‹ L'école historique de Jérome Bolsec (volume 2)Chapitre 2 sur 5 · NÉCESSITÉ DE PROUVER LES FAITS · texte numérisé non relu

NÉCESSITÉ DE PROUVER LES FAITS

« Pardonnez à un pauvre vieux serviteur s’il vous interrompt pour quel- « ques instants dans vos travaux. La feuille incluse [un article de jour- «nal] vous présente un aperçu de la manière dont un de nos professeurs, « homme de grande science historique et d’un grand talent oratoire, a « dépeint en deux leçons, répétées devant un auditoire de tous les âges et « de toutes les classes, hommes fet femmes, votre Réformateur si bien « connu. Îl a produit avec une intention particulière, dans l'original et « la traduction, un témoignage de M. Galiffe, qui doit être récent et dont « les assertions ont particulièrement ému et affligé le grand nombre des « assistants bien disposés. C’est dans les archives de Genève que ces nou- « velles données ont été recueillies. Le scandale donné à près de 5 à 600 « personnes, à la foule de l’Université, des Gymnases, est grand. Des «instructions ou leçons de cette nature ne peuvent avoir que des résultats « très funestes, une influence active sur tant de jeunes âmes bien neuves « encore, de jeunes esprits qui sont tout disposés à secouer le joug de la « vérité sacrée avant même qu'on ne la leur ait proposée... Pourriez- « vous me répondre sur les points principaux, principalement sur la « calomnie sanglante? que j'ai marquée d’une croix. Le tout me semble « être bien moins le résultat de recherches authentiques que d’une inten- « tion bien noire et bien arrêtée de décapiter l’homme à grands défauts « et à grandes vertus dont le caractère, la vie et l'œuvre réduisent notre « siècle à la colère et à la haine. »

Comment les plus solides esprits, loin de Genève, pouvaient-ils résister à des preuves qu’on leur disait sorties à l'instant de la poussière des archives de cette ville, et que les deux inventeurs présentaient non seulement avec une parfaite assurance, mais avec des allures provocatrices? Les écrivains catholiques ont pu s’en servir de très bonne foi. À Genève même, quelques protestations se sont élevées, surtout par la voix, plus courageuse peut-être que solide, de deux honorables ministres, M. Gaberel et feu M. Bungener. Honneur à eux. Mais ils devaient être réduits bientôt à garder le silence, d’abord parce que des pasteurs ne peuvent pas entrer en lutte avec un auteur qui, dès la première contradiction, retrousse ses manches et vous invite au pugilat; puis parce que le travail des Messieurs Galiffe, sur les documents et la manière de s’en servir, est préparé, enchevêtré et congluliné par eux avec un art subtil qu'une grande expérience des archives unie à une grande opiniâtreté peut seule mettre à nu.

C’est ce que je vais tâcher de faire voir; car je me suis mis dans la nécessité de prouver les faits, c’est-à-dire l'absurde partialité des deux Messieurs Galiffe et leur incompétence. Malheureusement quatre pages n°y suffiront pas.

1 Le professeur Jacob Burckhardt.

2 Ce conte odieux que Calvin et les réfugiés français voulaient livrer Genève au roi de France.

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Théories diverses des Messieurs Galiffe.

M. J.-B.-G. Galiffe triomphe, comme on l’a vu (p. 5), de ce que je n'ai « jamais touché, » depuis sa fameuse lecture faite à Nyon, à la discussion de sa notice sur l’histoire du faubourg Saint-Gervais, quoique je m°’y fusse engagé dans ma lettre au Journal de Genève. 1 y a une bonne raison pour cela : c’est qu'il a d’abord mis deux ans à la faire paraître et qu’il en a supprimé, à l’impression, presque tous les passages qui avaient choqué les auditeurs. Il s’est contenté, pour les assertions blessantes et restées injustifiables, de renvoyer à un autre de ses ouvrages, Le procès de Pierre Ameaux, où les érudits de Nyon pouvaient en effet les retrouver, pourvu qu'ils eussent bonne mémoire, Il m'indique aussi sa « Genève historique ; » mais il s’est gardé notamment d’v reproduire une anecdote à effet, par lui forgée contre le parti évangélique de Genève et contre Calvin, qu’il avait insérée dans son procès d’Ameaux, puis apportée à Nyon, et qui avait donné lieu précédemment à l'incident que je vais rappeler. C’est un bon exemple de ses procédés de travail.

De même que l’année 1835 avait fait naître une certaine agitation à Genève en ramenant le troisième anniversaire séculaire de l’adoption de la Réforme, de même en 1864 l'anniversaire de la mort de Calvin surexcita quelques esprits. Un des successeurs du curé Vuarin!, c’est-à-dire un ecclésiastique genevois ultramontain, publia pour la circonstance une brochure anonyme de 120 pages, intitulée Calvin à Genève, dans laquelle il commençait par se déclarer « un ami impartial de la vérité, ayant secoué nos vieilles archives; » mais, incapable de rien comprendre au rôle de Calvin et aux plus simples obligations d’un écrivain véridique, il reproduisait, en les envenimant encore, les allégations cent fois réfutées des pamphlétaires les moins sérieux. Cet écrivain affichait la prétention de parler en s’appuvant sur les documents contemporains. Citons-en un seul exemple entre plusieurs autres. « Calvin, dit-il, avait soutenu dans un sermon qu’il fallait élever deux gibets « POUR Y PENDRE SEPT À HUIT CENTS JEUNES GENEVOIS. » C’est l’auteur qui imprime en capitales. Cela en vaut la peine, en effet. Seulement, à l’appui de cette imputation que son absurdité suffit déjà à rendre incroyable, il faut une preuve. Aussi bien en fournit-il une en affirmant avoir tiré ce passage des Registres du Conseil, 14 septembre 1545. Ceci est une pure invention ;

1 Voy. la France protest., II, col. 765.

rien de semblable ne se trouve dans le document cité. Mais le tour est fait; on a pris les allures d’un grave historien, on a indiqué ses sources et l’on s’abrite derrière sa propre impudence, qui semble invraisemblable en raison même cle son excès.

Le paragraphe qu’on vient de lire est tiré à peu près textuellement d'une lettre adressée par «un Genevois» au Directeur du Journal de Genève, M. J. Adert, et insérée dans le numéro du 29 mai 1864. Je regrette de prendre si peu d’un petit article plein de finesse et de force, mais je dois me renfermer dans mon sujet, qui est d'examiner, non pas l’œuvre et la vie de Calvin, mais seulement l’œuvre de MM. Galiffe. Il paraît que M. l'abbé se mit en colère, car il répondit (numéro du 3 juin), et non sans quelque raison, il faut l'avouer :

Si vous aviez pris la peine, Monsieur, d’étudier l’histoire de Calvin ailleurs que dans ses panégyristes, vous auriez lu dans les Nouvelles pages d'histoire exacte publiées par Galiffe !, page 57, note 2, ce qui suit : « L’érection de cette potence qui, contrai- « rement aux règlements les plus positifs, fut payée avec le fonds réservé pour les « fortifications (Reg. du C., 6 avril 1546) n’était sans doute qu’un commencement

« d’exécution de la menace que Calvin avait proférée en chaire en 1545, disant : « Qu'il fallait élever deux gibets pour pendre sept à huit cents jeunes Genevois ;

« sur quoi un citoyen genevois, ensuite puni pour ce propos, avait dit à son voisin « que Jeunesse devait avoir ses ébats et ne pouvait être ermite, et qu’il valait bien « autant pendre les prédicants et les Français qui s'étaient enfuis de leur pays » (Reg., 7 et 18 août, 14 sept. 1545). « — Lisez, Monsieur, ma page 82 : n’est-ce « pas la reproduction adoucie du professeur Galiffe ? Pourquoi donc n’avez-vous pas

« réfuté jusqu'ici les attestations de ce savant historien ! »

Le Genevois répliqua en mettant sous les yeux du lecteur les passages textuels des registres du Conseil, celui du 7 août ainsi conçu : « Pierre Buzenet, cousturier, à cause qu'il a dit que M. Calvin a prêché qu'il falloit pendre la jeunesse, environ sept à huit cents, et qu’il falloit qu’on pendit les étrangers ; Ordonné qu’il soit constitué prisonnier.…; » et celui du 14 septembre : « Pierre Galloix — lequel estoit présent quand Bussinet disoit les paroles diffamatoires contre M. Calvin et la justice, et s’est moqué aussi comme le dit Bussinet; pourquoi il est besoin de faire réparation et punition. » — Et pour réduire l'écrivain catholique au silence, il n'eut qu’à faire observer que des paroles prononcées par de mauvais garnements contre Calvin, n'étaient point des paroles prononcées par Calvin, mais une

1 L'abbé aurait pu et dû ajouter : Et aussi dans son procès de Perrin. On y lit, p. 85 : « Trop . Souvent ces injures [proférées en chaire par les ministres] étaient accompagnées de menaces; comme par exemple lorsque Calvin prêchant, en juillet 1545, à Saint-Gervais, prétendait « qu'il « fallait élever deux gibets pour y pendre sept à huit cents jeunes Genevois, » menace qui, le 80 mars 1546, lors de l'indignation , générale [!] causée par le procès du conseiller Ameaux, reçut un commencement d'exécution. » — Comment douterait-on d’une allégation tirée des documents, bien guillemettée, et d’une menace qui a reçu un commencement d'exécution ?

diffamation, laquelle fut punie comme telle par la justice. Après quoi, ce Genevois, qui maniait la plume mieux que je ne saurais le faire, concluait ainsi, en s'adressant moins à l’abbé qu’à la cantonade :

« Et c’est cette calomnie d'il y a trois siècles que l’on ose présenter « aujourd’hui, au nom même du document authentique qui ne l’a consignée « que pour la flétrir, comme un fait irrécusable et acquis à l’histoire ! Que « penser d’un écrivain qui n’invoque un témoignage que pour affirmer « précisément le contraire de ce que ce témoignage atteste ? On est saisi « d’une légitime indignation en voyant ce que devient l’histoire entre les « mains de ces hommes qui, faisant grand bruit des révélations des archives, « invoquant l'autorité des registres, ne marchant qu’appuyés sur pièces et « dossiers, mettent cette érudition au service de leurs rancunes rétrospec- « tives et de leurs haines actuelles, pour calomnier, après trépas, ceux qui « ne sont plus là pour se défendre. Bussinet, du moins, avait le courage de « sa diffamation, puisqu'il bravait le risque d’en subir la peine. Qu’ont à « perdre les Bussinet d'aujourd'hui? L'opinion publique ne peut porter « atteinte qu’à leur considération. »

M. J.-B.-G. Galiffe n’a pas répondu.

Le procédé si virilement et justement qualifié dans le passage qui précède est le procédé usuel de MM. Galiffe. C’est en puisant, surtout dans les dossiers judiciaires, parmi des allégations calomnieuses, jadis publiquement démasquées et flétries, qu'ils s’approvisionnent de leurs vérités. Entre bien d’autres exemples, en voici un tout pareil au précédent. Un notable réfugié français, ancien receveur des finances du Roi à Paris, Laurent Meigret surnommé le Magnifique, était un ami particulier de Calvin; aussi est-il traité de la belle manière par M. J.-B.-G. Galiffe. Sa femme encore mieux. « Madame la Magnifique fut à diverses reprises poursuivie pour adultère, et cela encore avec des étrangers » (Perrin, p. 19); — « La Brosse, ancien galant de Madame la Magnifique (p. 38), » et quand M. Galiffe veut offrir une liste de Français reconnus pour débauchés, M” Meigret est sûre d’v trouver place (p. 31). Comment ne pas être persuadé par ces assertions formulées avec tant d'assurance, répétées avec tant d’insistance et garanties par des renvois aux registres du Conseil? Mais lorsque, par hasard, on recourt aux registres ‘, on est stupéfait. On y voit qu’un jour un gentilhomme bourguignon, M. de La Brosse, vient se plaindre au Conseil de bruits répandus contre l'honneur de M Meigret et contre lui; il dénonce comme leur auteur un serrurier, qui les tient d’un fourbisseur dont la femme est nourrice dans la maison Meigret. Enquête. La nourrice et son mari soutiennent leur dire, mais interrogés séparément ils varient tellement dans leurs réponses qu’on les met en prison tous les deux; et le serrurier aussi. Bien-

1 14, 24, 29 septembre et 2 octobre 1545.

tôt il se découvre que la nourrice, ayant été surprise elle-même en adultère, avait jugé bon de s’excuser en accusant faussement sa maîtressé; elle est bannie à perpétuité, sous peine du fouet si elle revient. Le serrurier, qui se trouvait dans le même cas avec une autre femme et qui avait usé du même moyen que la nourrice pour se couvrir, fut condamné à faire-amende honorable en criant merci à Dieu et à la justice, avec tous les dépens. « Les quieulx ont contrové que la femme du magnifique Megret avoye palliardé avecque La Brosse, ce qui ne s’est trové… » dit le registre du Conseil (2 oct.). On voit que la calomnie simple contre cette dame n’a pas suffi à M. J.-B.-G. Galiffe; il lui a fallu ajouter de son cru qu’elle avait été : poursuivie, — à diverses reprises, — et à l'occasion de plusieurs.

Puisque le drame de Nvon, évoqué et raconté par M. J.-B.-G. Galiffe, m'a fait conduire le lecteur devant ces 800 jeunes Genevois déclarés bons à pendre par Calvin,je poursuis l'examen du travail de l’auteur et de son père sur les faits et gestes du Réformateur.

M. le pasteur Gaberel, qui sert à chaque instant de point de mire à M. J.-B.-G. Galiffe, en sa qualité d'auteur d’une volumineuse Histoire de l'Eglise de Genève (3 vol. in-8°, 1853-1862) où Calvin est loué avec chaleur, trop de chaleur je crois, M. Gaberel avait écrit :

J.-A. Galiffe a été un des plus laborieux investigateurs de nos archives nationales : durant seize ans il en a déchiffré les pièces antiques avec une rare persévérance. Malheureusement le sang-froid et l’esprit de justice ont abandonné M. Galifte lorsqu'il s’est occupé du mouvement religieux du XVIe siècle. La célébration du troisième jubilé de la Réforme genevoise avait allumé sa bile .. Certes nous avons exprimé sans réticence notre blâme touchant les fautes de Calvin et de ses amis, nous avons fait une large part aux inévitables imperfections humaines qui ternissent leur grande œuvre; aussi nous pensons avoir le droit de dire à M. Galiffe que ses articles sur Calvin sont des pamphlets inspirés par une aveugle hallucination, qui le rend complice des mensonges volontaires des auteurs ultramontains qui s'occupent de la Réforme.

Ce n’était certainement pas trop, car c'était loin d’être assez, pour répondre à l'inventeur forcené d’un Calvin de mélodrame couvert de crimes, et pour rétorquer des pages comme celle-ci :

Calvin renversa tout ce qu'il y avait de bon et d’honorable pour l'humanité et établit le règne de l’intolérance la plus féroce, des superstitions les plus grossières et des dogmes les plus impies. Il en vint à bout d’abord par astuce, ensuite par force, menaçant le Conseil lui-même d’une émeute et de la vengeance de tous les satellites dont il était entouré ', quand les magistrats voulurent essayer de faire prévaloir les lois contre son autorité usurpée. Qu’on l’admire comme un homme

1 Ceci veut dire que Calvin avait refusé, en 1552, malgré une injonction formelle du Conseil, de donner la cène à un homme qu’il en jugeait indigne.

THÉORIES DIVERSES DES MESSIEURS GALIFFE. 15 adroit et profond dans le genre de tous ces petits tyranneaux qui ont subjugué des républiques en tant de pays différents, cela doit être permis aux âmes faibles qui adorent le pouvoir partout où ils le voyent sans se permettre d'examiner par quels moyens il a été acquis : qu’on l’excuse d’avoir trompé les Genevois sur sa propre ignorance et sur celle de son siècle ; qu’on rejette sur la même cause les crimes qu’il commit et qu’il fit commettre, tout cela est encore pardonnable. Mais qu’on veuille nous lier pour jamais à son cadavre, et nous faire croupir avec lui dans la mare infecte où il s’embourba et entraîna nos ancêtres avec lui, voilà ce qui est insensé, indigne d’un siècle de lumières, et ce que l’ignorance la plus profonde peut seule faire concevoir (Notices généalog., III, p. xx1).

Ce fougueux libelliste étant mort, ses concitoyens auraient oublié ses excès de verve en compensation de son assiduité au labeur et’ lon aurait pu se servir du copieux amas de notes qu'il avait laissées pour en vérifier soigneusement la valeur, pour rectifier ses appréciations étranges, évidemment excessives et erronées, pour transformer enfin son œuvre d’investigateur qui n’a jamais pris le temps de modérer sa première impression, en œuvre sincère sinon sans erreur, et débarrassée de ces allures furibondes qui décèlent un cerveau dont toutes les circonvolutions ne sont pas bien harmonisées. Voilà le vrai service que M. Galiffe fils, héritier des dites notes, aurait pu rendre à la mémoire de son père. Mais ce nouvel historien, qui venait d'éditer un ouvrage in-4° sur l’Art de diriger les ballons et de composer lui-même un volume in-8° sur la Chaîne symbolique et autres arcanes de la franc-maçonnerie, préféra imprimer du travail tout fait; il offrit au public, dans ses deux procès d’Ameaux et de Perrin, le portrait que nous

allons examiner du Réformateur et de ses amis, dessiné de la main de son

prédécesseur et achevé, verni, encadré par lui-même.

D'abord ces deux étonnants peintres de Calvin ignorent absolument l’œuvre même de Calvin. La mission qu’il avait prise, à la persuasion de Farel, de créer à Genève un État où l'on vécüût suivant la pureté de l'Évangile, la grandeur de cette conception et la valeur morale de ceux qui s’v associèrent, Genevois, Français ou autres, ils ne connaissent pas cela. Tout le bien qu'ont pu réaliser les adeptes de cette doctrine, qui étaient l'immense majorité (car le principe d'obéissance à l’Écriture ne fut combattu par une minorité restée impuissante que de 1538 à 4555) et qui se sont montrés pour la plupart des chrétiens excellents, ce bien n’est pas arrivé à leur connaissance, quoiqu'il se résume en une Genève devenue, à la fin du XVI siècle, tranquille, ordonnée, pieuse, lettrée, savante, aisée, polie, quand avant Calvin ce n’était qu'une grande bourgade inculte, Mais comme cet effort d’une théorie très peu conforme à la nature humäïñe, il faut en convenir, suscita d'innombrables conflits et qu’elle aboutissait, pour les fidèles, à une surveillance minutieuse de leur conduite privée, il était resté dans les archives de Genève une quantité de procédures relatives à des affaires de mœurs. C’est là que MM. Galiffe ont trempé leurs pinceaux pour mettre en

lumière tous les faits blâmables ou qui leur semblaient tels, laissant complètement au lecteur le soin de s’enquérir des autres. Ils prétendent atteindre ainsi Calvin par des coups dirigés contre les réfugiés français, soutiens de son œuvre. Quant à la personne même du Réformateur, ils ne trouvent pas assez de stylets dans leur manche pour le percer.

Tout le monde sait que Calvin vécut en anachorète, par tempérament comme par un pieux rigorisme, qu’il ne possédait rien que ce qui lui était octroyé par la Seigneurie et qu'il était d’un désintéressement rare, d’une générosité sans égale. Voici comment nos deux artistes représentent ce côté matériel du sujet. Ils ne peuvent pas attaquer directement la moralité ni le désintéressement de leur ennemi; mais chaque fois qu’il reçoit quelque allocation de la Seigneurie, c’est un cupide insatiable; chaque fois qu’il les refuse, c’est un rusé qui veut s’en faire donner davantage, et chaque fois qu’il prie les magistrats de reporter leur faveur sur de pauvres collégues, c’est un implacable orgueilleux qui veut les humilier et les asservir. Obligés de se taire sur ses mœurs, ils ne laissent échapper aucun moyen de le montrer entouré, submergé par les mauvaises mœurs de ses collègues, les ministres venus de France.

Quelques mots sur ces ministres‘, Voyant dans les registres du Conseil les doléances qu’y viennent fréquemment apporter (notamment en 1542) les ministres, et Calvin en leur nom, pour « exposer la nécessité qui est en eux et qu’ils ne peuvent « vivre de leurs gages à cause de la cherté passée et présente, » MM. Galiffe groupent (Ameaux, p. 44) toutes les demandes de cette année, pour montrer qu’ils demandaient sans cesse; « l'appétit leur vient en mangeant, » disent-ils (p. 45), absolument comme si l'appétit du pasteur de Chancy devait être rassasié par l'allocation faite au pasteur de Vandœuvres; ils ajoutent avec horreur qu’ils ont « compté dans les

1 Du moins sur leur avidité. Quant au chapitre des mœurs, qu’on verra plus loin (p. 30), on peut s’en tenir au jugement d’un honnête homme qui avait lu et extrait avec soin les 120 volumes de la collection des registres du Consistoire : « A l'exception de Viret, d'Orbe, qui avait été le premier [et de Jaques Bernard] tous les prédicants de Genève étaient français. C’est Calvin; c’est Farel, de Gap; c’est Froment, autre Dauphinois; Abel Poupin, d'Angers, ex-cordelier; Cop, qui avait été recteur de l’Université de Paris; Nicolas des Gallars, seigneur de Saules près Paris; Saint-André, de Besançon; Bourgoin, seigneur d'Agnon et ancien chanoïne de Nevers ; Raymond Chauvet, du Languedoc; Pinault, de l'Anjou; Pierre Bordes de Sancerre; Charles Maubrée, du Berry; Claude d'Anduze, de Veyran; Reymond Merlin, de Romans. Ensuite vinrent Théodore de Bèze, de Vézelay ; Chausse, de Normandie; Goulard et Legagneux, de Tours; Enoc, d’Issoudun; de la Faye, de Chateaudun, [et bien d’autres]... Je ne tairai pas un sentiment presque sans mélange que les registres du Consistoire m'ont inspiré, c’est l’estime et le respect pour les ministres de l’Église de Genève, pour cette milice de Calvin créée dans un temps de lutte si violente... » (Préface des Notes extraites des reg. du Consist., 1853, par M. l’ancien syndic Auguste Cramer). — L'impression générale en effet est relevée, non ternie, par le contraste qu'offre l'église sortie des mains de Calvin, avec les impuretés qu’on peut trouver dans la presse des premières fournées de prédicants accourus à Genève.

THÉORIES DIVERSES DES MESSIEURS GALIFFE. 17 « registres plus de vingt distributions (vingt!) ou assistances du même « genre faites aux ministres et à leur demande, depuis le mois de novem- « bre 1542 jusqu’à la fin de 1545", » et celui qui tient la plume continue :

Les ministres étaient en outre de {ous les banquets officiels que le Conseil calviniste se permettait aux dépens du public et on ne tuait pas un sanglier ou un daim{?] dans les bois de Jussy ou du Mandement de Peney sans qu’ils fussent invités[?] à en prendre leur part. Assurément nous sommes bien éloigné de vouloir reprocher aux ministres de l’époque d’avoir cherché à améliorer leur position ; rien de plus naturel?. Nous rappellerons seulement que le minimum du salaire fixe de ces ecclésiastiques français, pour la plupart célibataires, était de 200 florins, environ 2400 fr. #, c’est-à-dire beaucoup plus que celui des magistrats et des employés les plus occupés ‘ et que tous ceux de la ville avaient 240 florins; on sait qu’en outre ils jouissaient tous d’une maison meublée assez vaste pour y tenir de nombreux pensionnaires, souvent aussi d’un jardin productif, et que ceux de la campagne y joignaient des terrains souvent assez considérables, à quoi il faut ajouter pour tous, leurs provisions annuelles en nature telles que blé, vin, bois de chauffage, etc., leurs jetons de présence au Consistoire alors payés à raison de 2 francs par séance, souvent aussi * au Conseil (3 francs par séance), le produit de certaines amendes disciplinaires qu’il ne tenait qu'à eux de multiplier beaucoup, enfin des cadeaux d’argent continuels, comme nous venons d’en avoir la preuve, et l’exemption de toutes charges. En un mot ce n’est pas exagérer, que de dire que les honoraires de ces prédicants étrangers étaient, toutes proportions gardées, au moins le triple de ceux de nos excellents pasteurs actuels, à qui nous ne ferions pas l’injure de les comparer à leurs prédécesseurs de cette époque. — [Et en note] : Le traitement fixe de Calvin était de 500 florins soit environ 6000 francs de notre monnaie, plus 2 bossets soit 24 setiers de vin [5 à 6 pièces], 12 coupes de froment et sa provision de boisf; il avait de plus la jouissance d’une des meilleures maisons de la ville, toute meublée? et d’un jardin pro-

1 1542 fut une année de disette.

? Un ministre améliore sa position en allant dîner dehors. Sentez cette bienveillance de l’auteur.

3 C'est M. Galiffe père qui paraît avoir établi dans ses notes la valeur du florin d'alors à 12 francs du XIX®® siècle; acceptons sa compétence commerciale. Il me paraît dans le vrai.

4 Sans doute, car les magistrats et employés d’alors avaient en outre un commerce, et leur traitement n’était qu'une légère indemnité.

5 Quelquefois, et pour présenter une observation ou une déclaration, ce qui n’était nullement assister à la séance.

6 Il paraît que M. Galiffe n’a pas vu dans les notes de son père que le Conseil lui-même trouvait que c'était beaucoup, et qu’il s’en était expliqué en ajoutant à sa décision (20 septembre 1541): « Attendu que maistre J. Calvin est homme de grand savoir et propice à la restauration des « églises chrestiennes, ef supporte grande charge des passans.» Ces derniers mots expliquent tout.

7 Le voici ce beau mobilier, inventorié par le trésorier de la Seigneurie, lorsqu'il fut tout frais livré, en 1548: « Deux bois de lit en noyer, dont un point menuisé et un en bois blanc, trois tables de noyer, quatre longues tables de sapin avec leurs tréteaux, deux bancs, une chaire à dos en noyer menuisée, trois buffets et babuts, un vieux coffre de noyer, un buflet de bois blanc sans serrure, le bois d’un lavemain de noyer, un pupitre à livres, douze escabelles « tant bonnes que mauvaises. » Voy. T. Heyer dans les Mém. de la Soc. d'hist. de Genève, IX, 407. La fortune laissée par Calvin à sa mort, tant en livres qu'en meubles, vaisselle et tout le reste, fut trouvée valoir au plus 750 livres, une quinzaine de mille francs d’aujourd’hui.

ductif y attenant et la Seigneurie se chargea bientôt de l’entretien de son secrétaire, souvent, en cas de visite ou de maladie, de son ménage tout entier et de tous ses frais de voyage ‘. Le casuel du Réformateur se composait de cadeaux continuels, de ses jetons de présence au Consistoire qu’il ne manquait jamais, et au Conseil où ,il venait souvent et enfin de ses consultations en matière civile et criminelle ?, qui seules auraient suffi pour le faire vivre à l’aise.

Je réponds qu'il n’y a pas de supputation ni d’accumulation qui puissent persuader que des citoyens, ecclésiastiques où non, venant s’humilier publiquement devant les Conseils en criant misère, étaient à leur aise. Ce fait seul suffit pour nous donner l’assurance que l’énumération complaisamment agencée par MM. Galiffe contient de faux éléments.

« Nous voudrions bien savoir (est-il dit encore : Ameaux, p. 31 n.) sur quoi l’on se fonde quand on prétend que Calvin donnait la plus grande partie de son salaire aux indigents ? » On se fonde sur ce que le Conseil savait fort bien, puisqu'il en fait la remarque que Calvin avait beaucoup à donner aux passants ; sur ce qu’il est mort pauvre, malgré ses gros appointements, et sur un dernier fait: c’est que dans les registres de la Bourse française de Genève, que MM. Galiffe n’ont jamais vus, mais que j'ai feuilletés en détail. Calvin est porté régulièrement chaque mois, en compagnie de quatre ou cinq gros bonnets de la ville, tels que le marquis Galéas Caracciolo, les de Budé, les de Normandie et quelques autres Français, pour 5 florins, quelquefois pour 10 ou 20 florins. Cinq florins*, c'est-à-dire 60 francs par mois, c'était juste le dixième de son traitement, y compris les prestations qu'il recevait en nature. Il donnait donc rigoureusement d’abord la dîime commandée par l'Évangile ; il avait en sus à payer l'imprévu de chaque jour.

Je passe une foule d’imputations de tout genre, par exemple la gloutonnerie de Calvin. Bolsec lui avait reproché de ne se nourrir que de « pain biscotté ; » M. J.-B.-G. Galiffe détaille son ménage et compte qu’il consommait quatre bouteilles de vin par jour;il décrit, en y joignant quelques menus, des festins pentagruéliques offerts sans cesse par la Seigneurie “ aux ambas-

1 Parlons de ses frais de voyage en effet. Cet article est l’un des bons exemples de désintéressement qui puissent être encore proposés aux gens qui voyagent pour le compte de leur gouvernement : Registre du trésorier P. des Fosses, 8 juin 1545. « Receu de mons’ Jehan Calvin pour « une reste d'argent qu'il a torné des 25 escus que on luy baïlly pour aller en Allemagne, « 28 florins. » Je me borne à ce seul exemple.

? « Consultations si bien payées, dit-il encore (Perrin, p. 89), qu'elles suffsaient largement à l'entretien et au delà des jurisconsultes français et de leurs familles. » — Des jurisconsultes de profession, peut-être; mais pour quelques consultations données par hasard ?

8 Soit qu'il servit alors d’intermédiaire à des générosités anonymes, soit qu'il fit de cette manière quelqu'une de ces restitutions que la Seigneurie faisait difficulté d'accepter.

# Entre autres allégations de nos deux auteurs sur ce point, on lit (Ameaw;, p. 45, n. 2) : « Ce n’est que sous le régime calviniste proprement dit que nous voyons se multiplier à tout

sadeurs et aux capitaines étrangers, voire même aux « Commissions offi- « cielles qui ne surent plus se réunir sans godailler aux dépens de la ville (Am. 46) ;» et quand il « se rappelle que le Réformateur était, bien effecti- « vement, de tous ces repas donnés en son honneur ou en l'honneur de « ses amis, » il complète cette supposition gratuite par des regrets plaintifs et railleurs sur une hygiène aussi étrange pour une santé délicate. Ma tâche n’est point de défendre Calvin, mais de montrer comment MM. Galiffe se jouent du lecteur à chaque pas, aussi bien dans les circonstances lamentables que dans les bouffonnes. En voici de lamentables.

Dans son procès d’Ameaux (p. 6), M. J.-B.-G. Galiffe parle des luttes soutenues par les partisans de Farel et de Calvin contre les opposants; il sollicite l'intérêt en faveur du capitaine général Ami Perrin, qui eut deux graves débats à soutenir, des frères Berthelier, dont l’un paya de sa tête le, mélange qu'il avait fait de la politique avec la religion; il entend par là stigmaliser ce qu'il appelle: « Les rigueurs inséparables du système calviniste » et, en effet, dans la note, il cite encore des adversaires de Calvin sur le terrain théologique : Castalion, Troillet, Bellot, Dubois, « ses principales victimes, » dit-il; puis il ajoute immédiatement, dans la même note:

Il va sans dire que nous faisons ici complète abstraction des victimes plus obscures, courantes pour ainsi dire, de la justice calviniste. Cependant pour en donner quelque idée nous dirons que, par exemple, du 17 février au 15 mai 1545, il n’y eut pas moins de 34 personnes brûlées, écartelées, pendues ou autrement exécutées, — Ja plupart de ces supplices concernant de prétendus semeurs de peste, furent précédés de tenaillement avec des pinces rougies au feu, de l’amputation des poignets, ou tout au moins du fouet public. Le 9 mars on dut recommander au bourreau de s’y preudre moins maladroitement quand il coupait les mains et de veiller à ce que les personnes qu’il brülait fussent plus vite mortes. Le 16 mars il eut l’occasion d’exercer son savoir faire sur sa propre mère, condamnée à être brûlée, après avoir eu le poignet coupé, non pas en ville cette fois, mais près du bûcher à Plainpalais. Les femmes figurent au nombre de 16 parmi ces 34 victimes, dont plusieurs protestèrent de leur innocence au milieu des tortures les plus atroces et jusqu'à leur dernier souffle. Voilà des faite que le premier venu peut vérifier dans les registres du Con-

propos ces festins du clergé et des magistrats, qui occupent une si large place dans les comptes du Trésorier et qui forment un si pénible contraste avec la pénurie et la disette presque permanentes à celte époque. Le plus mince [?] fonctionnaire étranger passant par Genève devenait aussitôt, de la part des Conseillers, le prétexte d’attentions pareilles, qui offraient en même temps un charmant moyen de le sonder et de le surveiller; car n'était que érop souvent, selon les Registres, le véritable but de ces honneurs. Le 29 oct. 1545, Jean Laullin, hôtelier à St-Gervais, vint réclamer ce qui lui était dû pour quatre vingt onze repas de cette espèce, etc... » La note a 106 lignes. Le mot repas, 91 repas, est un calembour. Si l’on avait ajouté que chacun de ces repas était coté à 7 sols, le lecteur eût compris qu'il s'agissait de 91 têtes de consommateurs et non de 91 festins; aussi n'a-t-on produit ni les 7 sols, ni l’article du registre : « Jehan Laullin a supplier qui est vray que la Seigneurie az envoyer plusieurs seigneurs conseillier pour aller tenir compaignye aux ambassadeurs que aultres, de quoy lui est deuz nonante ung repas à sept solz par repas ; toutefloiz, etc... »

seil, On peut se figurer ce que dut être le nombre total de ces victimes courantes depuis la rentrée de Calvin, 1541, jusqu’à sa mort, 1564, ou plutôt jusqu’à la mort de son successeur Théod. de Bèze, 1605, qui bien que plus impartial, fut généralement plus sévère que son maître. On sait que le Conseil les consultait dans tous les procès criminels un peu graves, surtout le premier.

L'esprit du lecteur n’est-il pas tout doucement amené par ce rapprochement perfide, par cette énumération de faits dont l'exactitude semble garantie par les chiffres et les horreurs imême qu'ils contiennent, n'est-il pas amené, par leur placement à la suite de Castalion, à croire que la même influence calviniste, qui à fait réprimander ou bannir quelques penseurs

hétérodoxes, à également commandé les horribles supplices dont il s'agit -

ensuite? C’est dit en propres termes : la justice calviniste, la rentrée de Calvin, Théodore de Bèze plus sévère encore. Peut-on se jouer plus subti-

lement de la vérité ?

« Voilà des faits que le premier venu peut vérifier dans les registres. » Cette invitation marque une telle assurance chez l’auteur qu'aucun lecteur ne se donnera probablement la peine d’aller faire une vérification superflue.

Cependant, s’il est quelque incrédule à l'endroit de la véracité de MM. Galiffe, moi par exemple, et que j'aille vérifier au registre, j'y trouve quoi ? Que dans cette sortie véhémente dirigée surtout contre Calvin, le On qui réclama le 9 mars pour que les supplices fussent abrégés (c’est l'unique exemple qui s’en trouve dans ces récits d’exécutions cruelles) l’homme caché derrière les mots « On dut recommander, » c’est Calvin lui-même, dont M. Galiffe tait le nom. |

Monsieur Calvin, ministre — Lequel à faict grande requeste pour les povres qui sont condampnés a mort, mesmes pour les empoysonneurs : C’est que lon advise de non les fere languyr, etc. Ordonné quil soyt commandé a lexequutear des malfaicteurs quil soyt plus diligens quil nest pas quant il leur coppe les maens, et quand il viendra a les bruslés quil meste moyen quil soyent incontinant mors par ung estrangle-chat ou aultrement (Reg. du C. du 9 mars 1545).

D'ailleurs, ce thème des supplices paraît être une agréable pâture. L’au teur recommence longuement, aux pages 96-107, et dit entre autres :

Jusqu'ici les victimes politiques et dogmatiques du Réformateur sont les seules que les historiens, hostiles ou favorables à Calvin, aient mentionnées, tout en réduisant leur nombre des deux tiers au moins. Il nous reste à montrer que les unes et les autres doivent encore être distinguées de certaines victimes plus modestes, plus obeures, mais bien autrement nombreuses, de la justice calviniste; en un mot de celles que nous avons qualifiées plus haut de victimes courantes... Nous avons dit (p. 6) que trois mois de l’année 1545 nous fournissent à eux seuls 34 exécutions capitales. Nous avons hâte d'ajouter que ce n’est pas sur ce chiffre qu’il faudrait baser une moyenne; car la peste exerçait alors ses ravages dans nos murs, et la

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peur de ce fléau rendait toujours plus méfiant et plus superstitieux, par conséquent plus cruel. Pour rétablir le nombre exact des autres condamnations qui eurent lieu pendant ces quelques années, à nous faudrait un travail spécial comme celui que notre prédécesseur nous à laissé pour les trois mois en question, et il est donc évident que bien des cas ont dû nous échapper dans la revue rapide que nous avons faite des Registres du Conseil pendant cette période de 4 à 5 ans. C’est donc en restant andessous du nombre réel, que nous déclarons avoir constaté dans la petite ville de Genève, pendant cette courte période, la plus douce du régime calviniste, 58 exécutions capitales et 76 bannissements la plupart sous peine de la vie et précédés de l’amende honorable en chemise, torche au poing... Les emprisonnements se montc- -raient au moins de 8 à 900 pendant cette même période. Les bannissements se répartissent en 6 cas de vol; 13 pour rixes, ivrognerie ; 2 pour canse politique ; 7 pour blasphème; 21 pour délits de mœurs... et 27 pour soupçon de sorcellerie 1... — Passons maintenant aux exécutions. Nous avons dit que nous en avions compté 56... sur lesquelles 20 pour crimes ordinaires ;.… quant aux 88 autres, elles s’appliquent toutes à des personnes accusées de sorcellerie... A peine est-il besoin de dire qu’il n’y eut contre ces 38 infortunés, dont 28 femmes ou filles, y compris la propre mère du bourreau en fonction, d’autres preuves que les aveux arrachés à la torture. [Et en note :] Il n’y a malheureusement pas à douter qu’elle ait été exécutée par son propre fils; car dans ce moment il n’y avait d'autre bourreau à Genève que Jean Granjat dit Blanc, qu’on avait fait chercher la veille à Monthoux pour procéder aux exécutions de la journée. Or, la sentence nomme en toutes lettres < Clauda, fille de feu Pierre Mossier dit Peytavin, veuve de François Granjat exécuteur des mal- Jaiteurs, » lequel François était le propre père dudit Jean Granjat, pourquoi on accorda, tout à fait exceptionnellement, à cette femme d’avoir la main droite coupée, non pas sur la place du Molard comme tous les autres prétendus semeurs de peste, mais « à Plainpalais, » près du bûcher qui doit brûler son corps. On craignait évidemment quelque faiblesse chez ce bourreau qui bien qu’habitué à faire jusqu’à trois exécutions par jour, n’était pas encore parvenu et de fait ne parvint jamais, il faut le dire à sa louange, à dominer entièrement son émotion, puisqu'il fut puni et renvoyé en 1555 pour avoir manqué de fermeté à la décapitation des victimes politiques de cette année, comme il en avait déjà manqué en 1540, lors de la décapitation du capitaine général Philippe, dont la tête ne tomba qu’au troisième ou quatrième coup (Voy. procès Perrin, p. 36). Un fait bien caractéristique pour la Justice calviniste, c’est que ce même bourreau, dont on activait le zèlé contre les victimes des

1 J'omets, à cause de leur longueur et aussi du dégoût qu'ils inspirent, des détails de supplices décrits ici et aux pages suivantes et je retiens seulement cette phrase: « Nous terminerons par un « dernier cas qui résulte directement des persécutions que Calvin en personne avait ordonnées « contre les prétendus sorciers et devins de la terre de Peney, de concert avec le pasteur du lieu, « Jacques Bernard. » Voici le passage du Reg. dn C. (19 nov. 1544) où l’on voit qu’au lieu d'ordonner des persécutions, Calvin demande et obtient une information : « Les hériges de la « terre de Pigney. Sur ce que Jhean Calvin, ministre en Genève et maistre Jacques Bernard, « ministre en la terre de Pigney, hont exposé comment deyja lon a faict diligence de justice « d’aulchongs delinquans de la d. terre, mès que encoire il en il a beaucopt d’aultres, reque- « rent commander aux officiers de la d. terre de fere legitime inquisition contre tel heriges aflin « de extirpé telle rasse de la d. terre; Ordonné qui soyt commandé aut chastellain de Pigney de « suyvre appres tel afferes et qui en pregne bonnes informations. » — AHérige est la forme romane et naturaliste, née vers le XI®* siècle, du latin Aæreticus, tandis que hérétique en est la forme demi-savante, du XV'° siècle.

passions et de la superstition de l’époque fut, cette même année 1545, mis en prison et puni « pour avoir trop rudement fouetté » deux mauvais drôles de réfugiés français condamnés à cette£peine.

Je m'inscris en faux contre cette abominable histoire du bourreau torturant sa mère. Pour infliger à sa patrie la honte d’anecdotes pareilles, il faut d’abord être trois fois sûr de ne pas se tromper et, en second lieu, il faut, la moindre dignité le commande, fournir ses preuves. Les mots soulignés ci-dessus : Clauda fille de feu Pierre, etc., se trouvent en effet sur le Registre du Conseil, à la date du 16 mars 1546, et ils sont également dans l’information poursuivie contre cette malheureuse, à la date du 27 février précédent ; il est vrai aussi que le bourreau en fonctions alors, Jean Granjat, était fils du bourreau précédent, Jean-François Granjat ou Grand Jean, et il est vrai encore, si je m'en rapporte aux comptes du trésorier, qu'il n'y avait qu’un bourreau à Genève. Mais je ne trouve pas que ce soit assez pour autoriser l’odieuse supposition avancée et détaillée à trois reprises dans son seul mémoire sur Ameaux, par l’auteur genevois. En effet : 1° La veuve de François pouvait n’être pas la mère de Jean; 2° Quoiqu'il n’y eût qu’un seul bourreau, il devait avoir des aides; 3° M. Galiffe dit qu’on l’envoya chercher la veille à Monthoux !, Quoi? dans un moment où il ÿ avait tant de triste besogne à faire, il n’était pas en ville, dans sa maison de Beauregard? Rien dans les Registres sur ce point. Ne serait-ce pas qu'on fut à Monthoux précisément pour chercher un aide qui le remplaçât? Pourquoi M. Galiffe ne montre-t-il pas les documents sur lesquels il appuie son dire ? Il peut s’être trompé, car il se trompe en donnant Jean comme ayant maladroitement exécuté le capitaine Philippe”, et il n’est que trop clair qu’il cache, quand il lui plaît, une partie des documents dont il se sert, puisqu'il ne nous dit pas que c’est lui qui détient l'acte officiel duquel il résulte que le bourreau fut puni pour avoir trop fustigé deux Français, acte que son père a inscrit dans un de ses catalogues sous ce titre :

1 Ce n’est pas dans les reg. du C. que M. Galiffe a pris ce détail, car les deux jours précédents il n'y eut pas de séance.

2 En voici la preuve. Philippe fut décapité le 10 juin 1540. Je lis dans les comptes du trésorier Tissot : 7 mars 1542. « Livré a laz veve de maistre François Grand Jehan, exécuteur de justice, por son dernier gage dudict quartemps daté le jours dessus, 6 f. 3 sols. » Et le 5 juin 1542 : « Livré a Jehan Blant Grand Jan executeur des mal facteurs pour son gage du dit quartemps, par le mandement de messieurs, 6 fl. 3 s. » — De ces deux mentions il résulte que, ou la complainte en vers sur la mort de Philippe (pub. par M. Galiffe, Mém. de G., XIX) s’est trompée en nommant Jean au lieu de François comme le bourreau, ou bien Jean exécuta comme aide de son père, et alors M. Galiffe a insinué à tort que l’exécuteur n’avait point d’aides. Il s’est bien autrement trompé, si c’est se éromper, en racontant la funeste aventure de Jean Philippe (passim, et Mém. de G., XIX, p. 270, pub. en 1877) de manière à faire croire que l’émeute qui lui coûta la vie avait été organisée par les magistrats. M. Roget lui montre doucement (ist. du peuple de Genève, II, 250) que cette thèse ne saurait être « bien sérieusement soutenue. »

N° 6%. Arrestation du bourreau pour avoir trop rudement fouetté deux Français (caractéristique).

Le fils du rédacteur n’a donc pas inventé « le fait» Caractéristique, mais il a inventé le « mauvais drôle, » ce qui était son droit, plus « la Justice calviniste, » expression illégitime et fallacieuse au moyen de laquelle il voudrait faire passer au compte de Calvin et de la Réforme, non seulement les sévérités exercées par le parti de l'Évangile contre ceux qui, à leurs veux, erralent en la foi, mais toutes les exécutions quelconques ordonnées par la justice de Genève de 1541 à 1605. Si ce parti des réfugiés français, contre lequel il accumule toutes les méchantes imputations qu'il peut imaginer, eût envahi, dès l’arrivée de Caivin en 1536 ou 1541, les Conseils de la République, sa prétention s’appuierait sur quelque apparence; mais, jusqu’à la dernière année du XVI: siècle, il n’y eut, pour ainsi dire, pas un seul Français dans les Conseils de la République. Lui-même en fait l'aveu!, et têlle jalousie, fort honorable, avec laquelle les anciens Genevois maintenaient leur droit exclusif à exercer l'autorité chez eux, se manifeste aussi dans la parcimonie des admissions à la bourgeoisie, jasqu’en l'an 1555 où les Conseils voulurent décidément une majorité française pour soutenir le système Évangélique. En 4540 on reçnt vingt-six nouveaux bourgeois, en 41541 vingt, en 1542 dix-huit, en 1543 vingt-sept, en 1544 huit, en 1545 sept, en 1546 neuf, cent-trente-huit en 1547, dix en 1548, sept en 1549, dix en 1550, onze en 1551, neuf en 1552, etc?. Quelques lignes très modérées du savant qui, depuis des années, étudie l'histoire de son pays sur les registres officiels, originaux et non sur des copies, suffisent à renverser cet échafaudage d’un Calvin jugeant et condamnant, et d’un Théodore de Bêze plus sévère que son mailre. « Calvin, lisons-nous dans l’impartiale « Histoire du peuple de Genève, par M. Amédée Roget (II, 303), n’avait « point à intervenir directement dans le procès de Gruet, qui fut con- « duit d'un bout à l’autre par l'autorité civile, Les registres du Consistoire « ne contiennent aucune allusion à ce procès. On peut faire la même « observation au sujet des procès de Bolsec et de Servet. C'est, en effet, « une des particularités de la prétendue théocratie qui régnait à Genève, « que les juges civils étaient appelés à juger seuls des procès de doctrine *. »

1 Pr. d'Ameaux, p. 87, note 1 : « Nous ne trouvons avant le XVII"® siècle que deux conseil. lers issus de réfugiés français, Jean Savyon en 1594 et Jean de Budé en 1599; ce dernier fut, en 1603, le premier syndic de cette origine; puis vint en 1605 Jean Sarasin, en 1607 Jacob Anjorrant, en 1608 Jean Savyon, en 1615 David Colladon, etc. ; rarement plus d’un à la fois. »

? Voy. Roget II, 133 et 271. Les admissions à l'habitation, laquelle ne comportait aucune sorte de droit, étaient naturellement plus nombreuses.

3 La proposition ainsi formulée en quelques lignes a été développée par son auteur, avec les détails et les preuves qu’elle comporte, dans un travail inséré d’abord au t. XXIV de la Bibliothèque Universelle (1865), puis publié à part sous le titre : L'Église et l’État à Genève du vivant de Calvin, 92 p. in-8°, 1867.

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L'horreur des supplices sur lesquels M. J.-B.-G. Galiffe s’est longüement appesanti n’a rien d’exagéré; mais on dirait, à l'entendre, que Genève a joui d’un petit X Vlr siècle spécial, comme il n’y en eut pas ailleurs. Les Genevois ont eu le malheur de brûler Servet pour des opinions, Servet seul et Servet dont les contemporains, presque tous, ne parlaient qu'avec horreur ‘; mais comment, hors de Genève, soit en France soit ailleurs, ont été martyrisés les hérétiques ? On ne le sait que trop. Quant au nombre, notre historien sursaute à l'aspect des 58 exécutions capitales qu’il a comptées en quatre où cinq années ; il n’a pas regardé par-dessus ses murs pour voir, par exemple, le parlement de Bordeaux expédier 569 condamnations de huguenots à la mort en onze mois, et celui de Toulouse 1,800 arrêts de mort en sept mois. Îl en est de même pour la sorcellerie et toutes les superstitions, choses inconnues, dit-il, à Genève avant que la Réforme y fût établie, mais que Calvin et « ses satellites, ses séides, » les ministres et les réfugiés français, y ont apportées avec eux. Il a bien aperçu quelques autedafés genevois en 1530, six ans avant la Réformation de Genève et sept ans avant la venue de Calvin, et il aurait pu en apercevoir d’autres au XVr* siècle; mais cela le gêne, cela ne compte pas; c’étaient quelques malheureux sorciers insignifiants ; cela ne l'empêche pas de s’écrier (Ameaux, p. 105) :

« On peut assurer que leur nombre n’était pas à beaucoup près par année ce qu’il fut par mois, on pourrait dire par semaine, sous le règne de Calvin où l’on eut fréquemment plusieurs spectacles de ce genre dans la même journée. Quant à la superstition relative aux semeurs et engraisseurs de peste, superstition qui fit peutêtre autant de victimes ? que le fléau lui-même, elle était complètement inconnue dans ancienne Genève; et il est très certain que ce fut de la nouvelle Genève calviniste qu’elle passa dans les pays voisins. C’est ce qui ressort clairement des renseignements demandés au gouvernement genevois par la ville de Lyon, par le Valais, par les cantons suisses, par plusieurs villages de la Savoie et des baïlliages bernois qui, après avoir appris toutes les horreurs qui se passaient à Genève, s’imaginèrent être visités à leur tour par les prétendus semeurs de peste.

Cette fois, on pourrait croire que notre historien local a porté ses regards jusqu’à une cinquantaine de lieues hors de ses murs; mais non, c’est dans les registres des Conseils de Genève qu'il a seulement puisé; et je priverais le lecteur d’un plaisir si, réfutant ces choses, je le détournais de voir lui-même

1 Il faut voir (Fr. prot., col. 758) comment Bolsec, dans son pamphlet contre Calvin, où il aurait dû lui reprocher amèrement la mort de Servet, parle au contraire de ce dernier.

2? En 1562 et 1569; voyez la France prolestante. — « Nous avons faict exécuter à mort en « leurs personnes environ 250 hommes et decreté contre mille ou plus, desquels le procès reste à « instruire, » écrit avec orgueil à Charles IX un président de tribunal dont la session avait duré quatre mois (La Saint-Barthélemy et la critique moderne; Genève, Georg ; in-4°, p. 110).

5 Très peut-étre, en effet; Spon et autres historiens de Genève estiment à deux mille les victimes du fléau.

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THÉORIES DIVERSES DES MESSIEURS GALIFFE. 25 dans l'Histoire du peuple de Genève (I, 162-165) la grâce parfaite avec laquelle M. Am. Roget les réduit en poussière. D'ailleurs tout le monde ne sait-il pas, au moins par oui dire, les hécatombes de sorciers, de semeurs, de bouteurs et d’enchanteurs dont la superstition religieuse a désolé et déshonoré tous les pays chrétiens; et même force nous est bien d’avouer qu'il n’y avait absolument rien de religieux, mais une simple dose de beslialité humaine, dans les scènes modernes, que les vieillards d'aujourd'hui peuvent se rappeler et dans lesquelles nous avons vu de nos veux lapider et déchirer des semeurs de choléra-morbus. Si ce n’est tout le monde, beaucoup de gens savent que le pape Innocent VII en réglant par sa bulle Summis desiderantes, de l'an 148%, la procédure à suivre dans les poursuites en sorcellerie, raviva le goût des persécutions et inaugura une ère terrible? où succombérent jusqu’au XVII siècle, dans chaque district judiciaire, après d’horribles tourments, des légions de pauvres personnes du peuple auprès desquelles les trente-huit victimes de Calvin, comptées par M. Galiffe, n’atteignent nullement à l'effet théâtral qu'il s'était promis. Et c’est bien de Calvin en personne, à l’en croire, que les pauvres femmes brülées sont victimes ; je n’ai garde de forcer les paroles de mon auteur ; c’est lui-même (p. 104) qui dit :

« La peste était alors à son apogée; néanmoins les supplices subirent tout à coup une interruption, dont la durée correspond à une absence de Calvin, qui était allé s’employer en faveur des réfugiés de Provence? dans les cantons allemands et jusqu’à Strasbourg; mais ils reprirent bientôt après contre les sorciers et devins, et cela à la demande expresse du grand Réformateur. »

Une fois, en effet, Calvin appuya, je lai rapporté plus haut (p.24, n.), la demande faite par un pasteur de campagne de débarrasser de sorciers son village, et le Conseil ordonna une enquête. Dès lors Calvin, d’après M. J.-B. Gaïfre Galiffe, est le père de la Superstition, et c’est à sa demande expresse qu’on a fait souffrir tous les sorciers et devins ?.

1 C’est un spectacle qui a été souvent retracé et l’a été, cette année mème, dans la Revue des Deux Mondes par un savant professeur en médecine, M. Ch. Richet. Pour le point de vue plus spécialement judiciaire, on consultera avec fruit le travail de M. Rod. Reuss : La Sorcellerie aux XVI et X VII siècles (en Alsace, en Lorraine et en Allemagne). Paris, Cherbuliez, 1877, in-8°.

2? Réfugiés français qui intéressent peu, comme on voit, M. Galiffe à leur cause. C'étaient cependaut les victimes du massacre de Mérindol et Cabrières.

8 La conséquence qu'on en veut tirer ici est absurde; mais il ne peut être nié que Calvin dut être nécessairement imbu de quelque superstition —- Je ne laisserai point passer cette occasion de réclamer la gloire qui appartient à Jean Weyer (1515-1588), obscur médecin du due de Clèves, qui en 1564 osa, le premier je crois, élever la voix pour arrêter les juges ses contemporains dans la voie criminelle où la bulle de 1484 avait encouragé les tribunaux. Il publia un traité De prestigiis dæmonum, dans lequel sans attaquer directement la croyance générale, c’eût été trop dangereux, il cherche à prouver doucement qu'une partie des condamnés n'étaient pas du tout des adeptes du Diable, mais seulement des malades. Un éolle s’éleva contre lui, et il faut reconnaître

C’est encore une déplorable superstition que « l’édit aussi odieux que ridi- « cule qui défendait de donner aux enfants d’autres noms que ceux tirés de « la Bible. Pour colorer d’une apparence de bon sens cet édit absurde, les « auteurs calvinistes se sont évertués à prouver que l'attachement des Gene- « vois à certains noms usités de longue date dans leurs familles, tenait à un « reste de superstition papistique ou de paganisme romain. » En effet, après avoir voulu défendre qu’on donnât aux enfants aucun nom autre que ceux de la Bible, le Conseil de Genève se borna à faire dresser par Calvin une liste de noms qui seraient interdits: Baptiste, Balthazar, Esprit, Ange, Dimanche, Toussaint, Sépulchre, Chrestien, Pasques, Pentecôte. Ce fut l'expression d’un sentiment général éclos du respect et de l'amour qu’inspirait l'Écriture sainte et qui surgit spontanément dans toutes les contrées protestantes ‘; mais notre auteur confiné dans son petit XVI® siècle à lui n’a point connaissance de cette universalité protestante des prénoms bibliques, et il découvre dans l’édit absurde de graves et redoutables profondeurs :

Am. p. 76 : En obligeant les ministres de remplacer ces noms, devenus chers aux anciennes familles, par des noms exclusivement juifs, Calvin agissait évidemment par les mêmes motifs qui lui avaient fait proscrire peu à peu tout ce qui pouvait rappeler l’ancienne Genève (les spectacles, les jeux nationaux, les fêtes de famille ou de corporation, etc.). Pour assimiler les nouveaux venus à ceux qui leur avaient donné asile, afin de pouvoir ensuite manier le tout à sa guise, il lui importait de détruire l’esprit de nationalité genevoise qui avait tout naturellement ses racines dans esprit de famille et dans les coutumes locales...

Bien autrement profonde et scélérate est une autre astuce de Calvin, dévoilée par M. J.-B.-G. Galiffe. En régnant à Genève, Calvin se proposait, lui et les réfugiés ses soutiens, d’abdiquer entre les mains du roi de France et de lui rendre la ville au cas où il pourrait stipuler de bonnes conditions pour le protestantisme français.

que les savants, d’une opinion opposée à la sienne, lui fermaient victorieusement la bouche. Un d'eux (J. Bodin, 1580, grand publiciste en son temps) lui disait : « Je demanderai à Wier quelle maladie ce seroit aux sorcières de penser avoir tué les petits enfants qui se trouvent tuez en effet ; de les faire bouillir et consommer pour en avoir la graisse comme elles ont confessé et souvent y ont été surprises? Wier dit qu’elles s’imaginent avoir fait tout cela, mais qu’elles s’abusent. Or, qui sera cru en cette méchanceté si exécrable, sinon les yeux, les sens, les témoins sans reproche, les confessions sans torture! On voit semblables parricides avoir été commis par Médée la sorcière, tuant tantôt son frère, tantôt ses propres enfants. Nous voyons les sorcelleries de Canidia en Horace, de Erichto en Lucain, et il n’y a sorcellerie qui ne soit décrite par Orphée... Wier ne peut nier que Nabuchodonosor, empereur d’Assyrie, n'ait été changé en bœuf, paissant l'herbe sept ans entiers. S'il dit que ce changement est véritable comme la Sainte Ecriture et non pas une illusion fabuleuse, il faut aussi qu’il confesse que ce même changement se peut faire de figure humaine en loups ou autres bestes. Et en asseurant que c’est une illusion, il fait conclusion que l'Histoire Sacrée est une fable... Il reste à voir s’il faut plutôt s'arrêter aux blasphèmes et faussetés de Wier qu'à la loi de Dieu répétée en tous les endroits de l’Écriture Sainte. » — Le sage médecin frisait lui-même le bûcher.

1 Voyez quelques exemples : Roget, II, 248.

Procès Perrin, p. 66, 116 note et passim : « Cette opinion devient d'autant plus probable quand on réfléchit que la cause de Calvin n’était en aucune façon simplement la cause du protestantisme suisse ou genevois, mais, qu’elle était avant tout celle de la Réforme française tout entière, qui le reconnaissait pour son chef religieux et politique. Ceci une fois admis, personne ne s’étonnera que le Réformateur ait pu considérer le refuge de Genève non seulement comme un asile et comme une forteresse offensive et défensive du protestantisme français, tant que celui-ci était opprimé ou proscrit dans la mère patrie, mais encore au besoin comme un gage qu’il savait être assez ardemment convoité [?] pour que sa remise définitive eût pu améliorer ou changer considérablement la condition des réformés en France. Telle est notre opinion, et nous défions les panégyristes de Calvin de trouver aux faits qui ressortent des procès de Perrin et Maigret une explication à la fois plus naturelle et moins compromettante pour la bonne réputation du grand Réformateur.

Des dossiers de procédure ou autres documents accommodés à la cuisine de MM. Galiffe et dont ils tiennent les originaux sous clef, ils peuvent faire ressortir, en effet, tout ce qu’on voudra; mais je nie absolument la majeure de ce raisonnement et je déclare que le double procès d’Ami Perrin et de Laurent Maigret ont encore été plus frelatés que celui d’Ameaux par notre auteur. Voudrait-on que les Français réfugiés à Genève n’eussent pas de sympathie pour la France? mais ce sentiment patriotique ne suffit pas pour qu’on ose en inférer qu’ils complotaient de se remettre, eux et leur asile à la merci d’un gouvernement sans parole et sans foi. qui n’aspirait qu’à les détruire. La République de Genève était placée entre deux dan-

“gers pareils: lavidité haineuse de la Cour de France, et l’avidité trop amicale de Berne. Tout au contraire de M. J.-B.-G. Galiffe qui ne laisse échapper aucune occasion d’humilier les magistrats genevois au profit de ceux de Berne‘, Calvin n’aimait pas beaucoup les Bernoiïs. Genève leur devait et leur doit une grande reconnaissance pour les avoir délivrés des menaces de la Savoie en 1536, mais elle eut dans les trente années suivantes de continuels motifs de se défier d’eux et de les craindre. Il aurait fallu être aveugle pour ne pas voir l'envie bien naturelle qu'avait Berne d'ajouter l'extrémité de la vallée du Léman à ses conquêtes du pays de Vaud et du Chablais. Sans cesse il y avait à repousser des tentatives bernoises d’amoindrir, d’étéindre s’il était possible, la souveraineté genevoise, et ce fut un chef-d'œuvre de la politique des amis de Calvin d’avoir toujours déjoué ces vélléités sans fournir à Berne l’occasion de lever le masque et d’user du droit du plus fort. Quant à l'esprit des purs de l’ancienne Genève épiscopale, Calvin et les siens le battirent en brèche, il est vrai, mais c’est grâce à leurs efforts et au génie du chef qu'une obscure villette savoyarde s’est changée en une glorieuse cité européenne.

Achevons cette revue rapide et trop abrégée, des principales imputations

1 Voy. par exemple pr. Perrin, p. 30-60.

dont une haine féroce et qu’on ne s'explique guère, servie par une acuité italienne subtilement affilée, s’est plu à noircir la mémoire d’un grand homme. Bolsec n’avait pas songé à tancer Calvin de ses excès de langage; cela se comprend, car ils parlaient tous deux le même, comme le font tous les contemporains en chaque siècle, sauf de légères nuances de tempérament. M. J.-B.-G. Galiffe, homme du XIX" siècle, a droit d'être plus sévère, et il s'indigne en maint passage au sujet de la langue vicieuse, grossière, souvent obscène, surtout obscène, que les ministres français, Calvin comme les autres, avaient apportée avec eux dans l’Athènes savoyarde, étonnée et scandalisée; il oublie seulement de dire qu'en parlant ainsi les ministres n'avaient que le tort de se mettre à l'unisson avec leurs paroissiens et que si le ministre Chauvet, par exemple, avait qualifié de « chien » le citoyen François Favre, beau-père d’Ami Perrin, de son côté Mie Favre lançait très bien au ministre les noms de « groin de port » et de « gros pouacre. » Des aménités de ce genre, excitées par la résistance furieuse de la minorité qui ne voulait pas de la discipline biblique, résonnaient quelquefois jusque dans la chaire chrétienne; c’est vrai, c'était le XVIe siècle et non point le nôtre; je n’ai pas d'autre défense à présenter sur ce point. J'ai même un mot à relever ici chez M. Roget qui, racontant (I, 219) l'histoire d’un pâtissier nommé Alliot, mis en prison parce qu’il avait interrompu Calvin au milieu d’un sermon en criant : « Ce n’est pas vrai, » ajoute en note :

Galiffe affirme que Calvin avait traité du haut de la chaire les habitants du quartier de Saint-Gervais de pendarts, batteurs de pavé, plus que bêles, loups insatiables. Nous avons peine à croire, jusqu’à ce qu’on nous cite un document probant, que Calvin se soit oublié jusqu’à employer un choix aussi riche d’expressions.

On peut s'étonner de ce que M. Galiffe n’a pas montré le document probant, car il figure dans sa collection de procès originaux et il est décrit par M. Galiffe père en ces termes :

N° 54. Procès d Ami Alliot, citoyen de Genève, pour avoir donné un démenti à Calvin dans la chaire sur ce que celui-ci dit: que les habitants de S. Gerdais qui ne venaient pas au sermon étaient plus que bêtes, loups insatiables et chiens, le dimanche 28 mars 1546.— Notez que Calvin prétendait qu'on devait l'écouter non comme un homine, mais comme un prophète inspiré de Dieu, et qu'il avait déjà insulté les gens de S. Crervais dans trois sermons. Saint-Gervais est la partie de Genève sur la rive droite du Rhône et ses habitants ont été toujours plus animés que les autres pour le maintien de leur indépendance. — Il fut libéré avec bonnes remontrances le 2 avril.

Encore faudrait-il, si le document était produit, vérifier comment MM. Galiffe l'ont fidèlement lu et interprété. C’est bien le moins que puisse accorder à ses contradicteurs celui qui écrit fièrement : « Comme nous

« avons déjà eu l’occasion de nous assurer que M. Gaberel! ne se gêne nulle- . ment de citer les registres entièrement à faux, même lorsqu'il indique « des dates précises, il nous est bien permis de croire qu’il en est de même « «ans cette occasion où # nous prive des moyens de le contrôler. »

On parle aussi de théâtre. Sur la fin du XV”: siècle, la comédie s’introduisit à Genève. Des artistes ambulants y représentèrent, en 1482, l’histoire de Robert le Diable, la vie de saint Christophe, la vie de sainte Marine, et en 1485, plusieurs bourgeois et bourgeoises se distinguèrent sur la place de la Fusterie dans la moralité du Miroir de justice qu’ils jouèrent devant le duc et la duchesse de Savoie. Dans les fêtes genevoises, nombreuses d’ailleurs, qui s'étaient données jusque-là aux entrées d’évêques, ou de princes de Savoie, ou de notabilités diverses ?, figuraient seulement des « histoires, » c’est-à-dire des tableaux vivants, de pompeuses allégories, des scènes machinées ? où d'ordinaire quelqu'un des personnages était chargé de réciter un compliment ou une pièce de vers. Le goût de ce genre de plaisir s’échauffa si bien pendant la première moitié du siècle suivant que les Réformaleurs, malgré la sévérité qu’ils mettaient à proscrire tous les jeux, n’osèrent pas d’abord s’y opposer ou crurent pouvoir autoriser les pièces, bien châtiées, dont les sujets étaient purement bibliques. Au mois de juin 1546, les Conseils et même le pasteur Pierre Viret ne se firent point scrupule d’assister à un drame intitulé : les Actes des apôtres, dont le Conseil avait permis la représentation, quoiqu’elle eût été vivement blâmée à l’avance par quelques ministres. Mais les représentations terminées, ordre fat donné de suspendre ces jeux dispendieux jusqu’au retour de temps plus propices. C'est une douleur pour M. J.-B.-G. Galiffe (Am., p. 73), persuadé que

1 MM. Gaberel et Bungener, sans avoir fait une étude très approfondie du sujet, n'ont pu retenir les protestations du bon sens écœuré par les excentricités de MM. Galiffe. A leur véritable gloire, les deux honorables pasteurs l'ont payé par un bon coup d’assommoir dont M. Galiffe fils leur fait hommage à chaque occasion qu’il trouve. En voici un triple exemple dans une seule note (Am., p. 41): M. Gaberel, après avoir donné le nom d’un personnage dans une première édition, juge devoir l’effacer dans la deuxième. C’est « une petite supercherie de M. Gaberel ; » — pour un fait insignifiant, « il a jeté au hasard la date du 17 mars; » or, M. Galiffe lui prouve que c'était la veille, c'était le 16! — M. Gaberel donre un certain Tixier comme ayant soupé un jour chez Ameaux. Or, pas du tout; il n’assistait pas à ce souper! — M. Galiffe clôt triomphalement sa note en s’écriant : Æ voilà comment on écrit l’histoire !

2 La plus ancienne dont on ait gardé souvenir fut donnée par Pierre, comte de Genève, lors de l’entrée à Genève d’Amé VII de Savoie, dit le comte rouge, entre 1383 et 1391.

3 Le comte rouge et sa brillante escorte entrèrent dans la ville richement tendue de tapisseries et il n’y eut aucune petite place, où passant le prince pour aller à S. Pierre, il ne se fit histoires par personnages, plaisantes et moult dilectables à regarder (Perrinet du Pin). — Y avoit une galère belle et grosse toute chargée de gentilles femmes et sembloit qu’elle fût sur eau à cause des grands et secrets engins qui la menoient et furent faites plusieurs belles histoires; 1182. — On fit fabriquer un éléphant destiné à porter quatre jeunes filles vêtues de taffetas et à marcher devant la duchesse, au milieu de Plainpalais, 1485.

le théâlre était acclimaté depuis des siècles dans la ville : « [I s'agissait du « divertissement le plus populaire de l’ancienne Genève, de celui dans le- « quel nos ancêtres avaient depuis des siècles la réputation d’exceller tout « particulièrement, En effet, les chroniqueurs des pays voisins comme ceux « du nôtre, depuis Perrinet du Pin jusqu’à Bonivard', ne tarissent pas dans < leurs éloges donnés aux moralités? el aux histoires que les Genevois « savaient composer et réciter en plein vent à chaque occasion... » Mais voilà qu’en 1568, quatre ans après la mort de Calvin, les Conseils respirant plus à l'aise se relâchent de leur rigueur et permettent de jouer une comédie: « Le monde malade et mal pensé, » pour fêter les ambassadeurs de Berne. M. Galiffe va être content de voir remis en honneur ce qui était populaire dans les siècles passés, cet art où nos ancêtres excellaient? Voici le contentement qu’il exprime (Am. p. 75): « Celle pièce se ressentit peu « delaustérité puritaine que les édits calvinistes faisaient gronder sur Genève « depuis 27 ans; car Senebier l’a qualifiée [en 1780] de satire dégoütante « des sciences et de la médecine de ce temps-là : nouvelle preuve que l'in- « croyable licence de langage qui avait envahi Genève à l’époque calvi- « niste et dont les ministres donnaient l'exemple les tout premiers, était « belet bien un des résultats les plus patents du Refuge français. » — Notez 4° qu'il n’y à pas d’ordure littéraire qu'on ne trouve dans les anciens recueils de Sotties, Farces où Moralités, qui sont tous du commencement du X Vlr siècle ou de la fin du XV”, et que précisément à Genève on a publié trois pièces jouées en 1523 à l'entrée solennelle de l’évêque Pierre de La Baume, mais d’où les éditeurs ont dû retrancher, disent-ils, les traits que «la délicatesse de notre siècle ne permet pas de reproduire. » Et notez 2° que Senebier avait évidemment fort mal lu la comédie du Monde malade, car c’est une jolie pièce morale dont on peut voir une fort agréable analyse dans l'ouvrage d’un littérateur qui s'y connaît : Genève et ses poètes, par Marc-Monnier (in-8°, 1874, p. 151-158).

Autre exemple de la même justesse d'esprit. J'ai un peu montré les sentiments que l’auteur professe pour les Français à qui la Genève du XVI®e siècle avait accordé l'hospitalité, sentiments qu’il a bien résumés dans cette phrase : « On ne comprend que trop le mépris des Gene- « vois de toute classe pour la majorité des réfugiés *; » j’ai assez montré aussi l’indignation qu’il éprouve à la pensée de ces foules menaçantes d'étrangers qu'on admettait sans cesse dans la ville. Mais si les Conseils jugent parfois qu'il faut, en effet, mettre une barrière à des immigrations trop répétées, aussitôt il se retourne (Am. p. 100) et pleure sur « ces mal-

1 Lisez : les deux uniques chroniqueurs, P. du Pin, en Savoie et Bonivard, chez nous.

ts

On vient de voir p. n. que Perrinet ne cite point de moralités. Les docteurs Coindet et Chaponnière, dans les Mém. de la Soc. d'Hist. de Genève ; I, p. 146. Am:,p: 80; n., Perr:; pr LS, 0, ete.

« heureux réfugiés des deux sexes et de tout âge, dénués de toute ressource « et souvent malades, que le gouvernement calviniste expulsait par trou- « pes. Ses panégyristes se sont bien gardés de nous parler de ces expul- « sions en masse de pauvres coreligionnaires, eux qui ne trouvent pas de « paroles assez amères [?] pour reprocher aux vieux Genevois du parti na- « lional d’avoir plus tard * demandé le désarmement des réfugiés français, « et enfin un temps d'arrêt dans les réceptions en masse, non à l'habitation « mais à la bourgeoisie genevoise ?.... »

On croit généralement que les gens qui ont tout quitté, patrie, parents, amis, fortune, pour garder intactes leurs idées religienses et pour prier Dieu comme ils entendent, doivent être des gens religieux et d’une certaine moralité. S'ils sont par exemple Italiens, oui; s'ils sont Français, certainement non. MM. Galiffe déclarent que presque tous les Français réfugiés à Genève pour cause de religion étaient d’une immoralité répugnante. J'ai dit cela en commençant ; il importe d'autant plus de le faire voir.

Am., p. 88 : À en croire nos historiens ecclésiastiques, les diverses fractions du parti national, anticalviniste, comprises dans leur ensemble sous le nom conventionnel de Zäbertins *, auraient protégé ouvertement la licence et l’immoralité.…. Mais hélas! les neuf dixièmes au moins des cas de libertinage proprement dit sont du côté [des partisans du Réformateur]. C’est l’austère Bonivard qui commence... [Et en note :] Jean Goule, tous les DelaMaisonneuve, J.-A. Curtet, P.-J. Jessé, H. Dolens, A. Chicand, Amblard Corne, Dom. Dentand, Raoul Monet, etc., autant de fort tristes sujets que Calvin faisait sans cesse renommer aux premières magistratures et aux fonctions les plus lucratives. Nous avons parlé aussi des honteux désordres des ménages Lambert, Genod, Chautemps, Blondel, [Antoine] Calvin, Maigret, Estienne et autres de la même époque. Le 28 septembre 1545, le premier Syndic de l’année précédente, l’ultracalviniste Antoine Gerbel et sa famille... [Le texte continue dix lignes plus bas :] Qu'en faut-il conclure sinon que l’immoralité avait fait des progrès inouïs sous ce régime destiné à l’anéantir? Mais ces messieurs seraient bien fâchés d’avouer franchement que cette augmentation de l’immoralité se trouve en rapport direct avec celle du pouvoir de Calvin et de l’immigration française et que jamais cette même immoralité n’a été chez nous plus profonde et plus étendue qu’à l’époque qui suivit la proscription du parti national, alors qu’il n’y avait plus un seul des prétendus Libertins à Genève; à cette époque. où le pasteur Simon Goulard avouait au célèbre Joseph Scaliger que les mœurs étaient encore plus mauvaises à Genève qu’en France; à cette époque enfin où Théod. de Bèze déployait des

1 Il sent ici sa contradiction; mais « plus tard » est de trop parce que tous les faits qu’il expose dans ses deux procès sont compris entre 1541 et 1548.

2 On a vu plus haut, p. 23 et note, ces masses de neuf, dix,onze nouveaux bourgeois par an; ainsi de suite jusqu'aux approches de 1555.

3 Mot du temps qui est à prendre dans le sens de Libéraux. +

4 « Scaligerana, art. Genève. » On y lit en effet : « Ceux de Genève sont Barbares et font quelquefois la beste. M. Goulart m’a escrit que la licence de paillarder est plus grande à Genève qu’en France. » Quel avew bien. motivé, quelle autorité qu’un mot en l’air dans une lettre? Le célèbre Scaliger n’est pas responsable de ce recueil, bribes de sa conversation recueillies par d’autres.

rigueurs bien plus fortes et bien plns étendues que celles que son prédécesseur avait inaugurées dans notre pays. [Et en note :] On remarquera qu’avec un caractère plus doux et un esprit plus cultivé que Calvin, T. de Bèze fut cependant infiniment plus sévère, prodigquant les noyades, les pendaisons et les décapitations là où son pré- * décesseur avait employé l'exil, l’exposition et les amendes pécuniaires. Il est même juste d’ajouter que T. de Bèze fut dans ses riguewrs beaucoup plus impartial que son modèle, ce qui permet d’autant mieux de voir sur qui elles tombaient. Mais s’il réussit à diminuer le nombre des scandales publics, ce fut au profit de l’immoralité secrète, dont les preuves ne furent jamais plus fortes et plus nombreuses que précisément à l’époque où l’on aurait dû arriver enfin aux résultats... Quoi qu’il en soit, en se transportant à cette époque, on ne comprend que trop bien le mépris des Genevois de toute classe pour la majorité des réfugiés et l’invincible répugnance des familles indigènes, où le respect du foyer s’était conservé intact, à s’allier à ces nouveaux venus... qui ne justifiaient que trop les reproches amers de leurs hôtes de leur avoir apporté tous les genres de désordres et de libertinage en échange de l’asile si généreusement offert...

Je suis obligé de faire des sacrifices et je ne cite que dix lignes de cette dernière note qui en compte 34, mais je prends l'essentiel; c’est une des tactiques de l'auteur d'empêcher toute discussion par la masse des injures et la masse des inutilités. Il a répété à plusieurs reprises le thème ci-dessus, notamment dans le procès Perrin (p. 97, 114) où il dit que la France du XVP siècle était le dernier pays qui pût servir d'exemple aux autres « sous le rapport la de moralité, » et il revient sur « l'extrême répugnance que les ancêtres « genevois et italiens, même ceux du parti calviniste, mirent pendant plu- « sieurs générations à S’allier aux Français en général. » Je ne m'arrête pas à cette gracieuse supposition d’un des auteurs de quatre volumes de Notices généalogiques pleines, dès le XVI"° siècle, de ces alliances répugnantes, ni à la réflexion que si ces alliances furent peu nombreuses au commencement, c’est qu'une sympathie bien naturelle portait plutôt des exilés à s’allier entre eux, ni aux autres méchants petits mensonges de ce passage, je retiens seulement l'attention du lecteur sur ce point, à savoir la dextérité avec laquelle, après avoir cité une kirielle de dix-huit noms réprimés par la justice : Goule, Maisonneuve, Bonivard, etc., parmi lesquels trois seulement sont français ‘, et le reste parfaitement indigènes, la période s'achève sur le dos des Français. Soutenir la pureté des mœurs genevoises avant la Réformation par opposition à la corruption apportée par le protestantisme est une thèse aussi impuissante par son improbabilité que par son

1 Ceux de M° Ant. Calvin, de M”# Meigret et d'Estienne. Or, M"° Antoine Calvin était de la Flandre alors espagnole (de Lille), M Meigret est indignement. calomniée par ledit Galiffe (voy. p. 14), et Henri Estienne n'eut de démélés avec la Seigneurie que sur des questions étrangères aux mœurs; mais en qualité d’illustre nom français, ce nom d’Étienne a obtenu dans les Not. généal. de MM. Galiffe (III, 198) un article des plus méprisants. — Voilà les trois seuls noms français qui figurent dans cette liste.

THÉORIES DIVERSES DES MESSIEURS GALIFFE. o

insolence; aussi M. J.-B.-G. Galiffe la fait-il sonner à chaque occasion. Il profite de ce qu’il a beau jeu, le Consistoire ayant aussi honnêtement enregistré tous les cas quise présentaient à sa barre qu’il faisait honnêtement la censure des moindres peccadilles ; le nombre même des inculpés montre la rigueur impartiale avec laquelle il réprimait toute faute quel que füt celui qui avait commise, fût-ce un magistrat, fût-ce un ministre; aussi est-ce un arsenal inépuisable à exploiter, et on l’exploite à outrance, tandis qu'avant la Réformation, il n’y avait rien de semblable; l’auteur s’étend sur ce velours avec complaisance. Il faut croire que son père n’avait pas encore dressé celte batterie avantageuse lorsqu'il écrivait dans ses Matériaux (L, 126) : « Liste des amendes prononcées par le vidomnat de 141% à 4416; le viol « yest compté pour 9 florins, l’adultère pour 6 sous, ET IL Y EN A UN NOM- « BRE PRODIGIEUX. » Ce qui n'empêche pas M. Galiffe d'ajouter dans son Ameaux, p. 96: « L’immense majorité des procès de mœurs (ivrognerie, paillardise, concubinage, adultère, bigamie, inceste, etc.) concerne les réfugiés français, et Dieu sait ce qu'il y en a eu ! Aussi, voyons-nous ces procès, si rares dans les premiers temps de la Réforme ef presque inconnus chez les anciens Genevois, augmenter rapidement, » etc., etc.

Donnons quelques moments à un joli sujet, à l’une des thèses les plus amoureusement caressées (après les supplices et le Libertinage) par nos deux savants. Plus elle est irritante et absurde pour toute personne un peu lettrée ou seulement un peu sensée, plus ils se complaisent à l’exposer, répéter, ressasser et à la poser avec arrogance sous les yeux de leurs concitoyens. On dirait qu’ils tiennent à se venger de quelque chose. Cette thèse, c’est que la Genève du XVe siècle fut un petit foyer de lumière, comme nous venons de la voir un sanctuaire de moralité, tandis qu’au milieu du XVI siècle tout, langage, parole, littérature, instruction publique, éloquence, tout tombe dans la dégradation, la grossièreté, l'obscénité. [ls émettent ce brillant paradoxe en mainte occasion, mais M. J.-B.-G. Galiffe l’a surtout développé au milieu même des Mémoires de la Société d'histoire de Genève (t. XI, 1859, p. 197 à 524), dans une étude sur Besançon Hugues, un des libérateurs de la République, et dans le 4" volume de ses Notices généalogiques.

Avant l'époque où combattirent les généreux citoyens qui arrachèrent Genève à la domination épiscopale et savoyarde pour la remettre aux mains de la liberté et de la Réforme, cet évêché, ce pays, cette ville n’avait absolument rien produit dans le domaine des lettres, ni d’aucune instruction quelconque. MM. Galiffe font grand bruit d’une école fondée en 1429 par un citoyen nommé Francois de Versonay, qui fit présent à la ville d’un bâtiment de 31 mètres de long sur 44 de large, pour que les maîtres pussent y instruire la jeunesse dans un local commode et bien surveillé, au lieu de donner leurs leçons en chambre; c’est fort bien et ce Versonay fut un

homme éclairé lorsqu'il dota sa patrie retardataire de ce que l’on avait partout depuis le XITF® siècle dans les villes de France et d’ailleurs !. Mais qu’at-elle produit cette école? Où sont les travaux de ses élèves ? de ses maitres ? On ne sait pas même le nom d'aucun d'eux. Genève n’a pas, durant tout le temps du moyen âge et jusqu’à Bonivard, un seul auteur, un seul pauvre chroniqueur, un simple hagiographe, pas même quelque petit rimailleur, à peine un copiste qui se soit recommandé en nous laissant des manuscrits. En 1478 sont arrivés des imprimeurs, des étrangers bien entendu; nous avons une quarantaine d'ouvrages qu'ils ont édités sous l’épiscopat. Y a-t-il dans le nombre quelque ouvrage du cru ? Pas seulement une préface. Je ne compte pas cet âne de docteur utriusque juris, Jean Bagnyon, qui publia une espèce de traité de droit politique en 1487, puisqu'il était de Lausanne. Le seul être qu’on puisse mentionner comme représentant toute cette période littéraire vantée par MM. Galiffe est un chanoine de la cathédrale, nommé André de Malvenda, qu’on trouve cité avec remerciment comme un Mécène, à la fin de ce même traité de Bagnyon. Le lecteur a dû remarquer, aux passages des registres du Conseil ou du Trésor que je cite textuellement, quelle incroyable barbarie y règne dans le style et dans les mots. I n°v a pas de documents au fond des campagnes de la Flandre, de la Bretagne ou des Pyrénées, où la langue française ait été aussi odieusement écorchée qu'elle l’est sous la plume de ces magistrats, purement genevois et point français, qui écrivaient les actes officiels de la République vers 1540 et qui sortaient nécessairement des écoles episcopales.

Un des esprits les plus éclairés de notre Genève actuelle, M. Rilliet-de Candolle, rencontrant cette thèse au cours du Mémoire sur Besancon Hugues, qu'il eut l'indulgence de critiquer dans la Bibliothèque universelle,ne manqua pas d’en sourire. Aussitôt notre auteur, pour terroriser la critique, suivant son habitude, rétorqua les cinq ou six pages courtoises dont M. Rilliet l'avait honoré par soixante pages de raisonnements bilieux. Mais, mis au pied du mur comme il l'était, sur ce point précis de la gloire littéraire de Genève avant la Réforme, voici par quel saut prodigieux il fit semblant d'échapper :

« Il serait par trop absurde (dit-il, p. 19%) d'attribuer à Calvin l'honneur « des illustrations que Genève produisit malgré lui et en opposition for-

1 Elle subsista telle quelle jusqu’à la réorganisation des études, opérée en 1559 par les soins éclairés de Calvin. On l’appelait « la Grande École » par opposition aux écoles privées, et voici un échantillon de la force de ses élèves : En 1532 « mon père me mist en la grande escolle de « Geneve avec rev. et spectable maistre Jehan Chrestien, croyte de la terre de S. Claude, homme « lictéré et deyja ancien, lequel lisoit de grammaire en Dispaute et en poeticque Virgile ad « Æneidos, Ovide. etc.» Il est vrai que cet élève, B. Messiez (voy. Mém. de Genève, IX, 23), avait commencé d'y étudier à l’âge d'environ 14 ans et avait fini à 16. Son père était notaire et « conseiller; » lui-même fut scribe à la secrétairie des Conseils, puis notaire.

« melle avec ses principes; on n’aurait tout d’un temps qu’à le prôner « comme le créateur de J.-J. Rousseau... » Et partant de là, il aligne bravement (p. 196 et suiv.) comme représentants de la gloire littéraire de Genève avant la Réforme, en opposition à Calvin et par conséquent à ce qu'il lui semble, avant Calvin, qui? Sébastien Castalion, de la Bresse; Jérôme Bolsec, de Paris (avec une très aimable biographie); Servet, espagnol; Gentilis, napolitain; Alciat, piémontais ; Blandrate, de Saluces; Gribaldo, de Padoue, et vingt autres protestants plus ou moins hétérodoxes. Lorsqu’aux objections d’un savant éminent et respecté on oppose de pareilles balivernes, n’avoue-t-on pas qu’on est acculé à quelque nécessité fatale qui vous force de répondre n'importe quoi?

Jallais oublier que MM. Galiffe faisaient valoir aussi le style et l'esprit qu’on remarque dans la correspondance des Hugues, des Vandel, des Ami Porral, des Ami Girard et autres Genevois du commencement du X VF”: siècle avec les autorités de la République et qui sont aussi bien tournées, selon eux, que les meilleures épitres écrites en ce temps-là dans les meilleurs lieux de France. M. J.-B.-G. Galiffe cite aussi (Not. gén. IV, 211) « les lettres écrites en latin par des enfants de l’époque, » et « aux lettres des jeunes garçons à leurs parents, » il aurait pu ajouter, dit-il, celles écrites à leurs maîtres « par des domestiques, non pas en latin, mais dans un français dont les domestiques et même bien des maîtres de nos jours n’auraient pas à rougir. » On voudrait bien voir les originaux de toutes ces pièces, qui seraient très intéressants à contrôler, car pour ma part, je n'ai qu’une faible confiance dans l'exactitude de leur transcription. Seulement, où sont-elles ? C'est la question. [1 n’en existe qu'une très petite quantité là où elles devraient être, c’est-à-dire aux archives de l'État. Ainsi, il n’y en a pour ainsi dire pas une seule de Besançon Hugues!, landis que dans sa notice sur ce grand citoyen, M. Galiffe le fils publie en appendice, sans compter tout ce qu'il indique au courant de son travail, quarante-trois lettres « toutes adressées aux Syndics et Conseils de Genève, » sans aucune indication de l'endroit où elles se trouvent. J’ai le droit de m’étonner de ce singulier procédé d'éditeur, car je ne crois pas que dans les milliers et milliers de volumes publiés en quelque contrée que ce soit de l’Europe, depuis un siècle ou deux, par des sociétés savantes ou des particuliers, on püt citer un

1 Voici tout ce que possèdent sur Besançon Hugues les Archives de Genève : Inféodation concédée par l’évêque à B. Hugues de la pêcherie de l’Arve, 1527. — Instructions du Conseil à Besançon Hugues, J. Philippe et J. Lullin envoyés à Berne, 1529. — Lettre de la Seigneurie à B. Hugues et autres ambassadeurs, 1530. — B. Hugues, Vandel, etc., à la Seigneurie au sujet des différents avec le duc de Savoye, 1530. — Obligation contractée par B. Hugues pour les affaires de la ville, 1531. — Lettre collective de B. Hugues et autres ambassadeurs à Berne, Fribourg et Bäle, 1531. -— Lettre de la Seigneurie à B. Hugues et autres, 1532. — Lettre collective de B. Hugues et autres sur les dispositions de Berne et Fribourg, 1532,

deuxième exemple d’une semblable discrétion. Au contraire, chacun s’honore et se réjouit d'appeler lattention de ses confrères sur les documents que son travail signale et fait valoir. M. J.-B.-G. Galiffe, dès l’année 1863, date de son Mémoire sur Ameaux, n’était pas sans avoir entendu cette légitime observation bourdonner à ses oreilles, car il court au-devant, armé en guerre comme toujours, avec ses formes provoquantes, en disant (4m. p. 9):

Encore un mot sur les sources qui ont servi à ce travail. Nous devons cette justice aux écrivains que nous regrettons d’avoir à considérer comme adversaires, que soit système, soit paresse, soit ignorance, ils ont jusqu'ici préféré s’en rapporter à notre exactitude, ouvertement ou tacitement, plutôt que de prendre la peine de la contrôler. Les meilleurs et les plus capables se sont contentés de nous emprunter, avec un soin qui n’exelut pas un certain air d'indépendance, tout ce qui a paru pouvoir servir leur cause, mais sans dire un mot du reste. D’autres, sans attaquer ouvertement notre véracité, ont laissé entendre que les sources dont nous disposions étaient inabordables pour eux, et qu’il nous était donc facile de donner à nos travaux une couleur dont on ne pouvait vérifier la justesse. D’autres encore, et spécialement ceux dont tout le mérite consiste à donner une forme plus littéraire aux versions antérieures, ont préféré avoir l’air d’ignorer, même de nom, nos travaux et ceux de notre prédécesseur. Nous nous dispenserons de qualifier ici ces diverses tactiques comme elles mériteraient de l’être. Parmi ceux de nos collègues qui s’occupent d’histoire genevoise, il n’en est pas un qui, ne sache que n0s matériaux sont à la disposition de quiconque veut les consulter, et il en est peu qui n’en ait pas profité ; mais à quoi cela sert-il à ceux qui tout en s’assurant auprès de nous ou par nos indications de l’authenticité ou de la fausseté de tel ou tel fait, sont décidés d’avance à n’en tenir aucun compte ?

Ainsi la Société d'histoire et d'archéologie de Genève publie, sans fournir un seul mot information sur la source où on les puise, 43 lettres d’un homme célèbre, adressées aux magistrats de la République, et au lien d'aller en faire l'étude et le contrôle à leur place, dans les archives de la République, je serais obligé de faire un petit voyage à la campagne et de présenter à quelqu'un la prière de me laisser regarder dans ses armoires ? C'est une forte plaisanterie et c’en est une plus forte encore de gourmander les gens qui, « par système ou par paresse », ont préféré ne point prendre cette peine. Je vais prouver de suite combien j'ai raison de suspecter l'usage fait par les MM. Galiffe des « sources dont ils disposent, » suivant leur expression ambiguë, en dévoilant ce que c’est que ces nombreuses lettres écrites en latin par de nombreux enfants à leurs nombreux parents. Ce qu'ils désignent ainsi, c’est la pièce suivante et unique décrite par M. Galiffe le père, dans l'inventaire d’une partie des sources dont il disposait, en ces termes et de sa main :

XXXI, n°3, Épître latine adressée par un jeune garçon de onze ans à son père, en 1528 ; remarquable par la beauté et la fermeté de la main et par la correction du

style; — pour prouver qu’on faisait de bonnes études à Genève avant que Calvin y eût paru.

Un tout pelit dernier trait de l’auteur des Pages d'histoire inexacte. Il ne parle jamais de la belle-sœur de Calvin, M De Fert, et de son père, Nicolas De Fert, sans appeler celui-ci: Nicolas De Fert le banqueroutier, le banqueroutier frauduleux, linfâme négociant d'Anvers qui s'était sauvé à Genève à la suite d’une banqueroute frauduleuse. Je me suis demandé où il avait pris ce renseignement. C’est dans Bolsee, dans les pages d’histoire exacte du véridique Bolsec ! Et encore le mot frauduleuse n’y est pas. Jacques-Augustin Galiffe a dit quelque part en jugeant avec une certaine justesse le roi Louis X[: « Il est bien clair qu’il comptait s'emparer de la Savoie, puisqu'il jure sur son âme que ce n’est pas son intention » (Mat. F, 278). Je ne sais par suite de quel mauvais esprit je ne puis m'empêcher de suspecter de même l'intention des historiens qui évoquent la déesse de l'exactitude et de la vérité pour parer leurs œuvres de cette enseigne. C’est Bolsec qui versifie un « Miroir de Vérité, » qui se donne pour un « Messager de la Vérité » et qui raconte ses conversations avec la déesse ellemême; c’est le curé ultramontain de Genève (supra laudatus, p. 12) qui s'annonce comme un « Ami impartial de la Vérité. » Est-ce que d'ordinaire on voit un historien, un critique, un écrivain quelconque se sentant au-dessus d’un injurieux soupçon, proclamer qu'il va dire la vérité? Pourquoi donc M. J.-B.-G. Galiffe le dit-il sans cesse à ses lecteurs et leur crie-t-il à l'oreille, aux plus beaux endroits de ses travaux, en vedette, ces belles sentences :

Ingenui viri est vera dicere! — War with error is the sworn chivalrv of knowledge ! — Guerre à l'erreur! — Veritas visu et mora valescit! — "Ekcvbépon yàp avèpès T'akntn kéyeuv. — Venit veritas in lucem interdum non quæsita! — ”Epyerau T'&xnbès #. t. À — Pages d'histoire exacte! Nouvelles pages d'histoire exacte!

ik

La méthode des Messieurs Galiffe.

Je crois avoir passé en revue dans le paragraphe précédent, non pas toutes les prétentions et toutes les erreurs de MM. J.-A. et J.-B.-G. Galiffe, mais quelques-unes des principales, sans m’astreindre à aucun ordre. Ce sont des fleurs cueillies çà el là. Je vais tâcher dans celui-ci de suivre de plus près une de leurs grandes compositions, par exemple le mémoire sur le procès de Pierre Ameaux, qui compte 116 immenses pages in-4°. Je saurai me borner au nécessaire.

La Communauté Genevoise ayant donné son adhésion à la Réforme, avait solennellement promis en Conseil général (c’est-à-dire tout le peuple réuni), « promis et juré à Dieu, en levant les mains au ciel, que tous unani- « mement, avec l’aide de Dieu, vouloient vivre en cette sainte loi Evangé- « lique et Parole de Dieu, ainsi qu’elle leur étoit annoncée » (21 mai 1536). Tout pouvoir politique, judiciaire et de police, aussi bien ecclésiastique que civil, résidait dans le vote des Conseils ; et deux jours après la déclaration solennelle qu’on vient de lire, 23 mai, on décrète l’assistance forcée de tous les citoyens au service divin avec menaces contre ceux dont la foi résiste ou seulement chancelle. Des mesures sont prises, par exemple, contre un ancien Syndic qui s’est permis d'aller à la messe, contre d'anciens Conseillers qui ne vont pas au sermon, contre de nouvelles mariées qui prétendent marcher à l’autel tête nue et les cheveux épars, suivant la mode. « Décidé de ne point les épouser si ce n’est en la manière que le porte la « sainte Ecriture. » Et ainsi de suite.

Au mois de juin, deux adultères sont punis par le bannissement et la prison; au mois d'août, le lieutenant de police lui-même est enfermé trois jours au pain et à l’eau et privé de son office, parce qu'il vivait dans le désordre, Le jeu et la danse sont sévèrement interdits; les blasphèmes durement réprimés. Tout cela n’a rien de particulier à Genève; il en est de même dans toutes les villes protestantes de la Suisse, et ces sévérités ne sont même pas des inventions de la Réforme, car en remontant dans lhistoire de la Genève épiscopale, on les retrouve formulées dans des résolutions des Conseils de la communauté datées d’avril 1517, décembre 1510, novembre 1490, etc. Or, Calvin ne mit pour la première fois les pieds à

LA MÉTHODE DES MESSIEURS GALIFFE. Be) Genève qu’au mois de juillet 1536. Il n’est donc pas l’auteur du système de contrainte religieuse et d’intolérance dont on s’est plu à le charger, à le noircir. C’est ce que savent aujourd'hui tous les gens éclairés, et ce que formule très bien l’auteur d’un ouvrage récent des plus remarquables par sa véracité et son impartialité !, en disant : « La discipline ecclésiastique, « avec l'intervention dans les mœurs privées qui la caractérise essentiel- « lement, fut mise en activité à Genève avant l’arrivée de Calvin, et c’est « à tort qu’on attribue à ce réformateur la conception et l'initiative du « régime disciplinaire qui a prévalu dans notre cité. »

Calvin ne fit que continuer ce régime, l’affermir et l’étendre, avec l’inflexibilité d’un homme convaincu qui veut, pour les autres comme pour lui, que les mœurs soient d'accord avec les principes et que la vie quotidienne soit la pratique exacte des prescriptions de l'Évangile. Calvin fut impitoyablement pieux et honnête, et il voulait que tout le monde fût impitoyable comme lui, à commencer par les magistrats. De tels obstacles se dressèrent contre ses vues qu'il fut banni tout d’abord, en vertu d’un vote des Conseils (1538) et ne fut rappelé que trois ans après. Il rentra ainsi, parce que ceux qui voulaient son programme étaient devenus la majorité; et deux mois après son retour, les Conseils adoptèrent en effet les fameuses ordonnances ecclésiastiques en 92 articles, dont il était le principal préparateur, et qui après avoir régné deux siècles à Genève, sont devenues l’objet «de critiques amères de la part de gens qui avaient complètement oublié l'esprit de religiosité aveugle dont le XVIm*«iècle était encore tout imprégné au sortir du moyen âge. Les organes de l'État de Genève disaient dans le préambule de cet édit célèbre (20 nov. 1541): « Il nous a semblé advis « que le gouvernement spirituel, tel que Notre Seigneur l’a démontré et « institué en sa Parole, fût réduit en bonne forme pour avoir lieu et étre « observé entre nous. Et ainsy avons ordonné et établi de suivre en notre « ville et territoire la police ecclésiastique qui s’ensuit comme voyons « qu’elle est prise de l'Évangile de Jésus-Christ. »

Là se trouvaient codifiés tous les besoins d’une cité parfaitement sainte : non seulement la répression des actes criminels, mais le catéchisme strictement appris à tous les enfants, l'instruction obligatoire, la présence forcée à la prédication dans les temples et aux cérémonies de la sainte Cène, l’'imstitution du Consistoire avec humble ohéissance à ses remontrances, l’interdiction des jeux et des superfluités de toilette, le tout sanctionné par des peines très effectives; enfin l'inspection incessante exercée sur les mœurs et sur les plus petits détails de la conduite de tous les membres de la communauté, le tout d’un rigorisme dont la seule idée nous révolte aujourd’hui?, On pense bien que ce régime ne plaisait pas à tout le monde et

1 M. Amédée Roget, ist. du peuple de Genève, t. I, p. 6. ? Mais empreint aussi d’une bonne intention quelquefois touchante, comme par exemple dans

qu’au moment même où les Conseils, composés cependant d'anciens Genevois uniquement, volaient cette pieuse organisation, bouillonnait dans bien des cœurs une opposition latente que l'application consciencieuse de la loi devait bientôt exaspérer.

Pierre Ameaux élu, en 1535, membre du petit Conseil, était un fabricant de joujoux et de cartes à jouer !, L’ordonnance supprimait donc une partie de son commerce, et ses collègues le lui signifièrent (20 fév. 1543), mais ils lui en tinrent compte avec bienveillance en le nommant, quelques jours après, à un petit emploi de gardien des munitions de guerre, sous les ordres d’un autre conseiller qui portait le titre de Capitaine de l'artillerie. Cependant Ameaux n’en dut pas moins élre d’une fort mauvaise humeur, que sa femme augmenta sensiblement en se faisant l'héroïne d’un procès ridicule, qui amena souvent les deux conjoints devant le Consistoire?. Rien d’étonnant donc à ce que cet homme se soit mis à déclamer contre les malencontreuses innovations renouvelées par Calvin, d'autant qu’il se nourrissait d'idées religieuses un peu particulières (Voy. Roget, IL, 208, 222, notes). I fut dénoncé (janv. 1546) comme ayant laissé échapper des paroles injurieuses contre Calvin et la doctrine qu'il préchait. Le Conseil le fit immédiatement arrêter. Dans cette petite communauté Genevoise, c'était pain quotidien: pour la moindre contravention, pour une parole malsonnante, l'assemblée, décidant à mains levées, faisait conduire immédiatement à la prison par son sautier (le chef des huissiers) les plus gros bonnets de la République ou leurs parents et parentes, tout aussi bien que les derniers prolétaires. On y restait généralement trois jours, souvent au pain et à l’eau, et comme l'accident arrivait à tout le monde, tout le monde l'avait bientôt oublié. Mais le cas d’'Ameaux parut plus grave, parce qu'il avait attaqué non seulement les ministres, mais aussi les magistrats et l’Église nationale. Il fit présenter une demande en grâce (Reg. du Cons., 19 fév.) dans laquelle il reconnaissait

cette résolution (30 août 1542) : « Les dizeniers sont chargés de savoir ceux de leurs dizaines qui sont malveillants les uns contre les autres, afin de les faire réconcilier avant qu'ils reçoivent la Cène de notre Seigneur. » £

1 Que le lecteur étranger à Genève ne s'étonne pas. Les personnages historiques de la petite République, les Besançon Hugues, les Berthelier, les de la Rive, les Ami Perrin, les Syndics, les ambassadeurs envoyés aux cours étrangères, tons ou presque tous, étaient marchands tenant bou— tique ou simples artisans; mais marchands portant l'épée, ne s’en servant que trop, et sentant bien la valeur de leur petite part de souveraineté et de leur pleine possession des droits de haute et basse justice. Notre idée moderne de classification en gens de l'aristocratie et gens du peuple était ignorée des Genevois du XVI" siècle. Voyez, à ce sujet, les judicieuses notes de M. A. Roget, tp: 807, m2 EU T ar:

2 Cette folle prétendait justifier par l'Écriture les déportements les plus éhontés et se vantait en plein Consistoire d'agir par ordre de Dieu, puisqu'il commande aux fidèles, l'amour et la charité les uns pour les autres. Le mari réclamait instamment son divorce, tandis que les ministres insistaient pour qu'il tâchat de la garder et de la corriger. Enfin le divorce fut prononcé, 2 juin 1545, après 18 mois de controverse.

« avoir médit et blasphémé du sieur Calvin et des autres prêcheurs et aussi de Messieurs. » On lui infligea pour punition (ce qui était aussi une punition des plus usuelles) de venir au Conseil des Deux-Cents « et illec à genoulx « crier merci à Dieu et à la justice et aussi à M. Calvin, confessant avoir « mal et méchamment parlé, et par Lel moyen lui soit faite grâce » (2 mars). Mais Calvin et tout le Consistoire, laïques et ecclésiastiques, trouvant que l’accusation portée contre l’Église de Genève d'enseigner une fausse doctrine était d’une gravité capitale, obtinrent la révocation de cette sentence et la substitution d’un arrêt plus sévère, en vertu duquel le coupable, déchu de sa place de Conseiller, dut faire le tour de la ville, en chemise, tête nue el une torche à la main, avant de venir crier merci au tribunal (8 avril 1546).

Telle fut cette bien petite affaire, sur laquelle on a la version qu’en donait Calvin lui-même au moment où elle se passait, en écrivant dans les : épanchements intimes, à son collègue de Lausanne, le réformateur Pierre Viret:

13 février : Il y a déjà plus de quinze jours que le fabricant de cartes est en prison pour avoir déclamé contre moi, chez lui, dans un souper, d’une telle façon qu’il faut croire qu’il n’était pas dans son bon sens. J’ai souffert cela sans rien dire, si ce n’est que j’ai témoigné aux juges qu’il ne me serait nullement agréable qu’ils usassent contre lui de toute la rigueur du droit !. J’ai voulu le voir, mais une décision du Conseil à interdit l’entrée. Et il y à de bonnes gens qui m’accusent de cruauté à cause de ce que je suis si tenace à venger mes injures ! Ses amis m’ont prié d’intercéder pour lui. Je m’y suis refusé tant qu’on ne ferait pas deux choses : qu'il ne restât aucune suspicion sur moi et que l’honneur du Christ fut sauf. Maintenant je me suis exécuté. J'attends que le Conseil prononce. — 20 février : On sera plus dur pour le cartier parce qu’il a mêlé avec moi [dans ses injures] une partie du Conseil. Après m’être largement acquitté du devoir de la clémence, j’ai résolu de m’arrêter dans cette voie. Les malveillants y trouveront à redire; mais s’il y à lieu de répondre, j’ai de quoi leur fermer la bouche. Personne certes ne pourra dire qu’il me soit échappé un seul mot trop sévère (vocem minus æquam), car auprès de tous, bons et mauvais, j'ai tâché d’atténuer sa faute.

L'affaire est donc très simple. Il s’agit d’un mécontent qui a trop parlé par imprudence, que les magistrats ses collègues retiennent en prison pendant près de deux mois et demi, qui demande grâce et qui est puni par l’amende honorable et la perte de sa charge. Il s’agit pour M. Galiffe de profiter de ce que Calvin avait été le principal insulté par ce bavard et de ce qu’il avait insisté pour qu'on lui fit faire l'amende honorable dans

1 Ego dissimulanter tuli nisi quod testatus sum judicibus mihi neguaguam gratum fore si cum eo summo jure agerent.— M. Roget, II, 212, s'est ici trompé. Il traduit comme s’il y avait justement multum où magnoperè gratum au lieu de nequaquam. Il s'étonne aussi (p. 221) quand le chroniqueur Roset dit : « Calvin ne fit nulle poursuite. » Sans doute; nulle poursuite personnelle. Il réclama réparation de l'honneur de son église, mais il se tut sur l'injure de « méchant homme » et autres.

la rue plutôt que dans la chambre du Conseil, pour démontrer que Calvin poursuivit en ceci une vengeance personnelle et la poursuivit impitoyablement.

D'abord on grossit tant qu’on peut le personnage et son affaire. On écrit pompeusement en titre : Procès de Pierre Ameaux, Conseiller d’État, Capitaine de l'artillerie et Gouverneur des munitions de querre de la République de Genève. Capitaine de l'artillerie, Ameaux ne l'avait jamais été et ne le fut jamais !; il était seulement l’un des deux conseillers employés sous les ordres du Capitaine avec le titre de « gouverneur de l'artillerie et des munitions d’icelle. » On croirait que ses collègues s'étaient un peu moqués en nommant à ce poste un marchand de canons de bois et de soldats de plomb. Le 8 février, Ameaux, quoique prisonnier, nous dit M. Galiffe en soulignant (p. 24) et sous le coup d’une procédure criminelle, fat maintenu dans sa charge de conseiller d’État. C’est tout le contraire; au lieu d’être maintenu, il fut suspendu et ne reprit jamais son siège ?. Au registre du Conseil (8 fév. 1546) il est inscrit comme le douzième des seize conseillers restants de l’année précédente, mais au bas de la liste on lit: « Aussy à «esté parlé du sieur P. Ameaulx qu'est aprésent detenuz en prison; ce « nonobstant, pour ce que le jugement n’est encore faict, il est demoré en « surcéance. » Il était bien aisé de voir aussi qu’il n’était point capitaine, car on lit, au 5 avril :

Pour ce que l’on a entendu que led. Ameaulx a dans sa maison du salpestre et poudre de canon de la ville, Ordonné que le capitaine de l’arthillierie, noble Amyed Gervex, et le contreroleur Mallognyo doybgent allé trové led. Ameaulx en la prison pour scavoyer le nombre des d. choses et ce faict, que cella soyt retiré en l’asle [la halle] de la bas, laz out lon tien larthillierie. Les susd. commis hont refferez havoyer retiré 395 & de salpestre et 21 & de pouldre de canon en pouldre.

Loin de donner la substance vraie de ce passage, M. J.-B. Galiffe juge bon de dire (p. 60) qu’au lieu de s'occuper du jugement au jour qui avait élé fixé et qui était le 5 avril, « on se contenta d'anticiper sur la sen- « tence en faisant retirer de chez Ameaux 395 livres de salpêtre et 21 de « poudre à canon, dont il était dépositaire en sa qualité de Capitaine de « l'artillerie et gouverneur des munitions de guerre de la ville. »

M. Galiffe dit encore (p. 7): « On chercherait vainement dans les docu- “ ments du temps la moindre chose qui pût entacher de la manière la plus « légère la réputation de bon Genevois et de protestant sincère dont il « devait jouir auprès de ses concitoyens et du gouvernement calviniste. »

1 Et même conseiller d'État au lieu de Conseiller, membre du petit Conseil, est-il strictement exact au XVI® siècle ?

2 « Galiffe affirme à tort qu’il fut réélu en même temps que ses collègues » (Roget, II, 211).

— Je le crois bien : c’est un raisonnement qui assure de bons certificats à la plupart des mortels; les dpcuments n’ont eu garde, en effet, de s'occuper du brave homme ni en bien ni en mal', quoique M. Galiffe le mette en parallèle avec les gouvernements : « Il n'avait pas été réélu en 1538; il fut « même en froid avec le gouvernement de 1539, mais ce qui prouve... que « les calvinistes le considéraient comme attaché à leur cause, c’est qu'ils le « firent rentrer aux Deux-Cents l’année même du retour de Calvin (1541). « Enfin, aux élections de 1545, il fut réintégré au Conseil d'État. » Cette dernière circonstance est génante, car le but de notre auteur en tout ceci est de faire croire que son homme fut une victime et d’étaler aux yeux les cruelles persécutions exercées par le tyran Calvin. Alors voici la série de faits plus ou moins altérés qu’il imagine :

Page 11 : « Les recherches sur les premières relations de Calvin et d’Ameaux nous font remonter jusqu'en septembre 1541, à cette époque tendue où le peuple genevois attendait d’un jour à l’autre le grand Réformateur rappelé de Strasbourg.

Dès le premiers mots il faut que le lecteur prenne garde à lui! Ce qui suit n'implique aucunement des relations entre Calvin et Ameaux:

Le Conseil composé de ses plus chauds partisans tenait cette fois à faire les choses pour le mieux; et certes le temps ne lui avait pas manqué, puisque Calvin faisait attendre son retour depuis dix mois. Croirait-on que ce ne fut cependant que le jour même, 9 septembre, où une lettre de Neufchâtel annonçait qu’il pouvait arriver à Genève dans la soirée, que le Conseil fut enfin d’accord sur la maison qu’il habiterait ?

Ses plus chauds partisans est une expression à faux jour. Dans tout le cours de leurs spéculations sur la personne et le caractère de Calvin, ce sont les réfugiés français que MM. Galiffe donnent comme ses spéciaux et chauds partisans; or, en l’année 1542 les quatre syndics, les vingt-cinq conseillers, le trésorier et le secrétaire sont tous d'anciens Genevois. Secondement, puisque Calvin était vainement attendu de jour en jour, depuis dix mois, il avait donc été nécessaire de ne se pas mettre en frais jusqu'à ce qu'on fût sûr de son arrivée. KR

Deux conseillers furent chargés de lui préparer à la hâte celle de M. de Fresneville, rue des Chanoïnes... qu’il avait achetée du gouvernement en avril 1539... Calvin y fit son entrée le 13 septembre... Très mécontent de ces procédés arbitraires et du bas prix de location fixé par le Conseil (14 f.), M. de Fresneville, alors absent de Genève, s’en plaignit, d’abord par lettres (Reg. du C., 28 fév 42), puis par l’intermédiaire de « son cher frère et bon ami » Pierre Ameaux, qui avait dû

1 « Le fait est qu'Ameaux n'avait marqué en aucune façon jusqu’au moment où le procès dans lequel il est impliqué lui eût procuré une notoriété dont il se serait bien passé » (Rog. IT, 207).

livrer les clefs confiées à sa garde. Le Conseil se sentant dans son tort et ne tenant pas à se brouiller avec un homme de l’imporlance de M. de Fresneville, offrit vainement de monter la location à 30 florins (R. du C., 7 avr.). Quelques jours après, nouvelle plainte du propriétaire et de son représentant au sujet d’une « ouverture » qu’on avait pratiquée dans sa maison sans l’en prévenir davantage. « Puisque la « Seigneurie (disait M. de Fresneville) en usaït ainsi d’une maison qu’Elle lui avait « vendue Elle-même, Elle n’avait qu’à la reprendre au prix qu’il lui en avait payé. » Mais le Conseil peu disposé à revenir sur un excellent marché, répondit « que puisque le propriétaire ne voulait décidément pas louer sa maison, on la lui « rendrait dès qu’on en aurait trouvé une autre pour Monsieur Calvin. » En attendaut P. Ameaux devait continuer à intercéder auprès de son ami (R. du C., 21 et 25 avr.). Mais celui-ci se montrant décidé à faire prévaloir son bon droit, le Conseil dut enfin prier le Réformateur « de vuider le plus tôt possible et spécialement dans « huit jours, » cette maison où il venait à peine de s’établir avec sa famille (R. du C., 19 mai). — Il n’est pas même besoin de se rappeler à quel point Calvin redoutait toute espèce de ridicule pour comprendre combien il dut être vexé de ces débuts dans uue ville où il venait de rentrer comme en triomphe. Aussi fallut-il revenir plusieurs fois à la charge pour le décider à déménager, quand même il ne s'agissait pour lui que de passer dans la maison voisine, qui ne le cédait en rien à la première, et d’où lon fit sortir à cet effet pour l’envoyer à Satigny, le ministre genevois Jacques Bernard, qui l’occupait (R. du C., 19, 20, 21 mai). — A peine installé, Calvin se plaienit qu’un « regard » ou un « fenestrage » de sa première habitation lui « portait préjudice, » tant dans sa nouvelle demeure que dans le jardin qui en dépendait ; & prétendait que ses voisins avaient fait « quelques insolences » par cette ouverture. Le Conseil, toujours à ses ordres, s’empressa aussitôt « de faire canceller le dit pas- « sage de la meilleure sorte possible » (R. du C., 3 et 4 juill.). Ce nouvel acte arbitraire ne convenait ni à M. de Fresneville, ni à ses autres locataires, et d'autant moins qu’il y à tout lieu de croire que le « passage » en question n’était autre chose que cette « ouverture » que Calvin avait fait pratiquer lui-même à cette maison pendant qu’il y demeurait encore. Mais cette fois, le bon droit ne fut pas écouté ; en sorte qu'après plusieurs représentations inutiles, M. de Fresneville se décida, de guerre lasse, à revendre sa maison à la Seigneurie pour près d’un quart de moins de ce qu’il lui en avait payé daus un moment où les immeubles (et surtout les immeubles confisqués) étaient des plus bas (160 écus au lieu de 200). Ce marché parut même si avantageux que le Gouvernement, qui en avait spécialement chargé l’ancien syndic Curtet, voulut aussi récompenser, à sa manière, les agents subalternes qui y avaient contribué (R. du C., 2 mars, 2 avril 43). — Toute cette contestation, dont il est aisé de vérifier l'authenticité aux sources et dates indiquées, avait duré plus d’un an et demi. Il est même probable que ce fut ce qui engagea M. de Fresneville à renoncer à tout projet d’établissement à Genève, qu’il quitta définitivement pour le pays de Vaud. Y aurait-il invraisemblance à supposer qu’en son absence la mauvaise humeur et le ressentiment des magistrats et de Calvin luimême se fussent portés sur son représentant Pierre Ameaux, chargé de faire valoir ses droits. ?

Nous voilà donc arrivés au but. L'auteur demande modestement sil y aurait invraisemblance à supposer que..., ce qui ne l'empêche pas d’avoir affirmé en commençant (p. 6,8) « les persécutions dirigées contre Ameaux depuis que Calvin fat revenu de Strasbourg, » et de continuer jusqu’à la fin à

maintenir son hypothèse comme une vérité démontrée. Or, quelle misérable hypothèse ? Un insignifiant personnage aurait soulevé la haine de Calvin pour une affaire de logement, de clef gardée, de réparations locatives ? M. Roget, dans sa placidité maligne, trouve inadmissible « un mobile aussi mesquin » (If, 209); il ne serait pas difficile d’être beaucoup plus net.

L'auteur annonce encore (p. 4) qu’il va « rétablir enfin la vérité! » qu’il ne s'adresse qu'aux sources, et il nous donne (p. 10) ce renseignement très utile :

Quiconque est désireux de connaître à fond l’affaire Ameaux n’a d’autre moyen que d’ouvrir les registres du Consistoire et ceux du Conseil. C’est là er NULLE AUTRE PART que nous puiserons nos renseignements.

Voyons cela. Ces lettres de M. de Fresneville qu’on a citées tout à l'heure, à en croire la manière dont on les cite, elles sont donc dans les registres du Conseil? Pas le moins du monde. Le registre les relate très sommairement en ces termes :

Ultieme février 1542 : Missive du sieur de Freyneville — Lequelt az rescript pour scavoyer la cause de ce que M. Calvin tient sa moyson par luy justement acquise; Sur quoy résolu, etc. — 7 avril : Lettre de M. de F. — Sur ce quil se lamente de sa moyson, etc:

Comment se fait-il alors que M. Galiffe glisse comme s’y trouvant ces mots très importants : « Son ami, » — « son cher frère et bon ami, » tandis qu'ils ne sont nulle part ?

Et plus loin (p. 21), lorsqu'il commence à raconter le cas de son client :

Le 26 janvier 1546, Pierre Ameaux sortant d’une longue maladie, avait réuni à souper chez lui quatre amis ou qu’il croyait tels; c’était le conseiller Pierre Vernaz, le geôlier Aimé des Arts, Amblard du Pan pharmacien, et Jean Malbuisson. Tout naturellement la conversation vint à rouler sur le Réformateur; et Ameaux, échauffé par le vin, put d’autant mieux donner cours à ses sentiments que ses convives, loin de l’avertir de se tenir sur ses gardes, le laissèrent s’épancher tout à son aise. Dès le lendemain 27, l’un d’eux, Pierre Verna arrivant, lui treizième, au Conseil de ce jour, y rapporta les paroles de son amphitryon de la veille.

Ce commencement est brillant de couleur, comme un roman ; mais il n°y a aucune couleur, ni maladie, ni souper, ni quatre amis, ni fumées de bon vin, dans l’article du registre qui porte suivant sa sécheresse habituelle :

27 jauvier : « Monsieur Calvin; le sieur Pierre Ameaulx — L’on a revellé que led. Ameaulx à diest que mons. Calvin estoyt meschant homme et n’estoyt que ung picard, et preschoyt faulce doctrine et que ainsin le volloyt mæntenir comment plus amplement est contenuz en les informations sur ce prinses. Ordonné qui soyt constitué prisonnier et que en après lon le forme son prossès !.

1 Au sujet de cette dénonciation on trouve encore les détails suivants (R. du C. 2 mars) :

M. Galiffe ne se contente pas de cela, et il refait une plainte d’Ameaux contre Calvin plus complète « en tenant compte (c’est lui qui le dit, p. 21) « des dites plus amples informations, — de toutes les dépositions de ses « accusateurs -— de l’humble supplique et confession de foi signée par lui « et par laquelle on lui avait fait espérer qu'il obtiendrait sa grâce, — de la « deuxième confession qui accompagna la sentence définitive, — enfin de « l'acte d'accusation — et de la condamnation qui le frappa. »

C’est un plaisir d’avoir un dossier si complet ; et avec tout cela, les procès-verbaux, jour par jour, des séances du tribunal c’est-à-dire des Conseils. Nous allons certainement tenir la vérité au bout du doigt. Ce sera d'autant plus intéressant que les registres du Conseil qui enregistrent les faits avec leur grosse naïveté quotidienne ne sont pas du tout de l'avis de M. Galiffe et, outre qu'ils n’attribuent point à cette affaire l'importance qu’il y voit, ils ne donnent nullement à Calvin un rôle diabolique. Aussi, le Secrétaire, Pierre Ruffi, est-il rudement traité par M. Galiffe : c'est un secrétaire infidèle, qui laisse des blancs frauduleux dans le registre, qui leur fait subir après coup des additions et corrections, qui trouve moyen d’accentuer les charges pesant sur l'accusé, qui même se permet des interprétations et des mensonges !. C’est dans les notes que la Seigneurie et son secrétaire sont ainsi traités, je dis la Seigneurie, car je ne pense pas que le secrétaire rediget et lût ses procès-verbaux pour lui seul; et dans le texte, il faut voir comment M. J.-B.-G. Galiffe commente certains passages de ces procèsverbaux : il interrompt le seigneur Ruffi par des parenthèses : « addition, — autre addition — faux — nouvelle addition encore plus fausse et plus absurde que les précédentes — toujours le même mensonge ?! » A qui se fier

« Pierre Vernaz, Jehan Malbuet, Aymé des Ars — Les queulx hont révellé les paroles villænnes diestes par Pierre Ameaulx, et pour ce qui hont faict leur debvoyer, hont esté oultragés par aulchongs, requerent leur fere justice; Ordonné qui viennent en Conseyl ordinayre, et lon leur fera justice. » — Reg. des particuliers : « Pierre Vernaz, Aymé des Ars — Les quieulx ont proposé que mardy dernier passé en sortant du Conseil des deux Cens fust diest par Jehan Mignet que il avoyt des tesmoïings de Suzanne, et que cela ce adressoy a eulx a cause qui avoient revellé les deshonnestes parolles proférées par P. Ameaulx ; touteffoys qui sont d'accord et qui ne demandent nul interest, requérant luy pardonner. Ordonné puisque les parties le concentent qui viengne crié mercy à Dieu, à la justice des dictes parties, en mectant les genoulx à terre, les tenant pour gens de bien. À quoy a optemperé et par tel moien soyt libéré. » — Les « témoins de Suzanne, » pour les faux témoins, on remarquera cette expression d’un milieu tout biblique.

1 Voy. procès d'Ameaux, p. 10, 11, 23, 26, 29, 33, 49, 60, 68 et passim. Dans tous ces passages le secrétaire Ruffi est qualifié d’imposteur ; le secrétaire Claude Roset est traité de même; il inscrit aux registres des « mensonges intentionnels » (Perr. 111 note); ailleurs c’est le tour du secrétaire Béguin, autre menteur. Comme on a vu par l'exemple de la page précédente que c'est dans les registres officiels et « nulle part ailleurs » qu’il convient de chercher le vrai, le bon public peut s’apercevoir en y réfléchissant que l’auteur des pages inexactes vise uniquement à le mystifier. @

2 Voy. p. d'Am., p. 25, 32, 60. — Ruffi avait été élu le jour même de l'expulsion de Calvin, en 1538; il était donc noté, du moins alors, pour son hostilité et non pour son dévouement au parti de Calvin; voy. Roget I, 105.

LA MÉTHODE DES MESSIEURS GALIFFE. 47 alors ? On est fort étonné de voir un historien genevois faire ce mépris des sources les plus vénérables de l'histoire de son pays, les procès-verbaux officiels du Gouvernement; mais ce qui est curieux, c’est qu’en indiquant avec scrupule ces procès-verbaux toutes les fois qu'il s’en sert, il n’indique pas une seule fois la source des documents avec lesquels il les combat', ces informations, dépositions de témoins, supplique de l’accusé, deuxième supplique, acte d'accusation, sentence, qu'il énumérait tout à l'heure. Or, aucune de ces pièces n’existe aujourd’hui dans les Archives de Genève, et M. Roget, après les avoir cherchées aussi vainement que moi sans doute, nous dit (II, p. 208) que le savant Gautier ? « avait eu sous les « yeux les pièces du procès qu’on ne retrouve plus dans nos archives. »

Encore un exemple : « Il fut adverti comme le Conseil avait délibéré de chastier son beau-père et sa femme. Pour quoy il vint au Conseil en grosse colère et audace telle qu'il avait accoustumé, tire son bonnet par le sommet à la façon des gentilshommes se courrouceants, reploie la guiche de dessoubs de son mantel, avance l’une jambe devant l’autre a la gentillesque et dit : Très honorés Seigneurs, j’ay entendu que délibérez de emprisonner mon beau père et ma femme; mon dit beau père est ancien, ma femme est malade; les emprisonnant vous leur abregerez les jours à mon gros regret, ce que je n’ai pas envers vous desservi et seroit a moy faire pauvre récompense des services que hay faicts. Pour quoy vous prie de non les emprisonner point. Je vous les amèneray icy pour faire telle émende s'ils ont meffaict que aurez cause de vous contenter, vous priant de ce m'octroiez; car si les mettez en prison Dieu m'’aidera à m’en venger. »

Ce joli portrait, de la main de Bonivard®, est celui d’Ami Perrin, patriote

1 Voy. par exemple la sentence définitive dont il rapporte une phrase pour l’opposer au procès verbal du 8 avril; p. 60, note 1.

2 Auteur d'une Histoire de Genève, en 12 vol. in-fol., composée au XVIII" siècle et restée manuscrite.

3 Petite bande large de deux doigts attachée à chaque côté du manteau pour le fermer à volonté.

4 Le savant J.-J, Chaponnière, esprit doux et juste, qui partage avec Ed. Mallet l'honneur d’avoir publié les meilleurs travaux qu’on ait écrit en ce siècle sur l’histoire ancienne de Genève, dit en tête de son excellente biographie de Bonivard (Mém. de la Soc. d’hist. IV, 137-304, ann. 1845) : « C’est un de ces hommes qui ont eu le privilège d'occuper la renommée soit. soit en « faisant déborder le fiel de détracteurs acharnés. On comprend que c’est à M. J.-A. Galiffe que « nous faisons allusion ici. En vingt endroits de ses écrits perce la haine qu’il a vouée à Boni- « vard. On aurait souvent lieu de croire qu'il ne l’a pas lu. Par exemple il confond les chroni- « ques avec le Traité de la police: s'agit-il de J. de Brogny qui gardait les cochons dans son « enfance, c'est une invention de Bonivard ou de quelque autre faiseur de fables, tandis que Boni- « vard ne dit pas un mot de cette tradition; de l'entrée de F. de Savoie, à main armée dans « Genève comme évêque, « Bonivard a induit en erreur par ses mensonges ; » or Bonivard dit que « F. de Savoie prit pacifique possession de son évêché et que son entrée fut honorable et magni- « fique. Est-il question du caractère des princes de Savoie, « Bonivard les haïssait cordialement « et se croyait tout permis pour les faire haïr ; » or Bonivard fait l'éloge de plusieurs et s'exprime

48 LA MÉTHODE DES MESSSIEURS GALIFFE.

genevois, chaud partisan de la Réforme, marchand drapier de sa profession et fort riche, plusieurs fois Syndic, capitaine général de la milice, souvent ambassadeur soit vers les cantons suisses, soit vers le Roi de France. homme affable, ouvert, généreux, populaire, un peu hableur et très ambilieux, qui, au cours d’une de ses missions en France au commencement de 1547, se laissa entraîner au delà de ses instructions et rêva de faire installer à Genève, da consentement des Genevois et aussi des Bernois, une garnison française dont le roi Henri IT lui aurait donné le commandement moyennant, ce qui était le plus grave de l'affaire, qu’il lui eût prêté serment de fidélité. Ce n'étaient encore que des pourparlers, mais les magistrats genevois les ignoraient et ils leur furent dénoncés par un de leurs nouveaux concitoyens, le français Laurent Meigret, jadis opulent financier qui avait quitté ses biens et son pays pour la religion et qui avait apporté à Genève les restes de sa fortune et de son grand crédit, une pension qui était probablement l'intérêt des sommes qu’il avait avancées, et le sobriquel de Meigret le Magnifique, qui lui était donné en France avec une telle unanimité qu’on peut supposer qu'il lui venait du roi lui-même. Perrin mis en cause par l’exhibition qui fut faite aux Conseils d’une lettre dans laquelle un fonctionnaire français, le président du Sénat de Chambérv, demandait à Meigret des renseignements sur le personnage, se défendit en objectant que de cette lettre même il résultait que Meigret, de son côté, avait des intelligences à la cour de France. C'était juste, sauf que Meigret ne correspondait qu’au su et avec l'agrément de plusieurs magistrals?, qu'il ne soulevait pas la question d’une garnison étrangère et qu’il n'avait pas de serment à prêter qui eût trahi son serment de bourgeois. [ls allèrent cependant tous deux, suivant l'usage, en prison et au bout de quelques semaines, considérant qu'il y avait parité dans les deux situations, celle de Perrin n'étant entachée que de légèreté, on les libéra tous deux avec réintégration pleine et entière.

« sur ceux qu'il blâme dans un langage dont M. Galiffe a de beaucoup dépassé la violence... par « exemple lorsqu'après avoir révoqué en doute ce que dit Bonivard sur la naissance de l’évêque. « Jean de Savoie, après avoir avancé que c’est un de ses mille et un mensonges, il appelle lui- « même ce prélat « un champignon venimeux né des ordures d’un prétre. » Ce serait une rude « et ingrate tâche que de suivre pas à pas M. Galiffe. » — Les MM. Galiffe n’ont point réfuté cette note. Françoïs Bonivard, prieur de $. Victor près Genève, rallié à la Réforme, est le plus gai, le plus vif, le plus français, le plus en verve de tous les raconteurs du XVI®* siècle; Brantôme qui écrivait 50 ans plus tard est plus lourd, surtout plus obscur, et tire sa supériorité de la grandeur du théâtre sur lequel il observait. Une édition de Bonivard complète et digne de lui, ferait l'honneur d’un savant; le glossaire seul de son langage plein d’idiotismes, de saïllies, de proverbes, de bons mots, serait précieux pour l’histoire de notre langue. C’est chose remarquable que cette période calviniste de Genève, rongée en vain par « le fiel de détracteurs acharnés » s'ouvre et se clot par deux littérateurs dont l'équivalent manque à la France elle-même : Bonivard et J.-J. Rousseau.

1 Et même des Conseils et de Genève et de Berne ; voy. Roget, IIT, p. 11, note.

Malheureusement pour Meigret, il était grand ami de Calvin; dès lors MM. Galiffe ne pouvaient pas le relâcher aussi facilement que ses juges, et, circonstance plus grave, Perrin devant, huit ans plus tard, entrer en lutte ouverte avec le parti des institutions politiques fondées sur l’Écriture sainte, le procès qu'il soutient en 1547 devient aussitôt, sous la plume de ces messieurs, une pure machination de Calvin. Le magnifique Meigret n’est plus qu'un misérable. Quelqu'un montre par hasard à M. J.-B.-G. Galiffe une quittance où le financier reçoit, à titre de valet de chambre du roi, cent écus d’or pour les services qu'il lui a rendus à Rome, « où le dit Seigneur l'a envoyé pour aucuns ses affaires secrets » (pr. Perrin, p. 14, n. 2): donc, s’écrie notre auteur, c'était un espion du roi de France! et jusqu’à la fin de son déplorablement long mémoire, il n’est plus question que du magnifique espion, de l’infâme, de l’abominable espion Meigret. Sans doute, Perrin et ses amis pouvaient, par exagération, l'appeler « Espie, » mais la pauvre petite quittance ci-dessus n’a nullement cette valeur : MM. Galiffe ne peuvent pas savoir que les comptes de la maison de France (je puis leur citer entre autres ceux de Claude Garrault) sont remplis de pièces où de fort bons gentilshommes, en nombre infini, des capitaines de cent lances, des chevaliers de l’ordre du roi, etc., sont payés comme ayant été en mission « pour certains affaires secrets dont S. Majesté ne veut être faite autre mention, » Les espions, ni les bravi et autres exécuteurs de méchantes besognes ne figuraient pas en nom sur les comptes; ils étaient payés de la main à la main par quelque intermédiaire familier autorisé à toucher avec la clause : dont S. M. ne veut autre mention être faite.

Combien d’autres affirmations ressassées de même par M. J.-B.-G. Galiffe et par lui mises dix et vingt fois en scène, reposent sur d'aussi petits et futiles échafaudages. Mais c’est assez d’une fois ; ne recommençons pas, à propos du seigneur Perrin, la trop consciencieuse et minutieuse étude cidessus faite sur Ameaux. Je veux seulement faire observer qu'avec le même esprit nous trouvons ici les mêmes procédés. La très importante lettre du président de Chambéry, Reymond Pellisson, adressée à Meigret et base de toute l'affaire, M. Galiffe a la bonté de nous en donner (p. 21) la transcription intégrale, exacte ou inexacte, je n’en sais rien, mais sans dire le moins du monde où il en a pris le texte’ et, aux pages 37 et suiv., il résume en six points le contenu de toutes les preuves écrites contenues au procès (c'est la répétition de ce que l’on a vu plus haut, p. 47, pour l'affaire

1 Aussi M. Am. Roget en citant la partie principale de cette pièce (III, 11), comme dans d’autres circonstances semblables, par exemple, lorsqu'il rapporte en entier une insolente et curieuse lettre du conseiller J.-B. Sept, ou bien la requête de la mère d’un condamné à mort (IV, 297 et 308), M. Roget a été réduit à prendre ces textes importants dans les publications de MM. Galiffe, mais il reste absolument muet sur le lieu où ils se trouvent, ce qui donne à ces endroits de son livre un air bizarre et incomplet.

d'Ameaux), telles que : « des dépositions de témoins, des interrogatoires de « l'accusé, des disputes .de ses juges, des conclusions des jurisconsultes! et « des observations que les Bernois présentèrent à ce sujet au Conseil d'État. » Or, qu'y a-1-11 dans les Archives de la Seigneurie de Genève des pièces du procès d'Ami Perrin et Laurent Meigret ? Il y a dans la série des Portefeuilles historiques sous le n° 1407: Cinq pièces de procédure, soit huit pages écrites, insignifantes, datées du 29 octobre au 21 novembre 1547, et qui sont de simples copies du temps, sans forme, ni signature, tandis que l'on trouve dans l'inventaire de la collection de M. Galiffe père :

LX VIT : Lettre de Raïmond Pellisson, président du Sénat de Chambéry pour le roi François Ier, à Laurent Meigret dit le Magnifique, ami de Calvin qui le compara à Jésus, en chaire. — On y voit très clairement que Meigret intriguait à Genève, quoique exilé de France, pour y rentrer au moyen de quelque service signalé ; tel que ‘de livrer la ville au Roi.

XXIX 40: Délation par le ministre Nicolas Colludon contre un réfugié accusé d'avoir été chez Amy Perrin proscrit par Calvin et d'avoir été à la messe en France pour sortir de prison.

24. Procès d'Amy Perrin, 1547. — C'était, en 1536 et surtout en 1540, le principal appui de Calvin et le principal auteur de son rappel à Genève ; mais comme il ne voulut pas lui sacrifier sa femme et sa famille, Calvin devint son plus ardent ennemi. Il voulait le perdre en cette année, mais le coup manqua : ce ne fut qu'en 4555 qu'il parvint à le forcer de fuir et à le faire condamner par contumace.

LXIX. Plainte des quatre syndics de 1547 contre le procureur général Jean Lambert qui refusa de produire une pièce qu'ils lui avaient remise pour le procès alors pendant contre Laurent Meigret l'accusant de manœuvres illicites. Jean Lambert était le sectateur de Calvin le plus aveuglèment dévoué à son parti el par conséquent favorable à Meigret son complice. à

89. Procès de Laurent Meigret dit le Magnifique, ami intime de Calvin. Il avait été banni de la cour de France pour quelques intrigues et était venu à Genève sous le prétexte de religion. Comme il y vivait avec beaucoup de splendeur, donnant de grands dîners, où il invitait presque tout le monde sans exclusion de parti, on lui donna le . titre de Magnifique (on ne sait comment), etc.

On sait maintenant où se trouvent les dossiers du procès d’Ami Perrin et de Laurent Meigret.

Je cesse ici de discuter avec un tel auteur, je veux dire M. J.-B.-G. Galiffe, car la discussion dans des conditions pareilles est une duperie trop évidente. On aime à combattre pour la vérité, mais c’est trop d’avoir à lutter à la fois contré des pièces intoxiquées à l'italienne et contre des batteries à la prussienne, invisibles. Toujours plaisant, Galiffe dit quelque part, à propos d’un autre procès (Am. p. 92) : « Contrôler de près toutes nos assertions serait le plus grand service qu’on pourrait nous rendre. » Seulement lorsqu'on

1 Il donne, p. 44, un fragment de leurs consultations et les noms de deux d’entre eux : maîtres Joly et Franç. Chevalier.

LA MÉTHODE DES MESSIEURS GALIFFE. 51 prend la peine d’aller au contrôle, les pièces manquent. Donc, je clos ici ma critique : Claudite jam rivos pueri. Y'en ai dit bien assez pour faire apprécier la valeur des travaux historiques publiés par le second des messieurs Galiffe.

Quant au premier, M. Jacques-Augustin Galiffe, je crois qu’il serait superflu de soumettre ses travaux d’érudition à un examen aussi détaillé. Son fils assure en propres termes (Not. sur la vie, p. 60) qu'il eût été de force à remanier les fameux glossaires de Ducange, mais il aura proféré cette affirmation dans un moment où il avait oublié, par exemple, les curieux passages où son prédécesseur démontre que le nom d’Anjorrant vient d’une bannière sur laquelle était peint un Ange orant, que la famille Pelissari descend de Bélisaire, que la famille Galiffe elle-même descend de Waïfre, duc d’Aquitaine, vaincu par Pépin-le-Bref, et démontre ses connaissances historiques en nous donnant cette appréciation de Charlemagne : « Ne nous arrétons pas « sur le spectacle dégoûtant d’un vieux roué de 70 ans »…. et un peu plus loin : — « Je suis sûr qu'on me pardonnera l’irritation que j’éprouve quand « j'entends prôner ses vertus et son génie. Ses talents même, je le repète, « sont fort équivoques; car l'histoire parle beaucoup de ses triomphes, « infiniment peu de ses combats, Widochind, Hunald, Tassilon furent pris « en trahison dans les plus infâmes guet-apens, et sans coup férir. Didier « fut trahi et livré sans avoir pu combattre. » Entin, lorsque «ce vil « flatteur [Alcuin] lui recommandait de se conduire en lâche, il était bien « certain de ne pas l’offenser. » Ce portrait de l’empereur des Franks est tiré (Lett. XVI, p. 4 et 6) du recueil de vingt lettres sur l’histoire du moyen âge adressées par M. J.-A. Galiffe au professeur Schlosser, de Heidelberg, ouvrage qui, au dire de M. Schlosser et de M. Galiffe fils, aurait excité « l'admiration de l'Allemagne savante, par la profondeur de son érudition et la solidité de sa critique » (Not. sur la vie, p. 56-58).

La Collection Galiffe.

Au cours des précédents chapitres, j’ai montré que M. Galiffe fils, possesseur d’une collection très importante de documents originaux relatifs à l'histoire de Genève, a usé de ces documents, comme il est parfaitement juste et naturel, pour ses travaux, tantôt sans indication précise de leur source, tantôt au contraire avec l'indication que la pièce est sa propriété. Ainsi, dans l’avant-dernier volume des Mémoires de la Société d'histoire publié en 1877, est inséré un petit poème composé en 1540, qu'il annonce comme tiré d’un « manuscrit de la collection Galiffe » (Mém. XIX, 259). Il n’en fait donc point mystère. Loin de là, il a longuement expliqué (dans sa Notice sur la vie et les travaux de J.-A. Galiffe, p. 51 et 71-80) comment son prédécesseur et lui se sont trouvés propriétaires légitimes d’une masse considérable de lettres de personnages célèbres des XVe et XVI siècles adressées aux syndics et conseillers de Genève, et de dossiers entiers de procédures criminelles les plus graves qui aient agité la République à la même époque. Je n’ai pas la moindre observation à faire sur ce point. Je approuve ni ne désapprouve ce récit, n'ayant pas à m'en occuper. Confiné sur mon terrain purement historique et littéraire, j’ai seulement appelé l'attention du lecteur, pour les besoins de ma cause, c’est-à-dire pour la ‘défense des réformateurs et des réfugiés français injustement outragés, sur certains arguments qui m’étaient fournis par ce que j’ai appelé : Le Catalouue de la collection Galiffe, rédigé par M. Galiffe lui-même et de sa main. {fl m'importe de ne laisser aucun nuage et d’éclaircir ce que c’est que ce Catalogue,

Je laisse la parole à M. J.-B.-G. Galiffe (Notice sur la vie...) : A la veille de s’expatrier de Genève, son père, dit-il, « n’ayant rassemblé tant de ma- « tériaux qu'en vue de ses publications et nullement pour le plaisir de « collectionner, chercha à se défaire en masse de ce qui ne devait plus lui « servir. En conséquence, il mit tout simplement sa collection entière en « vente, mais sans succès... Aucun acquéreur sérieux ne s'étant présenté à « Genève, force fut à Galiffe d’emballer sa collection pour Paris... d’où il devait rejoindre sa famille en Italie sans repasser par Genève (p. 76). — La collection avait été mise en vente à Genève peu de mois auparavant,

LA COLLECTION GALIFFE. 53

« et on l'avait dédaignée (p. 77). — Nous avons prouvé plus haut que rien « n’eût été si facile que de s'assurer, à Genève même, du contenu de Ja « collection de Galiffe et d’en acquérir la propriété. Nous ajouterons que « c’eût été encore plus aisé après son départ, quand chacun n'avait qu’à « consulter les correspondances publiques et les catalogues très détaillés « destinés à faire connaître cette collection, pour savoir qu’elle était en « vente et de quoi elle se composait (p. 79).

Il a donc couru de divers côtés des catalogues de cette collection, et des catalogues très détaillés, que chacun a pu voir tout à son aise, et à Genève et tout aussi bien à Paris. Îl n’y à pas une seule date dans tout le cours du récit dont je viens d’extraire quelques phrases, mais je puis en donner une et dire que ces négociations infructueuses datent de 1841 ou 1846. Personne donc ne peut s'étonner que j'aie eu ce catalogue entre les mains lorsque la Collection fut offerte, au prix de vingt mille francs, au département des manuscrits de la Bibliothèque nationale (royale alors) où J'étais en ce temps déjà un travailleur assidu. De cette pièce extrêmement intéressante je suis, moi aussi, en possession légitime, et je le prouverai quand on voudra. Je vais faire présent de ce texte à la république des lettres. Les savants qui, depuis un demi-siècle, ont dépensé tant de travail, de science et de méditations de conscience, à étudier la Réforme et ses adeptes, y verront qu'ils peuvent recommencer une partie de leur tâche, ayant étudié sur des dossiers incomplets. S'ils doivent renoncer aux pièces elles-mêmes, du moins en auront-ils désormais les intitulés. Je ne répéterai pas les divers articles que j’ai précédemment cités; Je commencerai par réunir en un seul paragraphe tous ceux que forment des signatures coupées ‘ et je grouperai à la fin les articles qui concernent spécialement Calvin. Tout le reste est dans l’ordre institué par M. Galiffe, sans que je me permette n1 d'y rien changer ni d'y joindre aucun commentaire.

1 M. Herminjard cite un de ces exemples aux Archives de Genève, dans sa Correspond. des Réformateurs, t. IV, p. 42, note 9. C’est une lettre de Viret au Conseil de Genève, dont la dernière ligne et la signature sont coupées.

54 LA COLLECTION GALIFFE.

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