Num6ro8 de juin et juillet 1904 et janvier
Trois cents instituteurs des dix-septième, dixhuitième, dix-neuvième et vingtième arrondissements de Paris, réunis en assemblée pour les élections au Conseil départemental, le 8 décembre, à l'école de la rue Philippe-de-Girard, donnent les étrivières à leur Grand-Maître. M. Chaumié n'a-t-il pas eu, en effet, Taudace et l'inconvenance de frapper d'un blâme bénin un professeur d'histoire qui faisait de sa chaire un tréteau de réunion publique? Ils envoient donc « à leur collègue et camarade le professeur Thalamas l'expression de leur vive solidarité fraternelle et de leur douloureuse émotion devant la mesure aussi injustifiée qu'injustifiable dont il vient d'être victime; ils regrettent profondément que, fatigué de l'action républicaine, le gouvernement donne des gages aux éternels ennemis de la République et couvre l'iniquité de la mesure prise par une fâcheuse parodie de justice. »
Des ordres du jour aussi insolents sont votés par les instituteurs des 13®, 14®, 15® et 16® arrondissements de Paris, par les instituteurs de Saint- Denis, par les instituteurs de CHchy, par les Amicales du Loiret et de l'Oise. L Emancipation de V Instituteur (fédération nationale des instituteurs et institutrices de France) se déclare^ en assemblée générale, « profondément indignée...
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qu'un ministre de la République ait obtempéré aux ordres de la réaction en frappant le professeur Thalamas. » Excédé et effrayé, M. Chaumié s'enfuit gouverner, au ministère de la Justice, un personnel moins turbulent*.
Ces manifestations verbales n'assouvissent pas la fureur des internationalistes. Une occasion se présente de sévir plus sévèrement. Quelquesuns de leurs camarades, MM. Comte, Bocquillon et Legrand, ont fondé une ligue qui contrecarre leur action anarchique. Le premier est membre du Conseil supérieur de l'Instruction publique. Justement son mandat doit lui être renouvelé. L'élite de l'enseignement primaire va se prononcer ^ : M. Comte est battu ! En Seine-et-Marne, les candidats qui sont élus au Conseil départemen-
i. M. Chaumié, qui avait expressément condamné M. Thalamas (levant la Chambre, lui notifia la mesure qu'il prenait contre lui avec des ménagements ({ui équivalent à de véritables excuses. 11 informa son subordoni é « qu'il était changé de poste parce que les besoins du service l'exigeaient et non déplacé et que ce changement n'avait pas un caractère disciplinaire ».
2. Le collège électoral est formé des 14 inspecteurs généraux, des 96 inspecteurs d'académie, des 447 inspecteurs primaires, des 170 directeurs et directrices d'Ecoles normales, des 300 directeurs et directrices d'écoles primaires supérieures et des 360 instituteurs et institutrices conseillers départementaux; ces derniers représentent au second degré le corps tout entier des instituteurs et institutrices. M. Comte avait reçu, l'année précédente, la croix de la Légion d'honneur.
tal « déclarent réprouver hautement les menées des instituteurs dits patriotes ». Dans la cinquième circonscription de la Seine, M. Legrand obtient 80 voix contre 387 à M. Glay qui voudrait « voir partout le livre d'Hervé : à l'école, à la bibliothèque, dans tous les foyers. »
Ces succès sont encourageants. La campagne antimilitariste en reçoit du lustre et des forces nouvelles. Elle se poursuit.
A Tours, le Congrès des Jeunesses laïques délibère. Un membre développe cette motion « que la patrie est un leurre, qu'elle ne répond plus aux sentiments qui doivent animer tous les citoyens imbus d'esprit laïque, que les guerres sont impies, qu'après tout les revendications populaires n'ont pas de patrie et que le Congrès doit expliquer au peuple dans quelle condition la Patrie évolue pour disparaître fatalement*... » Quelqu'un essaye d'obtenir une phrase de réprobation contre tous les appels à la désertion déguisés ou formels. Non ! Deux mille cent voix contre dix-neuf cents préfèrent nier le devoir envers la Patrie: « Tous plus que jamais, écrit un instituteur de la même région, celui de Gien,
1 . Je n'ignore pas que ces associations ne sont pas exclusivement pédagogiques, mais elles comptent un très grand nombre d'instituteurs.
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affirmant nos idées, nous crions à tous vents que nous ne voulons plus de drapeau, de patrie, de religion, d'armée ; que ces antiques objets sont superflus. » Ah ! les prédications de M. Vaillant aux quatorze mille instituteurs abonnés à la Revue de r Enseignement primaire et celles de M. Naquet dans les Annales de la Jeunesse laïque n'ont été que trop entendues *.
On connaît la mort de ces trois instituteurs de l'Aisne, Debordeaux, Poulette et Leroy, fusillés en 1870 par les Allemands pour avoir organisé la résistance à l'invasion. Cinquante mille de leurs collègues élevaient àleur mémoire, en 1899, un monument. Hier, une revue pédagogique, dirigée par M. Jaurès, les désavouait comme ayant combattu pour la Patrie « contrairement au droit des gens » ! Etrange aberration : les excès de la guerre trouvent des approbateurs quand en souffrent des Français. Les pacifistes qui ont l'uniforme en exécration et le considèrent comme une livrée en exigent le port, expressément, de celui qui défend son foyer contre Fenvahisseur.
Un éditeur avait, il y a trois ans, résolu la publication d'un petit livre sur Paul Bert. Gomme
1. Ces revues conseillent expressément la désertion : Appendice, p. 133 et 134.
cet ouvrage ne paraissait point, encore qu'il fût écrit, la veuve de l'ancien collaborateur de Gambetta s'enquit de ce retard. Madame Paul Bert « crut rêver», raconte-t-elle, quand, de la bouche môme de l'éditeur, elle apprit que le « chauvinisme » de son mari ne permettait pas sa biographie dans la « Collection des Grands Français ». Je ne saurais, madame, se lamentait son interlocuteur, je ne saurais ; « il ne faut plus de patriotisme ! » Ce mot suffirait à dénoncer la crise. Cet éditeur s'est fait une spécialité des livres scolaires ; il est en contact quotidien avec des instituteurs et il en est venu à cette conviction qu'il ne peut, sans risque de manquer sa vente et de déplaire à sa clientèle, passer outre aux ukases des internationalistes*.
J'étais naguère encore persuadé que dans l'Est on n'eût pu rencontrer un seul instituteur antimilitariste. Eh bien ! même de ce côté, sur la frontière, on relève des noyaux de ramollissement. En Savoie, à Chelles-les-Eaux, l'Histoire
1. Les ouvrages anciens sont remaniés. Les éditeurs du manuel de Burdeau, Devoir et Patrie^ annoncent à M. Franchet qu'ils mettent le livre en réimpression et qu'il « paraîtra entièrement refondu ». « Dont acte », ajoute le tout puissant instituteur dans Le Bon Dieu laïque, p. 58. Et M. Calvet, censeur au lycée Michelet, consent à expurger son Histoire de France; \\ en supprime, entre autres, la gravure et le récit de la mort de Bayard !
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de France de M. Hervé est^ d'abord, distribuée ; puis, la crainte du scandale ayant décidé à la retirer des mains des enfants, on leur en fait des lectures. Le directeur de Técole publique de Morteau (Doubs) en commande au libraire six exemplaires pour ses élèves *. Celui du Valdoie, faubourg de Belfort, M. Frahier, lit aux adultes des cours du soir les articles du Pioupiou de r Yonne, KAmicale de Meurthe-et-Moselle, ayant à sa tête M. Guérin, se jette dans la mêlée en faveur de M. Thalamas, contre Jeanne « la bonne Lorraine 2. » Des instituteurs « mènent une vigoureuse campagne internationaliste parmi les populations ouvrières des environs de Sedan... Ils aimeraient tout autant, disent-ils, être Anglais ou Prussiens que Français... ^ »
Le moment, non plus que le lieu, ne les détournera pas de leur propagande. Au plus fort de la crise qui a préoccupé la France cet été, M. Bretin, instituteur à Chalon-sur-Saône, pré-
1. Appendice, p. 146. Cet instituteur est un lecteur assidu de la Revue de l'Enseignement, — l'un de ses 14.000 abonnés.
2. M. Guérin avait été envoyé en disgrâce de Nancy dans .*e petite commune de l'arrondissement de Briey. 11 a été
récemment réintégré dans son poste, parait-il, — ainsi que l'instituteur de Gien.
3. Témoignage publié par M. Bocquillon dans son beau livre La Crise du Patriotisme, p. 311.
conise, le 18 juin, dans une conférence, la grève des réservistes et fait voter un ordre du jour en ce sens. On le défère au Conseil départemental oii six de ses collègues refusent de s'associer au blâme demandé — et prononcé — contre lui *.
Pas plus que les adjurations de M. Ghaumié, les défenses et prohibitions de M. Bienvenu-Martin ne contraindront Tobéissance de ces forcenés. Le ministre interdit, — enfin, — le Manuel de M. Hervé : ils ne lui laisseront même pas l'illusion de croire à une apparente soumission : La Revue de P Enseignement primaire (direction Jaurès) s'en explique le 27 août 1905 en ces termes :
« En interdisant le Manuel d'Histoire, qui a pour auteurs Gustave Hervé et Gaston Clémendot, les républicains radicaux viennent de se déshonorer une fois de plus.
« D'abord, cette interdiction est une lâcheté. Tant qu'on a pu croire, en effet, qu'Hervé avait de puissantes amitiés dans le parti socialiste, malgré l'envie qu'on en avait, on s'est gardé de proscrire ses ouvrages. Aujourd'hui, on n'ignore plus que, par ses procédés de polémique, Hervé s'est fait des ennemis dans tous les partis, même,
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— et surtout, peut-être, — dans celui auquel il appartient. La section permanente du Conseil supérieur de l'Instruction publique a donc trouvé le moment opportun pourlancer sa bulle d'interdit.
« Ça n'est pas bien courageux, convenez-en.
« De plus, cette interdiction ne rime à rien.
« Interdire l'usage du livre d'Hervé et Clémendot, cela aboutit seulement à causer un préjudice grave à une librairie et à un auteur, et à favoriser, au contraire, d'autres maisons de commerce et d'autres auteurs.
« Mais cela ne détruit pas le livre ; et c'est Tessentiel.
. « Quel dommage, messieurs de la Section permanente, que vous ne puissiez, comme l'Église en avait le pouvoir autrefois, faire brûler en place publique tous les exemplaires du livre qui vous cause une si grande frayeur ! Quel dommage, tout au moins, que vous ne puissiez interdire aux instituteurs la lecture du livre proscrit !
« Car ils le liront, messieurs, soyez-en persuadés. Vous savez bien ce que présente d'attrait, pour les esprits frondeurs, — et les Français le sont tous, — c'est là l'un des « mérites de la race », disent les nationalistes, — vous savez ce que présente pour eux de singulier attrait la lecture des livres défendus.
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« Donc, les instituteurs liront le livre d'Hervé et Clémendot. Et comme ils reconnaîtront, à sa lecture, que c'est une première et courageuse tentative d'enseignement critique, ils V adopteront, en dépit de toutes les bulles et de tous les interdits.
« Ils l'adopteront : je ne veux pas dire par là qu'ils commettront la bévue d'introduire le livre dans leur classe, au grand risque de se faire déplacer ou révoquer ; je veux dire qu'ils en introduiront Fesprit dans leur enseignement, car ils comprendront bien vite qu'il est, parmi les livres classiques, l'ouvrage le plus honnête et le plus impartial. »
Quelques mesures prises dans l'Ain contre des instituteurs internationalistes irritent et mettent en mouvement le syndicat socialiste d'Oyonnax, — dont ces instituteurs font partie avec plusieurs de leurs collègues.
Réunie en Assemblée générale le mardi 25 juin 1905, « après un exposé fait par un camarade des actes arbitraires et odieux dont quelques membres de l'enseignement sont victimes de la part d'une administration réactionnaire agissant sous la pression à^ politiciens malpropres m , cette association « proteste avec énergie contre la crapuierie et la bassesse de pareils procédés renouve-
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lés de l'Ordre moral; puis décide de porter l'affaire devant Topinion publique par la voie de la presse vraiment républicaine, et de demander au groupe socialiste parlementaire de porter la question à la tribune de la Chambre ; s'engage en outre à suivre attentivement tous les actes d'une administration despotique et à dénoncer sans relâche toutes les malpropretés dont se rendent coupables les bonzes des hauts emplois. »
Le Congrès général des Amicales tenait en août ses assises annuelles. L'opinion est en ce moment attentive : « Que tous ceux qui ne veulent pas que la France succombe, écrivait M. Goblet, réagissent au plus tôt : il est temps ». M. Sigismond-Lacroix lui-même est alarmé : « M. Hervé, avertissait-il, a derrière lui une partie du personnel de renseignement primaire, qui, sous prétexte de socialisme, cultive et propage l'anarchie. » Les circonstances extérieures disposaient le pays à la sévérité et contraignaient le ministre à montrer quelque énergie. L'ordre du jour de cette assemblée donnait à M. Buisson des appréhensions et des inquiétudes. Il fallait louvoyer afin de contenter tout le monde et M. Jaurès. Les politiques intervinrent; ils ne dirent point aux congressistes : « Lisez Clemenceau j il sou-
tient la cause de la Patrie avec une raison éloquente et une ironie supérieure ; sa foi républicaine ne saurait vous être suspecte; il vous convaincra ». Point; on les supplie d'être prudents! Ils crurent l'avoir été grandement quand, ayant d'abord composé leur bureau d'hervéistes et hué leur camarade Emile Bocquillon*,ils déclarèrent subordonner la mobilisation de l'armée, en cas de guerre, à la reconnaissance préalable d'une « agression » de Tennemi, — et « brutale ^ ».
1. M. Guilhard, président; M. Guérin, vice-président; M. Glay. secrétaire.
2. De savoir quel est l'agresseur, quand surgit entre deux peuples un conflit, — ne paraissait pas à Prévost-Paradol question facile à décider : les Anglais ont soutenu, en 1900, avoir été attaqués par les Boers tandis que ceux-ci se prétendaient en état de défense légitime. N'importe ! Avant de rompre par quatre, les régiments examineront, dans une délibération, — d'où seront naturellement exclus les galonnés, sous-officiers et officiers, — si l'ennemi a suffisamment tort. Les réservistes rechercheront, dans chaque commune, au vu des pièces officielles communiquées intégralement par le Ministre des Affaires Etrangères, s'ils doivent obéir à l'ordre de rejoindre leur corps. Tous n'en décideront pas dans le même sens. Quoi qu'en ordonne la loi, ils sont libres. M. Franchet, sans nul doute, sera beaucoup plus exigeant en fait de « brutalité dans l'agression » que M. Devinât, lequel veut bien se déclarer, sans condition, « prêt à tous les devoirs que commande la sécurité du pays ». Quand, à la fin, chacun aura donné son avis, on courra aux armes, s'il en est encore temps.
A ces insanités opposons la réflexion du bon sens : lorsque, par la majorité de ses représentants au Parlement, la Nation a déclaré la guerre, le devoir n'est pas aux conciliabules et aux logomachies, il est face à l'ennemi, sur l'heure.
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Là-dessus, tout charmé, M. le Directeur de l'Enseignement primaire, représentant dans ce concile M. le ministre de l'Instruction publique, a dit, contrairement à l'opinion de M. Rouvier, Président du Conseil, mais avec à-propos : « En
VÉRITÉ, IL n'y a pas DE CRISE DU PATRIOTISME. )>
Soyons justes; les instituteurs anarchistes ne sont pas sans quelque excuse : de haut leur est venu l'exemple. Des professeurs qui occupent des chaires dans nos facultés ou à la Sorbonne et des fonctionnaires de l'enseignement les plus en crédit n'ont pas craint de prendre l'initiative de cette campagne et de s'y jeter à corps perdu.
Convier à « détester, comme il le faudrait, ces fléaux de l'humanité qu'on appelle des conquérants », c'est la besogne urgente à laquelle se voue, dans Le Volume^ M. l'inspecteur général Martel. 11 ne laissera pas ignorer à ses lecteurs les déconvenues de son apostolat. N'a-t-il pas trouvé, un jour, dans un cahier de devoirs, ce sujet de narration qu'il a copié « séance tenante, tant il lui paraissait typique. »
« Un brave, — Jean était éclaireur. Après
avoir fait quelques pas, il aperçoit deux uhlans. Jean charge son fusil : il tire sur les deux uhlans. L'un des deux tombe. L'autre se précipite sur lui. Jean lui perce la poitrine d'un coup de baïonnette. Son colonel le décore de la médaille militaire devant tout le régiment. »
« Navrant ! )> se lamente M. Martel. Voilà un maître qui ne conçoit sans doute d'autre bravoure que la bravoure un peu grossière, souvent irréfléchie et insouciante du soldat. Et quel tableau ! Ces deux uhlans tués, l'un « de derrière un arbre », « comme un gibier », l'autre, dans un duel plus égal, mais enfm par un homme qui n'a d'autre supériorité que d'être « plus agile. » « Beau courage, vraiment! Acte admirable, ma foi ! » Et cette médaille mihtaire « que Jean portera toute sa vie sur sa poitrine comme un souvenir matériel et toujours présent de deux existences humaines détruites. »
Contre cette « éducation de sauvages » se soulève de dégoût le cœur de M. Félix Martel. « J'invite les maîtres, écrit officiellement M. Payot, inspecteur d'Académie de la Marne*, à faire disparaître des murs de l'école les gravures représentant des scènes de violence. » « Pour inspirer