à Paris
Des déductions étaient en outre accordées aux contribuables à raison de leurs charges de famille.
Si nous considérons la seconde réforme, nous voyons que la taxe sur le loyer devait être de 4 pour 100 de la valeur locative, mais le projet décidait que des réductions seraient encore acquises aux petits contribuables, suivant la quotité de leur revenu.
Voilà le plan général de la réforme financière ; que fallait-il en attendre ? C'est ce que l'administration a essayé de connaître par une ingénieuse enquête dont l'idée est louable et mérite toute approbation. Comme il y avait deux projets en présence : celui de M. Rouvier et celui de la Commission de la législation tiscale, il était utile que l'enquête cherchât à connaître ce qu'il adviendrait des deux nouveaux systèmes de taxation soit quant aux contribuables, soit quant à TEtat. Cette enquête a été faite dans trente-six départements, par les agents des contributions directes (1). On a été amené à conclure, d'après les rapports officiels, que l'estimation des revenus individuels a été dans mainte commune très difficile et très aléatoire (2). On remarqua, en outre, que la propriété foncière serait plus durement frappée que les autres éléments de la richesse nationale ; quant aux bénéfices du commerce et de l'industrie, leur détermination a soulevé, dit le rapport, « des difficultés insurmontables », notamment à Lyon et à Marseille (3) ; enfin les grosses fortunes mobilières parais-
(1) Chambre des députés, annexe au projet de loi portant suppression des contributions personnelles mobilières et des portes et fenêtres, déposé le 20 octobre 1904.
(2) Loc, cit. y p. 7.
(3) Loc. cit., p. 9.
saieni devoir échapper, ne serait-ce que par les placements hors frontière, aux recherches fiscales.
Le Parlement eut à discuter le projet.
Le jour môme où commençait la discussion, M. Gauthier, de Clagny, montait à la tribune et demandait à M. le ministre des finances si le projet d'impôt sur le revenu n'était pas une « manifestation platonique et vaine ». A quoi M. Rouvier répondit : « Le gouvernement a pris l'engagement d'enlamer la discussion au cours de cette session ; il le tient (1). » On s'est donc mis à l'œuvre et il faut rendre cette justice aux orateurs parlementaires que la question a été par eux traitée avec non moins de loyauté que d'habileté. 11 est certain que la plupart étaient mécontents des deux projets qu'on leur offrait : celui du gouvernement et celui de la commission de législation fiscale. La raison décisive c'est que les ouvriers sont plus durement frappés que sous le régime fiscal actuel. Les exemples abondent ; en voici deux : « Dans la ville d'Ivry, dit M. Jules Coûtant, avec le système d'impôts qui nous est présenté et que je ne voterai pas, sur 328 personnes qui paient des impôts, 214 continueront à le payer, 73 autres seront soumises à l'impôt sur le revenu. Or, quels sont ces 73 contribuables ? Ce sont des ouvriers. J'apporterai des chiffres; je démontrerai à la tribune que tous les rentiers sont dégrevés et tous les travailleurs augmentés (2). »
Et, en effet, dans la séance du 12 décembre 1904, M. Coûtant montrait, avec preuves à l'appui, que la population ouvrière serait la grande victime de la réforme projetée. « Je la combats comme socialiste, disait-il ; je sais ce qu'est la misère ouvrière ; j'ai été ouvrier; j'ai élevé quatorze enfants avec le produit de mon travail, sans rien demander à personne; j'ai peur que votre projet d'impôt sur le revenu n'aggrave la misère. »
(1) Journal officiel, 29 novembre 1904, p. 2721.
(2) Journal officiel, 29 novembre 4904, p. 2722.
D'autres députés ont repris les mêmes allégations, sans toutefois généraliser ainsi. M. Jean Plichon, citant une commune rurale de sa circonscription, la commune de Flôtre, de 947 habitants, disait : « 11 y aura 7 rentiers augmentés, mais, par contre, 34 seront diminués. Ces rentiers sont des cultivateurs qui, en général, arrivés à Tàge de la retraite, vivent dans une modeste maison avec un revenu qui dépasse rarement 1.200 francs. Je me félicite que ces rentiers soient dégrevés, mais il y a une contre-partie dont je ne me félicite nullement et que voici : 36 employés ou ouvriers seront augmentés ; 22 seront dégrevés, et nous voyons, en faisant la balance, qu'il reste, en fin de compte, 14 ouvriers ou employés augmentés (1) ». Et M.Ribot ajoutait : « Dans toutes nos communes, il en est de môme (2). » C'est ce que prouvait l'enquête ordonnée par M. le ministre des finances et très sérieusement conduite par l'administration des contributions directes. Les partisans de l'impôt progressif sur le revenu, ceux qui voient dans la fiscalité un moyen de redresser les inégalités sociales, ont fait appel à la justice et à la solidarité des citoyens. Ils ont donné des arguments philosophiques et invoqué le droit naturel. Déjà pendant la grande Révolution, juristes et lettrés se plaisaient à citer Puffendorff, Burlamaqui et Condorcet. C'étaient les beaux jours du droit naturel, droit inné, disait-on, droit immuable qui nous est connu par la seule raison. Hélas ! il faut que notre raison soit bien faible, car elle nous fait dire bien des sottises. Le vieux juriste Ulpien, qui fut le ministre et le confident d'Alexandre Sévère, répétait souvent que tous les préceptes du droit se ramènent à trois : honesle vivere, allerum non lœdere, suum calque tribuere : « Vivre en honnête homme, ne léser personne, rendre à chacun ce qui lui appartient. » Il parait que cet en-
(1) Ibid,, p. 2730.
(2) Ibid., p. 2731.
seignement déplut aux hommes du temps, car ils assassinèrent Ulpien sous les yeux mêmes de Tempereur. Si le grand jurisconsulte revenait parmi nous, il nous dirait sans doute que chacun doit payer l'impôt en proportion de son avoir, car chacun bénéficie de la protection du pouvoir et des bienfaits de l'organisation sociale.
Mais laissons de côté les arguments de droit naturel, pour nous placer en France, dans ce milieu agité et tourmenté que nous font les idées, les mœurs et la politique conlemporaine. Nous voici en province, dans Tune des 36.170 communes où s'agitent les passions individuelles , familiales et locales. L'impôt progressif sur le revenu a été voté ; les commissaires-taxaleurs se mettent à Toeuvre ; les contribuables sont invités à se faire entendre. Quel roman social vaudra jamais l'histoire vraie que vont écrire les c imposés >. Pour eux, la dissimulation sera le plus saint des devoirs ; pour le fisc, l'inquisition n'aura pas de limites ; plus terrible encore sera la délation des citoyens, délation souvent anonyme, parfois vénale, toujours cynique. La république florentine a connu ces jours sombres. Le fisc voulait l'argent du citoyen, et celui-ci résistait per fas et nefas. Tous les moyens semblaient licites. Le gouvernement favorisait la délation, il l'encourageait, il la provoquait. De basses officines recueillaient les dires mensongers ou exacts des délateurs ; les petits papiers circulaient de mains en mains, œuvres de vengeance privée, qui attiraient l'attention des agents du fisc. Ceux-ci redoublaient de zèle, sachant que la faveur du pouvoir se proportionnait à la rentrée des impôts.
Il y a vingt ans, l'impôt progressif avait déjà, en France, des partisans décidés non moins que d'adversaires, mais nul ne songeait à la délation comme moyen normal de gouvernement. Si l'impôt progressif sur le revenu devient la règle, le fisc aura, comme l'armée, ses délateurs. Nous revivrons les jours sombres de la république florentine et les mêmes causes re-
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produiront les mômes effets. Verrons-nous la confiscation s'abattre sur ce pays désemparé ? Les débats parlementaires sont très suggestifs à cet égard, ce Tant que les revenus ne sont que petits, disait le député Chauvière, la propriété ne s'accroît que fort lentement : ce n'est que plus tard que cette propriété devient colossale et finit par créer ces puissances contre lesquelles nous devrons lutter un jour. Les adversaires du projet ont dit que la progression serait la confiscation : il vient un jour où la confiscation peut avoir son beau côté. Il ne faut pas que, comme en 1789 et en 1793, quelques hommes, ayant toute la fortune, puissent laisser la patrie se débattre dans la douleur et dans la souflVance (1). » On pourrait opposer M. Taine à M. Chauvière, mais nous ne nous occupons ici que de l'avenir. Voici un autre aveu, recueilli à la séance du 28 novembre 1904.
M. Plichon. — L'impôt progressif est un impôt qui commence à dose homéopathique et qui, suivant la façon dont il sera appliqué et la main qui tiendra la -clef, peut arriver à la confiscation.
M. B. Cadenat. -— C'est comme cela que nous l'entendons.
M. E. RévEiLLAUD. — Cette interruption n'engage que son auteur.
M. B. Cadenat. — Pourquoi ne pas le dire ? Il est naturel que ceux qui possèdent paient pour ceux qui n'ont rien.
M. Plichon. — Je suis très heureux d'avoir provoqué celte interruption. Vous avez eu le courage de dire, mon cher collègue, ce que beaucoup pensent et ne disent pas (2).
Toutes ces discussions éclairent vivement le débat entre partisans et adversaires de l'impôt progressif sur le revenu. En 1907, la lutte est encore plus vive, à l'occasion du projet d'impôt déposé au mois de février par M. Caillaux, ministre des finances. Voici les principales dispositions.
{{} Journal officiel, 30 novembre 1904, p. 2755. (2) IbUi., 29 novembre 1904, p. 2726.
LE SOaALlSME d'état 307
Ce projet d'impôt supprime nos anciennes contributions directes qui ont cessé de plaire, et les revenus imposables sont répartis en sept catégories :
!• Revenus des propriétés bâties ;
2* Revenus des propriétés non bâties ;
3* Revenus des capitaux mobiliers ;
4* Bénéfices du commerce, de Tindustrie et des charges et offices ;
5® Bénéfices de l'exploitation agricole ;
6* Traitements publics et privés, salaires, pensions et rentes viagères ;
1^ Revenus des professions libérales et de toutes occupations lucratives non dénommées dans les précédentes catégories.
Dans chaque catégorie de revenus, le taux de Timpôt est fixé ainsi qu'il suit :
4 francs par 100 francs de revenus dans les l""*, 2«, 3* catégories ;
3 fr. 50 par 100 francs de revenus dans les 4® et 5* ;
3 francs par 100 francs de revenus dans les 6* et 7*.
Enfin, le projet prévoit un impôt global complémentaire et progressif sur Tensemble des revenus. Il sera dû, au l®' janvier de chaque année, par toute personne habitant la France et payé à sa principale résidence. Cet impôt « complémentaire » frappera la richesse acquise et sera perçu de la façon suivante :
Art. 58. — Sont affranchis de Timpôt complémentaire ;
Pies personnes dont le revenu imposable n'excède pas 5.000 francs ; 2'' les ambassadeurs et autres agents diplomatiques étrangers, ainsi que les consuls et agents consulaires étrangers, mais seulement dans la mesure où les pays qu'ils représentent concèdent des avantages analogues aux agents diplomatiques ou consulaires français.
Art. 59. — L'impôt complémentaire est assis sur Tensemble
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des revenus acquis par chaque contribuable pendant le cours de Tannée précédant celle de l'imposition.
Le revenu imposable est constitué parla totalisation des revenus taxés dans chaque catégorie de Timpôt général, y compris les revenus exemptés dans certaines d'entre elles comme n'atteignant pas le minimum imposable.
Il comprend, en outre, s'il y a lieu, les revenus assujettis à la redevance proporlionnelle des mines.
Comment ce mécanisme fonctionnera-t-il ? Par la déclaration des contribuables qui diront chaque année au fisc. « Voici mon revenu. » A quoi le fisc répondra : « Nous allons contrôler votre affirmation et nous vous taxerons définitivement. » On devine que l'inquisition officielle stimulera d'autant plus la dissimulation des contribuables. Tous ces défauts de rimpôt progressif sur le revenu ont été signalés, mais il paraît que c'est là une solution « démocratique » et qu'à des temps nouveaux doivent correspondre des institutions nouvelles. Nous verrons ce qu'il adviendra de cet essai financier, si toutefois on le tente. Mais ce qu'il ne faut pas se lasser de redire, c'est que l'impôt n'est pas un instrument de justice sociale, qu'il n'a pas à réaliser une égalité artificielle, à prendre aux uns pour donner aux autres. Ce que nous montrent sans cesse les réformateurs en matière d'impôt, c'est la répartition apparente et non l'incidence définitive de l'impôt. Voilà une taxe élevée qui frappe le producteur ; son premier soin, en calculant son prix de revient, sera d'y comprendre l'impôt, et bien certainement il élèvera son prix de vente. « L'incidence légale frappe celui que la loi désigne expressément pour être le premier payeur de l'impôt. L'incidence effective disperse le poids de l'impôt sur les personnes multiples et variables qui, successivement, au cours des diverses transactions sociales, se repassent les matières ou services imposables faisant l'objet de ces transactions (1). »
(1) Stourm, Systèmes généraux d'impôts, Paris,Alcan,1905, 2* édit., p. 372.
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Quant à appeler le futur impôt « démocratique », il faut d'autant plus y renoncer que les contributions indirectes, frappant les consommations, restent les mêmes et que les familles nombreuses n'éprouvent aucun dégrèvement.
Au moment où paraît notre ouvrage, la discussion sur l'impôt progressif est plus ardente que jamais. Ses partisans invoquent l'exemple des grands comme des petits pays où il fonctionne ; tel le canton de Saint-Gall où la loi du 24 novembre 1903 contient quelques dispositions suggestives :
P L'impôt est progressif, soit sur la fortune {Vermôgenssieuer)^ soit sur le revenu (Einkommensieuer) (art. 8 et 13) ;
2® La recherche de la fortune et du revenu imposables est faite par des commissions d'impôt spéciales (art. 33) ;
3** Chaque contribuable doit faire à la commission des impôts une déclaration écrite ou orale, consignée dans un procès-verbal, indiquant les principales sources de sa fortune et de son revenu. La commission peut demander la comparution en personne du contribuable (art. 35) ;
4<» Dans les discussions de toute nature qui peuvent prendre naissance au sujet de Timpôt, on devra fournir aux autorités tous renseignements et témoignages, et, sur leur demande, soumettre à leur inspection tous bilans, livres, comptabilité, etc. (art. 42) ;
5** La déclaration inexacte du contribuable entraîne une imposition supplémentaire (art. 47). Celui qui dissimule ses livres ou qui se rend coupable de soustraction d'impôt est frappé, en dehors de l'imposition supplémentaire, d'une peine judiciaire consistant en une amende qui peut s'élever jusqu'à 2.000 francs. Sont passibles des mêmes pénalités les tierces personnes qui se rendent sciemment complices d'une soustraction d'impôt (art. 54).
Telle est l'économie générale de la loi fiscale de l'Etat de Saint-Gall ; elle ne portera tous ses fruits que dans quelques années ; dès aujourd'hui elle permet au fisc de fouiller les
secrets de ia vie privée ; c'est, paraît-il, une loi « démocratique » et c*est ce qu'on propose à un grand pays comme la France, divisé, agité par les passions politiques et où le parti au pouvoir, traite en t vaincus » les citoyens que le hasard des scrutins met en minorité (1).
Le grand danger de Timpôt progressif, c'est qu'il peut devenir spoliateur. La Chambre des députés de France a entendu sur ce point bien des aveux. En juillet 1903, M. Bouvier, ministre des finances, rassurait les contribuables (2) ; mais les socialistes l'ont alors mal accueilli. Il y eut pendant quelques minutes un colloque qui mérite d'être signalé et qui nous ramène aux journées de la Convention.
M. LE Ministre. — On nous dit : voilà votre crime, c'esl la brèche ouverte, et quand il y aura une majorité conduite par M. Jaurès, alors tout y passera... Je suis sûr que personne ici ne protestera si je qualifie de majorité de malfaiteurs une majorité qui voudrait se servir de la puissance de la loi pour spolier la nation . Certainement, ce serait une majorité de malfaiteurs.
M. Marcel Sembat. — Qu'est-ce que cela veut dire?
M. Gustave Rouanet. — De quelle spoliation parlez-vous ?
(1) Les partisans de Timpôt progressif doivent tenir compte du milieu où il fonctionne, des lois et des institutions du pays. Voici tel canton suisse où existe Timpôt progressif sur le revenu. Dans chaque commune, le citoyen fait sa déclaration et une commission de taxateurs fixe le revenu de l'habitant. Si celui-ci est mécontent, il s'adresse au préfet ; il peut même recourir au gouvernement cantonal. Ce n'est pas tout ; rassemblée communale offre aux citoyens lésés l'occasion naturelle de protester contre les commissions de taxation, et les prochaines élections municipales traduiront, s'il y a lieu, le mécontentement des contribuables. Que si les lois fiscales sont, elles-mêmes, vexatoires, le re/erenduni cantonal sera l'arme vengeresse des citoyens et forcera le pouvoir exécutif à réformer son système financier.
(2) V. Journal officiel du 3 juillet 1903.
M. Marcel Sembat. — Je demande à vous poser une ques* tion.
M. LE Ministre. — Il me semble que je m'explique avec une suffisante clarté.
M. Marcel Sembat. — C'est ce que nous ne trouvons pas.
M. le Ministre. — Attendez ! Je vais essayer de préciser. Je réponds à ceux qui prétendent qu'en introduisant l'impôt sur le revenu, môme atténué, même modéré, j*ai ouvert la porte à des gens qui pourraient l'exagérer ; j'examine une première hypothèse, celle où on voudrait aggraver les impôts directs et je réponds pour cela qu'on n'aurait pas besoin de la formule modeste que j'ai présentée à la Chambre. C'est clair comme la lumière du jour. Puis j'envisage une autre hypothèse. On me dit : mais s'il arrivait une majorité qui voulût dépouiller les Français de tous leurs biens ?
M, Marcel Sembat. — Comment ! les Français ? Quels Français ?
A droite, — Ceux qui possèdent.
M. Marcel Sembat. — Je ferai remarquer à Monsieur le Ministre qu'on ne peut traiter de majorité de malfaiteurs qu'une majorité qui, en effet, sous couleur d'entreprises financières, pareilles au Panama, voudrait spolier l'épargne nationale. Mais je prétends qu'on n'aurait pas le droit de traiter de majorité de malfaiteurs une majorité socialiste qui voudrait se servir de la puissance légale pour faire rendre gorge à ceux qui, depuis trop longtemps, se sont approprié la richesse de la nation.
M. G. Berthoulat. — Vous avez l'explication que vous vouliez, Monsieur le Ministre. El ce sont ceux-là qui vous mènent.
M. DU PÉRiER de Larsan. — Voilà rexplicalion de la baisse de la rente (1).
(1) Ibld., p. 22bi et 2252.
Il est bien certain qu'un parlement peut établir un impôt progressif élevé sur le revenu, mais il est non moins certain qu'il ne peut pas s'opposer aux conséquences financières d'une pareille mesure. C'est la baisse des fonds publics, c'est la faiblesse du crédit de l'Etat, c'est aussi l'exode des capitaux.
Déjà, en France, de 1900 à 1907, l'exode des capitaux français a été continu. Il devient même une des grandes préoccupations des gouvernants ; comment arrêter le départ sinon la fuite des valeurs mobilières ? Nous sommes loin du temps où les légistes, traitant dédaigneusement tout ce qui n'était pas le bien « foncier », disaient sans cesse : mobilium vilis possessio. Aujourd'hui, l'immeuble est souvent délaissé et c'est la richesse mobilière qui a conquis toutes les sympathies. C'est qu'aussi cette richesse est précieuse sous un petit volume ; elle donne des revenus périodiques d'une perception facile : enfin elle est susceptible de dissimulation et échappe, si on le veut, aux investigations du fisc. Que peut faire ce dernier ? Il faudrait une perquisition chez les contribuables pour connaître ce qu'ils possèdent de valeurs françaises ou étrangères ; souvent lesdits contribuables déposeront dans uue banque nationale les titres et bijoux qu'ils enferment dans un coffre-fort dont eux-mêmes ont la clef; parfois, pour plus de sécurité, ils confient à une banque étrangère, à titre de dépôt, leurs valeurs les plus précieuses (1). Dans ce dernier
(1) Certains banquiers étrangers se sont fait une spécialité des placements et de la garde des capitaux français. Tel ce financier, qui nous parlant des combinaisons offertes à ses clients de France, racontait que le « compte joint » prenait dans son portefeuille une place toujours plus grande. Il citait une famille française dont le père, le fils, le petit-fils et l'arrière-petit-fils avaient signé, chez lui, un acte de dépôt de capitaux considérables, suivant la formule que voici : u Nous soussignés, vous autorisons, par la présente, à tenir à la disposition de chacun de nous individuellement tous les fonds, titres et valeurs qui sont actuellement déposés chez vous, ou ceux qui pour-
cas, que peut entreprendre le gouvernenoient français ? Les journaux officieux annonçaient, en juillet 1906, qu'il provoquerait une entente internationale pour empêcher Texode des capitaux et entraver la fraude. Trois raisons principales empêcheront avant longtemps un accord international en ces matières. D'abord les Etats étrangers n*ont aucun intérêt à se priver de nos capitaux el à en arrêter Texode. L'Angleterre, la Suisse, la Belgique, l'Allemagne, l'Italie voient avec satisfaction les valeurs mobilières venir de France sur leur territoire. Pour bien des motifs trop longs à énumérer ici, cette richesse mobilière profite au pays hospitalier qui la reçoit. Il faut remarquer ensuite que les traités supposent la réciprocité des avantages. Op, aucun Etat étranger ne s'ingénie à provoquer, comme le nôtre, Texil des capitaux, et, si certains gouvernements engagent des pourparlers, tenons pour certain que seule la courtoisie internationale les fait agir. Enfin l'entente doit être au moins européenne, sinon le refus d'un seul Etat déjoue toute la combinaison française. Or, on sait d'ores et déjà par les rapports des banquiers étrangers que le projet français est combattu dans tous les cercles financiers. Comment un gouvernemenl, si inquisiteur qu'on le suppose, arriverait-il à connaître la richesse exacte de ceux qui habitent son territoire ou de ses nationaux qui ont leur fortune à rétranger ? Il y a quelques années, le gouvernement français imagina de recueillir par l'intermédiaire de ses consuls, des renseignements sur la fortune française à l'étranger (1). Les
ronl l'être à l'avenir en notre nom collectif. Nous comprenons cette autorisation qui est valable jusqu'à révocation, de telle façon que chacun de nous puisse entièrement, seul, à son gré, et sans la signature des autres, disposer du tout et vous donner ordres,- quittances et décharges, comme si ces titres et fonds appartenaient à lui seul en toute propriété. » C'est par de tels moyens que les capitaux français échapperont de plus en plus au fisc, à l'enregistrement, à toutes les formes de l'impôt.
(1) y. Journal officiel, 2.5 septembre i902.
consuls n'ont réussi que très imparfaitement, car la lâche n'est pas de celles que Ton apprend au quai d'Orsay. On leur a envoyé de Paris un questionnaire, et s'ils avaient pu ou voulu répondre intégralement, nous saurions aujourd'hui, estimés en francs et en centimes : P les industries exlractives ; 2** les industries agricoles ; 3° les industries manufacturières ; 4** les établissements de commerce et de banque ; 5° les entreprises de transports ; 6® les placements en fonds publics, actions et obligations diverses ; en un mot, toute la fortune française hors de France. Comment les fonctionnaires du ministère des affaires étrangères se sont- ils procuré les renseignements voulus ? Nul ne le sait. Mais, à tout hasard, le ministère a publié des chiffres qui nous éclairent sur la répartition apparente de notre richesse à l'étranger, les voici :
Europe 21 milliards 012 millions.
Asie 1 » 121 »
Afrique 3 » 693
Amérique du Nord . 1.058
» centrale . 290 3 » 972 »
du Sud . 2.624
Océanie 57 »
Total 29 » 855 »
Quelle confiance faut il accorder à ces chiffres ? C'est là en effet, la fortune ostensible, avouée, reconnue, mais il y a la fortune secrète, celle que des milliers de capitalistes déposent depuis quelques années dans les banques étrangères ? Si les Français font émigrer leurs richesses mobilières, ce n'est pas pour les déclarer à Londres, à Bruxelles ou à Bâie, à un aimable consul. D'autre part, comme les banquiers étrangers sont liés parle secret professionnel, nos agents diplomatiques essaieraient en vain de se renseigner auprès d'eux. Donc l'enquête est aussi incomplète qu'imparfaite. Le rapporteur offiiciel le constate avec mélancolie : « Dans les pays mal policés,
OÙ ie recours à la protection consulaire s'impose journellement à nos nationaux, la manifestation constante des intérêts français permet encore d'en estimer la valeur ; mais là où les institutions libérales assurent la sécurité publique, les mêmes intérêts évitent plutôt qu'ils ne recherchent l'attention de l'autorité, et une enquête comme celle-ci se trouve privée de ses meilleurs moyens d'information (1). »
La dissimulation du contribuable revêt des formes innombrables . Le jour où l'inquisition et la spoliation deviendraient insupportables, les contribuables répondraient par le refus de l'impôt. « Qui peut le plus, peut le moins », disaient les vieux légistes. Dans un pays où la résistance à l*oppression est proclamée le plus sacré des droits et des devoirs, il semble que le refus de Timpôt ne soit qu'une bagatelle, eine Nichtigkeit. Mais les conséquences sont redoutables. Si, à un moment donné, les Français des deux sexes se refusent à toute contribution, c'en est fait de l'Etat ; tous les services publics sont arrêtés et la vie nationale est suspendue. C'est une forme de résistance à la tyrannie du pouvoir.
L'histoire nous a conservé le souvenir de la démocratie florentine, où l'arbitraire politique et financier dépassa toute mesure, t Aucun corps d'Etat, d'après Sismondi, n'avait un pouvoir stable. Les conseils, la magistrature, le chef de l'Etat lui-même, tout changeait sans cesse, tout se renouvelait rapidement, tous les citoyens devaient à leur tour commander, et, pour empêcher que l'esprit de corps ne se perpétuât dans les conseils, pour empêcher que la faveur ou la brigue ne restreignissent les élections à une seule classe de citoyens^ à un petit nombre de personnes, le sort avait été mis à la place du choix, et la République attendait son gouvernement du tirage d*une loterie. » Le hasard décidait ainsi de Tordre politique ; on va voir que l'arbitraire régnait souverainement dans l'ordre économique et financier.
(i) Op. cil,, p. 6381.
En 1427, le gouvernement florentin s'avisa que l'impôt était mal réparti, que le peuple était trop lourdement grevé, et il imagina un système fiscal connu dans l'histoire sous le nom de catasio ; c'est là peut-être Torigine lointaine du cadastre.
Tout citoyen était tenu de déclarer la quotité de son avoir. Puis le caiasio était l'estimation officielle des biens fonciers et non fonciers du contribuable sur lesquels étaient levées des taxes progressives. On devine la tâche ingrate des commissaires taxateurs. Persuadés que tout Florentin usait de ruse, de malignité, voire même de fraudes, pour dissimuler sa fortune, les agents se montraient curieux, indiscrets, souvent tyranniques. Mais les chefs de famille mettaient leur science à déjouer ces inquisitions ; ils élevaient leurs enfants dans la haine du fisc et leur donnaient, par testament, d'habiles directions, fruit d'une expérience éprouvée. Témoin ce patriarche, dont un chroniqueur de Tépoque nous révèle les derniers conseils à son fils : « Ne paie pas ; révolte-toi contre la commune. Mets ta fortune sous une forme telle qu'on ne puisse le la ravir. Si tu as de l'argent comptant, plaçe-le de façon qu'on ne sache pas s'il est à toi. Fais un placement en laine, où l'argent reste longtemps, ensuite vends ta laine contre du papier sur Venise ou sur Gênes et passe l'ordre de paiement même à perte. »
Le catasio, avec la déclaration du contribuable et l'estimation des agents du fisc, ne donna pas au trésor ce qu'avaient espéré les financiers italiens. Pour triompher des débiteurs récalcitrants, un registre fut créé, // specchio, véritable miroir où l'on pouvait lire les noms des contribuables fautifs. Ceux-ci, une fois immatriculés, perdaient leurs droits politiques et voyaient leurs biens mis aux enchères.
Cependant la fraude se continuait sans trêve. Fausses déclarations, livres faux créés pour les agents du fisc, faux serments, rien n'était négligé. Alors on eut recours à la delàtion. Des boîtes de quartiers, appelées tambours, furent
créées, où amis et ennemis jetaient, dans Tombre, de patriotiques dénonciations. « Les tambours, a-t-on dit, battaient la charge de la faction momentanément triomphante contre la faction vaincue. » L'anarchie financière et politique préparait la diclature. CefutlelotdesMédicis. «Je n'aurais jamais cru, disait Pierre de Médicis, en 1469, qu'il viendrait un temps où la conduite et les mœurs de mes amis me feraient regretter mes ennemis.... Il ne vous suffit pas d'être les premiers, d'être les princes d'une si grande ville, de jouir seuls des honneurs, des dignilés, des avantages, qui semblaient autrefois une récompense suffisante à la masse des citoyens ; déjà vous avez partagé entre vous les biens de vos ennemis ; vous avez rejeté sur les autres tout le fardeau des impositions publiques (1). » Tel fut, dans une démocratie célèbre, le rôle de rimpôt progressif sur la fortune des citoyens ; il fut ce qu'il deviendrait facilement aujourd'hui, un impôt « spoliateur ». Comment les socialistes d'Etat ont-ils été amenés à en admettre le principe sinon par la conception qu'ils se font de l'Élat? Invinciblement l'esprit se reporte à cette parole de Hegel : t L'Etat crée la liberté individuelle comme il crée la propriété, comme il crée l'impôt. »
(1) Cpr.,Léon Say, Solutions démocratiques de la question des impôts, Paris, 1886.
La multiplicité des écoles est-elle un signe de vigueur scientifique, une manifestation d'activité, une preuve de haute culture intellectuelle ? Nous le croyons, et bien certainement, dans Tordre économique, la rivalité des systèmes atteste l'cfifort de la pensée. Faut-il regretter la divergence des esprits et Topposition des doctrines? Tel est l'avis de plusieurs maîtres français ou étrangers (1). Pour nous, la question des écoles économiques ne sera pas de longtemps résolue, car elle suppose une unité que nul n'entrevoit et contre laquelle conspirent la variété des faits, l'opposition des intérêts et la diversité des esprits.
L'école individualiste, en procédant a priori et en émettant sous forme de t lois économiques » des affirmations souvent discutables et parfois erronées, a suscité les plus vives contradictions. En étudiant les différentes évolutions de la richesse, mais en négligeant les rapports que la richesse fait naître entre les hommes,elle a sacrifié le producteur au produit el trop méconnu que l'économie politique est une science morale. Dans le domaine de la répartition des richesses, notamment, elle a provoqué les justes critiques du socialisme d'Etat. Celui-ci a exagéré à son tour l'importance de la contrainte législative et sacrifié les plus légitimes libertés. Sous prétexte que l'individualisme conduit à l'écrasemenl du faible, il a fait de TEtat le protecteur et le tuteur des intérêts privés, affirmant sans
(1) V. Ch. Gide, Principes d'économie politique, 10* édition, Paris, Larose, 4906, p. 22.
cesse que plus l'Etat intervient, mieux il comprend sa mission.
Mais la multiplicité des lois n'a pas désarmé les revendications populaires. D'autre part, nombre de lois sont mal exécutées ou bien n'ont pas le résultat qu'on espérait. Enfin, le développement continu des attributions gouvernementales a multiplié extraordinairement les fonctionnaires publics et augmenté les charges budgétaires. Ces charges ont leur répercussion dans la vie quotidienne de l'ouvrier, et l'impôt — direct ou indirect — grève lourdement les plus modestes budgets. Ajoutons que l'uniformité et l'automatisme des lois nationales compromettent souvent les intérêts de telle région ou de telle production.
Au XIX* siècle, le recul de l'école individualiste a été constant. Mais nous croyons que le socialisme d'Etat dont la politique financière lèse gravement les patrimoines individuels, cédera de plus en plus la place aux doctrines de liberté qui, tout en admettant la nécessité de l'intervention législative, limitent très nettement le domaine de cette intervention. Ce sont les doctrines de la majeure partie des économistes français, auxquelles se rallient de plus en plus les économistes étrangers, anglais et américains. L'Etat moderne a témoigné de trop de défaillances et d'incapacité pour que les savants concluent à l'accroissement de ses attribution».
L'économiste, qui enseigne dans les universités, ne se doute pas de l'action qu'exercera sa pensée et de l'empreinte qu'il mettra sur les jeunes étudiants. A l'âge heureux de la vingtième année où le jeune homme choisit sa carrière, il offre à ses maîtres une intelligence désireuse de savoir, éprise de vérité, mais aussi malléable, perméable, impressionnable. Le professeur d'économie politique aura une influence peut-être décisive, mais à deux conditions, c'est que son enseignement soit « vivant » et « concluant ».
Un enseignement vivant î Est-ce bien difficile ? Il faut le
croire, car parmi les économistes, les uns s'attardent aux choses de Thistoire, les autres aux théories des auteurs, d'autres enfin à Texposé de longues dissertations sur la valeur, les prix, les salaires,rimpôt. Et tandis qu'ils remémorent le passé ou discutent longuement telle théorie, les étudiants somnolent, s'essaient à la caricature ou pensent à toute autre chose. Des enseignements « approfondis » se comprennent dans quelques cours spéciaux, oflFerls à de futurs docteurs, mais il s'agit ici d'un enseignement général, destiné à une jeunesse active, pressée, très moderne, qui cherche, par les cours d'économie politique, à connaître la vie économique, son mécanisme et ses lois. Comment le professeur exposera-t-il tout (îela ? Par les faits économiques du jour, de la veille et de Tavant-veille, faits locaux et régionaux qui conduiront peu à peu aux faits de la vie nationale et internationale. Et c'est ainsi que par l'observation et la comparaison des faits, le maître établira et proclamera les lois dont ils dépendent. A Nancy, il prendra ses exemples dans les industries métallurgiques de l'Est ; à Lille, il citera les mines de charbons, les filatures et les tissages ; à Bordeaux et à Aix-Marseille, il n'aura qu'à choisir entre nos industries d'exportation ; à Grenoble enfin, il parlera souvent de la houille blanche. Là, les forces hydrauliques seront le thème d'intéressantes leçons sur Tulilisation des neiges et des glaciers. Combien peu, parmi les étudiants, connaissent les travaux du savant de Saussure, qui, un des premiers, vers la fin du dix-huitième siècle, attira l'attention du monde scientifique sur les régions alpestres ! Combien peu se doutent que ces masses glaciaires, dont les poètes ont chanté la blancheur et l'apparente stabilité, sont en perpétuel mouvement, ici, avançant périodiquement dans les vallées, là reculant sans cesse, jusqu'au jour où l'alpiniste déçu n'aperçoit plus que des rochers 1 Mais tandis qu'à travers les pays montagneux le touriste passe trop rapidement, l'ingénieur se fixe et s'installe. Il dresse ses barrages, capte les
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eaux bouillonnantes, canalise les torrents. Alors s'élèvent les usines électriques d*où la force motrice va, de tout côté, actionner les grands et les petits ateliers, et la houille blanche, substituante Teffortde Thomme le don gratuit de la nature, porte partout le bien-être et la vie. Comment Tétudiant n'admirerait-il pas les conquêtes de la science qui sont aussi des conquêtes de richesse ?
Ainsi nous apparatt renseignement « vivant » où se reflètent les phénomènes delà vie industrielle et commerciale. Le meilleur maître serait celui qui, mêlé aux « affaires », en décrirait le mécanisme et s'appuierait sur ses expériences personnelles. C'est, en tout cas, une habile préparation, pour le professeur, que la fréquentation des hommes d'affaires, banquiers, manufacturiers, négociants, et il faut louer ceux qui laissant aux philosophes et aux historiens les bibhothèques et les archives, a observent » plus qu'ils ne « lisent » et fondent leur enseignement sur les faits bien plus que sur les écrits de leurs devanciers.
Mais ce n'est pas assez d'un enseignement « vivant >, il faut un enseignement « concluant ». Le lecteur dira peut-être : « Est-il possible qu'un professeur ne donne pas son avis, qu'il expose le pour et le contre sans se prononcer, sans conclure? » Hélas! Il suffit d'avoir lu les œuvres de maîtres éminents pour constater le flottement de leurs idées et l'incertitude des docirines. Il y a des hommes qui, pour les motifs les plus opposés, par timidité, par probité, par scrupules, par scepticisme, par faiblesse surtout, ne concluent jamais. Prisonniers de leur caractère, ils apportent dans leur enseignement des indécisions qui deviennent parfois des angoisses. Tel, cet économiste étranger, illustre entre tous, qui n'a jamais pu définir l'économie politique.
Il est d'autant plus nécessaire de donner un enseignement « concluant » que le socialisme scientifique se vante de son programme et qu'en France il a été très nettement formulé
par les disciples de Karl Marx : programme économique et politique où Ton retrouve Tessence du fameux Manifeste communiste de 1848 (1). C'est une erreur de croire que le socialisme marxiste, qui conclut à la «socialisation » des instruments de travail et de crédit, manque de précision (2) ; dès maintenant [1 formule toute une série de revendications très nettes sur la propriété, rechange, le salnire, l'assurance, l'assistance et rimpôt. Les esprits légers se rient de la future confiscation des richesses, mais qu'est-ce donc que Timpôt progressif sur le revenu et sur l'héritage, sinon l'immédiate et partielle confiscation de la richesse acquise? Or qui montrera l'erreur et la témérité des pionniers du socialisme, si ce n'est l'économiste, qui connaît, par l'histoire et par l'observation du présent, les répercussions forcées d'une politique financière aussi vexatoire qu'arbitraire ? Mais il ne suffit pas aux maîtres d'opposer un refus dédaigneux aux prétentions du socialisme, ils doivent proposer des réformes précises. L'économie politique étant une € science » et un « art », il faut savoir édicter des règles de conduite. Or, nous devons l'avouer, nombre d'économistes n'ont pas un enseignement « positif » et ils paraissent se désintéresser de l'art économique. C'est une erreur d'autant plus grave que la jeunesse de ce temps est éprise de changements et qu'elle arrive au cours d'économie politique imprégnée d'un véritable esprit réformiste.
La jeunesse française, en particulier, appelée à suivre les
(1) Jules Guesde et Paul Lafargue, Le programme du parti ouvrier , non histoire, ses considérants , ses articles, Lille, 1890. — K. Marx et F. Engels, Le manifeste communiste, introduction historique et commentaire, par Ch. Andler, Paris, Société nouvelle de librairie, 1901. — Edgard Milhaud^ La tactique socialiste, Paris, Société nouvelle de librairie, 1905.
(2) Le dernier livre publié en Allemagne sur K. Marx est très suggestif : K. Kautsky, Karl Ma-ûc Oekonomische Lehren, Stuttgart, i906.
écoles supérieures, porte en elle deux influences caractéristiques : Tune lui vient de renseignement philosophique, l'autre résulte du milieu où elle vit. Dans Tannée qui précède le baccalauréat, le jeune homme reçoit un enseignement moral et sociologique. Nous avons signalé les sujets donnés récemment aux examens de philosophie, dans les Facultés des lettres (1).
Quelle peut être la réponse d'un jeune homme de dix-sept ou dix-huit ans à ces questions troublantes de morale sociale et comme on comprend les critiques adressées à ce baccalauréat « universel » î Mais voici le jeune bachelier victorieux de répreuve ; il entre à l'université ; il suit des cours d'économie politique. On peut tenir pour certain que l'influence du milieu où il vit lui inspire de très réelles sympathies socialistes. S'il est mondain, il trouve dans les salons le « sociologue > désœuvré qui vit régulièrement de ses rentes et se déclare anticapitaliste ; s'il fréquente les milieux politiques, il rencontre le socialiste d'Etat, député ou futur député, qui dit à l'électeur: « L'Etat c'est moi ; je vous offre une part du budget national et, du berceau à la tombe, vous pouvez compter sur le trésor public. » Voici enfin la grande armée des socialistes « unifiés », disciples conscients ou inconscients de Karl Marx, qui ont soif de discipline, de dépendance et à qui s'applique la parole du sage : « La servitude abaisse les hommes jusqu'à s'en faire aimer. « Ces socialistes « unifiés » s'adressent à la jeunesse, ils sont organisés, embrigadés ; ils ont des chefs et forment un parti ; c'est à ce parti et à son programme collectiviste [2, que des maîtres éminents,
(1) V. liv. I, § II.
(2) Voy. Jules Guesde et Paul Lafargue, op, cit. ; Anton Manger, VEiat socialiste^ traduit parE. Milhaud, avec une préface de Ch. Andler, Paris, Société nouvelle de librairie, 1904. Liv. III et IV. Gfr. Vilfredo Pareto, Les Systèmes socialistes. Paris, Giard et Brière^
français et étrangers, opposent, dans leur chaire, des conclusions précises et des réformes.
Mais le devoir présent de l'économiste ne se conçoit pas seulement dans l'inlérieur d'une école ou d'une université, si importante qu'elle soit et si mondiale qu'on la suppose. Un professeur d'économie politique, qui n'aurait pas d'autre action que l'action universitaire, manquerait à sa mission. Depuis trente ans, en effet, le socialisme scientifique a ses journaux, ses brochures de propagande, ses livres, où la jeunesse — privée des cours universitaires — reçoit des leçons déprimantes, qui concluent à l'absorption par l'Etat de toutes les forces vives de la nation (1). Il semble qu'on veuille revenir à la cité antique, où l'Etat fut maître des fortunes comme aussi des personnes (2). Ce mépris des droits individuels et de la personne humaine a soulevé de tout côté l'opposition des penseurs (3) ; il a provoqué une littérature individuahste et même anarchiste dont Godwin, Proudhon, Bakounine, Stirner, Kropotkine, Tucker et même Tolstoï ont jeté les fondements (4).
Dans cette mêlée confuse de socialisme et d'individualisme à outrance, qui donc fera le départ et éclairera l'opinion publique, sinon l'économiste qui, lui aussi, dispose de journaux, de revues, et qui peut, parle livre, semer les idées justes et les
1902, t. II, cliap. XIII et xiv ; Maurice Bourguin, Les Systèmes socialistes et révolution économique. Paris, A. Colin, 1904, liv. I.
(1) E. Fournière, Les Théories socialistes au dix-neuvième siècle, Paris, Alcan, 1904, chap. m.
(2) Cfr. Fustel de Coulanges, La Cité antique, 5« édit. Paris, Hachette, 1874, liv. III, chap. xvii.
(3) Voy. Beudant. Le Droit individuel et l'Etal. Paris, Rousseau, 1891 ; Sanz y Escartin, op. cit., chap. xix et xxi ; Herbert Spencer, V Individu contre VEtat, traduit par J. Gerschel. Paris, Alcan, 1906.
(4) Cfr. Paul Eltzbacher, l'Anarchisme, traduit par Otto Karmin. Paris, Giard et Brière, 1902 ; Victor Basch, l'Individualisme anarchiste, Max Slirner. Paris, Alcan, 1904.
réformes utiles. Maint économiste, français et étranger, Ta compris et a consacré, en ces dernières années, d'excellents livres de propagande à l'éducation populaire.
Telle nous apparaît la très noble tâche de l'économiste au commencement du vingtième siècle. Appuyé sur les faits, montrant dans l'économie politique une science et un art, exerçant son action par la parole et par la plume, il rejette les théories d'un individualisme à outrance, mais il oppose au socialisme dominateur, envahisseur et spoliateur, le respect des droits individuels et collectifs, le maintien des libertés légitimes, la réalisation pratique des réformes.
L'ouvrage sur les « Ecoles économiques au xx* siècle » consacre un premier volume à TEcole dominante en France et qui a de nombreux adeptes dans les autres pays. Traduit en plusieurs langues, ce livre a suscité de vives controverses. Voici quelques appréciations des savants étrangers sur le livre : L'Ecole économique /rawçaise (1 vol. in-8, Paris, Arthur Rousseau, 1902).
ROME, Rivista inter nazie nale di Scienze sociali (octobre 1902).
Beaucoup considèrent les économistes français modernes comme appartenant à Técole fondée par Adam Smith et continuée par Ricardo, Malthus, Stuart Mill et J.-B. Say. Mais cette opinion est erronée. Depuis la seconde moitié du xix® siècle, une nouvelle école existe en France, à laquelle appartient la majeure partie de ceux qui enseignent ou qui vulgarisent la science économique ; cette école est bien différente de celle que Ton observe en Angleterre et en Allemagne. C'est ce que démontre M. Béchaux, en traitant avec une grande largeur de vues de la méthode^ de Yenseignement et de Vac' lion de l'Ecole française.
BERLIN, Handel und Gewerbe, von D' Soetber
(8 août 1904, p. 638).
L'auteur est un des principaux représentants et des co-fondateurs de cette école. Celle-ci se distingue par les traits caractéristiques suivants :
1® Elle s'appuie sur des procédés rigoureux d'observation dont les plus usités sont : la statistique, la monographie et l'enquête — orale, écrite et historique ; 2<> elle comprend, dans son domaine, les phénomènes économiques et les rapports que ces différents phénomènes suscitent entre les hommes. Qu'il s'agisse de la production, de la circulation, de la répartition ou de l'usage des richesses, elle étudie k la fois le produit et le producteur et s'élevantj par une induction rigoureuse, h la cause rtiême des phénomènes économiques, elle prô-
clame les lois dont ils dépendent ; 3° elle attribue une importance spéciale à la détermination précise des droits et des devoirs de TEtat. Elle admet l'intervention de l'Etat, lorsque l'initiative privée, individuelle ou collective, se montre impuissante à agir. Elle estime notamment qu'une saine politique commerciale exige la conclusion de traités de commerce qui ne soient pas de trop longue durée.
VIENNE, Allgemeines Litieraturblalt (XI1« année,
uo 20, p. 633 et 634).
L'Ecole économique française a derrière elle un grand et honorable passé et la renommée de ses principaux représentants actuels a franchi les frontières de leur patrie. A l'avenir encore, on devra recourir à ses conseils. Ce n'est donc pas un service de peu d'importance, si l'auteur, qui est lui-même un pionnier de cette direction scientifique, nous décrit d'une façon précise et claire les particularités de l'Ecole économique française. M. Béchaux montre notamment que les lois de la richesse sont les forces primaires de Tordre économique, que les coutumes en sont les forces secondaires et qu'enfin les attributions économiques de l'Etat en constituent les forces tertiaires. Une étude réfléchie de cet ouvrage ne contribuerait pas peu à mettre en lumière les diverses conceptions de la vie économique.
Edwin Ramsperger.
BRUXELLES, Economiste belge (février 1903).
Il convient de reconnaître qu'une nouvelle école économique s'est formée en France dans la deuxième partie du xix^ siècle, aussi distincte de l'école utilitaire anglaise que de l'école autoritaire allemande. On admettra sans peine que les Levasseur, les Leroy- Beaulieu, les Stourm, les Gheysson, pour n'en nommer que quelquesuns, ne sont pas des autoritaires, ne peuvent être confondus avec les socialistes de la chaire de l'Allemagne. Mais l'école française — libérale et éclectique — est-elle vraiment distincte de l'école « orthodoxe f, de l'école anglaise ou classique ? — y a-t-il des traits caractéristiques de son enseignement qui ne permettent pas de voir dans ses maîtres des disciples d'Adam Smith et de J.-B. Say? M. Béchaux le pense, et la conclusion de son livre nous montre que cette école est t scientifique dans ses procédés rigoureux d'observation, humanitaire dans son enseignement, décentralisatrice et libérale par l'action qu'elle exerce et la politique qu'elle inspire » .
MADRID, Espana y America (15 avril 1905).
Voici comment l'auteur expose les principales doctrines de TEcole économique française. Fondées sur l'observation et la comparaison des phénomènes économiques, les théories françaises ont permis de conclure que la liberté du travail, si attaquée par TécoJe socialiste, est le régime normal des sociétés riches et prospères, mais à une double condition : c'est que l'initiative individuelle et les associations professionnelles, jouissant de toute liberté, comprennent et remplissent les devoirs nécessaires à l'harmonie sociale ; c'est qu'en outre TEtat intervienne, lorsque l'initiative privée se déclare ou se montre impuissante à agir. En toute hypothèse, l'Etat aura toujours à encourager et à contrôler les libres manifestations de l'activité privée. M. Béchaux insiste sur les divergences radicales qui séparent, d'après lui, l'école française et les écoles allemande et anglaise et termine en affirmant qu'il ne peut y avoir une économie politique qui ne soit pas vraiment « sociale».
BERLIN, Deutsche Litlevnturzeilung (n* 34, 22 août 1903, p. 2096).
Il existe en France, à l'heure présente, trois groupes ou, si Ton veut, trois écoles économiques : l'école appelée classique qui a pour organe le Journal des Economistes ; l'école aux tendances socialistes d'Etat dont l'organe scientifique est la Revue d'Economie politique, et enfin celle qui se nomme « l'Ecole économique française » qui a pour chef Leroy-Beaulieu, rédacteur de VEconomiste français et qui se place entre les deux premières. Loin de nous la pensée de ne pas estimer à leur pleine valeur les excellents travaux de ce dernier groupement. Les études financières de Paul Leroy-Beaulieu, les recherches de Levasseur sur les conditions historiques de la classe ouvrière, les travaux de Cheysson sur le budget de l'ouvrier, ceux de de Foville sur la statistique économique, de Stourm sur l'histoire des impôts, de Rostand sur les caisses d'épargne, de Juglar sur les crises commerciales, sont des œuvres hautement précieuses. Mais elles ne constituent pas une école, avec une doctrine originale pour base.
AuGUST Onckbn.
MADRID, La Escuela economica francese (Traduction de Marin y Lazaro. Préface de M. Sanz y Escartin, de rAcadémie royale des sciences morales et politiques, 1905).
Entre Téconomie industrielle qui oubliait que la fin de toute économie c'est l'homme, et l'économie socialiste qui prétend remplacer complètement Faction des lois naturelles et le stimulant de l'intérêt personnel, il y a une doctrine sociale que nous considérons comme vraie et comme adéquate aux nécessités de notre temps et que M. Béchaux regarde comme propre à l'Ecole économique française. Nous ne saurions nier qu'en effet la caractéristique des plus réputés parmi les économistes français de nos jours correspond à celte direction doctrinale, mais il est indubitable, et l'éminent professeur le reconnaît lui-même, que ladite école a des défenseurs convaincus dans la majeure partie des pays. L'ouvrage de M. Béchaux, bien qu'il ne puisse être considéré comme un exposé complet des principes de l'école qu'on pourrait appeler VEcole harmonique^ sur chacun des problèmes économiques contemporains, expose avec clarté les points fondamentaux de cette doctrine, signale avec précision son incontestable supériorité sur les doctrines socialistes et contient nombre d'observations fondées sur l'expérience et résultant d'une étude approfondie des faits sociaux. En traduisant ce livre dans notre langue, M. Marin y Lazaro a rendu service aux études économiques dans notre pays et a fait une bonne œuvre : car c'en est toujours une que de semer les germes d'une doctrine saine et bienfaisante dans une terre que les éléments perturbateurs et nuisibles menacent d'envahir,
Edouard Sanz y Esgartin.