redoublant de précautions,

qu'après avoir traversé l'espace dénudé, il reprit la rive gauche sous le couvert des arbres.

Une heure de marche le conduisit alors à l'endroit où les rives n'étaient plus bordées que d'arbustes rabougris, où l'herbe, moins épaisse, commençait à se ressentir du voisinage de la mer.

Dans ces conditions, il était difficile de se cacher, à moins de ne plus s'avancer qu'en rampant sur le sol.

C'est ce que fit Godfrey, c'est aussi ce qu'il recommanda à Tartelett de faire.

<< Il n'y a plus de sauvages ! Il n'y a plus d'anthropophages! Ils sont partis ! dit le professeur.

— Il y en a! répondit vivement Godfrey à voix basse. Us doivent être là !... A plat ventre, Tartelett, à plat ventre ! Soyez prêt à faire feu, mais ne tirez pas sans mon ordre ! »

Godfrey avait prononcé ces paroles avec un tel accent d'autorité, que le professeur, sentant ses jambes se dérober sous lui, n'eut aucun effort à faire pour se trouver dans la position demandée.

Et il fit bien 1

En effet, ce n'était pas sans raison que Godfrey venait de parler comme il l'avait fait.

De la place que tous les deux occupaient alors, on ne pouvait voir ni le littoral, ni l'endroit où le rio se jetait dans la mer. Cela tenait à ce qu'un coude des berges arrêtait brusquement le regard à une distance de cent pas; mais, au-dessus de ce court horizon, fermé par les tumescences des rives, une épaisse fumée s'élevait droit dans l'air.

Godfrey, allongé sous l'herbe, le doigt sur la gâchette de son fusil, observait le littoral.

« Cette fumée, se dit-il, ne serait-elle pas de la nature de celles que j'ai déjà entrevues par deux fois ? Faut-il en conclure que des naturels ont déjà débarqué au nord et au sud de l'île, que ces fumées provenaient de feux allumés par eux? Mais non! ce n'est pas possible, puisque je n'ai jamais trouvé ni cendres, ni traces de foyer, ni charbons éteints! Ah! cette fois, je saurai bien à quoi m'en tenir ! »

Et, par un habile mouvement de reptation que Tartelett imita de son mieux, il parvint, sans dépasser les herbes de la tète, à se porter jusqu'au coude du rio.

14i L'ÉCOLE DES ROBINSONS.

Autour de ce feu, allaient et venaient les naturels... (Page 144.) De là, son regard pouvait obverser aisément toute la partie du rivage, à travers laquelle se déversait la petite rivière.

Un cri faillit lui échapper!... Sa main s'aplatit sur l'épaule du professeur, pour lui interdire tout mouvement!... Inutile d'aller plus loin!... Godfrey voyait enfin ce qu'il était venu voir !

Un grand feu de bois, allumé sur la grève, au milieu des basses roches, secouait vers le ciel son panache de fumée. Autour de ce feu. l'attisant avec de nouvelles brassées de bois dont ils avaient fait un monceau, allaient et venaient les naturels, qui avaient débarqué la veille. Leur canot élait amarré à une

Godfrey poussa un cri... (Page 147.)

grosse pierre, et, soulevé par la marée montante, il se balançait sur les petites lames du ressac.

Godfrey pouvait distinguer tout ce qui se passait sur la plage , sans employer sa lunette. Il n'était pas à plus de deux cents pas du feu, dont i) entendait même les crépitements. Il comprit aussitôt qu'il n'avait point à craindre d'être surpris par derrière, que tous les noirs, qu'il avait comptés dans le prao, étaient réunis en cet endroit.

Dix sur douze, en effet, s'occupaient, les uns à entretenir le foyer, les autres à enfoncer des pieux en terre, avec l'évidente intention d'installer une broche

à la mode polynésienne. Un onzième, qui paraissait être le chef, se promenait sur la grève, et portait souvent les yeux vers l'intérieur de File, comme s'il eût craint quelque attaque.

Godfrey reconnut sur les épaules de ce naturel l'étoffe rouge de son pavillon, devenu un oripeau de toilette.

Quant au douzième sauvage, il était étendu sur le sol, étroitement attaché à un piquet.

Godfrey ne comprit que trop à quel sort ce malheureux était destiné. Cette broche, c'était pour l'embrocher ! Ce feu, c'était pour le faire rôtir !... Tartelett ne s'était donc pas trompé la veille, lorsque, par pressentiment, il traitait ces gens de cannibales !

Il faut convenir aussi qu'il ne s'était pas trompé davantage, en disant que les aventures des Robinsons, vrais ou imaginaires, étaient toutes calquées les unes sur les autres ! Bien certainement, Godfrey et lui se trouvaient alors dans la même situation que le héros de Daniel de Fo6, lorsque les sauvages débarquèrent sur son île. Tous deux allaient, sans doute, assister à la même scène de cannibalisme.

Eh bien, Godfrey était décidé à se conduire comme ce héros ! Non ! il ne laisserait pas massacrer le prisonnier qu'attendaient ces estomacs de d'anthropophages ! Il était bien armé. Ses deux fusils, — quatre coups, — ses deux revolvers, — douze coups, — pouvaient avoir facilement raison de onze coquins, que la détonation d'une arme à feu suffirait peut-être à faire détaler. Cette détermination prise, il attendit avec un parfait sang-froid le moment d'intervenir par un éclat de foudre.

Il ne devait pas longtemps attendre.

En effet, vingt minutes à peine s'étaient écoulées, lorsque le chef se rapprocha du foyer : Puis, d'un geste, il montra le prisonnier aux naturels qui attendaient ses ordres.

Godfrey se leva. Tartelett, sans savoir pourquoi, par exemple, en fît autant. Il ne comprenait même pas où en voulait venir son compagnon, qui ne lui avait rien dit de ses projets.

Godfrey s'imaginait, évidemment, que les sauvages, à son aspect, feraient un mouvement quelconque, soit pour fuir vers leur embarcation, soit pour s'élancer vers lui....

11 n'en fut rien. Il ne semblait même pas qu'il eût été aperçu; mais, à ce moment, le chef fit un geste plus significatif... Trois de ses compagnons, se

dirigeant vers le prisonnier, vinrent le délier et le forcèrent à marcher du côté du feu.

C'était un homme jeune encore, qui, sentant sa dernière heure venue, voulut résister. Décidé, s'il le pouvait, à vendre chèrement sa vie, il commença par repousser les naturels qui le tenaient; mais il fut bientôt terrassé., et le chef, saisissant une sorte de hache de pierre, s'élança pour lui fracasser la tête.

Godfrey poussa un cri qui fut suivi d'une détonation. Une balle avait sifflé dans l'air, et il fallait qu'elle eût mortellement frappé le chef, car celui-ci tomba sur le sol.

Au bruit de la détonation, les sauvages, surpris comme s'ils n'avaient jamais entendu un coup de feu, s'arrêtèrent. A la vue de Godfrey, ceux qui tenaient le prisonnier le lâchèrent un instant.

Aussitôt, ce pauvre diable de se relever, de courir vers l'endroit où il apercevait ce libérateur inattendu.

En ce moment retentit une seconde détonation.

C'était Tartelett, qui, sans viser — il fermait si bien les yeux, l'excellent homme î — venait de tirer, et la crosse de son fusil lui appliquait sur la joue droite la plus belle gifle qu'eût jamais reçue un professeur de danse et de maintien.

Mais, — ce que c'est que le hasard ! — un second sauvage tomba près du chef.

Ce fut une déroute alors. Peut-être les survivants pensèrent-ils qu'ils avaient affaire à une nombreuse troupe d'indigènes, auxquels ils ne pourraient résister ? Peut-être furent-ils tout simplement épouvantés à la vue de ces deux blancs, qui semblaient disposer d'une foudre de poche ! Et les voilà, ramassant les deux blessés, les emportant, se précipitant dans leur prao, faisant force de pagaies pour sortir de la petite crique, déployant leur voile, prenant le vent du large, filant vers le promontoire de Flag-Point, qu'ils ne tardèrent pas à doubler.

Godfrey n'eut pas la pensée de les poursuivre. A quoi bon en tuer davantage ? Il avait sauvé leur victime, il les avait mis en fuite, c'était là l'important. Tout cela s'était fait dans de telles conditions que, certainement, ces cannibales n'oseraient jamais revenir à l'île Phina. Tout était donc pour le mieux. Il n'y avait plus qu'à jouir d'une victoire , dont Tartelett n'hésitait pas à s'attribuer la grande part.

14 g L'ÉCOLE DES ROBINSONS.

Pendant ce temps, le prisonnier avait rejoint son sauveur. Un instant, il s'était arrêté, avec la crainte que lui inspiraient ces êtres supérieurs; mais, presque aussitôt, il avait repris sa course. Dès qu'il fut arrivé devant les deux blancs, il se courba jusqu'au sol ; puis, prenant le pied de Godfrey, il le plaça sur sa tête en signe de servitude.

C'était à croire que ce naturel de la Polynésie, lui aussi, avait lu Robinson Crusoé!

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