CHAPITRE PREMIER
LE PEUPLE QUI A LES MEILLEURES ÉCOLES EST LE PREMIER PEUPLE ; s’iL NE l’eST PAS AUJOURD’HUI, ÎL LE SERA DEMAIN.
Il y a deux politiques, et une troisième, qui est celle du juste milieu : s’attacher à ce qui est connu, expérimenté, et si, malgré soi, on s’en est écarté, y revenir, politique rétrograde; chercher Le nouveau et le meilleur à travers l’inconnu, politique du progrès.
La première est une illusion, car elle suppose que rien ne s’use et ne périt par le repos. Elle nous enchaîne à des misères sociales dont rien ne peut notis
consoler, que l’espérance d’en sortir. Elle sacrifie
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lès droits de la majorité aux privilèges du petit ^nombre, car tput mouvement en avant dans la philosophie, la science et la politique est une émancipation des masses. Elle est contraire à la loi générale qui régit le monde, car c’est la loi de tout être vivant et imparfait d’employer en tout temps toutes ses forces à se rapprocher de la perfection.
Tout progrès a pour principe la volonté humaine et l’intelligence humaine. Fortifier la volonté, développer l’intelligence, c’est d’abord accomplir un progrès, et c’est de plus rendre possibles, faciles, nécessaires, tous les progrès ultérieurs. Le peuple qui a les meilleures écoles est le premier peuple ; s’il ne l’est pas aujourd'hui, il le sera demain.
Il n’y a plus lieu de démontrer la nécessité d’avoir des écoles, d’en avoir partout et d’en avoir d’excellentes. Cette nécessité est désormais comprise et acceptée par les riches et les pauvres, par les savants et par les ignorants 1 . Personne ne demande plus qui donc voudra être valet de charrue ou garçon d’écurie, quand tout le monde saura lire? Un ouvrier instruit est en même temps un ouvrier plus heureux et un meilleur ouvrier : cette double transformation ne fait courir à l’Etat aucun péril. Notre génération a encore connu des hommes politiques
* Voyez, en tête de la Statistique de l’Enseignement primaire pour 1863,1e Rapport à l'Empereur «ur l'enseignement primaire pendant l'année 1863, g 8, p. 14 : État de ropinion. Ce Rapport a été publié séparéJPÇOt dans le Moniteur universel du 6 mars 1865.
qui, regardant la docilité comme la seule vertu du
peuple, ne se souciaient pas d’être servis par des intelligences et ne voulaient d’êtres pensants ni dans leur antichambre, ni dans leur atelier. Ils auraient, s’ils l’avaient pu, réalisé pour les trois quarts de l’espèce humaine la théorie de Descartes, qui réduit les bêtes à l’état de machines bien organisées. Où sont-ils aujourd’hui? Où sont leurs successeurs? L’œuvre de 1789, encore incomplète sur tant de points, est achevée pour celui-ci. La lumière est faite.
La richesse intellectuelle fait plus que toutes les autres pour le bonheur de celui qui la possède. Elle est, après, la vertu, le premier des biens, et elle est la source de tous les autres biens. Même au point de vue économique, c’est la richesse la plus productive ; exemple , la Hollande , pays naturellement stérile, à moitié couvert par les flots, devenue, grâce à l’industrie de ses habitants, une des terres nourricières de l’Europe. Pour apprécier la richesse d’une nation, il ne suffît pas de compter la fertilité de son sol, l’heureuse situation de ses ports, le nombre de ses mines et de ses houillères; elle peut avoir tout cela en abondance et n’être ni riche au dedans , ni puissante au dehors , si elle n’a pas d’hommes *. L’éducation fait l’homme; l’homme fait
• « La prospérité de l’état ne dépend pas seulement de 1 abondance des revenus, de la solidité des remparts, de la beauté des
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la terre. Un peuple intelligent, jeté sur un sol absolument stérile, crée l’industrie. Si l’industrie lui est interdite par le défaut de matières premières ou de combustibles, il crée le commerce. Il devient riche en se rendant le promoteur, le directeur et le distributeur de la richesse des autres.
Le caractère propre de la richesse intellectuelle, c’est qu’en la donnant aux autres on la garde pour soi tout entière. En toute autre matière le don, comme la succession ou la Yente, transfère la propriété, c’est-à-dire que celui qui donne cesse de posséder ce qu’il a donné. Il n’en est pas ainsi pour la richesse intellectuelle. Il n’y a jamais intérêt à la cacher; il y en a toujours à la répandre.
Ce n’est pas même un heureux sacrifice. Il peut être intelligent, dans certains cas exceptionnels, de donner une partie de sa propriété pour sauver ou améliorer le reste. Ainsi le même sol qui, dans la main d’une puissante aristocratie territoriale, suffisait à peine à nourrir ses habitants, donne un excédant de produits quand il est réparti entre un grand nombre de propriétaires; de nos jours, les seigneurs russes qui livrent en pur don à leurs anciens esclaves la moitié de leurs domaines se dépouillent en apparence et s’enrichissent en réalité;
édifices. Posséder des citoyens polis, instruits, honorables, d’une raison éclairée, voilà son premier intérêt, son salut et sa force. » Lettre * de Martin Luther aux magistrats de toute l’Allemagne, sur la nécessité de fonder des éooles chrétiennes.
lorsqu’en 1789 les plus grands seigneurs donnèrent l’exemple de renoncer aux. droits féodaux , ils crurent n’être que justes et généreux : ils furent Habiles sans le savoir et rendirent la propriété pro- . ductive, en substituant le régime du droit à celui du privilège. De bonnes lois et une répartition heureuse font autant que la science agricole pour déve- • Jopper la fertilité d’un pays. De même qu’il y a pour les États des accroissements de frontière qui sont » une diminution de richesse, et, pour les métropoles, des colonies tellement puissantes qu’il vaut mieux les avoir pour alliées que pour sujettes; de même il vient un moment où la propriété ne peut plus gagner en étendue qu’à la condition de perdre en rendement. L’art de faire à propos un sacrifice doit être compté parmi les moyens de s’enrichir. Mais, en matière de richesse intellectuelle, il n’y a jamais de sacrifice. Tout au contraire, on ne peut la communiquer sans l’augmenter. Celui qui donne s’enrichit, parce qu’il devient plus maître de sa science et la possède plus complètement après l’avoir enseignée. Il enrichit son élève qui, d’ignorant, devient savant. Il enrichit les savants en leur donnant un public, des juges, des auxiliaires ; il enrichit la
, société, car la richesse totale doit nécessairement
augmenter à mesure qu’elle est produite par des ouvriers plus habiles; et comme la vie est courte, la science difficile et le domaine intellectuel indivis entre les membres de l’humanité, en appelant de
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nouveaux ouvriers dans la carrière, il augmente les chances et les espérances communes.
Il ne faut pas croire que la richesse intellectuelle n’ait pour ateliers que les universités et les académies ; elle se produit même dans les plus humbles écoles. Ce qu’on fait dans les académies, c’est la science ; ce qu’on enseigne dans les universités, c’est la science déjà faite, et ce que l’on enseigne dans les écoles primaires, c’est la possibilité d’acquérir la science déjà faite et de concourir à faire la science. Il faut d’abord savoir la langue du pays. Chacun de nous a bien peu d’idées qui lui appartiennent, si même il en a ; nous vivons tous, ou presque tous, sur le fonds commun. Nous apprenons à penser en apprenant à parler, et nous mettons dans notre répertoire les principes , les . croyances, les préjugés de ceux qui nous entourent et principalement de ceux qui nous élèvent. Fussionsnous jetés par le sort au milieu des personnes les plus savantes, leur conversation ne pourrait jamais remplacer celle que les livres nous permettent d’avoir avec tous les hommes qui, depuis le commencement de la civilisation, en ont été les promoteurs ; mais l’immense majorité des citoyens naissent et se développent dans un milieu social d’où la culture intellectuelle est absente, et dans lequel, par conséquent, ils ne peuvent puiser que bien peu d’idées justes, mêlées à de nombreuses et dangereuses erreurs. La civilisation sans la lecture leur
demeurera étrangère. Ils seront déshérités à jamais de leur part dans la science accumulée par le travail des siècles. Comme les sourds-muets sont séparés de ceux qui les entourent par leur infirmité, ils seront séparés du passé, et par conséquent de l'avenir, par leur ignorance.
L'instruction, nécessaire en tout temps, l’est aujourd’hui plus que jamais, 1° à cause de l’égalité sociale : l’égalité dans la loi n’est que la reconnaissance du droit; l’égalité dans l’instruction, ou du moins dans la partie de l’instruction sans laquelle on ne peut pas étudier tout seul, est la possibilité du fait ; 2 ° à cause des progrès de l’industrie, qui de plus en plus cesse d’employer les hommes comme force matérielle et les utilise comme direction intellectuelle ; 3° à cause du suffrage universel : le juge doit savoir ce qu’il fait, il doit pouvoir s’éclairer par lui-même ; 4° à cause des derniers traités de commerce : le travail national n’étant plus protégé, la richesse d’un pays dépend désormais de la capacité de sa population, et par conséquent de son instruction ; car l’instruction augmente la capacité, et même la capacité professionnelle.
Un des symptômes les plus rassurants de notre
situation actuelle, c’est le désir d’apprendre manifesté de toutes parts par les ouvriers. Au début de la révolution, les membres de nos grandes Assemblées comprirent qu’il ne fallait reculer devant aucun sacrifice pour donner de l’instruction au
peuple 1 . Ils firent des lois tellement libérales que, si on les mettait en vigueur à l’heure qu’il est, au bout de trois quarts de siècle, nous n’aurions plus rien à demander. Les administrations départementales, chargées de l’exécution, montrèrent pour le moins de la mollesse ; les administrations communales allèrentjusqu’à l’indifférence ; les pères de famille, et surtout ceux des campagnes, opposèrent à toutes les tentatives une inertie invincible. Ils étaient ignorants au point de ne pas comprendre que l’ignorance est un mal. L’assemblée, qui avait à combattre des ennemis, non pas plus dangereux, mais plus immédiatement dangereux, laissa tomber ses lois. La même résistance se retrouva quarante ans plus tard dans plusieurs de nos provinces, quand la loi de 1833 rendit obligatoire pour les communes la création des écoles primaires. Aujourd’hui, il n’y a plus qu’une voix pour en demander. Le pays, inquiet pour ses finances, alarmé par tant de guerres et de travaux dont il ne comprend pas clairement l’utilité, donnerait des millions, sans compter, pour répandre l’instruction primaire. Quand il entend déclarer par le ministre même de l’instruction publique que près de neuf cent mille enfants ne fréquentent pas les écoles, il a le sentiment d’une in-
1 « Un pays qui veut être libre doit être édairé, ou ses meilleurs sentiments lui deviennent un péril ; et il est à craindre que, ses droits surpassant ses lumières, il ne s’égare dans leur exercice le plus légitime. » Rapport de M. Cousin à la Chamlrre des pairs , lo 21 mai 1833.
justice soufferte et qui doit être réparée à tout prix. Quand on lui démontre que, sur 100 jeunes gens de vingt ans, en 1862, nous en comptions 27.49 qui ne savaient pas lire, tandis que, sur 100 Prussiens appelés sous les drapeaux, il n’y en avait que 3 de complètement illettrés 1 , il commence à être moins fier des victoires de Sébastopol et de Solférino, et se sent vaincu sur ce qui est désormais le véritable champ de bataille des peuples. Malgré nos 52,445 écoles publiques de garçons et de filles et nos 1,312,269 élèves gratuits 2 , il y a partout des pères de famille en instance pour obtenir l’admission de leurs enfants dans les écoles communales. Nos ouvriers remplissent les écoles d’adultes ; ils affluent aux cours de la Société polytechnique et de la Société philotechnique. Dernièrement, à Saint-Denis, les deux prix d’écriture ont été partagés entre le père et le fils ; toute l’assemblée a éclaté en applaudissements quand ils sont venus ensemble recevoir leurs couronnes. Ce touchant spectacle ne se renouvellera plus. Quelques années encore, et les écolesd’adultes cesseront d’être des écoles élémentaires pour devenir de véritables écoles de perfectionnement.
Cette nouvelle direction des idées et des aspira- j tions du peuple est doublement importante, par ce quelle est et par ce qu’elle remplace. Il s’est produit
1 Séance publique annuelle des cinq Académies de l'InsliM, 16 août 1864. Discours du général A. Morin, président, p. 11 et 12.
* Slatùligue pour 1863, p. III et XIY.
depuis la révolution un certain nombre de sectes dont le but était de rendre la propriété accessible aux prolétaires, non par l’économie etle travail * mais par une transformation brusque et radicale de la propriété. Or, reconstruire à fond la propriété; quand elle est établie sur le droit comme aujourd’hui, et non sur le privilège comme à l’époque de la féodalité, c’est la détruire, et détruire la propriété, c’est détruire la société elle-même. La plupart des chefs de secte manquaient totalement de connaissances philosophiques et de connaissances économiques; ils se trompaient sur ce que l’homme peut faire et sur ce qu’il peut supporter; sur la nature de la liberté, qu’ils croyaient aimer et comprendre, tandis qu’en réalité ils ne faisaient qu’assujettir la vie civile et la vie industrielle à l’action toute-puissante du pouvoir politique; sur les conditions de l’association, dont la liberté est le principe vital, sur celles de l’industrie et du commerce, qu'ils n’avaient étudiés ni au point de vue du droit, ni au point de vue économique, ni même, la plupart du temps, au point de vue technologique ; et pourtant, quoique ces défauts ne fussent rachetés ni par l’éclat de l'imagination, ni par la magie du style, ces étranges novateurs menaient à leur suite d’innombrables troupeaux de disciples. La hardiesse de leurs négations leur tenait lieu de tout. C’était là l’attrait, et c’était là aussi le danger.
Ce phénomène était sans doute menaçant, mais,
LEGISLATION DE L’iNSTRUCTION PRIMAIRE 13
à coup sûr, il n’avait rien d’inattendu; il sortait de la nature même des choses. Si, comme, on ne peut
le contester, la révolution de 1789 avait été à la fois
une révolution sociale et une révolution politique, il n’est' pas moins évident que la réforme politique avait marché beaucoup plus vite que l’autre. Le but d’une révolution politique, c’est la souveraineté; le but d’une révolution sociale, c’est le bien-être. En supposant, ce qui n’est pas, que 1789 eût fait tout ce qu’il pouvait et devait faire , le résultat obtenu aurait été celui-ci : le peuple émancipé aurait possédé, d’une part, la souveraineté, présente, effective : réforme politique; de l’autre, des moyens d’acquérir le bien-être par l’instruction et le travail : réforme sociale. C’est-à-dire que la réforme politique, quand elle est achevée, donne effectivement ce qu’elle promet, tandis que la réforme sociale ne le donne jamais que virtuellehient. Au fond, c’est aussi ce qui arriva : le peuple se vit en un clin d’œil transformé en souverain, et resta aussi pauvre qu’ auparavant. Cette contradiction apparente l’irrita et le troubla; ce serait mal connaître les hommes que de s’en étonner. La richesse était désormais ce qu’elle doit être : solide dans la main de ceux qui possèdent, accessible par le travail pour ceux qui ne possèdent pas. C’est ce que les philosophes comprennent aisément, -tandis que les masses, et surtout les masses souffrantes, ne peuvent le comprendre qu’à la longue et à mesure que se
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fait leur éducation économique et philosophique. Il ne faut donc pas s’étonner du caractère violent des premières revendications; mais il faut se réjouir et se réjouir profondément de voir le peuple converti à la propriété et à la liberté, et demandant désormais, au lieu de lois agraires, les moyens d’entrer à son tour dans la propriété régulière et légale, c’est-à-dire le partage immédiat de la richesse intellectuelle, c'est-à-dire encore des écoles. Voilà enfin le vrai socialisme, le socialisme conservateur.
La société doit entrer avec les ouvriers dans cette voie, non par résignation, non par condescendance, non pas même par esprit de justice, quoique l’écdle soit de droit pour quiconque la réclame ; mais avec empressement et avec joie, parce que c’est le salut commun. C’est un fait tellement évident et tellement souverain, que le temps passé à méditer sur d’autres questions, et l’argent dépensé pour d’autres affaires semblent être un vol que l’on fait à l’instruc- ' tion. Le moment est venu pour les riches de l’intelligence de tripler leur richesse en la partageant, et de comprendre que le dernier mot de la double révolution à laquelle nous travaillons depuis 1789 sera un système complet d’instruction populaire.