‹ L'école des RobinsonsChapitre 7 sur 38 · TARTELETT PRESENTE AU LECTEUR · texte numérisé non relu

TARTELETT PRESENTE AU LECTEUR

la porte du cabinet, entra, le corps à demi incliné, les coudes arrondis, la bouche souriante, et il attendit dans la troisième position, après avoir croisé l'un devant l'autre, à la moitié de leur longueur, ses pieds dont les chevilles se touchaient et dont les pointes étaient tournées en dehors.

Tout autre* que le professeur Tartelett, placé dans cette sorte d'équilibre instable, aurait vacillé sur sa base, mais lui sut conserver une rectitude absolue.

« Monsieur Tartelett, dit William W. Kolderup, je vous ai fait venir pour vous apprendre une nouvelle qui, je le crois, n'aura pas lieu de vous surprendre.

— A vos souhaits! répondit le professeur, bien que William W. Kolderup n'eut point éternué, ainsi qu'on pourrait le croire.

— Le mariage de mon neveu est retardé d'un an ou dix-huit mois, reprit l'oncle, et Godfrey, sur sa demande, va partir pour visiter les divers États du nouveau et de l'ancien monde.

— Monsieur, répondit Tartelett, mon élève Godfrey fera honneur au pays qui l'a vu naître, et...

— Et aussi au professeur de maintien qui Ta initié aux bonnes manières, » répondit le négociant, d'un ton dont le naïf Tartelett ne sentit aucunement l'ironie.

Et. en effet, croyant devoir exécuter un « assemblé », il déplaça alternativement ses pieds par une sorte de glissade de côté; puis, pliant légèrement le genou avec souplesse, il salua William W. Kolderup.

« J'ai pensé, reprit celui-ci, que vous auriez sans doute quelque peine à vous séparer de votre élève?

— La peine sera douloureuse, répondit Tartelett, et, cependant, s'il le faut...

— Il ne le faudra pas, répondit William W. Kolderup, dont l'épais sourcil se fronça.

— Ah!... » répondit Tartelett.

Légèrement troublé, il fit un temps levé en arrière, de manière à passer de la troisième à la quatrième position; puis, il mit entre ses deux pieds la distance d'une largeur, — sans peut-être avoir absolument conscience de ce qu'il faisait.

« Oui ! ajouta le négociant d'une voix brève et d'un ton qui n'admettait pas l'ombre de réplique, j'ai pensé qu'il serait vraiment cruel de séparer un professeur et un élève si bien faits pour s'entendre !

Assurément... les voyages!... répondit Tartelett, qui semblait ne pas

vouloir comprendre.

— Oui!... assurément!... reprit William W. Kolderup, non seulement les voyages mettront en relief les talents de mon neveu, mais aussi les talents du professeur auquel il doit une tenue si correcte ! »

Jamais la pensée n'était venue à ce grand enfant qu'un jour il lui faudrait quitter San-Francisco, la Californie et l'Amérique pour courir les mers. Ces idées n'auraient pu entrer dans le cerveau d'un homme plus ferré sur la chorégraphie que sur les voyages, et qui en était encore à connaître les environs de la capitale dans un rayon de dix milles. Et maintenant on lui offrait, non! on lui faisait entendre que, bon gré mal gré, il allait avoir à s'expatrier, à exécuter de sa personne, avec toutes les charges et inconvénients qu'ils comportent, ces déplacements conseillés par lui à son élève! Il y avait là, certainement, de quoi troubler une cervelle aussi peu solide que la sienne, et l'infortuné Tartelett, pour la première fois de sa vie, sentit un frémissement involontaire dans les muscles de ses jambes, assouplis par trente-cinq ans d'exercices !

« Peut-être... dit-il, en essayant de rappeler sur ses lèvres ce sourire stéréotypé du danseur, qui s'était un instant effacé, peut-être... ne suis-je pas fait pour...

— Vous vous ferez! » répondit William W. Kolderup, en homme avec lequel il n'y a pas à discuter.

Refuser, c'était impossible. Tartelett n'y pensait même pas. Qu'était-il dans la maison? Une chose, un ballot, un colis, pouvant être expédié à tous les coins du monde! Mais l'expédition en projet n'était pas sans le troubler quelque peu.

« Et quand doit s'effectuer le départ? demanda-t-il en essayant de reprendre une position académique.

— Dans un mois.

— Et sur quelle mer orageuse monsieur Kolderup a-t-il décidé que le vaisseau emporterait mon élève et moi?

— Sur le Pacifique, d'abord.

— Et sur quel point du globe terrestre aurai-je à poser le pied pour la première fois?

— Sur le sol de la Nouvelle-Zélande, répondit William W. Kolderup. J'ai remarqué que les Néo-Zélandais n'arrondissent pas convenablement les coudes!... Vous les rectifierez! »

Voilà comment le professeur Tartelett fut choisi pour être compagnon de voyage de Godfrey Morgan.

Un signe du négociant lui fit alors comprendre que l'audience était terminée. 11 se retira donc assez ému, pour que sa sortie et les grâces spéciales qu'il déployait habituellement dans cet acte difficile laissassent tant soit peu à désirer.

En effet, pour la première fois de sa vie, le professeur Tartelett, oubliant, dans sa préoccupation, les plus élémentaires préceptes de son art, s'en allait les pieds en dedans !

DANS LEQUEL ON SE PBÉPARE A PARTIR, ET A LA FIN DUQUEL ON PART POUR TOUT DE BON.

Il n'y avait plus à y revenir. Avant ce long voyage, h deux, à travers la vie, qu'on appelle mariage, Godfrey allait faire le tour du monde, — ce qui est quelquefois plus périlleux. Mais il comptait en revenir très aguerri, et, parti un jeune homme, ramener un homme au retour. Il aurait vu, observé, comparé. Sa curiosité serait satisfaite. Il ne lui resterait plus qu'à demeurer tranquille et sédentaire, à vivre heureux au foyer conjugal, que nulle tentation ne le porterait plus à quitter. Avait-il tort ou raison? Courait-il à quelque bonne et solide leçon dont il ferait son profit? Nous laisserons à l'avenir le soin de répondre.

Bref, Godfrey était enchanté.

Phinà, anxieuse, sans en rien laisser parattre, se résignait à cet apprentissage.

Le professeur Tartelett, lui, d'habitude si ferme sur ses jambes, rompues à tous les équilibres de la danse, avait perdu son aplomb ordinaire et cherchait en vain à le retrouver. Il vacillait même sur le parquet de sa chambre, comme s'il eût été déjà sur le plancher d'une cabine, remuée par les coups de roulis et de tangage.

Vous les rectifierez ! (Page 30.)

Quant à William W. Kolderup, depuis la décision prise, il était devenu peu communicatif , surtout avec son neveu. Ses lèvres serrées, ses yeux à demi cachés sous ses paupières, indiquaient qu'une idée fixe s'était implantée dans cette tête, où bouillonnaient habituellement les hautes spéculations du commerce.

« Ah ! tu veux voyager, murmurait-il parfois, voyager au lieu de te marier, au lieu de rester chez toi, d'être heureux tout bêtement !... Eh bien, tu voyageras !

Les préparatifs furent aussitôt commencés.

Cotait a l'un de ces quais artificiels. (Page 36.)

Tout d'abord, la question de l'itinéraire dut être soulevée, discutée et, finalement, résolue.

Godfrey s'en irait-il par le sud, Test ou l'ouest? Cela était à décider en premier lieu.

S'il débutait par les routes du sud, la compagnie « Panama to Califocnia and British Columbia », puis la compagnie « Packet Shouthampton Rio- Janeiro », se chargeraient de le conduire en Europe.

S'il prenait par l'est, le grand chemin de fer du Pacifique pouvait l'amener en quelques jours à New-York, et de là, les lignes Cunard, Inman, Withe-

Star, Hamburg-American ou Transatlantique française, iraient le déposer suite littoral de l'ancien monde.

S'il voulait prendre à l'ouest, par la « Steam Transoceanic Golden Age », il lui serait facile de gagner Melbourne, puis l'isthme de Suez, avec les bateaux de la « Peninsular Oriental Steam Co ».

Les moyens de transport ne manquaient pas, et, grâce à leur concordance mathématique, le tour du monde n'est plus qu'une simple promenade de touriste.

Mais ce n'est pas ainsi que devait voyager le neveu-héritier du nabab de Frisco.

Non ! William W. Kolderup possédait, pour les besoins de son commerce, toute une flotte de navires àvoiles et à vapeur. Il avait donc décidé qu'un de ses bâtiments serait « mis à la disposition du jeune Godfney Morgan », comme s'il se fût agi d'un prince du sang, voyageant pour son plaisir, — aux frais des sujets de son père.

Par ses ordres, le Dream, solide steamer de six cents tonnes et de la force de deux cents chevaux, entra aussitôt en armement. Il devait être commandé par le capitaine Turcotte, un loup de nier, qui avait déjà couru tous les océans sous toutes les latitudes. Bon et hardi marin, cet habitué des tornades, des typhons et des cyclones, comptait déjà quarante ans de navigation sur cinquante ans d'âge. Se mettre à la cape et faire tête à l'ouragan n'était qu'un jeu pour ce « matelot », qui n'avait jamais été éprouvé que par le « mal de terre », c'est-à-dire lorsqu'il était en relâche. Aussi, de cette existence incessamment secouée sur le pont d'un bâtiment, avait-il conservé l'habitude de toujours se balancer à droite, à gauche, en avant, en arrière : il avait le tic du tangage et du roulis.

Un second, un mécanicien, quatre chauffeurs, douze matelots, en tout dixhuit hommes, devaient former l'équipage du Dream. qui, s'il se contentait de faire tranquillement ses huit milles à l'heure, n'en possédait pas moins d'excellentes qualités nautiques. Qu'il n'eût pas assez de vitesse pour passer dans la lame lorsque la mer était grosse, soit ! mais aussi la lame ne lui passait pas dessus, avantage qui compense bien la médiocrité de la marche, surtout quand on n'est pas autrement pressé. D'ailleurs, le Dream était gréé en goélette, et, par un vent favorable, avec ses cinq cents yards carrés de toile,, il pouvait toujours venir en aide h sa vapeur.

Il ne faudrait pas croire, toutefois, que le voyage du Dream ne dût être

qu'un voyage d'agrément. William W. Kolderup était un homme trop pratique pour ne pas chercher à utiliser un parcours de quinze ou seize mille lieues à travers toutes les mers du globe. Son navire devait partir sans cargaison, sans doute, mais il lui était facile de se conserver dans de bonnes conditions de flottabilité, en remplissant d'eau ses « water-ballast 1 », qui auraient pu l'immerger jusqu'au ras du pont au cas où cela eût été nécessaire. Aussi le Dream comptait-il charger en route et visiter les divers comptoirs du riche négociant. Il s'en irait ainsi d'un marché à un autre. N'ayez pas peur, le capitaine Turcotte ne serait pas embarrassé de faire ses frais de voyage ! La fantaisie de Godfrey Morgan ne coûterait pas un dollar à la caisse avunculaire ! Ainsi agit-on dans les bonnes maisons de commerce.

Tout cela fut décidé dans de longs entretiens, très secrets, que William W. Kolderup et le capitaine Turcotte eurent ensemble. Mais il paraît que le règlement de cette affaire, si simple cependant, n'allait pas tout seul, car le capitaine dut faire de nombreuses visites au cabinet du négociant. Lorsqu'il en sortait, de plus perspicaces que les habitués de l'hôtel auraient observé qu'il avait une figure singulière, que ses cheveux étaient hérissés en coup de vent, comme s'il les eût tracassés d'une main fébrile, que toute sa personne, enfin, roulait et tanguait plus violemment que d'ordinaire. On avait pu entendre, aussi, des éclats de voix singuliers, qui prouvaient que les séancer ne s'étaient pas passées sans orage. C'est que le capitaine Turcotte, avec son franc-parler. savait fort bien tenir tête à William W. Kolderup, qui l'aimait et l'estimait assez pour lui permettre de le contredire.

Enfin, paraît-il, tout s'arrangea. Qui avait cédé, de William W. Kolderup ou de Turcotte? je n'oserais encore me prononcer, ne connaissant pas le sujet même de leurs discussions. Cependant je parierais plutôt pour le capitaine.

Quoi qu'il en soit, après huit jours d'entretiens, le négociant et le marin parurent être d'accord ; mais Turcotte ne cessait pas de grommeler entre ses dents :

« Que les cinq cent mille diables du surouet m'envoient par le fond du pot au noir, si jamais je me serais attendu, moi Turcotte, à faire de pareille besogne! »

Cependant l'armement du Dream avançait rapidement, et son capitaine ne

1. Compartiments que l'on peut remplir d'eau lorsque le navire est lège, de manière à le maintenir dans sa ligne de flottaison.

négligeait rien pour qu'il fût en état de prendre la nier dès la première quinzaine du mois de juin. On l'avait passé à la forme, et sa carène, soigneusement repeinte au minium, tranchait par son rou^e vif avec le noir de ses œuvres mortes.

Il vient un grand nombre de bâtiments de toutes sortes et de toutes nationalités dans le port de San-Francisco. Aussi, depuis bien des années, les quais de la ville, régulièrement construits sur le littoral, n'auraient-ils pu suffire à l'embarquement et au débarquement des marchandises, si les ingénieurs n'étaient parvenus à établir plusieurs quais factices. Des pilotis de sapin rouge furent enfoncés dans les eaux, quelques milles carrés de planchers les recouvrirent de larges plates-formes. C'était autant de pris sur la baie , mais la baie est vaste. On eut ainsi de véritables cales de déchargement, couvertes de grues et de ballots, près desquelles steamers des deux océans, steamboats des fleuves californiens, clippers de tous pays, caboteurs des côtes américaines, purent se ranger dans un ordre parfait, sans s'écraser les uns 1rs autres.

C'était à l'un de ces quais artificiels, à l'extrémité de Warf-Mission-Street, qu'avait été solidement amarré le Dream, après son passage' au bassin de carénage.

Rien ne fut négligé pour que le steamer, affecté au voyage de Godfrey, put naviguer dans les meilleures conditions. Approvisionnements, aménagement, tout fut minutieusement étudié. Le gréement était en parfait état, la chaudière éprouvée, la machine à hélice excellente. On embarqua môme, pour les besoins du bord et la facilité des communications avec la terre, une chaloupe à vapeur, rapide et insubmersible, qui devait rendre de grands services au cours de la navigation.

Enfin, bref, tout était prêt à la date du 10 juin. H n'y avait plus qu'à prendre la mer. Les hommes, embarqués par le capitaine Turcotte pour la manœuvre des voiles ou la conduite de la machine, formaient un équipage de choix, et il eût été difficile d'en trouver un meilleur sur la place. Un véritable stock d'animaux vivants, agoutis, moutons, chèvres, coqs et poules, etc., était parqué dans l'entrepont; les besoins de la vie matérielle se voyaient, en outre, assurés par un certain nombre de caisses de conserves des meilleures marques.

Quant à l'itinéraire que devait suivre le Dream, ce fut sans doute l'objet des longues conférences que William W. Kolderup et son capitaine eurent en-

semble. Tout ce que l'on sut, c'est que le premier point de relAche indiqué devait être Auckland, capitale de la Nouvelle-Zélande, — sauf le cas où le besoin de charbon, nécessité par la prolongation de vents contraires, obligerait à se

réapprovisionner, soit à l'un des archipels du Pacifique, soit à l'un des ports de la Chine.

Tout ce détail, d'ailleurs, importait peu à Godfrey, du moment qu'il s'en allait en mer, et pas du tout à Tartelett, dont l'esprit troublé s'exagérait de jour en jour les éventualités de navigation.

Il n'y avait plus qu'une formalité à remplir : la formalité des photographies.

Un fiancé ne peut décemment partir pour un long voyage autour du monde sans emporter l'image de celle qu'il aime, et, en revanche, sans lui laisser la sienne.

Godfrey, en costume de touriste, se livra donc aux mains de Stephenson et Go, photographes de Montgomery-Street, et Phina, dans sa toilette de ville, confia également au soleil le soin de fixer ses traits charmants, mais un peu attristés, sur la plaque des habiles opérateurs.

Ce serait encore une façon de voyager ensemble. Le portrait de Phina avait sa place tout indiquée dans la cabine de Godfrey ; celui de Godfrey, dans la chambre de la jeune fille.

Quanta Tartelett, qui n'était pas fiancé et ne songeait aucunement à l'être,, on jugea convenable, cependant, de confier son image au papier sensibilisé. Mais, quel que fût le talent des photographes, ils ne purent obtenir une épreuve satisfaisante. Le cliché oscillant ne fut jamais qu'un brouillard confus, dans lequel il eût été impossible de reconnaître le célèbre professeur de danse et de maintien.

C'est que le patient, quoi qu'il en eût, ne pouvait s'empêcher de bouger, — en dépit de la recommandation en usage dans tous les ateliers consacrés aux opérations de ce genre.

On essaya d'autres moyens plus rapides, d'épreuves instantanées. Impossible. Tartelett tanguait et roulait déjà par anticipation, tout comme le capitaine du Dream.

Il fallut renoncer à conserver les traits de cet homme remarquable. Irréparable malheur pour la postérité, si — mais éloignons cette pensée! — si, tout en croyant ne partir que pour l'ancien monde, Tartelett partait pour cet autre monde dont ne ne revient pas.

38 L'ÉCOLE DES ÎIOBINSONS.

Le 9 juin, on était prêt. Le Dream n'avait plus qu'à appareiller. Ses papiers, connaissement, charte-partie, police d'assurance, étaient en règle, et, deux jours avant, le courtier de la maison Kolderup avait envoyé les dernières signatures.

Ce jour-là, un grand déjeuner d'adieu fut donné à l'hôtel de Monlgomery- Street. On but à l'heureux voyage de Godfrey et à son prompt retour.

Godfrey ne laissait pas d'être assez ému, et il ne chercha point à le cacher. Phina se montra plus ferme que lui. Quant à Tartelett, il noya ses appréhensions dans quelques verres de Champagne, dont l'influence se prolongea jusqu'au ' moment du départ. Il faillit môme oublier sa pochette, qui lui fut rapportée à l'instant où on larguait les amarres du Dream.

Les derniers adieux furent faits à bord, les dernières poignées de main s'échangèrent sur la dunette; puis, la machine donna quelques tours d'hélice, qui firent déborder le steamer.

u Adieu ! Phina.

— Adieu ! Godfrey.

-- Que le ciel vous conduise ! dit l'oncle.

— Et surtout qu'il nous ramène! murmura le professeur Tartelett.

— Et n'oublie jamais, Godfrey, ajouta William W. Kolderup, la devise que le Dream porte à son tableau d'arrière :

Confiée , recte agens.

— - Jamais, oncle Will! Adieu, Phina !

— Adieu ! Godfrey. »

Le steamer s'éloigna, les mouchoirs s'agitèrent, tant qu'il resta en vue du quai, môme un peu au delà.

Bientôt cette baie de San-Francisco, la plus vaste du monde, était traversée, le Dream franchissait l'étroit goulet de Golden-Gate, puis il tranchait ;1e son étrave les eaux du Pacifique : c'était comme si cette « Porte d'or » venait de se refermer sur lui.

DANS LEQUEL LE LECTEUR EST APPELÉ A FAIRE CONNAISSANCE AVEC UN NOUVEAU PERSONNAGE.

Le voyage était commencé. Ce n'était pas le difficile, on en conviendra volontiers.

Ainsi que le répétait souvent le professeur Tartelett, avec une incontestable logique:

« Un voyage commence toujours! Mais où et comment il finit, c'est l'important! »

La cabine occupée par Godfrey s'ouvrait, au fond de la dunette du Dream^ sur le carré d'arrière, qui servait de salle à manger. Notre jeune voyageur était installé là aussi confortablement que possible. Il avait offert à la photographie de Phina la meilleure place sur le mieux éclairé des panneaux de sa chambre. Un cadre pour dormir, un lavabo pour sa toilette, quelques armoires pour ses vêtements et son linge, une table pour travailler, un fauteuil pour s'asseoir, que lui fallait-il de plus, à ce passager de vingt-deux ans ? Dans ces conditions, il aurait fait vingt-deux fois le tour du monde ! N'était-il pas a l'âge de cette philosophie pratique que constituent la belle santé et la bonne humeur ? Ah ! jeunes gens, voyagez si vous le pouvez, et si vous ne le pouvez pas... voyagez tout de même !

Tartelett, lui, n'était plus de bonne humeur. Sa cabine, près de la cabine de son élève, lui semblait bien étroite, son cadre bien dur, les six yards superficiels qu'elle occupait en abord, bien insuffisants pour qu'il y pu! répéter ses battus et ses pas de bourrée. Le voyageur, en lui, n'absorberait il donc pas le professeur de danse et de maintien ? Non ! C'était dans le sang, et, lorsque Tartelett arrivera à l'heure de se coucher pour le dernier sommeil, ses pieds se trouveront encore placés en ligne horizontale, les talons l'un contre l'autre, à la première position.

Les repas devaient se prendre en commun, et c'est ce qui fut fait, — Godfrey

Le steamer s'éloigna. (Page 38.)

et Tarleletl vis-à-vis l'un de l'autre, le capitaine et le second occupant chacun l'un des bouts de la table de roulis. Cette effrayante dénomination, « table de roulis », laissait déjà comprendre que la place du professeur serait trop souvent vide ! .

Au départ, dans ce beau mois de juin, il faisait une belle brise du nordest-. Le capitaine Turcotte avait pu faire établir la voilure, afin d'accroître sa vitesse, et le Dream, tout dessus, bien appuyé, ne roulait pas trop d'un bord sur l'autre. En outre, comme la lame le prenait par l'arrière, le tangage ne le fatiguait point outre mesure. Cette allure n est pas celle qui fait, sur le

« Qui es-tu? b lui demanda-t-il. (Page 43. »

visage des passagers, les nez pinces, les yeux caves, les fronts livides, les joues sans couleur. C'était donc supportable. On piquait droit dans le sudouest sur une jolie mer, moutonnant à peine : le littoral américain n'avait pas tardé à disparaître sous l'horizon.

Pendant deux jours, aucun incident de navigation ne se produisit, qui soit digne d'être relaté. Le Dream faisait bonne route. Le début de ce voyage était donc favorable, — bien que le capitaine Turcotte laissât percer quelquefois une inquiétude qu'il eût en vain essayé de dissimuler. Chaque jour, lorsque le soleil passait au méridien, il relevait exactement la situation du

navire. Mais on pouvait observer qu'aussitôt il emmenait le second dans sa cabine, et là, tous deux restaient en conférence secrète, comme s'ils avaient eu à discuter en vue de quelque éventualité grave. Ce détail, sans doute, passait inaperçu pour Godfrey, qui n'entendait rien aux choses de la navigation, mais îe maître d'équipage et quelques-uns des matelots ne laissaient pas d'en être surpris.

Ces braves gens le furent d'autant plus, que, deux ou trois fois, dès la première semaine, pendant la nuit, sans que rien ne nécessitât cette manœuvre, la direction du Dream fut sensiblement modifiée, puis reprise au jour. Ce qui se fût expliqué avec un navire à voiles, soumis aux variations des courants atmosphériques, ne s'expliquait plus avec un steamer, qui peut suivre la ligne des grands cercles et serre ses voiles lorsque le vent ne lui est plus favorable.

Le 12 juin, dans la matinée, un incident très inattendu se produisit à bord.

Le capitaine Turcotte, son second et Godfrey allaient se mettre à table pour déjeuner, lorsqu'un bruit insolite se fit entendre sur le pont. Presque aussitôt le maître d'équipage, poussant la porte, parut sur le seuil du carré.

« Capitaine! dit-il.

— Qu'y at-il donc? répondit vivement Turcotte, comme un marin toujours sur le qui-vive.

— Il y a... un Chinois! dit'le maître d'équipage.

— Un Chinois?

— Oui ! un vrai Chinois que nous venons de découvrir, par hasard, à fond de cale !

— A fond de cale! s'écria le capitaine Turcotte. De par tous les diables du Sacramento, qu'on l'envoie à fond de mer!

— AU right! » répondit le maître d'équipage.

Et l'excellent homme, avec le mépris que doit ressentir tout Californien pour un fils du Céleste Empire, trouvant cet ordre on ne peut plus naturel, ne se fût fait aucun scrupule de l'exécuter.

Cependant le capitaine Turcotte s'était levé; puis, suivi de Godfrey et du second, il quittait le carré de la dunette et se dirigeait vers le gaillard d'avant du Dream.

Là, en effet, un Chinois, étroitement tenu, se débattait aux mains de deux

ou trois matelots, qui ne lui épargnaient pas les bourrades. C'était un homme de trente- cinq à quarante ans, de physionomie intelligente, bien constitué, la figure glabre, mais un peu hâve par suite de ce séjour de soixante heures au fond d'une cale mal aérée. Le hasard seul l'avait fait découvrir dans son obscure retraite.

Le capitaine Turcotte fit aussitôt signe à ses hommes de lâcher le malheureux intrus.

« Qui es-tu? lui demanda-t-il.

— Un fils du Soleil.

— El comment te nommes-tu?

— Seng-Vou, répondit le Chinois, dont le nom, en langue célesliale, signifie : qui ne vit pas.

— Et que fais- tu ici, à bord?

— Je navigue!... répondit tranquillement Seng-Vou, mais en ne vous causant que le moins de tort possible.

— Vraiment! témoins de tort !... Et tu t'es caché dans la cale au moment du départ?

— Gomme vous dites, capitaine.

— Afin de te faire reconduire gratis d'Amérique en Chine, de l'autre côté du Pacifique?

— Si vous le voulez bien.

— Et si je ne le veux pas. mauricaud à peau jaune, si je te priais de vouloir bien regagner la Chine h la nage?

— J'essayerais, répondit le Chinois en souriant, mais il est probable que je coulerais en route !

— Eh bien, maudi^John \ s'écria le capitaine Turcotte, je vais t'apprendre à vouloir économiser les frais de passage! »

Et le capitaine Turcotte, beaucoup plus en colère que la circonstance ne le comportait, allait peut-être mettre sa menace à exécution, lorsque Godfrey intervint.

« Capitaine, dit-il, un Chinois de plus à bord du Dream, c'est un Chinois de moins en Californie, où il y en a tant!

— Où il y en a trop! répondit le capitaine Turcotte.

— Trop, en effet, reprit Godfrey. Eh bien, puisque ce pauvre diable a

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