Environ un sou de monnaie française
2. Nom que prennent les terrains bas, lorsqu'ils contiennent des dépôts d'alluvions aurifères.
OCCASION D'ACHETER UNE ILE
— Non, répondit le commissaire-priseur, mais il n'est pas impossible qu il y en ait, et l'Etat abandonne à l'acquéreur tous ses droits sur ces terrains aurifères.
— Y a-t-il au moins un volcan ? demanda Oakhurst, le cabaretier de la rue Montgomery.
— Non, pas de volcan, répliqua Dean Felporg; sans cela, ce serait plus cher! » .
Un immense éclat de rire suivit cette réponse.
« lie à vendre ! île à vendre ! » hurlait Gingrass, dont les» poumons se fatiguaient en pure perte.
a Rien qu'un dollar, rien qu'un demi-dollar, rien qu'un cent au-dessus de la mise à prix, dit une dernière fois le commissaire-priseur, et j'adjuge ! Une fois!... Deux fois... ! »
Silence complet.
« Si personne ne dit mot, l'adjudication va être retirée!... Une fois!... Deux fois!...
— Douze cent mille dollars ! »
Ces quatre mots retentirent, au milieu de la salle, comme les quatre coups d'un revolver.
Toute rassemblée, muette un instant, se retourna vers l'audacieux, qui avait osé jeter ce chiffre...
C'était William W. Kolderup, de San-Francisco.
COMMENT WILLIAM W. KOLDERUP DE SAN-FRANCISCO FUT AUX PRISES AVEC J.-R. TASKINAR, DE STOCKTON.
Il était une fois un homme extraordinairement riche, qui comptait par millions de dollars comme d'autres comptent par milliers. C'était William W. Kolderup.
On le disait plus riche que le duc de Westminster, dont le revenu s'élève à
» Ile il vendre ! »» répétait Le crieur. iPage 2 )
huit cent mille livres, et qui peut dépenser cinquante mille francs par jour, soit trente-six francs par minute, — plus riche que le sénateur Jones, de Nevada, qui possède trente-cinq millions de rentes, — plus riche que M. Mackay luimôme, auquel ses deux millions sept cent cinquante mille livres de rente annuelle assurent sept mille huit cents francs par heure, ou deux francs et quelques centimes par seconde.
Je ne parle pas de ces petits millionnaires, les Rothschild, les Van Der Bilt, les duos de Northumberland. les Slewart; ni des directeurs de ta puissante banque de Californie et autres personnages bien rentes de l'ancien et du nouveau
KOLDERUP AUX PRISES AVEC TASKINAR.
La rue Sacramento. (Page 9.)
monde, auxquels William \V. Kokierup eût été en situation de pouvoir faire l'aumône. Il aurait, sans se gêner, donné un million, comme vous ou moi nous donnerions cent sous.
C'était dans l'exploitation des premiers placers de la Californie que cet honorable spéculateur avait jeté les solides fondements de son incalculable fortune. Il fut le principal associé du capitaine suisse Sutter, sur les terrains duquel, en 1848, fut découvert le premier filon. Depuis cette époque, chance et intelligence aidant, on le trouve intéressé dans toutes les grandes exploitations des deux mondes. Il se jeta alors hardiment à travers les spéculations du com-
merce et de l'industrie. Ses fonds inépuisables alimentèrent des centaines d'usines, ses navires en exportèrent les produits dans l'univers entier. Sa richesse s'accrut donc dans une progression non seulement arithmétique, mais géométrique. On disait de lui ce que l'on dit généralement de ces « milliardaires », qu'il ne connaissait pas sa fortune. En réalité, il la connaissait à un dollar près, mais il ne s'en vantait guère.
Au moment où nous le présentons à nos lecteurs avec tous les égards que mérite un homme de « tant de surface », William W. Kolderup comptait deux mille comptoirs, répartis sur tous les points du globe ; quatre-vingt mille employés dans ses divers bureaux d'Amérique, d'Europe et d'Australie; trois cent mille correspondants; une flotte de cinq cents navires qui couraient incessamment les mers à son profit, et il ne dépensait pas moins d'un million par an rien qu'en timbres d'effets et ports de lettres. Enfin c'était l'honneur et la gloire de l'opulente Frisco, — r petit nom d'amitié que les Américains donnent familièrement à la capitale de la Californie.
Une enchère, jetée par William W. Kolderup, ne pouvait donc être qu'une enchère des plus sérieuses. Aussi, lorsque les spectateurs de V « auction * eurent reconnu celui qui venait de couvrir, avec cent mille dollars, la mise à prix de l'île Spencer, il se fit un mouvement irrésistible, les plaisanteries cessèrent à l'instant, les quolibets firent place à des interjections admiralives, des hurrahs éclatèrent dans la salle de vente.
Puis un grand silence succéda à ce brouhaha. Les yeux s'agrandirent, les oreilles se dressèrent. Pour notre part, si nous avions été là, notre souffle se serait arrêté, afin de ne rien perdre de l'émouvante scène qui allait se dérouler, si quelque autre amateur osait entrer en lutte avec William W. Kolderup.
Mais était-ce probable? Etait-ce même possible?
Non! Et tout d'abord, il suffisait de regarder William W. Kolderup pour se faire cette conviction, qu'il ne céderait jamais dans une question où sa valeur financière serait en jeu.
C'était un homme grand, fort, tête volumineuse, épaules larges, membres bien attachés, charpente de fer, solidement boulonnée. Son regard bon, mais résolu, ne Se baissait pas volontiers. Sa chevelure grisonnante a touffait » autour de son crâne, abondante comme au premier âge. Les lignes droites de son nez formaient un triangle rectangle géométriquement dessiné. Pas de moustaches. Une barbe taillée à l'américaine, rudement fournie au menton,
KOLDERUP AUX PUISES AVEC TASKINAR. \\
dont les deux pointes supérieures se raccordaient à la commissure des lèvres, et qui remontait aux tempes en favoris poivre et sel. Des dents blanches, rangées symétriquement sur les bords d'une bouche fine et serrée. Une de ces vraies têtes de commodore, qui se redressent dans la tempête et font face à l'orage. Aucun ouragan ne l'eût courbée, tant elle était solide sur le cou puissant qui lui servait de pivot. Dans cette bataille de surenchères, chaque mouvement qu'elle ferait de haut en bas signifierait cent mille dollars de plus.
Il n'y avait pas à lutter.
« Douze cent mille dollars, douze cent mille ! dit le commissaire-priseur, avec l'accent particulier d'un agent qui voit enfin que sa vacation lui sera profitable.
— A douze cent mille dollars, il y a marchand ! répéta le crieur Gingrass.
— Oh ! on peut surenchérir sans crainte ! murmura le cabaretier Oakhurst, William Kolderup ne cédera pas !
— Il sait bien que- personne ne s'y hasardera! » répondit l'épicier de Merchant-Street.
Des « chut ! » répétés invitèrent les deux honorables commerçants à garder un complet silence. On voulait entendre. Les cœurs palpitaient. Une voix oserait-elle s'élever, qui répondrait à la voix de William W. Kolderup ? Lui, superbe à voir, ne bougeait pas. Il restait là, aussi calme que si l'affaire ne l'eût pas intéressé. Mais, — ce que ses voisins pouvaient observer, — ses deux yeux étaient comme deux pistolets, chargés de dollars, prêts à faire feu
« Personne ne dit mot ? » demanda Dean Felporg.
Personne ne dit mot.
« Une fois ! deux fois !...
— Une fois ! deux fois !... répéta Gingrass, très habitué à ce petit dialogue avec le commissaire.
— Je vais adjuger !
— S T ous allons adjuger !
— A douze cent mille dollars l'île Spencer, telle qu'elle se poursuit et comporte !
— A douze cent mille dollars !
— C'est bien vu ?... bien entendu ?
— Il n'y a pas de regret?
— A douze cent mille dollars l'île Spencer!... »
Les poitrines oppressées se soulevaient et s'abaissaient convulsivement À la dernière seconde, une surenchère allait-elle enfin se produire ?
Le commissaire Felporg, la main droite tendue au-dessus de sa table, agitait le marteau d'ivoire... Un coup, un seul coup, et l'adjudication serait définitive !
Le public n'eût pas été plus impressionné devant une application sommaire de la loi de Lynch !
Le marteau s'abaissa lentement, toucha presque la table, se releva, tremblota un instant, comme une épée qui s'engage au moment où le tireur va se fendre à fond ; puis il s'abattit rapidement...
Mais, avant que le coup soc n'eût été porté, une voix avait fait entendre ces quatre mots :
« Treize cent mille dollars! »
Il y eut un premier a ah! » général de stupéfaction, et un second « ah ! » non moins général, de satisfaction. Un surenchérisseur s'était présenté. Donc il y aurait bataille.
Mais quel était ce téméraire qui osait venir lutter à coups de dollars contre William W. Kolderup, de San-Francisco ?
C'était J.-R. Taskinar, de Stockton.
J.-R.Taskinar était riche, mais il était encore plus gros. Il pesait quatre cent quatre-vingt-dix livres. S'il n'était arrivé que « second » au dernier concours des hommes gras de Chicago, c'est qu'on ne lui avait pas laissé le temps d'achever son diner, et il avait perdu une dizaine de livres.
Ce colosse, auquel il fallait des sièges spéciaux pour qu'il pût y asseoir son énorme personne, habitait Stockton, sur le San-Joachim. C'est là une des plus importantes villes de la Californie, l'un des centres d'entrepôts pour les mines du sud, une rivale de Sacramento, où se concentrent les produits des mines du nord. Là, aussi, les navires embarquent la plus grande quantité du blé californien.
Non seulement l'exploitation des mines et le commerce des céréales avaient fourni à J.-R. Taskinar l'occasion de gagner une fortune énorme, mais le pétrole avait coulé comme un autre Pactole à travers sa caisse. De plus, il était grand joueur, joueur heureux, et le « poker », la roulette de l'Ouest- Amérique, s'était toujours montré prodigue envers lui de ses numéros pleins. Mais, si riche qu'il fût, c'était un vilain homme/au nom duquel on n'accolait
KOLDERUP AUX PRISES AVEC TASKINAR. 43
pas volontiers l'épithète d' « honorable » , si communément en usage dans le pays. Après tout, comme on dit, c'était un bon cheval de bataille, et peut-être lui en mettait-on sur le dos plus qu'il ne convenait. Ce qui est certain, c'est qu'en mainte occasion il ne se gênait pas pour user du « derringer », qui est le revolver californien.
Quoi qu'il en soit, J.-R. Taskinar haïssait tout particulièrement William W. Kolderup. Il le jalousait pour sa fortune, pour sa situation, pour son honorabilité. Il le méprisait comme un homme gras méprise un homme qu'il a le droit de trouver maigre. Ce n'était pas la première fois que le commerçant de Stockton cherchait à enlever au commerçant de San-Francisco une affaire, bonne ou mauvaise, par pur esprit de rivalité. William W. Kolderup le connaissait a fond, et lui témoignait en toute rencontre un dédain bien fait pour l'exaspérer.
Un dernier succès que J.-R. Taskinar ne pardonnait pas à son adversaire, c'est que ce dernier l'avait proprement battu aux dernières élections de l'État. Malgré ses efforts , ses menaces , ses diffamations , — sans compter les milliers de dollars vainement prodigués par ses courtiers électoraux, — c'était William W. Kolderup qui siégait à sa place au Conseil législatif de Sacramento.
Or, J.-R. Taskinar avait appris, — comment? je ne pourrais le dire, — que l'intention de William Kolderup était de se porter acquéreur de l'île Spencer. Cette île, sans doute, lui serait aussi inutile qu'elle le serait à son rival. Peu importait. 11 y avait là une nouvelle occasion d'entrer en lutte, de combattre, de vaincre peut-être : J.-R. Taskinar ne pouvait la laisser échapper.
Et voilà pourquoi J.-R. Taskinar était venu à la salle de 1' « auction », au milieu de cette foule de curieux, qui ne pouvait pressentir ses desseins; pourquoi, à tout le moins, il avait préparé ses batteries ; pourquoi, avant d'agir, il avait attendu que son adversaire eût couvert la mise à prix, si haute qu'elle fût.
Enfin William W. Kolderup avait lancé cette surenchère :
« Douze cent mille dollars ! »
Et J.-R. Taskinar, au moment où William W. Kolderup pouvait se croire définitivement adjudicataire de l'île, s'était révélé par ces mots jetés d'une voix de stentor :
« Treize cent mille dollars ! »
Tout le monde, on l'a vu, s'était retourné.
a Le gros Taskinar! »
Ce fut le nom qui passa de bouche en bouche. Oui ! le gros Taskinar ! Il était bien connu ! Sa corpulence avait fourni le sujet de plus d'un article dans les journaux de l'Union. Je ne sais quel mathématicien avait même démontré, par de transcendants calculs, que sa masse était assez considérable pour influencer celle de notre satellite, et troubler, dans une proportion appréciable, les éléments de l'orbite lunaire.
Mais la composition physique de J.-R. Taskinar n'était pas en ce moment pour intéresser les spectateurs de la salle. Ce qui allait être bien autrement émouvant, c'est qu'il entrait en rivalité directe et publique avec William W. Kolderup. C'est qu'un combat héroïque, à coups de dollars, menaçait de s'engager, et je ne sais trop pour lequel de ces deux coffres-forts les parieurs auraient montré le plus d'entrain. Énormément riches tous les deux, ces mortels ennemis ! Ce ne serait donc plus qu'une question d'amour-propre.
Après le premier mouvement d'agitation, rapidement comprimé, un nouveau silence s'était fait dans toute l'assemblée. On aurait entendu une araignée tisser sa toile.
Ce fut la voix du commissaire-priseur Dean Felporg, qui rompit ce pesant silence.
<< A treize cent mille dollars l'île Spencer! » cria-t-il, en se levant, afin de mieux suivre la série des enchères.
William W. Kolderup s'était tourné du côté de J.-R. Taskinar. Les assistants venaient de s'écarter pour faire place aux deux adversaires. L homme de Stockton et l'homme de San-Francisco pouvaient se voir en face, se dévisager à leur aise. La vérité nous [oblige a dire qu'ils ne s'en faisaient pas faute. Jamais le regard de l'un n'eût consenti à se baisser devant le regard de l'autre.
'< Quatorze cent mille dollars, dit William W. Kolderup.
— Quinze cent mille! répondit J.-R. Taskinar. - Seize cent mille!
— Dix-sept cent mille ! »
Cela ne vous rappelle-t-il pas l'histoire de ces deux industriels de Glasgow, luttant à qui élèverait l'un plus haut que l'autre là cheminée de son usine, au risque d'une catastrophe? Seulement, là, c'étaient des cheminées en lingots d'or.
Toutefois, après les surenchères de J.-R. Taskinar, William W. Kolderup
KOLDERUP AUX PRISES AVEC TASKINAR. 15
mettait un certain temps à réfléchir avant de s'engager à nouveau. Au contraire, lui, Taskinar, partait comme une bombe et semblait ne pas vouloir prendre une seconde de réflexion.
« Dix-sept cent mille dollars! répéta le commissaire-priseur. Allons, messieurs, c'est pour rien!... C'est donné! »
Et on eût pu croire qu'emporté par les habitudes de la profession, il allait ajouter, ce digne Felporg :
v« Le cadre vaut mieux ce cela ! »
« Dix-sept cent mille dollars ! hurla le crieur Gingrass.
— Dix-huit cent mille, répondit William W. Kolderup.
— Dix-neuf cent mille ! répliqua J.-R. Taskinar.
— Deux millions ! » répliqua aussitôt William W. Kolderup, sans attendre cette fois.
Son visage avait un peu pâli lorsque ces derniers mots s'échappèrent de sa bouche, mais toute son attitude fut celle d'un homme qui ne veut point abandonner la lutte.
J.-R. Taskinar était enflammé, lui. Son énorme figure ressemblait à ces disques de chemin de fer dont la face, tournée au rouge, commande l'arrêt d'un train. Mais, très probablement, son rival ne tiendrait pas compte des signaux et forcerait sa vapeur.
J.-R. Taskinar sentait cela. Le sang montait à son visage, apoplectiquement congestionné. Il tortillait de ses gros doigts, chargés de brillants de grand prix, l'énorme chaîne d'or qui se rattachait à sa montre. Il regardait son adversaire, puis fermait un instant les yeux, pour les rouvrir plus haineux que jamais.
« Deux millions cinq cent mille dollars ! dit-il enfin, espérant dérouter toute surenchère par ce bond prodigieux.
— Deux millions sept cent mille ! répondit d'une voix très calme William W. Kolderup.
— Deux millions neuf cent mille !
— Trois millions \
Oui ! William W. Kolderup, de San-Francisco, avait dit trois millions de dollars !
Les applaudissements allaient éclater. Ils se continrent, cependant, à la
1 Environ quinze millions de francs.
t Treize cent mille dollars ! » (Page 12.)
voix du commissaire-priseur, qui répétait l'enchère, et dont le marteau levé menaçait de s'abaisser par un involontaire mouvement des muscles. On eût dit que Dean Felporg, si blasé qu'il fût devant les surprises d'une vente publique, était incapable de se contenir plus longtemps.
Tous les regards s'étaient portés sur J.-R. Taskinar. Le volumineux personnage en sentait le poids, mais bien plus encore le poids de ces trois millions de dollars, qui semblait l'écraser. Il voulait parler, sans doute, pour surenchérir, il ne le pouvait plus. Il voulait remuer la tête... il ne le pouvait pas davantage.
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Ils accompagnèrent ce vainqueur jusqu'à Montgomery-Street. (Page 18.)
Enfin sa voix se fit entendre, faiblement, mais suffisamment pour l'engager.
« Trois millions cinq cent mille! murmura-t-il.
— Quatre millions ! » répondit William W. Kolderup.
Ce fut le dernier coup de massue. J.-R. Taskinar s'affaissa. Le marteau frappa d'un coup sec le marbre de la table...
L'île Spencer était adjugée pour quatre millions de dollars, à William W. Kolderup, de San-Francisco.
« Je me vengerai î » murmura J.-R. Taskinar.
Et, après avoir jeté un regard plein de haine sur son vainqueur, il s'en retourna à Occidental-Hotel.
Cependant, les hurrahs, les « hip » retentissaient par trois fois à l'oreille de William W. Kolderup; ils l'accompagnèrent jusqu'à Montgoinery-Street, et, tel était l'enthousiasme de ces Américains en délire, qu'ils en oublièrent môme de chanter le Yankee Doodle.
OU LA CONVERSATION DE PHINA HOLLANEY ET DE GODFREY MORGAN EST ACCOMPAGNÉE AU PIANO.
William W. Kolderup était rentré dans son hôtel de la rue Montgomery. Cette rue, c'est le Regent-Street, le Broadway, le boulevard des Italiens de San-Francisco. Tout le long de cette grande artère, qui traverse la ville parallèlement à ses quais, est le mouvement, l'entrain, la vie : tramways multiples, voitures attelées de chevaux ou de mules, gens affairés qui se pressent sur les trottoirs de pierre, devant les magasins richement achalandés, amateurs plus nombreux encore aux portes des « bars », où se débitent des boissons on ne peut plus californiennes.
Inutile de décrire l'hôtel du nabab de Frisco. Ayant trop de millions, il avait trop de luxe. Plus de confort que de goût. Moins de sens artistique que de sens pratique. On ne saurait tout avoir.
Que le lecteur se contente de savoir qu'il y avait un magnifique salon de réception, et, dans ce salon, un piano, dont les accords se propageaient à travers la chaude atmosphère de l'hôtel, au moment où y rentrait l'opulent Kolderup.
« Bon ! se dit-il, elle et lui sont là! Un mot à mon caissier, puis nous causerons tout à l'heure ! »
Et il se dirigea vers son cabinet, afin d'en finir avec cette petite affaire de Tile Spencer et n'y plus penser. En finir, c'était tout simplement réaliser quelques valeurs de portefeuille afin de payer l'acquisition. Quatre lignes à son
agent de change, il n'en fallait pas davantage. Puis William W. Kolderup s'occuperait d'une autre « combinaison », qui lui tenait bien autrement au cœur.
Oui! elle et lui étaient dans le salon: elle, devant son piano; lui, à demi étendu sur un canapé, écoutant vaguement les notes perlées des arpèges, qui s'échappaient des doigts de cette charmante personne.
c( M'écoutes-tu ? dit-elle.
— Sans doute.
— Oui! mais m'entends-tu ?
— Si je t'entends, Phina ! Jamais tu n'as si bien joué ces variations de VA uld Robin Gray .
— Ce n'est pas Auld Robin Gray que je joue, Godfrey... c'est Happy moment.,.
— Ah! j'avais cru! » répondit Godfrey d'un ton d'indifférence, auquel il eût été difficile de se méprendre.
La jeune fille leva ses deux mains, laissa un instant ses doigts écartés, suspendus au-dessus du clavier, comme s'ils allaient retomber pour saisir un accord. Puis, donnant un demi-tour à son tabouret, elle resta, quelques instants, à regarder le trop tranquille Godfrey, dont les regards cherchèrent à éviter les siens.
Phina Hollaney était la filleule de William W. Kolderup. Orpheline, élevée par ses soins, il lui avait donné le droit de se considérer comme sa fille, le devoir de l'aimer comme un père. Elle n'y manquait pas.
C'était une jeune personne, « jolie à sa manière », comme on dit, mais à coup sûr charmante, une blonde de seize ans avec des idées de brune, ce qui se lisait dans le cristal de ses yeux d'un bleu noir. Nous ne saurions manquer de la comparer à un lis, puisque c'est une comparaison invariablement employée dans la meilleure société pour désigner les beautés améri caines. C'était donc un lis, si vous le voulez bien, mais un lis greffé sur quelque églantier résistant et solide. Certainement elle avait beaucoup de cœur, cette jeune miss, mais elle avait aussi beaucoup d'esprit pratique, une allure très personnelle, et ne se laissait pas entraîner plus qu'il ne convenait dans les illusions ou les rêves qui sont de son sexe et de son âge.
Les rêves, c'est bien quand on dort, non quand on veille. Or, elle ne dormait pas, en ce moment, et ne songeait aucunement à dormir.
« Godfrey? reprit-elle.
— Phina ? répondit le jeune homme.
— Où es-tu, maintenant ?
— Près de toi... dans ce salon...
— Non, pas près de moi, Godfrey 1 Pas dans ce salon!... Mais loin, bien loin... au delà des mers; n'est-ce pas? »
Et machinalement, la main de Phina, cherchant le clavier, s'égara en une série de septièmes diminuées, dont la tristesse en disait long et que ne comprit peut-être pas le neveu de William W. Kolderup.
Car tel était ce jeune homme, tel le lien de parenté qui l'unissait au riche maître de céans. Fils d'une sœur de cet acheteur d'île, sans parents, depuis bien des années, Godfrey Morgan avait été, comme Phina, élevé dans la maison de son oncle, auquel la fièvre des affaires n'avait jamais laissé une intermittence pour songer à se marier.
Godfrey comptait alors vingt-deux ans. Son éducation achevée l'avait laissé absolument oisif. Gradué d'université, il n'en était pas beaucoup plus savant pour cela. La vie ne lui ouvrait que des voies de communication faciles. Il pouvait prendre à droite, à gauche : cela le mènerait toujours quelque part, où la fortune ne lui manquerait pas.
D'ailleurs Godfrey était bien de sa personne, distingué, élégant, n'ayant jamais passé sa cravate dans une bague, et ne constellant ni ses doigts, ni ses manchettes, ni le plastron de sa chemise, de toutes les fantaisies joaillières, si appréciées de ses concitoyens.
Je ne surprendrai personne en disant que Godfrey Morgan devait épouser Phina Hollaney. Aurait-il pu en être autrement? Toutes les convenances y étaient. D'ailleurs, William W. Kolderup voulait ce mariage. Il assurait ainsi sa fortune aux deux êtres qu'il chérissait le plus au monde, san9 compter que Phina plaisait à Godfrey, et que Godfrey ne déplaisait point à Phina. Il fallait qu'il en fût ainsi pour la bonne comptabilité de la maison de commerce. Depuis leur naissance, un compte était ouvert au jeune homme, un autre à la jeune fille : il n'y avait plus qu'à les solder, à passer les écritures d'un compte nouveau pour les deux époux. Le digne négociant espérait bien que cela se ferait fin courant, et que la situation serait définitivement balancée, sauf erreur ou omission.
Or, précisément, il y avait omission, et peut-être erreur, ainsi qu'on va le démontrer.
Erreur, puisque Godfrey ne se sentait pas encore tout à fait mûr pour la
grande affaire du mariage; omission, puisqu'on avait omis de le pressentir à ce sujet.
En effet, ses études terminées, Godfrey éprouvait comme une lassitude prématurée du monde et de la vie toute faite, où rien ne lui manquerait, où il n'aurait pas un désir à former, où il n'aurait rien à faire ! La pensée de courir le monde l'envahit alors : il s'aperçut qu'il avait tout appris, sauf à voyager. De l'ancien et du nouveau continent, il ne connaissait, à vrai dire, qu'un seul point, San-Francisco, où il était né, qu'il n'avait jamais quitté, si ce n'est en rêve. Or, qu'est-ce donc, je vous le demande, qu'un jeune homme qui n'a pas fait deux ou trois fois le tour du globe, — surtout s'il est Américain 1 ? A quoi peut-il être bon par la suite ? Sait-il s'il pourra se tirer d'affaire dans les diverses conjonctures où le jetterait un voyage de longue haleine ? S'il n'a pas un peu goûté à la vie d'aventures, comment oserait-il répondre de lui? Enfin quelques milliers de lieues, parcourues à la surface de la terre, pour voir, pour observer, pour s'instruire, ne sont-elles pas l'indispensable complément d'une bonne éducation de jeune homme ?
11 était donc arrivé ceci : c'est que, depuis tantôt un an Godfrey s'était plongé dans les livres de voyages, qui pullulent à notre époque, et cette lecture l'avait passionné. Il avait découvert le Céleste Empire avec Mareo Polo, l'Amérique avec Colomb, le Pacifique avec Cook, le pôle Sud avec Dumont-d'Urville. 11 s'était pris de l'idée d'aller là où ces illustres voyageurs avaient été sans lui. En vérité, il n'eût pas trouvé payer trop cher une exploration de quelques années au prix d'un certain nombre d'attaques de pirates malais, de collisions en mer, de naufrages sur une côte déserte, dût-il y mener la vie d'un Selkirk ou d'un Robinson Crusoé ! Un Robinson ! devenir un Robinson ! Quelle jeune imagination n'a pas un peu rêvé cela, en lisant, ainsi que Godfrey l'avait fait souvent, trop souvent, les aventures des héros imaginaires de Daniel de Foë ou de Wiss ?
Oui ! le propre neveu de William W. Kolderup en était là au moment où son oncle songeait à l'enchaîner, comme on dit, dans les liens du mariage. Quant à voyager avec Phina, devenue mistress Godfrey Morgan, non, ce n'était pas possible ! 11 fallait le faire seul ou ne pas le faire. Et, d'ailleurs, sa fantaisie passée, Godfrey ne serait-il pas dans des conditions meilleures pour signer son contrat? Est-on propre au bonheur d'une femme, quand, préalablement, on n'est même pas allé au Japon ni en Chine, pas même en Europe? Non ï assurément.
22 L'ECOLE DES UOBINSONS.
Et voilà pourquoi Godfrey était maintenant distrait près de miss Phina, indifférent quand elle lui parlait, sourd lorsqu'elle lui jouait les airs qui le charmaient autrefois.
Phina, en fille sérieuse et réfléchie, s'en était bien aperçue. Dire qu'elle n'en éprouvait pas quelque dépit mêlé d'un peu de chagrin, ce serait la calomnier gratuitement. Mais, habituée à envisager les choses par leur côté positif, elle s'était déjà fait ce raisonnement :
« S'il faut absolument qu'il parte, mieux vaut que ce soit avant le mariage qu'après !»
Et voilà pourquoi elle avait dit à Godfrey ces simples mots, très significatifs :
« Non!... tu n'es pas près de moi en ce moment... mais au delà des mers ! »
Godfrey s'était levé. Il avait fait quelques pas dans le salon, sans regarder Phina, et, inconsciemment, son index était venu s'appuyer sur une des touches du piano.
C'était un gros « ré » bémol, de l'octave au-dessous de la portée, note bien lamentable, qui répondait pour lui.
Phina avait compris, et, sans plus ample discussion, elle allait mettre son fiancé au pied du mur, en attendant qu'elle l'aidât à y pratiquer une brèche, afin qu'il pût s'enfuir où sa fantaisie l'entraînait, lorsque la porte du salon s'ouvrit.
William W. Kolderup parut, un peu affairé, comme toujours. C'était le commerçant qui venait de terminer une opération et s'apprêtait à en commencer une autre.
« Eh bien, dit-il, il ne s'agit plus, maintenant, que de fixer définitivement la date.
— La date? répondit Godfrey en tressautant. Quelle date, s'il vous plaît, mon oncle?
— La date de votre mariage à tous deux ! répliqua William W. Kolderup. Ce n'est pas la date du mien, je suppose!
— Ce serait peut-être plus urgent! dit Phina.
— Hein!... Quoi?... s'écria l'oncle. Qu'est-ce que cela signifie?... Nous disons fin courant, n'est-ce pas ?
— Parrain Will, répondit la jeune fille, ce n'est pas la date d'un mariage qu'il s'agit de fixer aujourd'hui, c'est la date d'un départ!
— D'un départ?...
— Oui, le départ de Godfrey, reprit miss Phina, de Godfrey, qui, avant de se marier, éprouve le besoin de courir un peu le monde !
— Tu veux partir... toi?... s'écria William W. Kolderup, en marchant vers le jeune homme, dont il saisit le bras, comme s'il avait peur que ce « coquin de neveu » ne lui échappât.
— Oui, oncle Will, répondit bravement Godfrey.
— Et pour combien de temps?
— Pour dix-huit mois, ou deux £^is, au plus, si....
— Si?...
— Si vous voulez bien le permettre, et si Phina veut bien m'attendre jusque-là!
— T'attendre! Voyez-vous ce prétendu qui ne prétend qu'à s'en aller! s'écria William W. Kolderup.
— Il faut laisser faire Godfrey, répondit la jeune fille. Parrain Will, j'ai bien réfléchi à tout cela. Je suis jeune, mais, en vérité, Godfrey est encore plus jeune que moi! Les voyages le vieilliront, et je pense (Ju'il ne faut pas contrarier ses goûts! Il veut voyager, qu'il voyage! Le besoin du repos lui viendra ensuite, et il me retrouvera au retour.
— Quoi! s'écria William W. Kolderup, tu consens à donner la volée à cet étourneau ?
— Oui, pour les deux ans qu'il demande!
— Et tu l'attendras?...
— Oncle Will, si je n'étais pas capable de l'attendre, c'est que je ne l'aimerais pas ! »
Cela dit, miss Phina était revenue vers son piano, et, soit qu'elle le voulût ou non, ses doigts jouaient en sourdine un morceau très à la mode, le Départ du Fiancé, qui était bien de circonstance, on en conviendra. Mais Phina, sans s'en apercevoir peut- être, le jouait en « la » mineur, bien qu'il fût écrit %en « la » majeur. Aussi, tout le sentiment de la mélodie se transformait avec ce mode, et sa couleur plaintive rendait bien les intimes impressions de la jeune fille.
Cependant Godfrey, embarrassé, ne disait mot. Son oncle lui avait pris la tête, et, la tournant en pleine lumière, il le regardait. De cette façon, il l'interrogeait, sans avoir besoin de parler, et lui, répondait sans avoir besoin de répondre.
— Où es-tu, maintenant? (Page 20.)
Et les lamentations de ce Départ du Fiancé se faisaient toujours tristement entendre. Enfin William W. Kolderup, après avoir fait un tour de salon, revint vers Godfrey, qui était planté là comme un coupable devant son juge. Puis, élevant la voix :
« C'est très sérieux? demanda-t-il.
— Très sérieux, répondit miss Phina, sans s'interrompre, tandis que Godfrey se contentait de faire un signe affirmatif.
— Allright! » répliqua William W. Kolderup, en fixant sur son neveu un regard singulier.
S'arrètant, les bras croisés, devant Godfrey... (Page 25.)
Puis, on aurait pu l'entendre murmurer entre ses dents:
« Ah! tu veux tâter des voyages avant d'épouser Phina! Eh bien! tu en uUeras, mon neveu ! »
Il fit encore deux ou trois pas, et, s'arrètant. les bras croisés, devant Godfrey :
« Où veux-tu aller? lui demanda-t-il.
— Partout.
— Et quand comptes-tu partir?
— Quand vous voudrez, oncle Will.
— Soit, le plus tôt possible ! »
Sur ces derniers mots, Phina s'était interrompue brusquement. Le petit doigt de sa main gauche venait de toucher un « sol » dièze... et le quatrième ne l'avait pas résolu sur la tonique du ton. Elle était restée sur la « sensible », comme le Raoul des Huguenots, lorsqu'il s'enfuit à la fin de son duo avec Valentine.
Peut-être miss Phina avait-elle le cœur un peu gros, mais son parti était bien pris de ne rien dire.
Ce fut alors que William \V. Kolderup, sans regarder Godfrey, s'approcha du piano :
« Phina, dit-il gravement, il ne faut jamais rester sur la « sensible ! »
Et, de son gros doigt qui s'abattit verticalement sur une des touches, il fit résonner un a la » naturel.