La Vieille Enfumée, surnom donné à Edimbourg
« iu
Mademoiselle... Messieurs... je vous en prie... croyez que cela n'en vaut pas la peine!
— Monsieur... dit le frère Sib, en insistant. Non !... nous sommes véritablement désolés...
— Et si le malheur est irréparable, comme cela est à craindre... ajouta le frère Sam.
— Ce n'est qu'un accident, ce n'est point un malheur! répondit en riant le jeune homme. Un barbouillage, rien de plus, et dont cette boule vengeresse a fait justice! »
Olivier Sinclair disait cela de si bonne humeur, que les frères Melvill lui auraient volontiers tendu la main, sans y mettre plus de cérémonie. En tout cas, ils crurent devoir se présenter réciproquement, comme il convienl entre gentlemen.
« Monsieur Samuel Melvill, dit l'un.
— Monsieur Sébastien Melvill, dit l'autre.
— Et leur nièce, miss Campbell, » ajouta Helena, qui ne pensa pas manquer aux convenances en se présentant elle-même.
C'était à l'adresse du jeune homme une invitation de décliner ses noms et qualités.
« Miss Campbell, messieurs Melvill. dit-il avec le plus grand sérieux, je pourrais vous répondre que je m'appelle « fock ». comme l'un des piquets de votre croquet, puisque j'ai été touché par la boule, mais je me nomme tout bonnement Olivier Sinclair.
— Monsieur Sinclair, répliqua miss Campbell, qui ne savait trop comment elle devait prendre cette réponse,, veuillez une dernière fois recevoir toutes mes excuses...
— Et les nôtres, ajoutèrent les frères Melvill.
— Miss Campbell, reprit Olivier Sinclair, je vous répète que cela n'en vaut pas la peine. Je cherchais à obtenir un effet de lames déferlantes, et il est probable que votre boule, comme l'éponge de je ne sais plus quel peintre de l'antiquité, jetée en travers de son tableau, aura produit l'effet que mon pinceau cherchait vainement à rendre ! »
Cela fut dit d'un ton si aimable que miss Campbell et les frères Melvill ne purent s'empêcher de sourire.
Quant à la toile qu'Olivier Sinclair ramassa, elle se trouvait hors d'usage, et c'était à recommencer.
« On prévient avant de commencer un bombardement!... » (Page 76.)
Il est bon d'observer que Aristobulus Ursiclos n'était point venu prendre part à cet échange "d'excuses et de politesses.
La partie terminée, le jeune savant, très vexé de n'avoir pu mettre ses connaissances théoriques d'accord avec ses aptitudes pratiques, s'était retiré pour rentrer h l'hôtel. On ne devait môme pas le voir avant trois ou quatre jours, car il allait partir pour l'île Luing, une des petites Hébrides, située au sud de nie Seil, dont il voulait étudier, au point de vue géologique, les riches ardoisières.
L'entretien ne pouvait donc être gêné parles interventions explicatives qu'il
Sur la piltoresque route de Glac'iar... (Page 81.)
n'eût point manqué de faire sur la tension des trajectoires ou autres questions relatives à l'accident.
Olivier Sinclair apprit alors qu'il n'était pas tout à fait un inconnu pour les hôtes de Galedonian Hôtel, et il fut mis au courant des incidents de la traversée.
« Quoi, miss Campbell, et vous messieurs, s'écria-t-il, vous étiez à bord du Glengarry, qui m'a repêché si à propos?
— Oui, monsieur Sinclair.
— Et vous nous avez bien effrayés, ajouta le frère Sib, lorsque nous avons
aperçu, par le plus grand hasard, votre embarcation perdue dans les remous du Corryvrekan !
— Hasard providentiel, ajouta le frère Sam, et très probablement, sans l'intervention de... »
C'est ici que miss Campbell fit comprendre d'un signe qu'elle n'entendait point être posée en libératrice. Ce rôle de Notre-Dame-des-Naufragés, elle ne voulait à aucun prix en accepter remploi.
a Mais, monsieur Sinclair, reprit alors le frère Sam, comment ce vieux pêcheur qui vous accompagnait a-t-il pu être assez imprudent pour s'aventurer dans ces courants...
— Dont il doit bien connaître les dangers, puisqu'il est du pays? ajouta le frère Sib.
— Il ne faut pas l'accuser, messieurs Melvill, répondit Olivier Sinclair. L'imprudence vient de moi, de moi seul, et j'ai cru un instant que j'aurais à me reprocher la mort de ce brave homme! Mais il y avait des couleurs si étonnantes à la surface de ces remous, où la mer ressemble à une immense guipure, jetée sur un fond de soie bleue! Aussi, sans m'inquiéter du reste, me voilà parti à la recherche de quelques nuances nouvelles au milieu de cette écume imprégnée de lumière. Et alors j'allais plus avant, toujours plus avant! Mon vieux pêcheur sentait bien le danger, il me faisait des remontrances, il voulait revenir du côté de l'île Jura, mais je ne l'écoutais guère, si bien que notre embarcation fut enfin prise dans un courant, puis irrésistiblement entraînée vers le gouffre! Nous voulûmes résister à cette attraction!... Un «oup de mer blessa mon compagnon, qui ne put me venir en aide, et certainement, sans l'arrivée du Glengarry, sans le dévouement de son capitaine, sans l'humanité des passagers, nous serions passés à l'état légendaire, mon matelot et moi, et maintenant catalogués dans le nécrologe du Corryvrekan! »
Miss Campbell écoutait sans dire un mot, et levait parfois ses beaux yeux sur le jeune homme, qui ne cherchait point à la gêner de ses regards. Elle ne put s'empêcher de sourire, lorsqu'il parla de sa chasse ou plutôt de sa pêche aux nuances marines. Est-ce qu'elle aussi n'était pas en quête de pareille aventure, un peu moins périlleuse, toutefois, la chasse aux nuances célestes, la chasse au Rayon- Vert?
Et les frères Melvill ne purent se retenir d'en faire la remarque, en parlant du motif qui les avait amenés à Oban, c'est-à-dire l'observation d'un phénomène physique dont ils firent connaître la nature au jeune peintre.
« Le Rayon-Vert! s'écria Olivier Sinclair.
— L'auriez-vous déjà vu, monsieur? demanda vivement la jeune fille, Pauriez-vous déjà vu?
— Non, miss Campbell, répondit Olivier Sinclair. Savais-je seulement qu'il y eût quelque part un Rayon-Vert! Non! en vérité! Eh bien, moi aussi, je veux le voir! Le soleil ne disparaîtra plus sous l'horizon sans qu'il ne m'ait pour témoin de son coucher! Et, par saint Dunstan, je ne peindrai plus jamais qu'avec le vert de son dernier rayon ! »
Il était difficile de savoir si Olivier Sinclair ne parlait pas avec une légère pointe d'ironie, ou s'il se laissait entraîner par le côté artiste de sa nature. Toutefois, un certain pressentiment dit à miss Campbell que le jeune homme ne plaisantait pas.
« Monsieur Sinclair, reprit-elle, le Rayon- Vert n'est pas ma propriété! Il luit pour tout le monde ! Il ne perd rien de sa valeur, parce qu'il se montre à plusieurs curieux à la fois ! Nous pourrons donc, si vous le voulez, essayer de le voir ensemble.
— Très volontiers, miss Campbell.
— Mais il faut y mettre beaucoup de patience.
— Nous en mettrons...
— Et ne pas craindre de se faire mal aux yeux, dit le frère Sam.
— Le Rayon- Vert vaut bien la peine qu'on risque cela pour lui, répliqua Olivier Sinclair, et je ne quitterai pas Oban sans l'avoir aperçu, je vous le promets.
— Une fois déjà, dit miss Campbell, nous nous sommes rendus à l'Ile Seil pour observer ce rayon, mais un petit nuage est venu voiler l'horizon, juste au moment où le soleil se couchait.
— Voilà une fatalité !
— Une véritable fatalité, monsieur Sinclair, car depuis ce jour nous n'avons jamais revu un ciel suffisamment net.
— Cela se retrouvera, miss Campbell! L'été n'a pas encore dit son dernier mot, et, avant le retour de la mauvaise saison, croyez-moi, le soleil nous aura fait l'aumône du Rayon-Vert.
— Pour tout vous avouer, monsieur Sinclair, reprit miss Campbell, nous l'aurions certainement aperçu, dans la soirée du 2 août, à l'horizon même de la passe du Corryvrekan, si notre attention n'eût été détournée par un certain sauvetage...
— Quoi, miss Campbell, répondit Olivier Sinclair, j'aurais été assez maladroit pour distraire vos regards en un pareil moment ! Mon imprudence vous aurait coûté le Rayon- Vert! Alors, c'est moi qui voiis dois des excuses, et je vous exprime ici tous mes regrets pour mon inopportune intervention! Cela ne m'arrivera plus! »
Et l'on causa ainsi de choses et d'autres en reprenant le chemin de Caledonian Holel, où précisément Olivier Sinclair était descendu la veille, à son retour d'une excursion aux environs de Dalmaly. Ce jeune homme , dont les manières franches, la communicative gaieté ne déplaisaient point aux deux frères, — loin de là, — fut alors amené à parler d'Edimbourg et de son oncle le bailli Patrick Oldimer. 11 se trouva que les frères Melvill avaient été liés avec le bailli Oldimer pendant quelques années. Entre ces deux familles s'étaient autrefois établies des relations du monde, que 1 eloignement seul avait suspendues. On se retrouvait donc en parfaite connaissance. Aussi Olivier Sinclair fut-il invité à renouer avec les Melvill, et, comme il n'y avait aucune raison pour qu'il plantât sa tente d'artiste plutôt ailleurs qu'à Oban, il se déclara plus que jamais résolu à y rester, afin de participer aux recherches du fameux rayon.
Miss Campbell, les frères Melvill et lui se rencontrèrent donc fréquemment sur les plages d'Oban pendant les jours qui suivirent. Ils observaient ensemble si les conditions atmosphériques tendaient à se modifier. Dix fois par jour, ils interrogeaient le baromètre, qui laissait voir quelques velléités de hausse. Et, en effet, l'aimable instrument dépassa trente pouces sept dixièmes dans la matinée du 14 août.
Avec quelle satisfaction, ce jour-là, Olivier Sinclair apporta la bonne nouvelle à miss Campbell! Un ciel pur comme l'œil d'une madone! Un azur qui allait en dégradant peu à peu ses nuances depuis l'indigo jusqu'à l'outremer! Pas une vapeur de nature hygrométrique dans l'espace! La perspective d'une soirée splendide et d'un coucher de soleil à émerveiller les astronomes d'un observatoire !
a Si nous ne voyons pas notre rayon au coucher du soleil, dit Olivier Sinclair, c'est que nous serons devenus aveugles !
— Mes oncles, répondit miss Campbell, vous entendez bien, c'est pour ce «oir! »
Il fut donc convenu que Ton partirait, avant dîner, pour l'île Seil. C'est ce .qui fut fait dès cinq heures.
La calèche entraîna sur la pittoresque route de Glachan miss Campbell radieuse, Olivier Sinclair rayonnant, et les frères Melvill , qui prenaient leur part de ce rayonnement et de cette irradiation. On eût dit, vraiment, qu'ils emportaient le soleil avec eux sur le siège de leur voiture, et que les quatre chevaux du rapide équipage étaient les hippogryphes du char d'Apollon, dieu du jour !
Arrivés à l'île Seil, les observateurs, enthousiasmés d'avance, se trouvèrent en face d'un horizon dont aucun obstacle n'altérait les lignes. Ils allèrent prendre place à l'extrémité d'un cap étroit, qui séparait deux criques du littoral et pointait d'un mille en mer. Rien ne pouvait gêner la vue, dans l'ouest, sur un quart de l'horizon.
« Nous allons donc enfin l'observer, ce capricieux rayon, qui met tant de mauvaise grâce à se laisser voir ! dit Olivier Sinclair.
— Je le crois, répondit le frère Sam.
— J'en suis sûr, ajouta le frère Sib.
— Et moi, je l'espère, » répondit miss Campbell, en regardant la mer déserte et le ciel sans tache.
En vérité, tout faisait prévoir que le phénomène, au coucher du soleil, se montrerait dans toute sa splendeur.
Déjà l'astre radieux, s'abaissant par une ligne oblique, n'était plus* qu'à quelques degrés au-dessus de l'horizon. Son disque rouge teignait d'une couleur uniforme Tarrière-plan du ciel, et jetait une longue traînée éblouissante sur les eaux endormies du large.
Tous, muets, dans l'attente de l'apparition, un peu émus devant cette fin d'un beau jour, observaient le soleil, qui s'enfonçait peu à peu, semblable à un énorme bolide. Soudain, un cri involontaire échappa à miss Campbell. Il fut suivi d'une anxieuse exclamation que ni les frères Melvill ni Olivier Sinclair ne purent retenir.
Une chaloupe débordait alors l'îlot d'Easdale, échoué au pied de Seil, et s'avançait lentement vers l'ouest. Sa voile, tendue comme un écran, dépassait la ligne d'horizon. Allait -elle donc cacher le soleil au moment où il s'éteindrait dans les flots?
C'était une question de secondes. Revenir sur ses pas, se jeter d'un côté ou de l'autre, afin de se retrouver en face du point de contact, on n'en avait plus le temps; l'étroitesse du cap ne permettait pas de s'écarter sous un angle suffisant pour se remettre dans l'axe du soleil.
Miss Campbell, désespérée de ce contre-temps, allait et venait sur les roches. Olivier Sinclair faisait des gestes immenses à cette embarcation, et lui criait d'amener sa voile.
Vains efforts! On ne le voyait pas, on ne pouvait l'entendre. La chaloupe, sous une légère brise, continuait à remonter vers l'ouest avec le flot qui portait.
Au moment où le bord supérieur du disque solaire allait disparaître, la voile passa devant lui et le cacha derrière son trapèze opaque.
Déception! Cette fois, le Rayon- Vert avait été lancé du pied de cet horizon sans brumes, mais il s'était heurté à la voile, avant d'avoir atteint le promon- . toire, sur lequel tant de regards le guettaient avidement.
Miss Campbell, Olivier Sinclair, les frères Melvill, absolument désappointés, plus irrités peut-être que ne le comportait cette malechance, restaient pétrifiés à leur place, oubliant même de s'en aller, maudissant l'embarcation et ceux qui la montaient.
Cependant la chaloupe venait d'accoster une petite anse de l'île Seil, à la base même du promontoire.
A ce moment, un passager en débarquait, laissant à bord les deux marins qui l'avaient amené de l'île Luing par la route du large; puis, il contournait la grève et escaladait les premières roches, de manière à atteindre à l'extrémité du cap.
Très certainement, cet importun devait avoir reconnu le groupe des observateurs postés sur le plateau, car il les salua d'un geste empreint d'une certaine familiarité.
« Monsieur Ursiclos! s'écria miss Campbell.
— Lui ! c'était lui! répondirent les deux frères.
— Quel peut être ce monsieur? » se dit Olivier Sinclair.
C'était bien Aristobulus Ursiclos, en personne, qui revenait après une scientifique tournée de quelques jours à l'île Luing.
Comment il fut reçu de ceux qu'il venait de troubler dans la réalisation de leur plus cher désir, il est inutile d'y insister.
Le frère Sam et le frère Sib, oubliant toutes les convenances, ne songèrent même pas à présenter l'un h l'autre Olivier Sinclair et Aristobulus Ursiclos. Devant le mécontentement d'Helena, ils baissèrent les yeux pour ne pas voir le prétendant de leur choix.
Miss Campbell, ses petites mains fermées, ses bras croisés sur la poitrine,
ses yeux fulgurants, le regardait sans mot dire. Puis, enfin, ces paroles s'échappèrent de sa bouche :
« Monsieur Ursiclos, vous auriez mieux fait de ne pas arriver si à propos pour commettre une maladresse! »
Le retour à Oban se fit dans des conditions beaucoup moins agréables que l'aller à l'ile Seil. On avait cru partir pour un succès, et on revenait avec une défaite.
Si la déception éprouvée par miss Campbell pouvait être atténuée en quelque chose, c'était parce que Aristobulus Ursiclos en était la cause. Elle avait le droit de l'accabler, ce grand coupable, de charger sa tête de malédictions. Elle ne s'en fit faute. Les frères Melvill auraient été mal venus à essayer de le défendre. Non! il avait fallu que l'embarcation de ce maladroit, auquel on ne pensait guère, fût arrivée jusle à point pour cacher l'horizon, au moment où le soleil lançait son dernier trait lumineux. Ce sont là de ces choses qui ne sauraient se pardonner.
Il va sans dire qu'après cette algarade, Aristobulus Ursiclos, qui, pour s'excuser, s'était en outre permis de plaisanter le Rayon- Vert, avait regagné la chaloupe afin de revenir à Oban. Il avait sagement fait, car, très probablement, on ne lui aurait pas offert une place dans la calèche, ni même sur le siège de derrière.
Ainsi donc, par deux fois déjà, le coucher du soleil s'était fait dans des conditions où il eût été possible d'observer le phénomène, et, par deux fois, l'œil ardent de miss Campbell s'était vainement exposé aux rutilantes caresses de l'astre, qui lui laissaient la vue trouble pendant quelques heures ! D'abord, le sauvetage d'Olivier Sinclair, ensuite le passage d'Aristobulus Ursiclos, avaient fait manquer des occasions qui ne se représenteraient pas de longtemps peut-être ! Dans les deux cas, il est vrai, les circonstances n'avaient
Krt LE RAYON-VERT.
Olivier faisait des gestes immenses... (Page 86.)
pas été les mêmes, et autant miss Campbell excusait l'un, autant elle accablait l'autre. Qui aurait pu l'accuser de partialité ?
Le lendemain, Olivier Sinclair, assez rêveur, se promenait sur les grèves d'Oban.
Qu'était donc ce monsieur Aristobulus Ursiclos? Un parent de miss Campbell et des frères Melvill, ou simplement un ami? C'était, h tout le moins, un familier de la maison, rien qu'à la façon dont miss Campbell s'était laissée aJlrr à lui reprocher sa maladresse. Eh bien, que lui importait, à Olivier Sinclair? S'il voulait savoir à quoi s'en tenir, il n'avait qu'à interroger le frère
On causait de mille choses. (Page 89.)
Sam ou le frère Sib... Et c'est précisément ce qu'il se défendait de faire, ce qu'il ne fit point.
Cependant les occasions ne lui manquèrent pas. Chaque jour, Olivier Sainclair rencontrait, tantôt les frères Melvill se promenant ensemble, — qui aurait pu se flatter de les avoir jamais vus l'un sans l'autre? — tantôt accompagnant leur nièce sur le bord de la mer. On causait de mille choses, et plus particulièrement du temps, — ce qui, dans l'espèce, n'était point une manière de parler pour ne rien dire. Retrouverait-on jamais une de ces soirées sereines, dont on guetlait le retour pour revenir à l'île Seil? On pouvait en douter. En
effet, depuis ces deux admirables embellies du 2 et du 14 août, ce n'était plus que ciel incertain, nuages orageux, horizons sillonnés d'éclairs de chaleur, brumes crépusculaires, enfin de quoi désespérer un élève astronome, accroché à l'objectif de sa lunette, et poursuivant la révision d'un coin de la carte céleste !
Pourquoi ne pas avouer que le jeune peintre était maintenant épris du Rayon- Vert, tout autant que miss Campbell? Il avait enfourché ce dada en compagnie de la belle jeune fille. 11 courait avec elle les champs de l'espace. Il chevauchait cette fantaisie avec non moins d'ardeur, pour ne pas dire non moins d'impatience que sa jeune compagne. Ah! il n'était pas un Aristobulus Ursiclos, lui, la tête perdue dans les nuages de la haute science , plein de dédain pour un simple phénomène d'optique! Tous deux se comprenaient et tous deux voulaient être de ces' rares privilégiés que le Rayon- Vert aurait honorés de son apparition!
« Nous le verrons, miss Campbell, répétait Olivier Sinclair, nous le verrons, quand je devrais aller l'allumer moi-môme ! En somme, c'est par ma faute qu'il vous a échappé une première fois, et je suis aussi coupable que ce monsieur Ursiclos... votre parent... je crois?
— Non... mon fiancé... paraît-il... » répondit ce jour-là miss Campbell, en s'éloignant avec quelque hâte pour aller rejoindre ses oncles, qui marchaient en avant et s'offraient une prise.
Son fiancé! 11 fut singulier, l'effet que produisit sur Olivier Sinclair cette simple réponse, et surtout le ton dont elle avait été faite ! Après tout, pourquoi ce jeune pédant ne serait-il pas un fiancé? Au moins, dans ces conditions, sa présence à Oban s'expliquait ! De ce qu'il avait été assez mal avisé pour s'interposer entre le soleil couchant et miss Campbell, il ne s'ensuivait pas... Qu'est-ce qui ne s'ensuivait pas? Olivier Sinclair eût peut-être été fort embarrassé de le dire.
D'ailleurs, après deux jours d'absence, Aristobulus Ursiclos avait reparu. Olivier Sinclair l'aperçut, plusieurs fois, en compagnie des frères Melvill, qui n'auraient pu lui tenir rigueur. 11 semblait être dans les meilleurs termes avec eux. Le jeune savant et le jeune artiste, à diverses reprises, s'étaient aussi rencontrés, soit sur la plage, soit dans les salons de Caledonian Hôtel. Les deux oncles avaient cru devoir les présenter l'un à l'autre.
« Monsieur Aristobulus Ursiclos, de Dumfries.'
— Monsieur Olivier Sinclair, d'Edimbourg! »
Cela avait coûté à chacun de ces jeunes gens un salut médiocre, une simple inclinaison de tête, à laquelle le corps, raidi outre mesure, n'avait point pris part. Évidemment il n'y aurait jamais sympathie entre ces deux caractères. L'un courait le ciel pour y décrocher les étoiles, l'autre pour en calculer les cléments; l'un, artiste, ne cherchait point à poser sur le piédestal de Fart; l'autre, savant, se faisait de la science un piédestal, sur lequel il prenait des attitudes.
Quant à miss Campbell, elle boudait absolument Aristobulus Ursiclos. S'il était là, elle ne semblait plus s'apercevoir de sa présence; s'il venait à passer, elle se détournait visiblement. En un mot, ainsi qu'il a été expliqué plus haut, elle le « coupait » avec toute la netteté du formalisme britannique. Les frères Melvill avaient quelque peine à en rassembler les morceaux. Quoi qu'il en soit, dans leur opinion, tout cela s'arrangerait, surtout si ce capricieux rayon voulait enfin paraître.
. En attendant, Aristobulus Ursiclos observait Olivier Sinclair par-dessus ses lunettes, — manœuvre familière à tous les myopes, qui veulent regarder sans en avoir l'air. Et ce qu'il voyait : l'assiduité du jeune homme près de miss Campbell, l'aimable accueil que la jeune fille lui faisait en toute occasion, n'était sans doute pas pour lui plaire. Mais, sûr de lui-môme, il se tint sur la réserve.
Cependant, devant ce ciel incertain, devant ce baromètre dont la mobile aiguille ne parvenait pas à se fixer, tous sentaient leur patience mise à une bien longue épreuve. Avec l'espoir de trouver un horizon dégagé de brumes, ne fût-ce que quelques instants au coucher du soleil, on fit encore deux ou trois excursions à l'île Seil, auxquelles Aristobulus Ursiclos ne crut pas devoir prendre part. Peine mutile! Le 23 août arriva, sans que le phénomène eût daigné apparaître.
Alors, cette fantaisie devint une idée fixe, qui ne laissa plus place à aucune autre. Cda tournait à l'état d'obsession. On en rêvait nuit et jour, à faire craindre quelque nouveau genre de monomanie, — à une époque où il n'y a plus à. les compter. Sous cette contention d'esprit, les couleurs se transformaient en une couleur unique : le ciel bleu était vert, les routes étaient vertes, les grèves étaient vertes, les roches étaient vertes, l'eau et le vin étaient verts comme de l'absinthe. Les frères Melvill s'imaginaient être vêtus de vert et se prenaient pour deux grands perroquets, qui prenaient du tabac vert dans une tabatière verte ! En un mot, c'était la folie du vert! Tous étaient frappés d'une
sorte de daltonisme, et les professeurs d'oculistique auraient eu là de quoi publier d'intéressants mémoires dans leurs revues d'ophthalmologie. Cela ne pouvait durer plus longtemps.
Heureusement, Olivier Sinclair eut une idée.
« Miss Campbell, dit-il ce jour-là, et vous, messieurs Melvill, il me semble que, tout bien considéré, nous sommes fort mal à Oban pour observer le phénomène en question.
— Et à qui la faute? répondit miss Campbell, en regardant bien en face les deux coupables qui baissèrent la tête.
— Ici, pas d'horizon de mer! reprit le jeune peintre. De là, obligation d'aller en chercher un jusqu'à File Seil. au risque de ne point s'y trouver au moment où il y faudrait être!
— C'est évident! répondit miss Campbell. En vérité, je ne sais pas pourquoi mes oncles ont été choisir précisément cet horrible endroit pour notre expérience !
— Chère Helena ! répondit le frère Sam, ne sachant trop que dire, nous avions pensé...
— Oui... pensé... la même chose... ajouta le frère Sib, pour lui venir en aide.
— Que le soleil ne dédaignait pas de se coucher chaque soir sur l'horizon d'Oban...
— Puisque Oban est situé au bord de la mer!
— Et vous aviez mal pensé, mes oncles, répondit miss Campbell, très mal pensé, puisqu'il ne s'y couche pas !
— En effet, reprit le frère Sam. Il y a ces malencontreuses îles, qui nous cachent la vue du large!
— Vous n'avez pas, sans doute, la prétention de les faire sauter?... demanda miss Campbell.
— Ce serait déjà fait, si c'était possible, répondit le frère Sib d'un tdn décidé.
— Nous ne pouvons pourtant pas aller camper sur l'ile Seil! fit observer le frère Sam.
— Et pourquoi pas ?
— Chère Helena, si tu le veux absolument...
— Absolument.
— Partons donc ! » répondirent le frère Sib et le frère Sam d'un ton résigné.
Et ces deux êtres, si soumis, se déclarèrent prêts à quilter immédiatement Oban.
Olivier Sinclair intervint.
« Miss Campbell, dit-il, pour peu que vous le vouliez bien, je pense qu'il y aurait mieux à faire que d'aller s'installer sur l'île Seil.
— Parlez, monsieur Sinclair, et si votre avis est meilleur, mes oncles ne se refuseront pas à le suivre ! »
Les frères Melvill s'inclinèrent par un mouvement d'automates tellement identique, que jamais peut-être ils ne s'étaient plus ressemblés.
« L'île Seil, reprit Olivier Sinclair, n'est vraiment pas faite pour que Ton puisse y demeurer, ne fût-ce que quelques jours. Si vous avez à exercer votre patience, miss Campbell, il ne faut point que ce soit au détriment de votre bien-être. J'ai observé d'ailleurs qu'à Seil la vue de la mer est assez bornée par la configuration des côtes. Si, par malheur, il nous fallait attendre plus longtemps que nous ne le pensons, si notre séjour devait s'y prolonger pendant quelques semaines, il pourrait arriver que le soleil, qui rétrograde maintenant vers l'ouest, finit par se coucher derrière l'île Colonsay, ou l'île Oronsay, ou même la grande Islay, et notre observation manquerait encore, faute d'un horizon suffisant.
— En vérité, répondit miss Campbell, ce serait là le dernier coup de la mauvaise fortune...
— Que nous pouvons peut-être éviter en cherchant une station située plus en dehors de cet archipel des Hébrides, et devant laquelle s'ouvre tout l'infini de l'Atlantique.
— En connaîtriez-vous une, monsieur Sinclair? » demanda vivement miss Campbell.
Les frères Melvill étaient attachés aux lèvres du jeune homme. Qu'allaitil répondre? Où diable la fantaisie de leur nièce allait-elle finalement les entraîner? Sur quelle limite extrême des continents de l'ancien monde devraient-ils se fixer pour satisfaire à son désir?
La réponse d'Olivier Sinclair eut pour effet de les rassurer tout d'abord.
a Miss Campbell, dit-il, non loin d'ici, il y a une station, qui me paraît présenter toutes les conditions favorables. Elle est située derrière ces hauteurs de Mull, qui ferment l'horizon dans 1 ouest d'Oban. C'est l'une des petkes Hébrides les plus avancées à la lisière de l'Atlantique, c'est la charmante île d'Iona.
— Iona! s'écria miss Campbell, Iona, mes oncles ! Et nous n'y sommes pas encore ?
— Nous y serons demain, répondit le frère Sib.
— Demain, avant le coucher du soleil, ajouta le frère Sam.
— Partons donc, reprit miss Campbell, et si, à Iona, nous ne trouvons pas un espace largement découvert, sachez-le, mes oncles, nous chercherons un autre point du littoral, depuis John O'Groats, à l'extrémité nord de l'Ecosse, jusqu'au Land's End, à la pointe sud de l'Angleterre, et si cela ne suffît pas encore...
— C'est bien simple, répondit Olivier Sinclair, nous ferons le tour du monde ! »
Qui se montra désespéré en apprenant la résolution prise par ses hôtes ? ce fut l'hôtelier de Caledonian Hôtel. Comme maître Mac-Fyne eût fait sauter, s'il l'avait pu, toutes ces îles et tous ces îlots, qui masquent la vue d'Oban du côté de la mer. Il se consola, d'ailleurs, dès qu'elle fut partie, en exprimant tous ses regrets d'avoir hébergé une pareille famille de monomanes.
A huit heures du matin, les frères Melvill, miss Campbell, dame Bess et Partridge s'embarquaient sur le « swift steamer Pioneer », — ainsi disaient les prospectus, — qui fait le tour de l'île de Mull avec escales à Iona, à Staffa, puis revient le soir môme à Oban.
Olivier Sinclair avait précédé ses compagnons au quai d'embarquement, à l'appontement de l'estacade, et il les attendait sur la passerelle, jetée d'un tambour à l'autre du bateau à vapeur.
D'Aristobulus Ursiclos, il n'était pas question pour ce voyage. Les frères Melvill avaient cependant cru devoir le prévenir de ce départ précipité. La plus simple politesse exigeait cette démarche, et ils étaient les gens les plus polis du monde.
Aristobulus Ursiclos avait assez iroidement recula communication des deux oncles, et s'était simplement contenté de les remercier, sans rien dire de ses projets.
Les frères Melvill s'étaient donc retirés, en se répétant que, si leur protégé se tenait sur une extrême réserve, et que si miss Campbell l'avait quelque peu pris en aversion, cela passerait à la suite d'une belle soirée d'automne, après un de ces beaux couchers de soleil dont l'île d'Iona ne se montrerait pas avare. Du moins, c'était leur opinion.
Tous les passagers étant à bord, les amarres furent larguées à la troisième éructation du sifflet à vapeur, et le Pioneer évolua de manière à sortir de la baie pour prendre, au sud, le détroit de Kerrera.
11 y avait à bord un certain nombre de ces touristes qu'attire, deux ou trois fois par semaine, cette charmante excursion de douze heures autour de l'île de Mull; mais miss Campbell et ses compagnons devaient les abandonner à la première escale.
En vérité, il leur tardait d'arriver à Iona, ce nouveau champ ouvert à leurs observations. Le temps était superbe, la mer calme comme un lac. La traversée serait belle. Si ce soir- là n'amenait pas la réalisation de leur vœu, eh bien! ils attendraient patiemment, après s'être installés sur l'île. Là le rideau esrait levé, du moins, le décor serait toujours en place. Il n'y aurait relâche que pour cause de mauvais temps.
Bref, avant midi, le but du voyage allait être atteint. Le rapide Pioneer descendit le détroit de Kerrera, doubla la pointe méridionale de l'île, se lança à travers le large évasement du Firth of Lorn, laissa sur la gauche Colonsay et sa vieille abbaye que fondèrent au quatorzième siècle les célèbres Lords des Iles, et vint ranger la côte méridionale de Mull, échouée en pleine mer, comme un immense crabe, dont la pince inférieure se courbe légèrement vers le sudouest. Un instant, le Ben More se montra à une hauteur de trois mille cinq cents pieds'au-dessus de lointaines collines, âpres et ardues, dont les bruyères forment le vêtement naturel, et sa cime arrondie domina ces pâturages, tachetés de ruminants, que la pointe d'Ardanalish coupe brusquement de son imposant massif.
La pittoresque Iona se détacha alors vers le nord-ouest, presque à l'extrémité de la pince méridionale de Mull. La mer Atlantique, immense, infinie, s'étendait au delà.
« Vous aimez l'Océan, monsieur Sinclair ? demanda miss Campbell à son
Le Pioneer évolua pour prendre le détroit de Kerrera. (Page 95.)
ieune compagnon, qui, assis près d'elle sur la passerelle du Pioneer, contemplait ce beau spectacle.
— Si je l'aime, miss Campbell! répondit-il. Oui, et je ne suis pas de ces indignes qui en trouvent la vue monotone ! A mes yeux, rien n'est plus changeant que son aspect, mais il faut savoir l'observer sous ses phases diverses. En vérité, la mer est faite de tant de nuances si merveilleusement fondues les unes aux autres, qu'il est peut-ôtre plus difficile à un peintre d'en reproduire l'ensemble, uniforme et varié tout à la fois, que de peindre un visage, si mobile qu'en soit la physionomie.
■ La mer!... Une combinaison chimique... » (Page 100.)
— En effet, dit miss Campbell, elle se modifie incessamment sous le moindre souffle qui passe, et, suivant la lumière dont elle s'imprègne, change à toutes les heures du jour.
— Hegardez-la en ce moment, miss Campbell! reprit Olivier Sinclair. Elle est absolument calme! Ne dirait on pas d'un beau visage endormi, dont rien n'altère l'admirable pureté? Elle n'a pas une ride, elle est jeune, elle est belle ! Ce n'est qu'un immense miroir, si Ton veut, mais un miroir qui réfléchit le ciel, et dans lequel Dieu peut se voir!
— Miroir que ternit trop souvent le souffle des tempêtes ! cijouta miss Campbell.
— Eh ! répondit Olivier Sinclair, c'est ce qui fait la grande variété d'aspects de l'Océan J Qu'un peu de vent se lève, le visage changera, il se ridera, la houle lui mettra des cheveux blancs, il vieillira en un instant, il aura cent années de plus, mais il restera toujours superbe avec ses phosphorescences capricieuses et ses broderies d'écume !
— Croyez-vous, monsieur Sinclair, demanda miss Campbell , qu'aucun peintre, si grand qu'il soit, puisse jamais reproduire sur une toile toutes les beautés de la mer?
— Je ne le pense pas, miss Campbell, et comment le pourrait-il? La mer n'a véritablement pas de couleur propre. Elle n'est qu'une vaste réverbération du ciel ! Est-elle bleue? ce n'est pas avec du bleu qu'on peut la peindre ! Estelle verte ? ce n'est pas avec du vert ! On la saisirait plutôt dans ses fureurs, quand elle est sombre, livide, méchante, lorsqu'il semble que le ciel y mélange tous les nuages qu'il tient en suspension au-dessus d'elle! Ah! miss Campbell, plus je le vois, plus je le trouve sublime, cet Océan l Océan ! ce mot dit tout! c'est l'immensité ! Il recouvre à des profondeurs insondables des prairies sans bornes, et près desquelles les nôtres sont désertes! a dit Darwin. Que sont, en face de lui, les plus vastes continents? de simples îles qu'il entoure de ses eaux! Il couvre les quatre cinquièmes du globe! Par une sorte de circulation incessante, — comme une créature vivante, dont le cœur battrait à la ligne équatoriale, — il se nourrit lui-même avec les vapeurs qu'il émet, dont il alimente les sources, qui lui reviennent par les fleuves, ou qu'il reprend directement par les pluies sorties de son sein! Oui! l'Océan, c'est l'infini, infini qu'on ne voit pas, mais qu'on sent, suivant l'expression d'un poète, infini comme l'espace qu'il reflète dans ses eaux !
— J'aime à vous entendre parler avec cet enthousiasme, monsieur Sinclair, répondit miss Campbell, et cet enthousiasme, je le partage! Oui! j'aime la mer comme vous pouvez l'aimer!
— Et vous ne craindriez pas d'en affronter les périls? demanda Olivier Sinclair.
— Non, en vérité, je n'aurais pas peur ! Peut-on craindre ce qu'on admire?
— Vous auriez été une hardie voyageuse ?
— Peut-être, monsieur Sinclair, répondit miss Campbell. En tout cas, de 1ous les voyages dont j'ai lu le récit, je préfère ceux qui ont eu pour but la •découverte des mers lointaines. Que de fois je les ai parcourues avec les grands navigateurs! Que de fois je me suis lancée dans ce profond inconnu, — par la
pensée seulement, il est vrai; mais je ne sais rien de plus enviable que la destinée des héros qui ont accompli de si grandes choses !
— Oui, miss Campbell, dans l'histoire de l'humanité, quoi de plus beau que ces découvertes! Traverser pour la première fois l'Atlantique avec Colomb, le Pacifique avec Magellan, les mers polaires avec Parry, Franklin, d'Urville et tant d'autres, quels rêves! Je ne peux voir partir un navire, vaisseau de guerre, bâtiment de commerce ou simple chaloupe de pèche, sans que tout mon être ne s'embarque à son bord ! Je pense que j'étais fait pour être marin, et si cette carrière n'a pas été la mienne depuis mon enfance, je le regrette chaque jour!
— Mais vous avez au moins voyagé sur mer? demanda miss Campbell.
— Autant que je l'ai pu, répondit Olivier Sinclair. J'ai visité un peu la Méditerranée depuis Gibraltar jusqu'aux échelles du Levant, un peu l'Atlantique jusqu'à l'Amérique du Nord, puis les mers septentrionales de l'Europe, et je connais toutes ces eaux que la nature a prodiguées à l'Angleterre comme à l'Ecosse si libéralement...
— Et si magnifiquement, monsieur Sinclair!
— Oui, miss Campbell, et je ne sais rien de comparable à ces parages de nos Hébrides, sur lesquels ce steamer nous emporte! C'est un véritable archipel, avec un ciel moins bleu que celui de l'Orient, mais avec plus de poésie, peutêtre, dans l'ensemble de ses roches sauvages et de ses horizons embrumés. L'archipel grec a donné naissance à toute une société de dieux et de dresses. Soit! Mais vous remarquerez que c'étaient des divinités très bourgeoises, très positives, douées surtout d'une vie matérielle, faisant leurs petites affaires et tenant leurs comptes de dépenses. A mon sens, l'Olympe apparaît comme un salon plus ou moins bien composé, où se réunissaient des dieux, qui ressemblaient un peu trop à ces hommes, dont ils partageaient toutes les faiblesses! Il n'en est pas ainsi de nos Hébrides. C'est le séjour des êtres surnaturels! Les déités Scandinaves, immatérielles, éthérées, sont des Jbrme^ insaisissables, non des corps! C'est Odin, c'est Ossian, c'est Fingal, c'est toute l'envolée de ces poétiques fantômes, échappés aux livres des Sagas! Qu'elles sont belles, ces figures, dont notre souvenir peut évoquer l'apparition au milieu des brumes des mers arctiques, à travers les neiges des régions hyperboréennes! Voilà un Olympe autrement divin que l'Olympe grec ! Celui-là n'a rien de terrestre, et, s'il fallait lui assigner un emplacement digne de ses hôtes, ce serait dans nos mers des Hébrides! Oui! miss Campbell, c'est ici même que j'irais adorer nos
divinités, et, en véritable enfant de cette antique Calédonie, je ne changerais pas notre archipel, avec ses deux cents îles, son ciel chargé de vapeurs, ses marées vibrantes, réchauffées par les courants du Gulf-Stream, pour tous les archipels des mers de l'Orient !
— Et il est bien à nous, Ëcossais des Highlands ! répondit miss Campbell, tout enflammée aux ardentes paroles de son jeune compagnon, à nous, Écossais du comté d'Argyle! Ah! monsieur Sinclair, je suis, comme vous, passionnée pour notre archipel calédonien! Il est superbe, et je l'aime jusque dans ses fureurs I
— Elles sont sublimes, en effet, répondit Olivier Sinclair. Rien n'arrête la violerfce des bourrasques qui s'y jettent, après un parcours de trois mille milles ! C'est à la côte américaine que fait face la côte écossaise ! Si là, de l'autre côté de l'Atlantique, prennent naissance les grandes tempêtes de l'Océan, ici se déchaînent les premiers assauts des lames et des vents, lancés sur l'Europe occidentale ! Mais que peuvent-elles contre nos Hébrides, plus audacieuses que cet homme dont parle Livingstone, qui ne craignait pas les lions, mais qui avait peur de l'Océan, ces îles solides sur leur base granitique, se riant des violences de l'ouragan et de la mer !...
— La mer!... Une combinaison chimique d 1 hydrogène et d'oxygène, avec deux et demi pour cent de chlorure de sodium! Rien de beau, en effet, comme les fureurs du chlorure de sodium ! »
Miss Campbell et Olivier s'étaient retournés, en entendant ces paroles, évidemment dites à leur intention, et prononcées comme une réponse à leur enthousiasme.
Aristobulus Ursiclos était là, sur la passerelle.
L'importun n'avait pu résister au désir de quitter Oban en même temps que miss Campbell, sachant qu'Olivier Sinclair l'accompagnait à Iona. Aussi, embarqué avant eux, après s'être tenu dans le salon du Pioneer pendant toute la traversée, il venait de remonter en vue de l'île.
Les fureurs du chlorure de sodium ! Quel coup de poing dans le rêve d'Olivier Sinclair et de miss Campbell !
Cependant, Iona, — de son vieux nom l'île des Vagues, — dressant sa colline de l'Abbé à une altitude qui ne dépasse pas quatre cents pieds au-dessus du niveau de la mer, émergeait de plus en plus, et le steamer s'en rapprochait rapidement.
Vers midi, le Pioneer vint accoster le long d'une petite jetée faite de roches à peine équarries, toutes verdies parles eaux. Les passagers débarquèrent, les uns, en grand nombre, pour reprendre la mer une heure après et revenir à Oban par le détroit de Mull, les autres, en petit nombre, — on sait lesquels, — avec l'intention de séjourner à Iona.
L'ile n'a pas de port proprement dit. Un quai de pierre en protège une des criques contre les lames du large. Rien de plus. C'est là que s'abritent, pendant la belle saison, quelques yachts de plaisance et les chaloupes de pêche, qui exploitent ces parages.
Miss Campbell et ses compagnons, laissant les touristes à la merci d'un programme qui les oblige à voir l'Ile en deux heures, s'occupèrent de chercher une habitation convenable.
Il ne fallait pas s'attendre à trouver à Iona le confort des riches villes de bains du Royaume-Uni.
En effet, Iona ne mesure pas plus de trois milles de long sur un mille de large, et compte à peine cinq cents habitants. Le duc d'Argyle, à qui elle appartient, n'en retire qu'un revenu de quelques centaines de livres. Là, point de ville proprement dite, ni même de bourgade, ni même de village. Quelques maisons éparses, pour la plupart simples masures, pittoresques si l'on veut, mais rudimentaires, presque toutes sans fenêtres, éclairées seulement par la porte, sans cheminée, avec un trou dans le toit, n'ayant que des murs de paillis et de galets, des chaumes de roseaux et de bruyères, reliés par de gros filaments de varech.
Qui pourrait croire, cependant, que lona a été le berceau de la religion des Druides, aux premiers temps de l'histoire Scandinave? Qui s'imaginerait qu'après eux, au sixième siècle, saint Golumban, — l'Irlandais dont elle porte aussi le nom, — y fonda, pour enseigner la nouvelle religion du Christ, le premier monastère de toute l'Ecosse, et que des moines de Cluny vinrent l'habiter jusqu'à la Réforme! Où chercher maintenant les vastes bâtiments, qui furent comme le séminaire des évoques et des grands abbés du Royaume-Uni? Où retrouver, au milieu des débris, la bibliothèque, riche en archives du passé, en manuscrits relatifs à l'histoire romaine, et dans laquelle venaient utilement puiser les érudits de l'époque? Non! à l'heure présente, rien que des ruines, là où la civilisation, qui devait si profondément modifier le nord de l'Europe, avait pris naissance. De la Sainte-Columba d'autrefois, il ne reste que la lona actuelle, avec quelques rudes paysans, qui arrachent péniblement à sa terre sablonneuse une médiocre récolle d'orge, de pommes de terre et de blé, avec les rares pécheurs, dont les chaloupes vivent des eaux poissonneuses des petites Hébrides !
« Miss Campbell, dit Aristobulus Ursiclos d'un ton dédaigneux, au premier aspect, trouvez-vous que cela vaille Oban?
— Cela vaux mieux! » répondit miss Campbell, bien qu'elle pensât, sans doute, qu'il allait y avoir un habitant de trop dans l'île.
Cependant, à défaut de casino ou d'hôtel, les frères Melviil découvrirent une sorte d'auberge, presque passable, où descendent les touristes, qui ne se contentent pas du temps que le bateau leur laisse pour visiter les ruines druidiques et chrétiennes d'Iona. Ils purent donc s'installer le jour même aux Armes de Duncan, tandis qu'Olivier Sinclair et Aristobulus Ursiclos se logeaient, tant bien que mal, chacun dans une cabane de pêcheur.
Mais telle était la disposition d'esprit de miss Campbell, qu'en sa petite chambre, devant sa fenêtre ouverte à l'ouest sur la mer, elle se trouvait aussi bien que sur la terrasse de la haute tour d'Helensburgh, mieux, à coup sûr, que dans le salon de Caledonian Hôtel. De là, l'horizon se développait sous ses yeux, sans qu'aucun îlot en rompît la ligne circulaire, et avec un peu d'imagination, elle aurait pu apercevoir, à trois mille milles, la côte américaine, de l'autre côté de l'Atlantique. Vraiment, le soleil avait là un beau théâtre pour s'y coucher dans toute sa splendeur!
La vie commune s'organisa donc facilement et simplement. Les repas se prenaient en commun dans la salle basse de l'auberge. Suivant l'ancienne cou-
tume, dame Bess etPartridge s'asseyaient à la table de leurs maîtres. Peut-être Aristobulus Ursiclos en marqua-t-il quelque surprise, mais Olivier Sinclair n'y trouva rien à redire. Il s'était déjà pris d'une sorte d'affection pour ces deux serviteurs, qui le lui rendaient bien.
Ce fut alors que la famille mena l'antique existence écossaise dans toute sa simplicité. Après les promenades sur l'île, après les conversations sur les choses du vieux temps, dans lesquelles Aristobulus Ursiclos ne manquait jamais de jeter inopportunément sa note moderne, on se réunissait au dîner de midi et au souper de huit heures du soir. Puis, le coucher du soleil, miss Campbell venait l'observer par tous les temps, même les temps couverts. Qui sait! Une trouée pouvait se faire dans la basse zone des nuages, une fente, un hiatus, de quoi laisser passer le dernier rayon !
Et quels repas! Les plus Calédoniens des convives de Walter Scott, à un dîner de Fergus Mac-Gregor, à un souper d'Oldbuck l'Antiquaire, n'auraient rien trouvé à reprendre aux mets apprêtés suivant la mode de la vieille Ecosse. Dame Bess et Partridge, reportés à un siècle en arrière, se sentaient heureux comme s'ils eussent vécu au temps de leurs ancêtres. Le frère Sam et le frère Sib accueillaient avec un évident plaisir les combinaisons culinaires en usage autrefois dans la famille Melvill.
Et voici les propos qui couraient dans la salle basse, transformée en salle à manger.
« Un peii< de ces « cakes » de farine d'avoine, bien autrement savoureux que les moelleux gâteaux de Glasgow!
— Un peu de ce « sowens * , dont les montagnards se régalent encore dans lesHighlands!
— Encore de ce « haggis », que notre grand poète Burns a dignefhent célébré dans ses vers comme le premier, le meilleur, le plus national des puddings écossais!
— Encore de ce « cockylccky ! » Si le coq en est un peu dur, les poireaux dont on l'accommode sont excellents!
— Et pour la troisième fois de ce « hotchpotch » , plus réussi que n'importe quel potage de la cuisinière d'Helensburgh ! »
Ah! l'on mangeait bien aux Armes de Duncan^ à la condition de s'approvisionner tous les deux jours à l'office des steamers, qui font le service des petites Hébrides! Et Ton buvait bien aussi!
11 fallait voir les frères Melvill se faire raison, le verre en main, se porter santé
101 LE RAYON-VKRT.
Un peu de ce « sowens »... (Page 103.)
avec ces grandes pintes, qui ne contiennent pas moins de quai re pintes anglaises, et dans lesquelles écumait Y « usquebaugh », la bière nationale par excellence, ou le meilleur « hummok », brassé tout exprès pour eux! Et le whisky, tiré de l'orge, dont la fermentation semble se continuer encore dans l'estomac des buveurs! Et si la forte bière eût manqué, ne se seraient-ils pas contentés du simple « mum », distillé du froment, fût-ce même de ce « twopenny » qu'on pouvait toujours agrémenter d'un petit verre de gin! En vérité, ils ne pensaient guère à regretter le sherry et le porto des caves d'Ileiensburgh et de Glasgow.
Il l'attaquait à coups de marteau. (Page;,108.)
Si Aristobulus Ursiclos, habitué au confort moderne, ne laissait pas de se plaindre plus souvent qu'il ne convenait, personne ne faisait attention à ses plaintes.
S'il trouvait le temps long, dans celte île, le temps passait vite pour les autres, et miss Campbell ne récriminait plus contre les vapeurs qui embrumaient chaque soir l'horizon.
Certes, Iona n'est pas grande, mais à qui aime h se promener en bon air faut-il de si vastes espaces? Les immensités d'un parc roy.il ne peuvent-elles tenir dans un bout de jardin? On se promenait donc. Olivier Sinclair prenait
çà el là quelques sites. Miss Campbell le regardait peindre, et le temps s'écoulait ainsi.
Les 26, 27, 28, 29 août se suivirent sans un instant d'ennui. Cette vie sauvage convenait à cette île sauvage, dont la mer battait sans relâche les roches désolées.
Miss Campbell, heureuse d'avoir fui le monde curieux, bavard, inquisiteur, des villes de bain, sortait, ainsi quelle eût fait dans le parc d'Helensburgh, avec le « rokelay » qui l'enveloppait comme une mantille, coiftëe de Tunique « snod », ce ruban mêlé aux cheveux, qui va si bien aux jeunes Écossaises. Olivier Sinclair ne se lassait pas d'admirer sa grAce, le charme de sa personne, cette attirance, qui produisait sur lui un effet dont il se rendait très bien compte, d'ailleurs. Souvent tous deux allaient errer, causant, regardant, rêvant, jusqu'aux extrêmes grèves de l'île, et foulaient les varechs du dernier relais de la mer. Devant eux s'enlevaient, par bandes, ces plongeons écossais, ces « tamnie-nories », dont ils troublaient la solitude, ces « pictarnies » à l'affût des petits poissons apportés par les remous du ressac, et ces fous de Bassan, noirs de plumage, blancs du bout des ailes, jaunes de la tête et du cou, qui représentent plus spécialement la classe des palmipèdes dans l'ornithologie des Hébrides.
Puis, le soir venu, après le coucher de ce soleil que quelques brumes voilaient toujours, quel charme pour miss Campbell et les siens de passer ensemble, sur quelque grève déserte, les premières heures de la nuit! Les étoiles se levaient à l'horizon, et avec elles revenaient tous les souvenirs des poèmes d'Ossian. Au milieu du profond silence, miss Campbell et Olivier Sinclair entendaient les deux frères réciter alternativement les strophes du vieux barde, l'infortuné fils de Fingal l .
« Étoile, compagne de la nuit, dont la tête sort brillante des nuages du couchant, et qui imprimes tes pas majestueux sur l'azur du firmament, que rcgardes-tu dans la plaine?
« Les vents orageux du jour se taisent; les vagues apaisées rampent au pied du rocher; les moucherons du soir, rapidement portés sur leurs ailes légères, remplissent de leur bourdonnement le silence des cieux.
). Cette poésie a été admirablement refaite par Alfred de Musset dans révocation si connue :
Pâle étoile du soir, messagère lointaine, Dont le front sort brillant des voiles du couchant.... Que regardes-la dans la plaine ?
a Étoile brillante, que regardes-tu dans la plaine? Mais déjà je te vois l'abaisser en souriant sur les bords de l'horizon. Adieu, adieu, étoile silencieuse ! »
Puis, le frère Sam et le frère Sib se taisaient, et tous regagnaient leur petite chambre d'auberge.
Cependant, si peu clairvoyants que fussent les frères Melvill, ils comprenaient bien qu'Aristobulus Ursiclos perdait exactement ce que gagnait Olivier Sinclair dans l'esprit de miss Campbell. Les deux jeunes gens s'évitaient le plus possible. Aussi les deux oncles s'occupaient-ils, non sans peine, à réunir tout ce petit monde, à provoquer des rapprochements, au risque de quelque boutade de leur nièce. Oui, ils eussent été heureux devoir Ursiclos et Sinclair se rechercher au lieu de se fuir, au lieu de garder une retenue dédaigneuse l'un vis-à-vis de l'autre. Se figuraient-ils donc que tous les hommes sont frères, et frères à la façon dont ils Tétaient eux-mêmes?
Enfin, ils manœuvrèrent si adroitement, que, le 30 août, il fut convenu qu'on s'en irait de compagnie visiter les ruines de l'église, du monastère et du cimetière, situés au nord-est et au sud de la colline de l'Abbé. Cette promenade, qui prend à peine deux heures aux touristes,. n'avait pas encore été faite par les nouveaux hôtes d'Iona. C'était là un manque de convenance envers les ombres légendaires de ces moines ermites, qui habitaient jadis les huttes du littoral, un manque d'égards pour ces grands morts des familles royales, depuis Fergùs II jusqu'à Macbeth.
Ce jour-là, miss Campbell, les frères Melvill, les deux jeunes gens, partirent donc après déjeuner. Il faisait un beau temps d'automne. A chaque moment, quelque échappée de lumière filtrait à travers la déchirure des nuages peu épais. Sous ces intermittences, lès ruines qui couronnent cette partie de l'île, les roches heureusement groupées du littoral, les maisons éparses sur le terrain
mouvementé dlona; la mer, striée au loin par les caresses d'une jolie brise, semblaient renouveler leur aspect un peu triste et s'égayer sous des effets de soleil.
Ce n'était point le jour des visiteurs. Le steamer en avait débarqué une cinquantaine la veille; il en débarquerait sans doute autant le lendemain ; mais, aujourd'hui, l'île d'Iona appartenait tout entière à ses nouveaux habitants. Les ruines seraient donc absolument désertes, lorsque les promeneurs y arriveraient.
La route se fit gaiement. La bonne humeur du frère Sam et du frère Sib avait gagné leurs compagnons. Ils causaient, allaient et venaient, s'éloignaient à travers les petits sentiers rocailleux, entre de basses murailles de pierres sèches.
Tout était donc pour le mieux, lorsqu'on s'arrêta d'abord en face du calvaire deMac-Lean. Ce beau monolithe de granit rouge, haut de quatorze pieds, qui domine la chaussée de Main Street, est l'unique reste des trois cent soixante croix dont l'Ile fut hérissée jusqu'à l'époque de la Réforme, vers le milieu du xvi e siècle.
Olivier Sinclair voulut, avec raison, prendre un croquis de ce monument, qui est d'un bon travail et produit un bel effet au milieu d'une aride plaine, tapissée d' herbe grisonnante.
Miss Campbell, les frères Melvill et lui se groupèrent donc à une cinquantaine de pas du calvaire, afin d'en avoir une vue d'ensemble. Olivier Sinclair s'assit sur le coin d'un petit mur, et commença à dessiner les premiers plans du terrain, sur lequel se dresse la ccoix de Mac-Lean.
Quelques instants après, il leur sembla à tous qu'une forme humaine s'essayait à gravir les premières assises de ce calvaire.
« Bon! dit Olivier, que vient faire ici cet intrus? Si encore il était habillé en moine, il ne ferait pas tache, et je pourrais le prosterner au pied de cette vieille croix !
— C'est un simple curieux qui va bien vous gêner, monsieur Sinclair, répondit miss Campbell.
— Mais n'est-ce point Àristobulus Ursiclos, qui nous a devancés? dit le frère Sam.
— C'est bien lui ! » ajouta le frère Sib.
C'était Aristobulus Ursiclos, en effet. Monté sur le soubassement du calvaire, il l'attaquait à coups de marteau.
Miss Campbell, outrée de ce sans-gêne de minéralogiste, se dirigea aussitôt vers lui :
« Que faites-vous là, monsieur? demanda-t-elle.
— Vous le voyez, miss Campbell, répondit Aristobulus Ursiclos, je cherche à détacher un morceau de ce granit.
— Mais à quoi bon ces manies ? Je croyais que le temps des iconoclastes était passé !
— Je ne suis point un iconoclaste, répondit Aristobulus Ursiclos, mais je suis un géologue, et, comme tel, je tiens à savoir quelle est la nature de cette pierre. »
Un violent coup de marteau avait fini l'œuvre de dégradation : une pierre du soubassement venait de rouler sur le sol.
Aristobulus Ursiclos la ramassa, et, doublant le pouvoir optique de ses lunettes d'une grosse loupe de naturaliste, qu'il tira de son étui, il rapprocha du bout de son nez.
« C'est bien ce que je pensais, dit-il. Voilà un granit rouge, d'un grain très serré, très résistant, qui a dû être tiré de l'îlot des Nonnes, en tout semblable à celui dont les architectes du xu e siècle se sont servis pour construire la cathédrale d'Ionà. »
Et Aristobulus Ursiclos ne perdit pas une si belle occasion de se lancer dans une dissertation archéologique, que les frères Melvill — ils venaient de le rejoindre — crurent devoir écouter
Miss CampUell, sans plus de cérémonie, était revenue vers Olivier Sinclair, et, lorsque le dessin fut achevé, tous se retrouvèrent au parvis de la cathédrale.
Ce monument est un édifice complexe, fait de deux églises accouplées, dopt les murs, épais comme des courtines , les piliers, solides comme des roches, ont bravé les injures de ce climat depuis treize cents ans.
Pendant quelques minutes, les visiteurs se promenèrent dans la première église, qui est romane par le cintre de ses voûtes et la courbe de ses arcades, puis dans la seconde, édifice gothique du xn e siècle, formant la nef et les tran- 'septs de la première. Ils allaient ainsi, à travers ces ruines, d'une époque à une autre, foulant les grandes dalles carrées, dont les jointures laissaient poindre le sol. Ici c'étaient des couvercles de tombes; là, quelques pierres funéraires, dressées dans les coins, avec leurs figures sculptées, qui semblaient attendre l'aumône du passant.
Tout cet ensemble, lourd, sévère, silencieux, respirait la poésie des temps passés.
Miss Campbell , Olivier Sinclair et les frères Melvill, ne s'apercevant pas que leur trop savant compagnon restait en arrière, pénétrèrent alors sous l'épaisse voûte de la tour carrée, — voûte qui dominait autrefois le portail de la première église, et se dressa plus tard au point d'intersection des deux édifices.
Quelques instants après, des pas mesurés, appliqués sur le pavé sonore, se firent entendre. On eût pu croire qu'une statue de pierre, animée au souffle de quelque génie, marchait pesamment, comme le Commandeur dans le salon de don Juan.
C'était Aristobulus Ursiclos, qui, de ses enjambées métriques, mesurait les dimensions de la cathédrale :
t Cent soixante pieds de Test à louest, dit-il, en notant ce chiffre sur son carnet, au moment où il entrait dans la seconde église.
— Ah! c'est vous, monsieur Ursiclos! dit ironiquement miss Campbell. Après le minéralogiste, le géomètre?
— Et soixante-dix pieds seulement au croisement des transepts, répondit Aristobulus Ursiclos.
— Et combien de pouces? » demanda Olivier Sinclair.
Aristobulus Ursiclos regarda Olivier Sinclair, en homme qui ne sait s'il doit ou non se fâcher. Mais les frères Melvill, intervenant à propos, entraînèrent miss Campbell et les deux jeunes gens à la visite du monastère.
Cet édifice n'offre que des restes méconnaissables, bien qulil ait survécu aux dégradations de la Réforme. Après cette époque, il servit môme de communauté à quelques religieuses chanoinesses de Saint-Augustin, auxquelles l'État y donna asile. Ce ne sont plus maintenant que les lamentables ruines d'un couvent, dévasté par les tempêtes, qui n'avait ni voûte en plein cintre, ni piliers romans, pour pouvoir impunément résister aux intempéries d'un climat hyperboréen.
Cependant les visiteurs, après avoir exploré ce qui restait de ce monastère, si florissant autrefois, purent encore admirer la chapelle, mieux conservée, dont Aristobulus Ursiclos ne crut pas devoir mesurer les dimensions intérieures. A cette chapelle, moins anciennement ou plus solidement construite que les réfectoires ou les cloîtres du couvent, le toit seul manquait; mais le chœur, qui est presque intact, est un morceau d'architecture très goûté des antiquaires.
LES RUINES D'IONA. iii
C'est dans la partie ouest que s'élève le tombeau de celle qui fut la dernière abbesse de la communauté. Sur sa dalle de marbre noir apparaît une figure de vierge, sculptée entre deux anges, et, au-dessus, une madone tenant l'Enfant Jésus dans ses bras.
« Ainsi que la Vierge à la Chaise et la Madone de Saint-Sixte, les seules vierges de Raphaël qui ne baissent pas leurs paupières, celle-ci regarde, et il semble que ses yeus sourient! »
Cette remarque fut très à propos faite par miss Campbell, mais elle eut pour résultat d'amener sur les lèvres d'Aristobulus Ursiclos une moue assez ironique.
« Où avez-vous pris, miss Campbell, dit-il, que des yeux pussent jamais sourire? »
Peut-ôtre miss Campbell eut-elle l'envie de lui répondre qu'en tout cas ce ne serait pas en Te regardant que les siens auraient jamais cette expression, mais elle se tut.
« C'est une faute communément répandue, reprit Aristobulus Ursiclos, comme s'il eût professé ex cathedra, que de parler du sourire des yeux. Ces organes de la vue sont précisément dénués de toute expression, ainsi que nous l'apprend l'oculistique. Exemple : posez un masque sur un visage, regardez ses yeux à travers ce masque, et je vous mets au 4éfi de reconnaître si ce visage est gai, triste ou colère.
— Ah! vraiment? répondit le frère Sam, qui parut s'intéresser à cette petite leçon.
— J'ignorais cela, ajouta le frère Sib.
— Il en est ainsi, cependant, reprit Aristobulus Ursiclos, et si j'avais un masque.... »
Mais l'étonnant jeune homme n'avait pas de masque, et l'expérience ne put être faite, de manière à enlever tout doute à cet égard.
Au surplus, miss Campbell et Olivier Sinclair avaient déjà quitté le cloître, et se dirigeaient vers le cimetière d'Iona.
Cet endroit porte le nom de « Reliquaire d'Oban », en souvenir de ce compagnon de saint Columban, auquel on doit l'édification de la chapelle dont les ruines s'élèvent au milieu de ce champ des morts.
C'est un curieux emplacement, ce terrain semé de pierres funéraires, où dorment quarante-huit rois écossais, huit vice-rois des Hébrides, quatre vicerois d'Irlande, et un roi de France, au nom perdu comme celui d'un chef
Aristobulus Ursiclos et ses enjambées métriques Page 110.)
des temps préhistoriques. Entouré de sa longue grille de fer, pavé de dalles juxtaposées, on dirait une sorte de champ de Karnac, dont les pierres seraient des tombes, et non des roches druidiques. Entre elles, couché sur la lit:ir.e verte, s'allonge le granit du roi d'Ecosse, ce Duncan illustré par la sombre tragédie de Macbeth. De ces pierres, les unes porlent simplement dos ornements d'un dessin géométrique; les autres, sculptées en ronde bosse, représentent quelques-uns de ces farouches rois celtiques, étendus là avec une rigidité de cadavre.
Cue de souvenirs errent au-dessus de cette nécropole d'iona! Quel recul
Miss Campbell et ses compagnons regardaient en silence. (Page 113.)
l'imagination fait dans le passé, en fouillant le sol de ce Saint-Denis des Hébrides !
Et comment oublier cette strophe d'Ossian, qui semble avoir été inspirée en ces lieux mêmes?
« Étranger, tu habites ici une terre couverte de héros. Chante quelquefois la gloire de ces morts célèbres. Que leurs ombres légères viennent se réjouir autour de toi ! »
Miss Campbell et ses compagnons regardaient en silence. Us n'avaient point à subir l'ennui d'un guide assermenté, déchirant, pour quelques touristes, les
incertitudes d'une histoire si lointaine. Il leur semblait revoir ces descendants du lord des îles, Angus Og, le compagnon de Robert Bruce, le frère d'armes de ce héros, qui lutta pour l'indépendance de son pays.
« J'aimerais à revenir ici à la nuit tombante, dit miss Campbell. Il me semble que l'heure serait plus favorable pour rappeler ces souvenirs. Je verrais apporter le corps du malheureux Duncan. J'entendrais les propos des ensevelisseurs, le couchant dans la terre consacrée à ses ancêtres. En vérité, monsieur Sinclair, ne serait-ce pas l'instant propice pour évoquer ces lutins qui gardent le royal cimetière?
— Oui, miss Campbell, et je pense qu'ils ne refuseraient pas d'apparaître à votre voix.
— Comment, miss Campbell, vous croyez aux lutins? s'écria Aristobulus Ursiclos.
— J'y crois, monsieur, j'y crois en vraie Écossaise que je suis, répondit miss Campbell.
— Mais, en réalité, vous savez bien que cela est imaginaire, que rien de tout ce fantastique n'existe!
— Et s'il me plaît d'y croire ! répondit miss Campbell, animée par cette inopportune contradiction. S'il me plaît de croire aux brownies domestiques, qui gardent le mobilier de la maison; aux sorcières, dont les incantations s'opèrent en déclamant des vers runiques; aux Valkyries, ces vierges fatales de la mythologie Scandinave, qui emportent les guerriers tombés dans la bataille ; à ces fées familières, chantées par notre poète Burns dans ces vers immortels qu'un véritable fils des highlands ne saurait oublier :
« Cette nuit, les fées légères dansent sur Cassilis Dawnan's ou se dirigent vers Golzean, à la pâle clarté de la lune, pour aller s'égarer dans les Coves, au milieu des rochers et des ruisseaux. »
— Eh, miss Campbell, reprit le sot entêté, pensez-vous donc que les poètes ajoutent foi à ces rêves de leur imagination?
— Très certainement, monsieur, répondit Olivier Sinclair, ou bien leur poésie sonnerait faux comme toute œuvre qui ne natt pas d'une conviction profonde.
— Vous aussi, monsieur? répondit Aristobulus Ursiclos. Je vous savais peintre, je ne vous savais pas poète.
— C'est la même chose, dit miss Campbell. L'art n'est qu'un, sous des formes diverses.
— Mais non... non!... c'est inadmissible!.... Vous ne croyez pas à toute cette mythologie des vieux bardes, dont le cerveau troublé évoquait des divinités imaginaires !
— Ah! monsieur Ursiclos! s'écria le frère Sam, piqué au vif, ne traitez pas ainsi ceux de nos ancêtres qui ont chanté notre vieille Ecosse !
— Et veuillez les entendre! dit le frère Sib, en revenant aux citations de leur poème favori, a J'aime les chants des barfles. Je me plais à écouter les récits du temps passé. Ils sont pour moi comme le calme du matin et la fraîcheur de la rosée qui humecte les collines....
— « Lorsque le soleil ne jette plus sur leurs penchants que des rayons alanguis, ajouta le frère Sam, et que le lac est tranquille et bleuâtre au fond du vallon! »
Sans doute, les deux oncles auraient indéfiniment continué à s'enivrer des • poésies ossianesques, si Aristobulus Ursiclos ne les eût brusquement interrompus en disant :
« Messieurs, avez-vous jamais vu un seul de ces prétendus génies, dont vous parlez avec tant d'enthousiasme? Non! Et peut-on les voir? pas davantage, n'est-ce pas ?
— C'est ce qui vous trompe, monsieur, et je vous plains de ne les avoir jamais aperçus, reprit miss Campbell, qui n'aurait pas cédé à son contradicteur le cheveu d'un seul de ses lutins. On les voit apparaître dans toutes les hautes terres d'Ecosse, se glissant le long des glen abandonnés, s'élevant du fond des ravins, voltigeant à la surface des lacs, s'ébattant dans les eaux paisibles de nos Hébrides, se jouant au milieu des tempêtes que leur jette l'hiver boréal. Et, tenez, ce Rayon-Vert, que je m'obstine à poursuivre, pourquoi ne serait-ce pas l'écharpe de quelque Valkyrie, dont la frange traîne dans les eaux de Phorizon?
— Ah non ! s'écria Aristobulus Ursiclos, pour cela, non ! Et je vais vous dire ce que c'est votre Rayon-Vert.
— Ne le dites pas, monsieur, s'écria miss Campbell, je ne veux pas le savoir !
— Mais si, répondit Aristobulus Ursiclos, tout à fait monté par la discussion.
— Je vous défends bien...
— Je le dirai pourtant, miss Campbell. Ce dernier rayon que lance le soleil au moment où le bord supérieur de son disque effleure l'horizon, s'il est vert,
416 LE ÎIAYON-VERT.
c'est, peut^tre, parce qu'au moment où il traverse la mince couche d'eau il s'imprègne de sa couleur...
— Taisez-vous... monsieur Ursiclos!...
— A moins que ce vert ne succède tout naturellement au rouge du disque, subitement disparu, mais dont notre œil a conservé l'impression, parce que, en optique, le vert en est la couleur complémentaire !
— Ah ! monsieur, vos raisonnements physiques...
— Mes raisonnements, miss Campbell, sont d'accord avec la nature des choses, répondit Aristobulus Ursiclos, et, précisément, je me propose de publier un mémoire à ce sujet.
— Partons, mes oncles! s'écria miss Campbell, véritablement irritée. Monsieur Ursiclos, avec ses explications, finirait par me gâter mon Rayon- Vert!»
Olivier Sinclair intervint alors :
« Monsieur, dit-il, je pense que votre mémoire à propos du Rayon-Vert sera on ne peut plus curieux; mais permettez-moi de vous en proposer un autre sur un sujet peut-être plus intéressant encore.
— Et lequel, monsieur? demanda Aristobulus Ursiclos, en se dressant sur ses ergots.
— Vous n'êtes pas sans savoir, monsieur, que quelques savants ont traité scientifiquement cette question si palpitante : De f influence des queues de poisson sur les ondulations de la mer ?...
— Eh ! monsieur. . .
— Eh bien, monsieur, en voici une autre que je recommande tout particulièrement à vos savantes méditations : De l influence des instruments à vent sur la formation des tempêtes. »
Le lendemain, et pendant les premiers jours de septembre, on ne revit plus Aristobulus Ursiclos. Avait-il quitté Iona par le bateau des touristes, après avoir compris qu'il perdait son temps près de miss Campbell? Personne n'aurait pu le dire. En tout cas, il faisait bien de ne pas se montrer. Ce n'était plus seulement de l'indifférence, c'était une sorte d'aversion qu'il inspirait à la jeune fille. Avoir dépoétisé son rayon, avoir matérialisé son rêve, avoir changé l'écharpe d'une Valkyrie en un brutal phénomène d'optique ! Peutêtre lui eût-elle tout pardonné, tout excepté cela.
Les frères Melvill n'eurent pas même la permission d'aller s'enquérir de ce que devenait Aristobulus Ursiclos.
A quoi bon, d'ailleurs? Qu'auraient ils pu lui dire et qu'espéraient-ils encore? Pouvaient-ils songer, désormais, à l'union projetée entre deux êtres aussi antipathiques, séparés par l'abîme qui se creuse entre la vulgaire prose et la sublime poésie, l'un avec sa manie de tout réduire à des formules scientifiques, l'autre ne vivant que dans l'idéal, qui dédaigne les causes et se contente des impressions!
Cependant, Partridge, poussé par dame Bess, apprit que ce a jeune vieux savant », ainsi qu'il le dénommait, n'avait point encore effectué son départ, et qu'il habitait toujours sa cabane de pêcheur, où il prenait solitairement ses repas.
En tout cas, l'important, c'est qu'on ne voyait plus Aristobulus Ursiclos. La vérité est que, lorsqu'il ne se confinait pas dans sa chambre, occupé, sans doute, de quelque haute spéculation scientifique, il s'en allait, son fusil sur le dos, à travers les basses grèves du littoral, et là sa mauvaise humeur se passait au milieu d'un véritable carnage de harles noirs ou de mouettes, qui n'y étaient pour rien. Conservait-il donc encore quelque espoir? Se
disait-il que, la fantaisie du Rayon- Vert une fois satisfaite, miss Campbell reviendrait à de meilleurs sentiments? C'est possible, après tout, étant donnée sa personnalité.
Mais il lui arriva, un jour, une aventure assez désagréable, qui aurait pu très mal finir pour lui, sans l'intervention aussi généreuse qu'inattendue de son rival.
C'était dans l'après-midi du 2 septembre. Aristobulus Ursiclos était allé étudier les roches qui forment l'extrême pointe méridionale d'Iona. Une de ces masses granitiques, un « stack », attira plus spécialement son attention, si bien qu'il résolut de se hisser à son sommet. Or, il y avait quelque imprudence à le tenter, car la roche ne présentait guère que des surfaces glissantes, et le pied ne pouvait y trouver prise.
Cependant, Aristobulus Ursiclos ne voulut point en avoir le démenti. 11 commença donc à grimper le long des parois, en s'aidant de quelques touffes végétales qui poussaient çà et là, et il put atteindre, non sans peine, le sommet de ce stack.
Une fois là, il se livra à son petit travail habituel de minéralogiste; mais, quand il voulut redescendre, cela devint plus difficile. En effet, après avoir soigneusement cherché sur quel côté de la paroi il convenait de se laisser glisser, le voilà qui se risque. A cet instant, le pied vint à lui manquerai dévala sans pouvoir se retenir, et fût tombé dans les violentes lames du ressac, si une souche brisée ne l'eût retenu au milieu de sa chute.
Aristobulus Ursiclos se trouvait donc dans une situation tout à la fois dangereuse et ridicule. Il ne pouvait plus remonter, mais il ne pouvait plus redescendre.
Une heure se passa ainsi, et on ne sait ce qui serait arrivé, si Olivier Sinclair, son havre-sac de peintre sur le dos, n'eût passé en ce moment et en cet endroit. Il entendit des cris : il s'arrêta. De voir Aristobulus Ursiclos accroché à trente pieds en l'air, s'agitant comme un de ces bonshommes d'osier suspendus à la devanture d'une taverne, cela lui prêta d'abord à rire ; mais, ainsi qu'on le pense bien, il n'hésita pas à se risquer pour le tirer de là.
Cela ne se fit pas sans peine. Olivier Sinclair dut monter sur le sommet du stack, et il lui fallut rçhisser le pendu, puis l'aider à redescendre de l'autre côté.
« Monsieur Sinclair, dit Aristobulus Ursiclos, dès qu'il fut en lieu sûr, j'avais niai calculé l'angle d'inclinaison que faisait cette paroi avec la verticale. De là, ce glissement et cette suspension....
— Monsieur Ursiclos, répondit Olivier Sinclair, je suis heureux que le hasard m'ait permis de vous venir en aide !
— Laissez-moi pourtant vous remercier...
— Cela n'en vaut pas la peine, monsieur. Vous en auriez certainement fait autant pour moi?
— Sans doute !
— Eh bien, à charge de revanche ! »
Et les deux jeunes gens se séparèrent.
Olivier Sinclair ne crut point devoir parler de cet incident, qui n'avait pas autrement d'importance. Quant à Aristobulus Ursiclos, il n'en parla pas davantage; mais, au fond, comme il tenait beaucoup à sa peau, il sut gré à son rival de l'avoir tiré de ce mauvais pas.
Eh bien, et le fameux rayon? il faut convenir qu'il se faisait singulièrement prier! Cependant, il n'y avait plus de temps à perdre. La saison d'automne ne pouvait tarder à recouvrir le ciel de son voile de brumes. Alors, plus de ces soirées limpides, dont septembre se montre si avare sous les latitudes élevées. Plus de ces horizons nets, qui semblent plutôt tracés par le compas d'un géomètre que par le pinceau d'un artiste. Faudrait- il donc renoncer à voir le phénomène, cause de tant de déplacements? Serait-on obligé de remettre l'observation à l'année prochaine ou s'entêterait-on à la poursuivre sous d'autres cieux?
En vérité, c'était une cause de dépit pour miss Campbell autant que pour Olivier Sinclair. Tous deux enrageaient très sérieusement à voir l'horizon des Hébrides obscurci sous les vapeurs de la haute mer.
Ce. fut ainsi pendant les quatre premiers jours de ce brumeux mois de septembre.
Chaque soir, miss Campbell, Olivier Sinclair, le frère Sam, le frère Sib, dame Bess et Partridge, assis sur quelque roche que baignaient les petites ondulations de la marée, assistaient consciencieusement au coucher du soleil sur d'admirables fonds de lumière, plus splendides, sans doute, que si la pureté du ciel eût été parfaite.
Un artiste aurait battu des mains devant ces magnifiques apothéoses qui se développaient à la chute du jour, devant cette éblouissante gamme de couleurs, se dégradant d'un nuage à l'autre, depuis le violet du zénith jusqu'au rouge d'or de l'horizon, devant cette éblouissante cascade de feux rebondissant sur des roches aériennes; mais, ici, les roches étaient des nuages,
• Olivier entendit des cris : il s'arrêta. (Page 118.)
el ces nuages, mordant le disque solaire, absorbaient avec ses derniers rayons celui que cherchait en vain l'œil des observateurs.
Alors, l'astre couché, tous se relevaient, désappointés, comme les spectateurs d'une féerie dont le dernier effet a manqué par la faute d'un machiniste; puis, prenant par le plus long, ils rentraient à l'auberge des Armes de Dune an.
« A demain! disait miss Campbell.
— A demain ! répondaient les deux oncles. Nous avons comme un pressentiment que demain.... »
Suivant des yeux toute la volée d'oiseaux... (Page 125.)
Et tous les soirs, les frères Melvill avaient un pressentiment, qui finissait invariablement par un mécompte.
Cependant la journée du 5 septembre débuta par une matinée superbe Les vapeurs du levant se fondirent à la chaleur des premiers rayons solaires.
Le baromètre, dont l'aiguille, depuis quelques jours, marchait vers beau temps, montait encore et s'arrêtait à beau fixe. 11 ne faisait plus assez chaud déjà pour que le ciel fût imprégné de cette buée tremblotante des brûlants jours de Tété. La sécheresse de l'atmosphère se sentait au niveau de la mer,
comme on l'eût sentie sur une montagne, à quelque mille pieds d'altitude, dans un air raréfié.
Dire avec quelle anxiété tous suivirent les phases de cette journée, c'est impossible . Avec quelle palpitation de cœur ils observaient si quelque nue se levait dans l'espace, il faut renoncer à le rendre. Avec quelles angoisses, môme, ils s'attachaient à la trajectoire décrite par le soleil dans sa marche diurne, ce serait térf/yrité de vouloir l'exprimer.
Très heureusenqjfnt, la brise, légère mais continue, venait de terre. En passant sur ces mqntagnes de l'est, en glissant à la surface des longues prairies de Tarrière-plan, elle ne devait pas se charger de ces humides molécules que dégagent de vastes étendues d'eau, et qu'apportent, avec le soir, les vents du large.
Mais combien ce jour fut long à passer! Miss Campbell ne pouvait tenir en place. Bravant l'ardeur caniculaire, elle allait et venait, tandis qu'Olivier Sinclair courait les hauteurs de l'île, afin d'interroger un horizon plus étendu. Les deux oncles en vidèrent toute une tabatière de compte à demi, et Partridge, comme s'il eût été de faction, restait dans l'attitude d'un garde champêtre préposé à la surveillance des plaines célestes.
11 avait été convenu que, ce jour-là, on dînerait à cinq heures, afin d'être en avance au poste d'observation. Le soleil ne devait disparaître qu'à six heures quarante-neuf, et on aurait tout le temps de le suivre jusqu'à son coucher.
« Je crois que nous le tenons, cette fois ! dit le frère Sam, en se frottant les mains.
* — Je le crois aussi I » répondit le frère Sib, qui se livra à la môme pantomime.
Cependant, vers trois heures, il y eut une alerte. Un gros flocon de nuage, une ébauche de cumulus, se leva dans l'est, et, poussé par la brise de terre, s'avança vers l'Océan.
Ce fut miss Campbell qui l'aperçut la première. Elle ne put retenir une exclamation de désappointement.
« Il est seul, ce nuage, et nous n'avons rien à craindre, dit l'un des oncles. Il ne tardera pas à se fondre....
— Ou il marchera plus vite que le soleil, répondit Olivier Sinclair, et disparaîtra sous l'horizon avant lui.
— Mais ce nuage n'est-il pas l'avant-coureur d'un banc de brumes? demanda miss Campbell.
DEUX COUPS DE FUSIL. i23
— Il faut le voir. »
Et Olivier Sinclair, tout courant, se rendit aux ruines du monastère. De là, son regard put plonger vers Test plus en arrière, par-dessus les montagnes de Mull.
Ces montagnes se profilaient avec une extrême netteté; leur crête ressem-. blait à une ligne tremblée, tracée au crayon, sur un fond d'une parfaite blancheur.
Il n'y avait pas d'autre vapeur dans le ciel, et le Ben More, bien découpé, ne s'empanachait d'aucune bri.r.ie à trois mille pieds au-dessus du niveau de la mer.
Olivier Sinclair revint, une demi-heure après, avec quelques rassurantes paroles. Ce nuage n'était qu'un enfant perdu de l'espace; il ne trouverait pas môme à s'alimenter dans cette atmosphère asséchée, et périrait d'inanition en route.
Cependant le flocon blanchâtre avançait vers le zénith. Au grand déplaisir de tous, il suivait le chemin du soleil, il s'en approchait sous l'influence de la brise. En glissant à travers l'espace, sa structure se modifiait dans le remous du courant aérien. De la forme d'une tête de chien qu'il avait d'abord, il prit celle d'un poisson dessiné, comme une raie gigantesque; puis il se massa en boule, sombre au centre, éclatante sur ses bords, et, à ce moment, atteignit le disque solaire.
Un cri échappa à miss Campbell, dont les deux bras se tendirent vers le ciel.
L'astre radieux, caché derrière cet écran de vapeurs, n'envoyait plus un seul de ses rayons à l'île. Iona, placée en dehors de la zone d'irradiation directe, venait de se voiler d'une grande ombre.
Mais bientôt la grande ombre se déplaça. Le soleil reparut dans tout son éclat. Le nuage s'abaissa vers l'horizon. Il ne devait pas même l'atteindre : une demi-heure après, il s'évanouissait, comme si quelque trouée se fût faite au ciel.
a Enfin, le voilà dissipé, s'écria la jeune fille, et puisse-t-il n'être suivi d'aucun autre 1
— Non, rassurez-vous, miss Campbell, répondit Olivier Sinclair. Si ce nuage a disparu si vite et de cette façon, c'est qu'il n'a pas rencontré d'autres vapeurs dans l'atmosphère, c'est que tout l'espace, vers l'ouest, est dune pureté absolue. *
A six heures du soir, les observateurs, groupés en un endroit bien découvert, occupaient leur poste.
C'était à l'extrémité septentrionale de l'île, sur la crête supérieure de la colline de l'Abbé. De ce sommet, lu regard pouvait circulairemcnt embrasser, dans Test, toute la portion élevée de l'île de Mull. Au nord, l'îlot de Staffa apparaissait comme une énorme carapace de tortue, échouée dans les eaux des Hébrides. Au delà, Elva et Gometra se détachaient du littoral prolongé de la grande île. Vers l'ouest, le sud-ouest et le nord-ouest, se développait Timmense mer.
Le soleil s'abaissait rapidement par une trajectoire oblique. Le périmètre de l'horizon se dessinait d'un trait noir, qu'on eût cru tracé à l'encre de Chine. A l'opposé, toutes les fenêtres des maisons d'Iona s'enflammaient comme au reflet d'un incendie, dont les flammes auraient été des flammes d'or*
Miss Campbell et Olivier Sinclair, les frères Melvill, dameBess et Parlridge, saisis par ce sublime spectacle, restaient silencieux. Ils regardaient, en fermant à demi leurs paupières, ce disque qui se déformait, qui se gonflait parallèlement à la ligue d'eau, et prenait la forme d'une énorme montgolfière écarlate. 11 n'y avait pas une seule vapeur au large.
« Je crois que nous le tenons, cette fois, redit le frère Sam.
— Je le crois aussi, répondit le frère Sib.
— Silence, mes oncles !.. » s'écria miss Campbell.
Et ils se turent, et ils retinrent leur respiration, comme s'ils eussent craint qu'elle ne se condensât sous la forme d'un léger nuage, qui aurait pu voiler le disque du soleil:
L'astre avait enfin mordu l'horizon de son bord inférieur. Il s'élargissait, il s'élargissait encore, comme s'il se fût empli intérieurement d'un lumineux fluide. *
Tous aspiraient des yeux ses derniers rayons.
Tel Arago, installé dans les déserts de Palma, sur la côte d'Espagne, épiait le signal de feu qui devait apparaître au sommet de l'île d'Iviça, et lui permettre de fermer le dernier triangle de sa méridienne !
Enfin, un léger segment de l'arc supérieur, ce fut tout ce qui resta du disque à l'affleurement des eaux. Avant quinze secondes, le suprême rayon allait être lancé dans l'espace, et donnerait aux yeux, prêts à la recevoir, cette impression d'un vert paradisiaque!...
Soudaîto, deux détonations retentirent au milieu des roches du littoral, au-dessous de la colline. Une fumée s'éleva, et, entre ses volutes, se lendit tout un nuage d'oiseaux de mer, mouettes, goélands, pétrels, effrayés par ces coups d«j fusil intempestifs.
Le nuage monta droit, puis, s'interposant comme un écran entre l'horizon et l'ile, il passa devant l'astre mourant, au moment où celui-ci envoyait à la surface des eaux son dernier trait de lumière.
A ce moment, sur une pointe de la falaise, on put apercevoir, son fusil fumant à la main, et suivant des yeux toute la volée d'oiseaux, l'inévitable Aristobulus Ursiclos.
« Ah ! cette fois, c'en est assez ! s'écria lo frère Sib.
— C'en est trop ! s'écria le frère Sam.
— J'aurais bien dît le laisser accroché à sa *oche, se dit Olivier Sainclair. Au moins, il y serait encore. »
Miss Campbell, les lèvres serrées, les yeux fixes, ne prononça pas un seul mot.
Une fois de plus, et par la faute d'Arislobulus Ursiclos, elle avait manqué le Rayon-Vert !
Le lendemain, dès six heures du malin, un charmant yawl de quarante-cinq à cinquante tonneaux, la Clorinda, quittait le petit port d'Iona, et, sous une légère brise du nord-est, ses amures à tribord, s'élevait au plus près, gagnant la haute mer.
La Clorinda emportait miss Campbell, Olivier Sinclair, le frère Sam, le frère Sib, dame Bess et Partridge.
Il va sans dire que le malencontreux Aristobulus Ursiclos n'était point à bord.
Voici ce qui avait été convenu et immédiatement exécuté, après l'aventure de la veille.
En quittant la colline de l'Abbé pour rentrer à l'auberge, miss Campbell avait dit d'une voix brève :
« Mes oncles, puisque monsieur Aristobulus Ursiclos prétend rester quand même àlona, nous laisserons Iona à monsieur Aristobulus Ursiclos. Une première fois à Oban, une seconde fois ici, c'est par sa faute que notre observation n'a pu se faire. Nous ne demeurerons pas un jour de plus où cet importun a te privilège d'exercer ses maladresses ! »
A cette proposition aussi nettement formulée , les frères Melvill n'avaient rien trouvé à redire. Eux aussi, d'ailleurs, partageaient le mécontentement général et maudissaient Aristobulus Ursiclos. Décidément, la situation de leur prétendant était à jamais compromise. Rien ne lui ramènerait miss Campbell. Il fallait, d'ores et déjà, renoncer à l'accomplissement d'un projet devenu irréalisable.
« Après tout, ainsi que le fit observer le frère Sam au frère Sib qu'il avait pris à part, les promesses imprudemment faites ne sont point des menottes de fer! »'
Ce qui signifie, en d'autres termes, qu'on ne peut jamais être lié par un serment téméraire, et le frère Sib, d'un geste très net, avait donné son approbation complète à ce dicton écossais.
Au moment où s'échangeaient les adieux du soir dans la salle basse des Armes de Duncan :
« Nous partirons demain, dit miss Campbell. Je ne resterai pas un jour de plus ici!
— C'est entendu, ma chère Helena. répondit le frère Sam; mais où ironsnous ?
— Là où nous serons assurés de ne plus rencontrer ce monsieur Ursiclos ! Il importe donc que personne ne sache ni que nous quittons Iona ni où nous allons.
— : C'est convenu, répondit le frère Sib; mais, ma chère fille, comment partir et où aller?
— Quoi ! s'écria miss Campbell, nous ne trouverions pas le moyen, dès l'aube, de quitter cette île ? Le littoral écossais ne nous offrirait pas un point inhabité, inhabitable même, où nous pourrions poursuivre en paix notre expérience ? »
Certainement, à eux deux, les frères Melvill n'auraient pu répondre à cette double question, posée d'un ton qui n'admettait ni échappatoire ni fauxfuyant.
Olivier Sinclair était là, — heureusement :
« Miss Campbell, dit-il. tout peut s'arranger, voici comment. Il est près d'ici une île, ou plutôt un simple îlot, très convenable pour nos observations, et sur cet îlot aucun importun ne viendra nous déranger.
— Quel est-il?
— C'est Staffa, que vous pouvez apercevoir à deux milles au plus dans le nord d'Iona.
— Y a-t-il moyen d'y vivre et possibilité de s'y rendre ? demanda miss Campbell.
— Oui, répondit Olivier Sinclair, et très facilement. Dans le port d'Iona, j'ai vu un de ces yachts toujours prêts h prendre la mer, comme il s'en trouve dans tous les ports anglais pendant la belle saison. Son capitaine et son équipage sont à la disposition du premier touriste qui voudra utiliser leurs services pour la Manche, la mer du Nord ou la mer d'Irlande. Eh bien, qui nous empoche de fréter ce yacht, d'y embarquer, des provisions pour une quinzaine de jours, puisque Staffa n'offre aucune ressource, et de partir, dès demain, aux premières lueurs du jour?
— Monsieur Sinclair, répondit miss Campbell, si demain nous avons secrètement quitté cette île, croyez bien que je vous en aurai une profonde reconnaissance !
— Demain, avant midi, pourvu qu'un peu de brise se lève avec le malin, nous serons à Staffa, répondit Olivier Sinclair, et, sauf pendant la visite des touristes, qui, deux fois par semaine, dure à peine une heure, nous n'y serons dérangés par personne. »
Suivant l'habitude des frères Melvill, les surnoms de la femme de charge retentirent aussitôt.
« Bat !
— Beth !
— Bess !
— Betsey !
— Betty ! »
Dame Bess parut aussitôt.
« Nous partons demain ! dit le frère Sam.
Dès six heures du malin... (Page 125.)
-- Demain dès l'aube! » ajouta le frère Sib.
Et sur ce, dame Bess et Partridge, sans en demander plus long, s'occupèrent immédiatement des préparatifs du départ.
. Pendant ce temps, Olivier Sinclair se dirigeait vers le port, et là il prenait ses arrangements avec John Olduck.
John Olduck était le capitaine de la Clorinda, un vrai marin, coiffé de la petite casquette traditionnelle à ganse d'or, vêtu de la jaquette à boutons de métal et du pantalon de gros drap bleu. Aussitôt le marché conclu, il s'occupa de tout parer pour l'appareillage avec ses six hommes, — six de ces
Miss Campbell était à demi étendue... (Page 131.)
matelots de choix, qui, pêcheurs de leur métier pendant l'hiver, font pendant l'été le service du yachting avec une supériorité incontestable sur tous les marins des autres pays.
A six heures du matin, les nouveaux passagers de la Clorinda s'embarquaient, sans avoir dit à personne quelle était la destination du yacht. On avait fait rafle de tous les vivres, viande fraîche ou conservée, ainsi que des boissons disponibles. D'ailleurs, le cuisinier de la Clorinda aurait toujours laressource de se réapprovisionner au steamer qui fait régulièrement le service d'Oban à Staffa.
Donc, dès le lever du jour, miss Campbell avait pris possession d'une charmante et coquette chambre, installée à l'arrière du yacht. Les deux frères occupaient les couchettes de la «Main-Cabin » , au delà du salon, confortablement établie dans la portion la plus large du petit bâtiment. Olivier Sinclair s'arrangeait d'une cabine ménagée au retour du grand escalier qui conduisait au salon. Des deux côtés de la salle à manger, traversée par le pied du grand mât, dame Bess et Partridge disposaient de deux cadres, l'un à droite, l'autre à gauche, sur l'arrière de l'office et de la chambre du capitaine. Plus en avant, c'était la cuisine, où demeurait le maître-coq. Plus en avant encore, le poste de l'équipage, muni de ses branles pour six matelots. Rien ne manquait à ce joliyawl, construit par Ratsey, de Cowes. Avec belle mer et jolie brise, il avait toujours tenu un rang honorable dans les régates du « Royal Thames yacht Club».
Ce fut une réelle joie pour tous, lorsque la Clorinda, mise en appareillage, son ancre levée, commença à prendre le vent, sous sa grand'voile, son tapecul, sa trinquette, son foc et son flèche. Elle s'inclina gracieusement à la brise, sans que son pont blanc, en sape du Canada, fût mouillé d'un seul embrun des petites lames que fendait une étrave, coupée perpendiculairement à la ligne des eaux.
La distance qui sépare ces deux petites Hébrides, Iona et Staffa, est très courte. Avec un vent portant, vingt à vingt-cinq minutes eussent suffi à la franchir, pour un yacht qui, sans être trop forcé, enlevait facilement ses huit milles à l'heure. Mais, en ce moment, il avait le vent debout, — une légère brise tout au plus ; en outre, la marée descendait, et c'était contre un jusant assez prononcé qu'il lui fallait courir un certain nombre de bords, avant d'arriver à la hauteur de StafFa.
D'ailleurs, peu importait à miss Campbell. La Clorinda partie, c'était le principal. Une heure plus tard, Iona s'eftaçait dans les brumes matinales, et, avec elle, l'image détestée de ce trouble-fôte, dont Helena voulait oublier jusqu'au nom.
Et elle le dit franchement à ses oncles :
« Est-ce que je n'ai pas raison, papa Sam?
— Tout à fait raison, ma chère Helena.
— Est-ce que maman Sib ne m'approuve pas
— Absolument.
— Allons, ajouta-t-elle en les embrassant, convenons que des oncles qui
voulaient me donner un pareil mari n'avaient vraiment pas eu une fameuse idée ! » ,
Et tout deux en convinrent.
En somme, ce fut une navigation charmante, qui n'eut que le défaut d'être trop courte. Et qui donc empêchait de la prolonger, de laisser le yawl courir ainsi au-devant du Rayon- Vert, d'aller le chercher en plein Atlantique? Mais non ! Il était convenu qu'on irait à Staffa, et John Olduck prit ses dispositions pour atteindre avec le commencement du flot cet îlot célèbre entre toutes les Hébrides.
Vers huit heures, le premier déjeuner, composé de thé, de beurre et de sandwiches, fut servi dans la salle à manger de la Clorinda. Les convives, en belle humeur, fêtèrent gaiement la table du bord sans regret pour la table de l'auberge d'Iona. Les ingrats !
Lorsque miss Campbell fut remontée sur le pont, le yacht avait viré de bord et changé ses amures. Il revenait alors vers le superbe phare construit sur le roc de Skerryvore, qui élève à cent cinquante pieds au-dessus du niveau de la mer son feu de premier ordre. La brise ayant fraîchi, la Clorinda luttait alors contre le jusant sous ses grandes voiles blanches, mais gagnait peu vers Staffa. Et pourtant elle « coupait la plume », pour désigner à la manière écossaise la vitesse de sa marche.
Miss Campbell était à demi étendue, à l'arrière, sur un de ces épais coussins de grosse toile qui sont en usage à bord des bateaux de plaisance d'origine britannique. Elle s'enivrait de cette rapidité que ne troublaient ni les cahots d'une route, ni les trépidations d'un railway, — rapidité de patineur, emporté à la surface d'un lac glacé. Rien de plus gracieux à voir, sur ces eaux à peine écumantes, que cette élégante Clorinda, légèrement inclinée, montant et Rabaissant à la lame. Parfois, elle semblait planer dans l'air, comme un immense oiseau que soulèvent ses puissantes ailes.
Cette mer, couverte par les grandes Hébrides du nord et du sud, abritée d'une côte à l'est, c'était comme un bassin intérieur, dont la brise n'avait pu encore troubler les eaux.
Le yacht courait obliquement vers l'île de Staffa, gros rocher isolé au large de l'île de Mull, qui ne s'élève pas à plus de cent pieds au-dessus des hautes mers. On pouvait croire que c'était lui qui se déplaçait, montrant tantôt ses falaises basaltiques de l'ouest, tantôt l'âpre amoncellement des rocs de sa côte orientale. Par suite d'une illusion d'optique, il semblait pivoter sur sa
base, au caprice des angles soiis lesquels la Clorinda l'ouvrait ou le fermait successivement.
Cependant, en dépit du jusant et de la brise, le yacht gagnait quelque peu. Lorsqu'il piquait vers l'ouest, en dehors des extrêmes pointes de Mull, la mer le secouait plus vivement, mais il se tenait gaillardement contre les premières lames du large; puis, à la bordée suivante, il retrouvait des eaux tranquilles, qui le balançaient comme un berceau de baby.
Vers onze heures, la Clorinda s'était assez élevée au nord pour n'avoir plus qu'à laisser porter vers Staffa. Les écoutes furent mollies, la voile de flèche descendit de la tête du mât, et le capitaine prit ses dispositions pour le mouillage.
Il n'y a pas de porta Staffa , mais, par tous les vents, il est facile de se glisser le long des falaises de Test, au milieu des roches capricieusement égrenées par quelque convulsion des périodes géologiques. Toutefois, avec grands mauvais temps, l'endroit ne serait pas tenable pour une embarcation d'un certain tonnage.
La Clorinda rangea donc d'assez près ce semis de basaltes noirs. Elle évolua adroitement, laissant d'un côté le roc de Bouchaillie, dont la mer, très basse en ce moment, laissait émerger les fûts prismatiques, groupés en faisceau, et, de l'autre côté, cette chaussée qui borde le littoral, à gauche Là est le meilleur mouillage de lllot ; là, l'endroit où les embarcations qui ont amené les touristes viennent les reprendre, après leur promenade sur les hauteurs de Staffa.
La Clorinda pénétra dans une petite anse, presque à l'entrée de la grotte de Clam-Shell ; le pic s'inclina sous ses drisses larguées, la trinquette fut amenée, l'ancre tomba au poste de mouillage.
Un instant après, miss Campbell et ses compagnons débarquaient sur les premières marches de basalte, à gauche de la grotte. Un escalier de bois, muni de garde-fous, était là, qui montait de la première assise jusqu'au dos arrondi de l'île.
Tous le prirent et atteignirent le plateau supérieur.
Ils étaient enfin à Staffa, aussi en dehors du monde habité que si quelque tempête les eût jetés sur le plus désert des Ilots du Pacifique.
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8TAFFA.
Si Staffa n'est qu'un simple ilôt, la nature en a fait du moins le plus curieux de tout l'archipel des Hébrides. Ce gros rocher, de forme ovale, long d'un mille, large d'un demi, cache sous sa carapace d'admirables grottes d'origine basaltique. Aussi est-ce là le rendez-vous aussi bien des géologues que des touristes. Cependant, ni miss Campbell, ni les frères Melvill n'avaient encore visité Staffa. Seul, Olivier Sinclair en connaissait les merveilles. Il était donc tout désigné pour faire les honneurs de cette île, à laquelle ils étaient venus demander une hospitalité de quelques jours.
Ce rocher est uniquement dû à la cristallisation d'une énorme loupe de basalte, qui s'est figée là, aux premières périodes de formation de l'écorce terrestre. Et cela date de loin. En effet, suivant les observations d'Hemholtz, — concluant des expériences de Bischof sur le refroidissement du basalte, qui n'a pu fondre qu'à une température de deux mille degrés, — il n'a pas fallu, pour opérer son entier refroidissement, moins de trois cent cinquante millions d'années. Ce serait donc à une époque fabuleusement reculée que la solidification du globe, après avoir passé de l'état gazeux à l'état liquide, aurait commencé à se produire.
Si Aristobulus Ursiclos se fût trouvé là, il aurait eu matière à quelque belle dissertation sur les phénomènes de l'histoire géologique. Mais il était loin, miss Campbell ne pensait plus à lui, et, comme le dit le frère Sam au frère Sib:
« Laissons cette mouche tranquille sur la murrille ! »
Locution toute écossaise qui répond au « N'éveillons pas le chat qui dort » des Français.
Puis, on regarda et on % se regarda.
« Il convient tout d'abord, dit Olivier Sinclair, de prendre possession de notre nouveau domaine.
— Sans oublier pour quel motif nous y sommes venus, répondit en souriant miss Campbell.
— Sans l'oublier, je le crois bien! s'écria Olivier Sinclair. Allons donc chercher un poste d'observation, et voir quel horizon de mer se dessine à l'ouest de notre île.
— Allons, répondit miss Campbell ; mais le temps est un peu embrumé aujourd'hui, et je ne crois pas que le coucher du soleil se fasse dans des conditions favorables.
— Nous attendrons, miss Campbell, nous attendrons, s'il le faut, jusqu'aux mauvais temps d'équinoxe.
— Oui, nous attendrons! répondirent les frères Melvill... tant qu'Helena ne nous ordonnera pas de partir.
— Eh! rien ne presse, mes oncles, répondit la jeune fille, toute heureuse depuis son départ dTona, non, rien ne presse, la situation de cet îlot est charmante. Une villa que Ton ferait construire au milieu de cette prairie jetée comme un tapis verdoyant à sa surface, ne serait point désagréable à habiter, môme quand les bourrasques que nous envoie si généreusement l'Amérique s'abattent sur les roches de Staffa.
— Hum ! fit l'oncle Sib, elles doivent être terribles à cette extrême lisière de l'Océan!
— Elles le sont en effet, répondit Olivier Sinclair. Staffa est exposée à tous les vents du large, et n'offre d'abri que sur son littoral de l'est, là où est mouillée notre Clorinda. La mauvaise saison, en cette partie de l'Atlantique, y dure près de neuf mois sur douze.
— Voilà pourquoi, répondit le frère Sam, nous n'y voyons pas un seul arbre. Toute végétation doit dépérir sur ce plateau, pour peu qu'elle s'élève à quelques pieds au-dessus du sol.
— Eh bien, deux ou trois mois d'été à vivre sur cet îlot, cela n'en vaudraitil pas la peine? s'écria miss Campbell. — Vous devriez acheter Staffa, mes oncles, si Staffa est à vendre. »
Le frère Sam et le frère Sib avaient déjà mis la main à leur poche, comme s'il se fût agi de solder l'acquisition, en oncles qui ne se refusent à aucune fantaisie de leur nièce.
« A qui appartient Staffa? demanda le frère Sib.
— A la famille des Mac-Donald, répondit Olivier Sinclair. Ils l'afferment douze livres f par an; mais je ne crois point qu'ils veuillent la céder à aucun prix.
— C'est dommage ! » dit miss Campbell, qui, très enthousiaste par nature, comme on le sait, se trouvait alors dans une situation d'esprit à l'être plus encore.
Tout en causant, les nouveaux hôtes de Staffa en parcouraient la surface inégale, que bossuaient de krges ondulations de verdure. Ce jour-là n'était point un des jours réservés par la Compagnie des steamers d'Oban à la visite des petites Hébrides. Aussi, miss Campbell et les siens n'avaient-ils rien à craindre de Timportunité des touristes. Ils étaient seuls sur ce rocher désert. Quelques chevaux de petite race, quelques vaches noires, paissaient l'herbe maigre du plateau, dont les coulées de lave perçaient çà et là la mince couche d'humus. Pas un berger n'était préposé à leur garde, et si l'on surveillait ce troupeau d'insulaires à quatre pattes, c'était de loin, — peut-être d'Iona, ou même du littoral de Mull, à quinze milles dans l'est.
Pas une habitation, non plus. Seulement les restes d'une chaumière, démolie par les effroyables tempêtes qui se déchaînent de léquinoxe de septembre à l'équinoxe de mars. En vérité, douze livres, c'est un beau fermage pour quelques acres de prairie, dont l'herbe est rase comme un vieux velours usé jusqu'à la trame.
L'exploration de l'îlot, à sa surface, fut donc rapidement faite, et on ne s'occupa plus que d'observer l'horizon .
Il était bien évident que, ce soir-là, il n'y avait rien à attendre du coucher de soleil. Avec cette mobilité qui caractérise les jours de septembre, le ciel, si pur la veille, s'était embrumé de nouveau. Vers six heures, quelques nuages rougeâtres, de ceux qui annoncent un prochain trouble de l'atmosphère, voilèrent l'occident. Les frères Melvill purent même constater, à regret, que l'anéroïde de la Clorinda rétrogradait vers le variable, avec une certaine tendance à le dépasser.
Donc, après la disparition du soleil derrière une ligne que dentelaient les lames du large, tous revinrent à bord/ La nuit se passa tranquillement dans cette petite anse, formée des amorces de Clam-Shell.
Le lendemain, 7 septembre, on décida de faire une reconnaissance plus