PROPOS DE DAME BESS
plaisant soleil. Elle se reposait alors de ses longues promenades et rêvait tout éveillée. A quoi? A cette légende qui se rattachait au Rayon- Vert? Lui fallait-il encore l'apercevoir pour voir clair dans son cœur? Dans le sien, non peut-être, mais dans celui des autres ?
Ce jour-là, accompagnée de dame Bess, c'était aux ruines de Dunolly-Castle qu'Helena avait été promener sa déconvenue. En cet endroit, du pied d'un vieux mur, tapissé des épaisses hautes-lisses du lierre, rien de plus admirable que le panorama formé par l'échancrure de la baie d'Oban, les sauvages aspects de Kerrera, les îlots semés dans la mer des Hébrides, et cette grande île de Mull, dont les roches occidentales reçoivent les premiers assauts des tempêtes venues de TOuest-Atlantique.
Et alors miss Campbell regardait le superbe lointain qui se développait devant ses yeux; mais le voyait-elle? Est-ce que quelque souvenir ne s'obstinait pas à la distraire? En tout cas, on peut affirmer que ce n'était pas Timage d'Aristobulus Ursiclos. En vérité, il aurait été mal venu, ce jeune pédant, à entendre les opinions que, ce jour-là, dame Bess émettait si franchement à son propos.
« Il ne me plaît pas! redisait-elle. Non ! il ne me plaît pas ! Il ne pense qu'à se plaire à lui-même ! Quelle figure ferait-il dans le cottage d'Helensburgh? Il est du clan des « Mac- Égoïstes », ou je ne m'y connais pas! Comment messieurs Melvill ont-ils eu la pensée qu'il pourrait jamais être leur neveu? Partridge ne peut pas plus le souffrir que moi, et Partridge s'y connaît! Voyons, miss Campbell, est-ce qu'il vous plait?
— De qui parles-tu? demanda la jeune fille, qui n'avait rien entendu des propos de dame Bess.
— De celui à qui vous ne pouvez penser... ne fût-ce que pour l'honneur du clan !
— A qui donc crois-tu que je ne puisse penser?
— Mais à ce monsieur Aristobulus, qui ferait mieux d'aller voir de l'autre côté de la Tweed, s'il y a jamais eu des Campbell en quête d'Ursiclos! »
Dame Bess ne mâchait pas ses paroles, d'ordinaire, mais il fallait qu'elle fût singulièrement montée pour se mettre en contradiction avec ses maîtres, — au profit de sa jeune maîtresse, il est vrai! Elle sentait bien, d'ailleurs, qu'Helena montrait pour ce prétendant plus que de l'indifférence. A la vérité, elle n'aurait pu imaginer que cette indifférence était doublée d'un sentiment plus vif à l'égard d'un autre.
Cependant dame Bess en eut peut-être le soupçon, lorsque miss Campbell lui demanda si elle avait revu à Oban ce jeune homme, auquel le Glengarry avait si heureusement prêté secours et assistance.
a Non, miss Campbell, répondit dame Bess, il a dû repartir aussitôt, mais Patridge croit l'avoir aperçu...
— Quand cela?
— Hier, sur la route de Dalmaly. Il revenait, le sac au dos, comme un artiste en voyage! Ah ! c'est un imprudent, ce jeune homme 1 Se laisser ainsi prendre au gouffre de Corryvrekan, cela est de mauvais augure pour l'avenir! Il ne se trouvera pas toujours quelque bâtiment pour lui venir en aide, et il lui arrivera malheur!
— Le crois-tu, dame Bess? S'il a été imprudent, il s'est montré courageux, du moins, et dans ce péril, son sang-froid ne paraît pas l'avoir abandonné un instant !
— C'est possible, mais bien certainement, miss Campbell, reprit dame Bess, ce jeune homme n'a pas su que c'estii vous qu'il doit peut-être d'avoir été sauvé, car, le lendemain de son arrivée à Oban, il serait au moins venu vous remercier...
— Me remercier? répondit miss Campbell. Et pourquoi?^ n'ai fait pour lui que ce que j'eusse fait pour tout autre, et crois-le bien, ce que tout autre aurait fait à ma place !
— Est-ce que vous le reconnaîtriez? demanda dame Bess, en regardant la jeune fille.
— Oui, répondit franchement miss Campbell, et j'avoue que le caractère de sa personne, le courage tranquille qu'il montrait en apparaissant sur le pont, comme s'il ne venait pas d'échapper à la mort, les affectueuses paroles qu'il a dites à son vieux compagnon en le pressant sur sa poitrine, tout cela m'a vivement frappée !
— Ma foi. répliqua la digne femme, à qui il ressemble, moi, je ne pourrais guère le dire ; mais, en tout cas, il ne ressemble pas à ce monsieur Aristobulus Ursiclos ! »
Miss Campbell sourit, sans rien répondre, se leva, resta un instant immobile en jetant un dernier regard jusqu'aux lointaines hauteurs de l'île de Mull; puis, suivie de dame Bess, elle redescendit l'aride sentier, qui conduit à la route d'Oban.
Ce soir-là, le soleil se couchait dans une sorte de poussière lumineuse,
légère comme un tulle paillonné, et son dernier rayon s'absorbait encore dans les brumes du soir.
Miss Campbell retourna donc à l'hôtel, fit peu d'honneur au dîner que sç s oncles avaient commandé à son intention, et, après une courte promenade sur la grève, elle rentra dans sa chambre.
Les frères Melvill, il faut bien l'avouer, commençaient à compter les jours, s'ils n'en étaient pas encore à compter les heures. Cela ne marchait pas comme ils le voulaient. L'ennui visible de leur nièce, ce besoin d'être seule qui lui prenait, le peu d'accueil qu'elle faisait au savant Ursiclos, et dont celui-ci se préoccupait peut-être moins qu'eux-mêmes, tout cela n'était pas pour rendre agréable ce séjour à Oban. Ils ne savaient qu'imaginer dans le but de rompre cette monotonie, lis guettaient, inutilement, les moindres variations atmosphériques. Ils se disaient que, son désir satisfait, miss Campbell redeviendrait sans doute plus traitable, — au moins pour eux.
C'est que, depuis deux jours, Helena, plus absorbée encore, oubliait de leur donner ce baiser du matin, qui les mettait en bonne humeur pour le reste de la journée.
Cependant le baromètre, insensible aux récriminations des deux oncles, ne se décidait point à prédire une modification prochaine du temps. Quel que fût leur soin à le frapper dix fois par jour d'un petit coup sec pour déterminer une oscillation de l'aiguille, l'aiguille ne remontait pas d'une ligne. Oh î ces baromètres !
Toutefois, les frères Melvill eurent une idée. Dans l'après-midi du II août, ils s'imaginèrent de proposer à miss Campbell une partie de croquet, afin de la distraire, s'il était possible, et, bien qu'Aristobulus Ursiclos dût en être, Helena ne refusa pas, tant elle savait leur faire plaisir.
Il faut dire que le frère Sam et le frère Sib se piquaient d'être de première
force à ce jeu, si en honneur dans le Royaume-Uni. Ce n'est, on le sait, que l'ancien «mail », très heureusement approprié au goût de la jeunesse féminine.
Or, il y avait précisément à Oban plusieurs aires disposées pour les manœuvres du croquet. Que dans la plupart des villes de bains on se contente d'un emplacement plus ou moins bien nivelé, pelouse ou grève, cela prouve moins l'exigence des joueurs que leur indifférence ou leur peu de zèle pour cette noble distraction. Ici les aires étaient, non sablonneuses, mais gazonnées, comme il convient, — ce qu'on appelle des « crockets-grounds o , — humectées chaque soir avec des pompes d'arrosage, roulées chaque matin avec un engin spécial, douces comme un velours passé au laminoir. De petits cubes de pierre, affleurant le sol, étaient destinés à l'emplantement des piquets et des arceaux. En outre, un fossé, creusé de quelques pouces, délimitait chaque emplacement et lui donnait les douze cents pieds carrés, nécessaires aux opérations des joueurs.
Que de fois les frères Melvill avaient regardé avec envie les jeunes gens et les jeunes filles, qui manœuvraient sur ces terrains d'élite! Aussi quelle satisfaction ce fut pour eux lorsque miss Campbell se rendit à leur invitation. Us allaient donc pouvoir la distraire, tout en se livrant à leur jeu favori, au milieu de spectateurs qui ne leur manqueraient pas, ici comme à Helensburgh. Les vaniteux !
Aristobulus Ursicios, prévenu, consentit à suspendre ses travaux, et se trouvait à l'heure dite sur le théâtre de la lutte. Il avait cette prétention d'être aussi fort au croquet en théorie qu'en pratique, de le jouer en savant, en géomètre, en physicien, en mathématicien, en un mot, par A h- B, comme il convient à une tête à x.
Ce qui ne plaisait que tout juste à miss Campbell, c'est qu'elle allait nécessairement avoir ce jeune pédant pour partenaire. Et pouvait-il en être autrement ? Ferait-elle à ses deux oncles le chagrin de les séparer dans la lutte, de les opposer l'un à l'autre, eux si unis de pensée et de cœur, de corps et d'esprit, eux qui ne jouaient jamais qu'ensemble ! Non ! elle ne l'eût pas voulu !
« Miss Campbell, lui dit tout d'abord Aristobulus Ursicios, je suis heureux d'être votre second, et si vous me permettez de me laisser vous expliquer la cause déterminante des coups...
— Monsieur Ursicios, répondit Helena en le prenant à part, il faudra laisser gagner mes oncles.
— (iagner?...
— Oui... sans en avoir l'air.
— Mais, miss Campbell...
— Ils seraient trop malheureux de perdre.
— Cependant... permettez!... répondit Aristobulus Ursiclos. Ce jeu du croquet m'est connu géométriquement, je puis m'en vanter! J'ai calculé la combinaison des lignes, la valeurs des courbes, et je pense avoir quelques prétentions...
— Je n'ai d'autre prétention, répondit miss Campbell, que celle d'être agréable à nos adversaires. D'ailleurs ils sont très forts au croquet, je vous en préviens, et je ne pense pas que toute votre science puisse lutter contre leur adresse.
— Nous verrons bien! » murmura Aristobulus Ursiclos, qu'aucune considération n'aurait pu déterminer à se laisser volontairement battre, — môme pour plaire à miss Campbell.
Cependant, la boîte renfermant les piquets, les marques, les arceaux, les boules, les maillets, avait été apportée par le garçon de service du « crocketground ».
Les arceaux, au nombre de neuf, furent disposés en losange sur les petites dalles, et les deux piquets se dressèrent à chaque extrémité du grand axe de ce losange.
« Au tirage! » dit le frère Sam.
Les marques furent placées dans un chapeau. Chacun des joueurs en prit une au hasard.
Le sort donna les couleurs suivantes pour Tordre de la partie : une boule et un maillet bleu au frère Sam; une boule et un maillet rouge à Ursiclos ; une boule et un maillet jaune au frère Sib; une boule et un maillet vert à miss Campbell.
« En attendant le rayon de môme couleur! dit-elle. Voilà qui est de bon augure! »
C'était au frère Sam de commencer, et il commença, après avoir échangé une bonne prise avec son partenaire.
11 fallait le voir, le corps ni trop droit, ni trop incliné, la tôte demi-tournée, de manière à frapper sa boule à l'endroit juste, les mains placées Tune près de l'autre sur le manche du maillet, la gauche au-dessous, la droite au-dessus, les jambes fermes, les genoux légèrement plies pour contre-balancer l'im-
La boule, adroitement lancée... (Page 72.)
pulsion du coup, le pied gauche en face de la boule, le pied droit reporté un peu en arrière! Un type accompli du gentleman- crocketer !
Alors le frère Sam leva son maillet, en lui faisant doucement décrire un demi-cercle; puis il frappa la boule, placée à dix-huit pouces du « fock d ou piquet de départ, et n'eut pas à user du droit, qui lui appartenait, de recommencer trois fois cette première opération.
En effet, la boule, adroitement lancée, passa sous le premier arceau, ensuite sous le deuxième; un autre coup lui fit franchir le troisième, et ce ne fut qu'à rentrée du quatrième qu'elle prit un peu trop « de fer » et s'arrêta.
Miss Campbell jouait fort bien... (Page 75.)
C'était magnifique pour un début. Aussi, un très flatteur murmure courutil parmi les spectateurs, qui se tenaient en dehors du petit fossé de Taire gazonnée
Au tour d'Aristobulus Ursiclos de jouer. Ce fut moins heureux. Maladresse ou malechance, il dut s'y reprendre à trois fois pour faire passer sa boule sous le premier arceau, et il manqua le second.
« Il est probable, fit-il observer à miss Campbell, que cette boule n'est pas parfaitement calibrée. Dans ce cas, le centre de gravité, placé excentriquement, la fait dévier de sa course...
74 LE RAYQN-VERT.
— '< A vous, oncle Sib, » dit miss Campbell, sans rien écouter de cette scientifique explication.
Le frère Sib fut digne du frère Sam. Sa boule passa deux arceaux et s'arrêta près de la boule d' Aristobulus Ursiclos, qui lui servit à franchir le troisième, après qu'il l'eut roquée, c'est-à-dire frappée à distance; puis, il roqua de nouveau le jeune savant, dont toute la physionomie semblait dire : « Nous ferons mieux que cela! » Enfin, les deux boules ayant été mises en contact, il posa le pied sur la sienne, il la poussa d'un vigoureux coup de maillet, et croqua la boule de son adversaire, c'est-à-dire que, par un effet de contre-coup, il l'envoya à soixante pas, bien au delà du fossé limitatif.
Aristobulus Ursiclos dut courir après sa boule; mais il le fit posément, on homme réfléchi, et il attendit dans l'attitude d'un général qui médite un grand coup.
Miss Campbell prit la boule verte, à son tour, et passa adroitement les deux premiers arceaux.
La partie continua dans des conditions très avantageuses pour les frères Melvill, qui s'en donnaient de roquer et de croquer les boules adverses. Quel massacre ! Ils se faisaient de petits signes, ils se comprenaient d'un coup d'œil, sans avoir même besoin de parler, et, finalement, ils prenaient l'avance, à la grande satisfaction de leur nièce, mais au grand déplaisir d'Aristobulus Ursiclos.
Miss Campbell, cependant, se voyant suffisamment distancée, cinq minutes après le début de la partie, se mit à jouer plus sérieusement, et montra beaucoup plus d'habileté que son partenaire, qui ne lui épargnait pourtant pas les conseils scientifiques.
« L'angle de réflexion, lui disait-il, est égal à l'angle d'incidence, et cela doit vous indiquer la direction que doivent prendre les boules, après le choc. Il faut donc profiter de...
— Mais profitez vous-même, lui répondait miss Campbell. Me voici, monsieur, de trois arceaux en avant de vous ! »
Et, en effet, Aristobulus Ursiclos restait piteusement en arrière. Dix fois il avait déjà tenté de franchir le double arceau central, sans y parvenir. Il s'en prit donc a cet ustensile, il le fit redresser, il en modifia Técartement et tenta de nouveau la fortune.
La fortune ne lui fut pas favorable. Sa boule heurta chaque fois le fer, et il ne parvint point à passer.
En vérité, miss Campbell aurait eu le droit de se plaindre de son partenaire. Elle jouait fort bien, elle, et méritait les compliments que ne lui ménageaient point ses deux oncles. Rien de charmant comme de la voir se livrant tout entière à ce jeu, si bien fait pour développer les grâces du corps; son pied droit à demi levé du bout, afin de maintenir sa boule au moment de croquer l'autre, ses deux bras coquettement arrondis, lorsqu'elle faisait décrire une demi-circonférence à son maillet, l'animation de sa jolie figure, légèrement inclinée vers le sol, sa taille, qui se balançait d'un mouvement délicieux, tout cet ensemble était adorable à regarder ! Et cependant Aristobulus Ursiclos n'en voyait rien.
On avouera qu'il enrageait, le jeune savant. En effet, les frères Melvill avaient maintenant une avance telle qu'il serait bien difficile de les rattraper. Et, cependant, les aléas du jeu de croquet sont si inattendus, qu'il ne faut jamais désespérer de la victoire.
La partie continuait donc dans ces conditions inégales, quand un incident se produisit.
Aristobulus Ursiclos trouva enfin l'occasion de roquer la boule du frère Sam, qui venait de repasser l'arceau central, devant lequel il était, lui, obstinément retenu. Véritablement dépité, tout en s'efforçant à rester calme aux yeux de l'assistance, il voulut faire un coup de maître, et rendre la pareille à son adversaire, en l'envoyant hors des limites de l'aire du jeu. Il posa donc sa boule près de celle du frère Sam, il assura son adhérence en tassant l'herbe avec le plus grand soin, il appuya dessus le pied gauche, et, décrivant une circonférence presque entière , afin de donner plus de force au choc, il fit rapidement tournoyer son maillet.
Quel cri lui échappa ! Ce fut un hurlement de douleur 1 Le maillet, mal dirigé, avait atteint, non la boule, mais le pied du maladroit, et le voilà, sautillant sur une jambe, en poussant des gémissements, très naturels sans doute, mais quelque peu ridicules.
Les frères Melvill coururent à lui. Heureusement le cuir de sa bottine avait amorti la violence du coup, la contusion était sans gravité. Mais Aristobulus Ursiclos crut devoir expliquer ainsi sa mésaventure.
a Le rayon, figuré par son maillet, dit-il en professant, non sans quelque grimace, a décrit un cercle concentrique à celui qui aurait dû raser tangentiellement le sol, parce que j'avais tenu ce rayon un peu trop court. De là ce clxoc...
— Et alors, monsieur, nous allons cesser la partie? demanda miss Campbell.
— Cesser la partie! s'écria Aristobulus Ursiclos ! Nous avouer vaincus? Jamais! En prenant les formules du calcul des probabilités, on trouverait encore que...
— Soit! continuons! » répondit miss Campbell.
Mais toutes les formules du calcul des probabilités n'auraient donné que bien peu de chances aux adversaires des deux oncles. Déjà le frère Sam était a rover », c'est-à-dire que, sa boule ayant franchi tous les arceaux, il avait touché le « besan » ou piquet d'arrivée, et que son jeu ne consistait plus qu'à venir en aide à son partenaire, en croquant ou roquant toutes les boules à sa convenance.
En effet, quelques coups après, la partie était définitivement gagnée, et les frères Melvill triomphaient, mais modestement, comme il convient à des maîtres. Quant à Aristobulus Ursiclos, en dépit de ses prétentions, il n'était môme pas parvenu à franchir l'arceau central.
Sans doute, miss Campbell voulut alors paraître beaucoup plus dépitée qu'elle ne l'était réellement, et d'un vigoureux coup de maillet, elle frappa sa boule, sans trop en calculer la direction.
La boule s'élança hors du périmètre circonscrit par le petit fossé, du côté de la mer, s'enleva en rebondissant sur un galet, et, comme eût dit Aristobulus Ursiclos, sa pesanteur multipliée par le carré de la vitesse aidant, elle dépassa la lisière de la grève.
Coup malheureux !
Un jeune artiste était là, assis devant son chevalet, en train de prendre une vue de la mer, bornée par la pointe méridionale de la rade d'Oban. La boule, atteignant la toile en son plein, tacha sa couleur verte de toutes les couleurs de la palette qu'elle frôla en passant, et renversa le chevalet à quelques pas de là.
Le peintre se retourna tranquillement et dit: *
« D'ordinaire, on prévient avant de commencer un bombardement ! Nous ne sommes pas en sûreté ici! »
Miss Campbell, ayant eu le pressentiment de cet accident, avant même qu'il ne se fût produit, avait couru vers la grève :
« Ah ! monsieur, dit elle, en s'adressant au jeune artiste, veuillez me pardonner ma malaaresse ! »
Celui-ci se leva, salua en souriant la belle jeune fille, toute confuse, qui venait s'excuser...
C'était le a naufragé » du gouffre de Corryvrekan !
Olivier Sinclair était un a joli homme », pour employer l'expression jadis usitée en Ecosse à l'égard des garçons braves, prompts et alertes; mais, si cette expression lui convenait au moral, il faut avouer qu'elle ne lui convenait pas moins au physique.
Dernier rejeton d'une honorable famille d'Edimbourg, ce jeune Athénien de l'Athènes du Nord était le fils d'un ancien conseiller de cette capitale du Mid- Lothian. Sans père ni mère, élevé par son oncle, l'un des quatre baillis de l'administration municipale, il avait fait de bonnes études à l'Université; puis, à l'âge de vingt ans, un peu de fortune lui assurant au moins l'indépendance, curieux de voir le monde, il visita les principaux États de l'Europe, l'Inde, l'Amérique, et la célèbre Revue d Edimbourg ne refusa pas, en quelques occasions, de publier ses notes de voyages. Peintre distingué, qui aurait pu vendre ses œuvres à haut prix, s'il l'eût voulu, poète, à ses heures, — et qui ne le serait à un âge où toute l'existence vous sourit? — cœur chaud, nature artiste, il était fait pour plaire et plaisait sans pose ni fatuité.
Il est facile de se marier dans la capitale de la vieille Calédonie. En effet, les sexes y sont en proportion très inégale, et le faible, numériquement, l'emporte de beaucoup sur le fort. Aussi un jeune homme, instruit, aimable^ comme il faut, fort bien fait de sa personne, ne peut-il manquer d'y trouver plus d'une héritière à son goût.
Et cependant, Olivier Sinclair, à vingt-six ans, ne semblait pas encore avoir éprouvé le besoin de vivre à deux. Le sentier de la vie lui paraissait-il donc trop étroit pour y marcher coude à coude? Non, sans doute, mais il est plus probable qu'il se trouvait mieux d'aller seul, de prendre par les chemins de
traverse, de courir à sa fantaisie, surtout avec ses goûts d'artiste et de voyageur.
Pourtant, Olivier Sinclair était bien fait pour inspirer plus que de la sympathie à quelque jeune et blonde fille de l'Ecosse. Sa taille élégante, sa physionomie ouverte, son air franc, sa mâle figure, énergique par les traits, douce par les yeux, la grâce de ses mouvements, la distinction de ses manières, sa parole facile et spirituelle, Faisanes de sa démarche, le sourire de son regard, tout cet ensemble était de nature à charmer. Lui ne s'en doutait guère n'étant point fat, ou n'y songeait pas n'étant point d'humeur à s'enchaîner. D'ailleurs, s'il donnait lieu à ces appréciations flatteuses pour sa personne dans le clan féminin de l'Auld-Reeky 1 , il ne plaisait pas moins à ses compagnons de jeunesse, à ses camarades de l'Université : suivant la jolie expression gaélique, il était de ceux « qui ne tournent jamais le dos ni à un ami, ni à un ennemi ».
Eh bien, ce jour-là, il faut pourtant convenir qu'au moment de l'attaque, il tournait le dos à miss Campbell. Miss Campbell, il est vrai, n'était ni son ennemie ni son amie. Aussi, dans cette attitude, n'avait-il pu voir venir la boule, si rudement poussée par le maillet de la jeune fille. De là, cet effet d'obus en pleine toile, et la culbute de tout son attirail de peintre.
Miss Campbell, du premier coup d'oeil, avait reconnu son « héros » du Gorryvrekan; mais le héros n'avait point reconnu la jeune passagère du Glengœry. C'est à peine si, pendant la fin de la traversée de l'île Scarba à Oban, il avait aperçu miss Campbell à bord. Certes, s'il eût su quelle part personnelle lui revenait dans son sauvetage, ne fût-ce que par politesse, il l'aurait plus particulièrement remerciée ; mais il l'ignorait encore, et probablement il devait l'ignorer toujours.
Et, en effet, ce jour même miss Campbell défendait, — c'est le mot, — défendait aussi bien à ses oncles qu'à dame Bess et à Partridge, de faire aucune allusion, devant ce jeune homme, à ce qui s'était passé à bord du Glengarry avant le sauvetage.
Cependant, après l'accident de la boule, les frères Melvill avaient rejoint leur nièce, plus décontenancés qu'elle, si c'est possible, et ils commençaient à présenter leurs excuses personnelles au jeune peintre, lorsque celui-ci les interrompit en disant :