‹ L' école des vieillardsChapitre 45 sur 96 · ACTE III, SCÈNE II · texte numérisé non relu

ACTE III, SCÈNE II

Cède à tous les transports d’une aveugle tendresse. Quand on aime avec crainte , on aime avec excès.

Jeune , on sent qu’on doit plaire , on est sûr du succès ; Mais vieux , mais amoureux au déclin de sa vie, Possesseur d’un trésor que chacun nous envie ,

On en devient avare , on le garde des yeux.

Comment voir cet essaim de rivaux odieux ,

Parés de leur bel âge et des charmes funestes Dont chaque jour qui fuit nous vole quelques restes , Sans se glacer le cœur par la comparaison ,

Sans voir ses cheveux blancs , sans perdre la raison !

Je ne suis pas jaloux; mais je sais me connaître.

Celui qui vous arrache, en vous lassant peut-être ,

Un regard, un sourire, un instant d’entretien ,

Me semble un ennemi qui me ravit mon bien.

J’aime plus , tout le dit ; ma crainte en est le gage ; Mais que me sert d’aimer , s’il vous plaît davantage ?

Je dois trembler, je tremble.... hélas ! voilà mon sort ; Voilà pourquoi le Duc me chagrine si fort.

Il offusque ma vue , il me pèse , il me gène.

Je sens qu’à son aspect je me contiens à peine Je sens qu’un mot amer, qui vient me soulager ,

En suspens sur ma langue est prêt à me venger.

Je me maudis, j’ai tort; c’est faiblesse ou délire ,

C’est ce qu’il vous plaira ; je souffre , et je désire ,

Non pas que votre amour, mais que votre amitié ,

Qui connaît mon supplice , en ait quelque pitié.

HORTENSE

Que votre modestie a vous-même est cruelle !

Croyez qu’avec raison je murmure contre elle.

Ces rivaux, où sont-ils? que produiraient leurs soins? Soyez juste envers vous , et vous les craindrez moins. Est-il quelqu’un d’entre eux qu’avec plaisir j’écoute? C’est que de votre éloge il m’entretient sans doute,

Et cet air d’intérêt, dont vous êtes jaloux,

N'est qu’un remerciment du bien qu’on dit de vous. Vous entendre louer me rend heureuse et fière;

Mais pourquoi des grandeurs nous fermer la carrière? Laissez un peu d’éclat publier mon bonheur :

De vous, de vos talens, je veux me faire honneur,

Et vous prouver que, juste autant qu’il est sincère,

Ce n’est pas par devoir que mon cœur vous préfère.

DANVILLE

N’employez pas le Duc, et.... je consens à tout.

HORTENSE

Voyez donc ce monsieur qu’on reçoit bien partout; Oui, ce premier commis; son crédit peut suffire:

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